La vie après l'abandon

Des immeubles crasseux, verrues purulentes de la voûte planétaire, piétinent champs et forêts. Ils propagent leurs miasmes sur les territoires vierges et inhabités, tels la lèpre chassant ses proies, tendant leurs silhouettes gâtées vers un soleil de belle couleur jaune dent. Pas de doute, l'homme vient d'arriver en ville.

Il hésite à y pénétrer, le Monstre est là, il le sent. Il est partout où l'urbanisme prolifère encore, entraînant maintes ordures à exhiber leur pestilence sous son étendard et contraignant maintes poussières à se disperser loin de son égérie. Le Monstre est Loi. La justice elle, n'existe plus que dans les rêves des fous et les souvenirs délabrés des vieillards.

L'homme se fond parmi les porcs et les déchets, revêtu de son usuel costume d'hypocrite. Le rustre lambda ne le remarque pas, vouant une obsession suspicieuse à ses godasses et à la merde qui dort en dessous. Que le monde s'écroule à nouveau ou que le Monstre darde son cou, il ne le verrait pas.. L'homme presse le pas en esquivant maladroitement les individus chancelants de la foule ivre de mépris et d'ignorance.

Le dérangeant parfum de la sueur et de la graisse dépassant des jeans usés se fait insupportable à ses poumons. Retenant difficilement son souffle, il s'engouffre dans une étroite ruelle voisine où des bennes d'un joli vert vomissent leurs immondices sur l'asphalte. L'homme ne peut que se rappeler du boulevard qu'il vient de quitter, en voyant cet étalage. Il n'en peut plus, il a besoin de faire une pause.

Essuyant son front ruisselant, il s'accorde le temps d'un regard distrait à sa montre. Ça y est : il pue, il est en retard, la ville commence déjà à le contaminer. Il faut qu'il se dépêche.

Il marche d'un pas de tango, rapide mais traînant, vers le lieu de son rencard.

Les malfrats du quartiers, avisant sa chemise classieuse mais trouée, le croient des leurs et ne lui cherchent pas de querelle. Les putes, chères filles, l'évitent comme si son front était frappé de l'emblème du pauvre. Les mafieux quant à eux, matent ses poches d'un œil averti mais abandonnent leur convoitise en n'y découvrant pas la forme salvatrice d'un paquet de clopes. Il faudrait qu'il en rachète.

Il arrive donc sans plus de problème que son pauvre sens de l'orientation, devant la taverne où l'attend probablement sa cliente. Espérons qu'elle ne soit pas trop pressée.

L'enseigne se balance au gré de l'haleine putride de la ville, semblant vouloir assommer le premier ivrogne sortant de l'établissement. L'homme pousse la porte, au rire funeste d'une clochette en ferraille, et parcourt la salle d'un regard. Elle paraît bien vide. Seuls quelques irréductibles badauds, pauvrement accoudés au bar, implorent la divinité locale en lui secouant le néant de leurs chopes sous le nez. Sûrement comprend-elle les borborygmes des indigènes car, les délestant de quelques billets, elle les ressert prestement.

La divinité indique, d'un signe de tête aviné, une table isolée à l'homme, qui s'y installe paresseusement. C'est une place tranquille, à l'abri des oreilles indiscrètes, parfaite pour les affaires.

Il contemple en patientant les traces suspectes et celles de mains moites ornant la vitre. Il prend soin de siroter le café qui l'attendait, par politesse envers la patronne, mais manque de le recracher. Le goût amer de chaussette transpirante lui décape la gorge, aussi immonde que d'habitude.

Il rêvasse, la tête à peine soutenu par son poing frêle, en observant les gens passant devant le bistrot. Sa cliente est finalement plus en retard que lui. Ou peut-être est-elle déjà partie ? Qu'importe. Il lit de biais un journal datant de quinze jours -certainement récupéré dans une poubelle- que la barmaid lui a apporté. Les titres gras se moquent de lui. Son humeur s'assombrit.

« HARRY POTTER RETROUVEE ! » Clament-ils.

Il parcourt l'article d'une rage irrationnelle et inavouée.

« La dangereuse criminelle récidiviste Harry Potter fut retrouvée hier soir dans une maison abandonnée au sommet du Rocher des Sorcières. Elle se cachait en effet dans cet endroit réputé pour avoir été l'échafaud de milliers de sorcières et sorciers au Moyen-Âge. Coïncidence ? » Rit la dépêche.

«Nôtre Souverain bien aimé a chaudement récompensé celui nous a amené cette criminelle. Témoigne le chef de la Milice Nationale. Elle sera prochainement exécutée, comme le veut la Loi. » Se gausse-t-elle encore.

Elle parle du Souverain bien aimé... Le Monstre, oui ! Elle ose même causer de Potter, lui prêtant des crimes tous plus graves les uns que les autres. Elle invente des détails, des explications, des aboutissants à son histoire, se targue de posséder des témoignages de ses victimes supposées et étale les élucubrations de psychologues véreux. La criminelle, qu'ils l'appellent tous, les lâches. Mais ils ne la connaissent pas. Nul ne connaît plus Harry Potter, à part l'homme. Il est le seul à avoir partager avec elle l'intimité de ce moment, de cette fuite. C'était la dernière fois qu'il l'avait vue telle qu'elle l'était réellement. Ils n'ont pas le droit de la cracher ainsi ! Eux aussi auraient fuit s'ils en avaient eu le courage ! Dire qu'elle se cachait, elle, la majestueuse Harry Potter... N'importe quoi ! L'homme la connaît trop bien pour y croire -elle était autrefois sa rivale après tout-, il sait qu'elle avait fait sa résidence là haut, sur le Rocher des Sorcières, par ironie, pour narguer le Monstre. Elle avait toujours su qu'elle ne pourrait lui échapper mais elle avait tout de même choisi de fuir, pour avoir une chance de vivre avant de mourir. Et quelle vie ! Elle était réputée la Mante, l'Arachnide, la Montagne ! On l'appelait Confidence, dans les cercles très fermés de la rébellion dont elle était le pilier, l'égérie.

Mais la jalousie est un vice bien laid, ancré dans le cœur de ce monde que Potter avait abandonné. Et à l'heure des bas instincts du Monstre, tandis qu'ils dormaient tous bien en sécurité dans leurs pavillons, protégés par leurs palissades de pierre, elle avait été trahie puis capturée...

Les doléances de l'homme sont interrompues par le tintement clair de la clochette du bar. Des talons claquent sur le sol. Au son saccadé, il comprend que leur propriétaire n'est pas habituée à ce genre d'endroit. Un raclement de chaise et un soupir plus tard, une donzelle de bourgeoisie est assise face à lui. Elle le toise de ses yeux trop maquillés et se présente avec une importance qu'elle n'a pas. Il ressent déjà l'envie de la frapper.

Elle se justifie d'une voix nasillarde tandis qu'il la laisse déblatérer de tout son soûl, en se concentrant sur le rictus compatissant du plongeur pour s'occuper. C'est sa première fois ce soir, elle veut que ce soit mémorable, dit-elle. Mais elle n'est pour lui que la première de la soirée, qu'elle s'en souvienne ou non ne vaut pas sa paye. Il répond malgré tout, froidement, d'un hochement de tête professionnel. Quand elle termine enfin son interminable monologue, il prend l'enveloppe qu'elle dépose sur la table sans discrétion et s'en va sans la saluer. Il lui a donné rendez-vous à 21h.

Un peu plus loin il déchire le papier kraft et empoche les billets qu'il contenait. La garce l'a payé au rabais.

Quelques heures après, l'homme sort d'une salle de bain, habillé comme au premier jour, et fait quelques pas à la recherche d'un couteau. Les tableaux parsemés sur les murs branlants lorgnent son anatomie. Il les ignore en massant son menton piqué de poils éparses et de gouttelettes colorées. Le rasoir électrique -connerie de technologie- l'a marqué d'un bel autographe rougeâtre. Dans un plateau de fruit vide, sur une commode où les termites s'amassent plus nombreuses que les crétins des bars un jour de finale, il trouve son bonheur.

Sur le lit, la bourgeoise lui sourit d'un air coquin, exposant à son manque d'intérêt sa fade nudité. Il la contourne et retourne devant le miroir pour finir son toilettage. Puisqu'elle a réduit son salaire de plusieurs centaines, autant qu'il profite des commodités de la chambre minable qu'elle loue.

Grattant sa peau de la lame savonneuse pour en retirer le duvet récalcitrant, il ne peut que constater combien elle est aiguisée. Un couteau aussi tranchant, trouvé près d'un matelas sans drap... Il découvre là une sollicitude particulière : le tenancier du motel devait en avoir marre des imbéciles grinçant sur les poutres en se balançant du bout de ses chères couvertures mais, du genre à respecter les goûts les plus uniques de ses clients, il a certainement décidé de cette petite attention à l'égard de ceux qui se reposent dans ses chambres dans le seul but d'y reposer. Brave homme. Il est bien vrai que nettoyer un parquet coûte moins cher que de remplacer une charpente écroulée.

L'impudique le rejoint, toujours aussi dévêtue, et pose ses doigts graisseux sur son torse. Elle tourne autour de lui dans une parade qu'il ne comprend pas et, tandis qu'elle le fixe de ses pupilles brillantes, il ne peut s'empêcher d'en contempler une autre.

Le dos vaste et la taille serrée soulignant à peine les courbes discrètes que dessinait la cambrure brisée de son maigre corps... Ses coudes secs, ses genoux cagneux et pointus, témoignant de la sauvagerie à peine ensommeillée sous son faible aspect... Sa peau rêche, telle une toile de lin peinte de mille dessins noirâtres, reprisée par endroits et couturée de cicatrices roses... Le serpent sifflant sur sa carotide... Il connaît cette autre silhouette du bout de ses ongles rongés jusqu'à la marque au creux de ses omoplates, qu'il devinait être un vestige de naissance. Il en redoute encore les effets et s'enivre des défauts, la capturant d'un souvenir. Elle n'était pas vraiment belle mais, par son élégance sale et ses formes méconnaissant les rondeurs du charme féminin, elle fascinait. Elle, cette femme si puissante au corps de fragile garçon, la mante, l'arachnide, la montagne : Confidence. Elle était de loin de la Potter de son enfance, de la Potter qu'elle avait un jour refusé de rester...

Ô Merlin, comme elle le hante.

« Tu viens » Lui susurre une voix joueuse.

Les mots le prennent au dépourvu : même dans ses plus beaux cauchemars Confidence ne parle pas. Il se secoue pour se réveiller et se trouve soudain face à la provocante vanité de la bourgeoise insipide. Triste réalité. Il la suit vers le lit mité, sans envie.

Plus tard, adossé à une benne à ordure, une cigarette éteinte au coin des lèvres, l'homme se dit que peut-être... Peut-être a-t-il encore une chance de se sauver de ses propres souvenances et de sa culpabilité. Il n'y a plus personne pour sauver le monde depuis la mort de Dumbledore et le départ de Potter, plus personne pour le sauver. Mais Confidence a peut-être encore une chance, n'est-ce pas ? Après tout, il reste pour la secourir quelqu'un prêt à précipiter le monde, à se précipiter ! Il reste lui : Draco Malfoy.


Un p'tit chapitre un peu plus long que les autres. N'hésitez pas à me dire si ça vous a plu, pas plu, ou si vous ne comprenez pas certaines choses par review.

Plew A.E