Le rocher des sorcières

Elle était alanguie, nue et maigre, dans sa baignoire au Rocher des Sorcières. Sa poitrine plate se soulevait au rythme paisible de sa respiration, mouvant les nombreux traits noirs sur sa peau. Elle semblait être peinture vivante avec ses tatouages, et la gueule du serpent sur sa carotide avait quelque chose d'érotique et de dangereux. Il frissonna. Que faisait-il ici, dans cette bicoque insalubre au milieu de nul part ? La pluie frappait le toit de tôle avec force et le vent soufflait à en faire voler les murs. Il voulait partir. Maintenant. Il devait-

« Je ne pensais pas te revoir un jour. » Souffla doucement une voix grave, non sans amusement. « Que fais-tu ici, mon ange ? »

Il ne savait pas et il était en colère, car si seulement elle n'avait pas parlé, il serait déjà loin.

« J'suis pas ton ange ! » Éructa-t-il pour ne pas avoir à répondre.

« Ange, agneau, homme, haussa-t-elle les épaules, c'est tout pareil; tu t'es égaré et tu es venu jusqu'à moi. » Ses paupières s'ouvrirent brusquement, son visage se plissa et ses épaules tressautèrent sous son hilarité. « Ah mais ! Cela fait-il de moi ton Dieu ? »

Son rire guttural grattait le papier-peint et lui hérissait le poil, il était rauque, brisé, et s'écrasait sur vous avec la rage d'une avalanche. Cette femme était un roc, avec ses angles tranchants, son regard dur et son rire de crevasse, elle avait la beauté d'une pente abrupte et la magnificence d'un grand canyon. Il cracha.

« Tu n'es pas un Dieu, susurra-t-il la voix virulente, tu n'es qu'une pute. Ouvre donc tes bras qu'on n'en finisse, Putain ! »

Elle n'en rit que plus fort.

« Pauvre, pauvre petit, dépendant des humeurs de sa libido. Le petit est venu voir une prostituée ? »

« Espèce de- ! »

Il voulut l'insulter encore et encore, puis la frapper, la défigurer, la faire s'écrouler devant lui. Il n'était pas un ange. Il n'était pas petit. Il était un homme, et on ne se moque pas de l'Homme !

Mais alors qu'il s'élançait, et dans sa tirade et dans son coup, elle le coupa tel un silex, froide, affûtée et primitive. Si quelqu'un devait s'écrouler ce ne serait pas elle, pas aujourd'hui, pas dans son domaine et surtout pas face à cet homme.

« Eh bien il repartira frustré ! Tonna-t-elle. Il n'y a pas de prostituée ici. Si tu refuses ce qui t'est offert, barre-toi ! Ne reviens pas ! »

Il y avait un tremblement volcanique derrière ses mots, quelque chose d'indéfinissable, de retenu. Il sentit ses jambes céder et s'effondra sur le carrelage, à genoux devant cette femme trônant fièrement dans son bain.

Le vent passa sur les sables de la colère, en emportant les grains dans son étreinte joueuse.

« Mais tu ne peux pas n'est-ce pas ? » Continua-t-elle en gloussant.

« Sale... S-sale pute. » Souffla-t-il au bord des larmes, incapable de l'atteindre autrement que par ce mot.

Il ne désirait rien de plus que de l'écorcher, de griffer ce roc à ce qu'il n'en subsiste que poussière. Il n'aspirait qu'à cela, à ébranler l'inébranlable, en creuser les aspérités, en éroder parois, à en miner le cœur... Corrompre la montagne afin qu'elle devienne un gouffre aussi sombre et abyssal que sa propre vie, soumettre son immuable destinée et en devenir maître... Il en rêvait le jour et son corps en vibrait la nuit. C'était son unique fantasme, l'inavouable pêché qui battait sous son épiderme.

Cependant, y prétendre ne suffisait pas à plier la réalité. Son destin était encore là, impavide tache noirâtre rongeant sa chair et sa raison. La montagne était encore là, l'observant avec une insoutenable pitié, inaltérée. Il eut envie de hurler.

« Tu séduis les hommes. » Tenta-t-il de se justifier sans vraiment savoir pourquoi.

« Je les enchante. » Rectifia-t-elle gaiement.

« Tu vends ton corps. » Ne put-il s'empêcher d'insister.

Elle s'offusqua.

« Bien sur que non ! Je ne vend que ma générosité. »

« Ce n'est plus de la générosité si tu en exiges un dédommagement ! »

Elle lui sourit, de ce même sourire qu'avait sa grand-mère quand elle lui expliquait qu'il devait se laver les mains avant de manger. Il se sentit stupide, et grondé. Il se rappelait l'amour, l'intransigeance dans la voix de cette vieille dame replète qui lui tendait un savon. Et il se demanda encore ce qu'il faisait là, dans cette salle de bain miteuse. Il ne savait ce qu'il cherchait, ni pourquoi ses pas l'avaient conduis à cette détestable femme-roche. Ses pieds avaient trahi un secret, et tandis que son cœur fondait sous la réminiscence, il pensa qu'il valait mieux ignorer lequel.

« La mère réconfortante après un cauchemar. » L'intonation douce et apaisante de cette voix caverneuse le surprit. « La grande sœur rassurante après une dispute, l'amante à l'écoute après une mauvaise journée : voilà ce que je suis, voilà ce que je vend. Hommes, femmes, tous s'égarent à un moment et leurs pas les mènent ici, dans mon antre. Combien sont venu crier leur désespoir ? Combien à avouer les crimes les plus vils ? Combien à pleurer les souffrances les plus horribles ? Tous ont dormis dans mon embrasse, tous sont renés de mon étreinte. Pourtant, je n'en embrasse aucun, je n'en étreint aucun. Je ne suis pas une prostituée. »

Ses mains tendues l'invitaient et il eut du mal à contenir ce besoin de courir vers elle et sangloter sur son épaule. Cette femme nue et peinte de toute part, la pluie sur la tôle, la bicoque miséreuse au papier-peint déchiré, les carreaux écaillés et les vapeurs vanillées masquant de décence le tourment sous sa peau, tout cela ne lui importait plus. Il était à nouveau ce petit garçon pleurant sa mère seul dans son lit le soir, cet adolescent pleurant sa grand-mère seul dans un bar la nuit, cet adulte pleurant sa vie abandonné dans une ruelle sombre au petit jour.

« Pour partager ton fardeau et te réconcilier avec toi-même, un instant avec quelqu'un qui ne fléchira pas qui que tu sois et quoique que tu ais fait... Un instant dans les bras d'une montagne, c'est ce que je vend. » Expliqua-t-elle gentiment. « On m'appelle Confidence. »

Sentant sa réserve, elle se leva de son trône de bulles et de porcelaine et se pencha sur lui, essuyant ses pleurs de ses doigts anguleux. Ses caresses sur ses joues avaient la chaleur d'une pierre sous le soleil.

« Il y a longtemps, lui murmura-t-elle, égaré tu suivis le chemin de ma rumeur et me rejoignis. Cependant tu brisas l'enchantement et t'enfuis... Je ne pensais pas te revoir un jour. Que fais-tu ici, mon ange ? »

« Je ne suis pas un ange. » Confessa-t-il enfin.


Finalement j'ai décidé de le mettre aujourd'hui. Bonne nouvelle année à tous !

Plew A.E