Le Monstre

Deux fenêtres côte à côte lorgnaient la petite danseuse. La nuit insondable qu'elles laissaient apercevoir derrière leur verre rouge semblait vouloir avaler le monde. L'être qui les portait sur son faciès, enfoncées dans ses orbites, déplia son long corps comme un serpent ondulerait tout en hauteur. De ce reptile il possédait les manies, la physionomie et le sifflement envoûtant. Sa voix, chargée d'une magie ténébreuse, s'éleva faiblement quand il fut enfin debout :

« Potter... » Susurra-t-il au néant.

Derrière la vitrine qu'il fixait sombrement, la petite danseuse, accoudée au comptoir, échangeait quelques billevesées avec le barman. Empreintes de poésie et de fantaisie furent ces paroles qu'il n'entendit pas. Il en devina la profondeur, l'importance particulière pour ceux qui les parlaient, et renifla de dédain.

« L'Arachnide est noyée sous les étoiles, la nuit où les prédateurs sont proies. » Moqua-t-il en lisant sur leurs lèvres. « Cette nuit, où les paroles sont mensonges et les vérités se taisent. »

Le tranchant de son rire effroyable coupa l'air frai qui l'entourait, faisant naître autour de lui une chaleur infernale et malsaine. Des feux de mort et de terreur tombèrent des cieux noirs. Des feux de désespoir et d'abandon se hissèrent hors de l'asphalte et des bâtiments. Lorsque se rejoignirent sur la ligne d'horizon ces stalactites et stalagmites de flammes rougeâtres, elles ressemblèrent à de gigantesques mâchoires se refermant sur le monde. Les voyant engloutir l'univers et les idylles, l'être n'en rit que plus fort, déchaînant la furie des braises encore et encore.

Soudain, il s'arrêta et dans ses mouvements serpentins et dans son hilarité monstrueuse : la petite danseuse quittait le bar.

D'un pas délibérément tranquille au milieu de l'apocalypse, elle passa devant l'être sans le voir. Elle dénotait, voilée de pudeur par sa robe blafarde. On aurait dit un ange. Bien des voix la prièrent et l'implorèrent, mais elle ne les entendit pas. Bien des mains suppliciées se tendirent vers elle en suppliques, mais elle ne les remarqua pas.

« Je me demande... » Chuchota l'être dans le secret de la dévastation. « Qui de nous deux est le plus cruel... Moi qui les détruit ? Ou toi qui les ignore ? »

Un sourire atroce se dessina sur ses lèvres. Il savait que la petite danseuse le fuyait. Il savait qu'elle avait tout abandonné par sa faute. Et ça le remplissait d'une joie immense car au fond, elle ne faisait que courir vers l'embrasse de ce à quoi elle voulait échapper.

« Ô ma belle Arachnide, ne sais-tu donc point que la nuit est mon domaine et que les étoiles me sont soumises ? Je ne suis ni prédateur ni proie car je suis au sommet de la prédation. On m'appelle l'Homme et je suis un monstre. »

Il rit à nouveau.

« Quelle tragique petite danseuse es-tu, qui danse et danse dans la paume de ma main. »


Un petit bonus, pour m'excuser du retard du chapitre final.

Plew A.E