Comme quelques mois plus tôt, les nouvelles de la naissance d'un héritier pour la lignée des Pendragon firent le tour d'Albion. Cette heureux événement était cependant teinté de la peine que la perte de la reine Ygraine engendra : elle avait été une souveraine juste, pleine de compassion, aimante et aimée de son peuple. Dans son fief de Tintagel, le seigneur Gorlois contempla l'horizon, son cœur empli de tristesse pour son roi. Il était l'ami d'Uther depuis de nombreuses années, sa femme Vivienne avait été une grande amie d'Ygraine, avant de décéder en couches lors de la naissance de leur seconde fille. Connaissant la douleur de cette perte, le cœur de Gorlois se serra. Son aînée, Morgause, le regarda curieusement, se demandant pourquoi son père affichait une mine si triste, tandis que sa petite sœur Morgana essayait d'attraper un papillon imprudent passant à côté d'elle. Avec ses nouvelles se répandirent également des rumeurs, des rumeurs de feu et de douleur, de sang et de mort. Des rumeurs que les gens ne discutaient que tout bas dans les auberges et les marchés, craignant que l'horreur se réalise si on en parlait assez fort. Quelques jours après le décès de la reine de Camelot, un homme marchait d'un pas rapide dans les rues de la cité. La lueur de la lune éclatante éclairait son chemin, mais elle était éclipsée par d'autres lumières orangés, illuminant le ciel dans le dos de l'homme. Sa tête était découverte, mais fixée obstinément le sol, et la peur exsudait de chacun de ses pores. Il pressa le pas, tentant d'ignorer les bruits qui retentissaient dans son dos, essayant d'ignorer les images qui assaillaient son esprits. Ces morts, cette cruauté … Il arriva finalement devant chez lui, ouvrit la porte rapidement et la referma d'un coup sec, avant de vérifier par le judas que personne ne l'avait suivi. Une fois sûr d'être seul, l'homme se dirigea vers la petite table de nuit près de son lit, en tira le tiroir avant de retirer le faux fond pour prendre la feuille de papier qui s'y trouvait. L'homme avait l'air d'être un serviteur, on pouvait se demander pourquoi cette feuille de papier était en sa possession. Plus étrange encore, la feuille était entièrement vierge, pas un seul mot, pas le moindre signe d'encre ne recouvrait sa surface. Jetant un regard inquiet par le volet, l'homme s'assit à la table, sorti une plume et un encrier, et commença à écrire. Ses mains tremblaient alors qu'il relatait les faits de manière concise. Après tout, son employeur voulait des rapports opérationnels, pas des poèmes.


A des kilomètres de là, dans un autre royaume, un autre homme était assis à son bureau. A la différence du premier, il ne s'agissait absolument pas d'un serviteur : son pantalon et sa chemise était de la meilleure qualité, le secrétaire fait à partir de bois cher et ornementé, et la pièce, éclairée par plusieurs chandelles, respirait le confort, bien qu'il manquait une certaine touche de féminité. Alors que l'homme assit parcourait un traité sur les échanges commerciaux de Nemeth, une des feuilles de papier étalée sur le bureau se mit à briller. En voyant cela, l'homme reposa le document qu'il tenait et commença à lire les mots qui s'inscrivaient tout seul sur le papier. Il se leva brusquement, les sourcils froncés, alors que la feuille cessait de scintiller, et se dirigea vers la porte de la chambre. Avisant un garde dans le couloir, il lui dit : « Va informer le roi que je dois le voir immédiatement. Qu'il me rejoigne dans la chambre du conseil. Et préviens également les autres membres. ». L'homme s'inclina et partit d'un pas rapide vers le couloir. L'homme revint à son bureau, pris la feuille de papier, et sortit en verrouillant la porte. Il descendit un escalier et après être passé dans plusieurs couloirs arriva devant une large porte de bois. Il pénétra dans la pièce, une chambre circulaire possédant un jeu de colonnes reparties à sa périphérie et en son centre une table semi-circulaire. Il alla s'installer à l'une des sièges, sortit la lettre de sa poche et attendit le regard alternant entre la feuille de papier, comme s'il doutait toujours des mots inscrits dessus, et la porte. Celle ci s'ouvrit finalement pour laisser passer cinq hommes. Le premier était le médecin de la cour, lord Nicholas. Évidemment , il n'était pas simplement médecin. Son immense savoir et sa passion pour les livres faisait également de lui l'historien du palais, et le gardien de la bibliothèque royale. Ordinairement, une telle tâche serait assurer par un homme approchant plus de la centaine d'années, avec un pied déjà dans la tombe, et préférant toujours parler de l'histoire ancienne que de la présente. Pourtant, le physique de Nicholas lui donnait une quarantaine d'années, solide et bien portant. Une particularité due à d'autres de ses compétences. Le suivant entra le seigneur Eric, grand trésorier et Intendant du royaume. Sa virtuosité avec les nombres lui permettait de gérer les accords commerciaux et les échanges avec le reste de l'Albion. A ses côtés marchait le seigneur Hedwynn. Plus grand que la moyenne, ses cheveux poivres et sels coupés courts, ses mains puissantes reposant dans ses poches, Hedwynn avançait en donnant une impression de calme inébranlable, pareil à un rocher, et il émanait de lui une aura écrasante. En tant que Seigneur Sénéchal des armées du Nord, il n'était pas étonnant qu'un tel homme en impose. Vint ensuite leur souverain, Balinor Ambrosius, le Roi Dragon. A cet instant, le Roi Dragon avait surtout des cernes sous les yeux et interrogeait du regard l'homme assis en essayant de ne pas bailler jusqu'à se décrocher la mâchoire. En dernier apparut Kaellius, portant son habituelle robe rouge, les mains croisées dans le dos et le regard tranquille, et légèrement curieux. Sa présence mettait toujours l'homme mal à l'aise, même s'il était d'une nature affable. Il était difficile d'oublier que d'un mot, il pouvait arracher la chair des os d'un homme, ou invoquer les éléments pour réduire un palais en un tas de cendres. Les impératifs d'un Archimage, après tout. Ils s'assirent tous à leur siège respectifs, et le roi prit la parole :

Bien. Maintenant que nous sommes installés, Callum, aurait tu l'obligeance de nous dire pour quelles raisons nous avons tous dû quitter nos chambres respectives, ainsi qu'un sommeil qui commence à me manquer terriblement depuis la naissance d'Emrys ? Les autres rirent légèrement, mais le visage de Callum resta de marbre. En silence, il fit passer la feuille de papier devant lui à Balinor et attendit que le roi ait fini de lire.

Est-ce que c'est vrai ? Dit celui ci, toute trace d'humour ayant déserté sa voix. Est ce que l'information est sûre ?

J'ai bien peur que oui, sire. Je mets un point d'honneur à choisir et à entraîner mes chuchoteurs afin qu'ils soient le plus fiable possible. Je vous assure que malheureusement, ce qui est écris est la vérité.

Par les étoiles, murmura le roi en retombant sur son siège.

Qu'y a-t-il, sire ? Qu'est ce qui est vrai ? Demanda Eric.

En silence, Balinor fit passer le message vers son conseiller, qui après l'avoir lut le fit passer à son voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce que tous les hommes présents aient pris connaissance du contenu de la feuille. Leur visages étaient tous graves, et chacun se regardaient, remuant mal à l'aise sur leur siège. Finalement, Kaellius prit la parole :

Que veut dire ceci ? Enfin ça … ça n'a pas de sens. Callum, est tu sûr …

« Rapport de Camelot

Magiciens et leurs familles arrêtés

Conduits au bûcher cette nuit

Pendragon a déclaré la guerre à la magie

Loi contre la magie promulgués

En attente d'instructions », lit l'homme d'un ton dur. Il me semble, Kaellius, que le message est explicite.

C'est de la folie. Pendragon brûlant ces propres citoyens ? Il ne s'en sortira pas comme ça, le peuple voudra des explications …

Et il leur en a fourni, j'en ai bien peur, l'interrompit Hedwynn. Ici, dit il en indiquant une ligne du message. Ces lois contre la magie, ce n'est pas simplement une tuerie isolée, ce fou va chasser la sorcellerie partout dans son royaume. Attends, reprit-il en levant les mains pour empêcher Kaellius de l'interrompre, laisse moi finir. C'est exactement comme la politique d'intolérance en vigueur à Amata. Je pense que Pendragon a l'intention de traquer et tuer tous les praticiens à l'intérieur de ses frontières. En utilisant la loi, il peut les déclarer ennemis du royaume et ainsi avoir toute latitude pour agir. Le peuple de Camelot craint trop son roi pour remettre en causes ses édits. Ce que je n'arrive pas à comprendre c'est pourquoi. Pourquoi maintenant ?

Tu as raison, Hedwynn, dit le roi. Camelot a toujours accepté la magie, Uther a même une Grande Prêtresse à sa court. Comment les choses ont pu dégénérer ainsi ?

Est ce que vous pensez qu'il y a un lien avec la mort de sa femme ? Proposa Eric.

La reine ? Répondit Nicholas. Non, je ne vois comment cela pourrait être lié. Sa mort a due être terrible pour lui, mais pourquoi Pendragon irait-il tuer des familles au nom de sa femme ? Non je pense que nous manquons d'informations.

Uther … comment a-t-il pu faire une chose pareille ? Le bûcher … c'est une manière horrible de partir …, murmura défait Balinor.

Qu'allons nous faire maintenant, sire ? Lui demanda Nicholas, se tournant vers lui, tout comme les quatre autres hommes.

Le roi laissa sortir un soupir, leva les yeux vers ses conseillers et dit d'une voix ferme : « Nous n'allons rien faire. ». Aussitôt, le médecin et le mage se levèrent brusquement, renversant leur siège respectif au passage et commencèrent à argumenter contre la décision de Balinor, se coupant la parole sans écouter ce que l'autre avait à dire. Hedwynn fronça les sourcils et réfléchit tout en pianotant sur la lourde table de bois. Eric regardait le roi d'un air surpris et légèrement scandalisé. Callum s'enfonça simplement dans son siège, la compréhension brillante dans ces yeux et de la tristesse peinte sur ses traits. Le roi revint vers les deux hommes en train de concourir pour savoir lequel pourrait parler le plus fort et attirer son attention. Il savait pourquoi ils ne pouvaient accepter cette décision, pourquoi ce commandement allait à l'encontre de leurs principes. Nicholas était un guérisseur dans l'âme, toujours satisfait de soigner une blessure de bataille ou de soulager un enfant frappé par la grippe. Balinor savait que l'homme pouvait également prendre des vies, lorsque la situation l'exigeait, mais qu'il était avant tout un soigneur, pas un tueur. Il ne pouvait pas ignorer de telles atrocités. Kaellius, en tant que sorcier de renom et d'une puissance exceptionnel, désirait arrêter cette folie avant que les cadavres commencent à s'empiler. Une telle attaque sur la magie dans son intégralité ne pouvait pas être laisser ainsi. Balinor comprenaient les deux hommes. Du fond du cœur, il aurait voulu pouvoir leur dire que les choses n'allaient pas se passer ainsi, mais il ne pouvait malheureusement pas. Le manteau royal vient avec des privilèges, mais également des devoirs, et cette nuit, il sentit le poids des responsabilités, une tension brûlante sur les épaules. Écrasant son poing sur la table, le roi rugit : « Assez ! Tout les deux ! ». La paire de tut, le laissant continuer : « Je sais que c'est une décision terrible, mais c'est la seule que nous ayons. Ces gens ne sont pas les nôtres. Ils n'appartiennent pas à notre royaume, ils sont citoyens de Camelot. Nous ne pouvons pas nous permettre d'intervenir avec des politiques étrangères. De plus, Camelot est bien trop puissant pour risquer une guerre sur leurs terres. Pendragon dispose de plus de soldats, et il peut appeler ses alliés en cas d'invasion. Nous ne tiendrons pas contre l'Alliance des cinq royaumes, pas sur leur terrain selon leurs termes. Si nous démarrons cette guerre, il nous manquera la légitimité pour une telle offensive : aucun de nos alliés ne viendra nous prêter main forte sans une excellente raison. Au contraire, nous perdrons notre crédibilité, et Uther pourra utiliser cette déclaration pour motiver les membres de l'Alliance et comme une excuse pour nous envahir. Ça me déchire le cœur, mais nous devons rester à l'écart. J'espère que si cette folie continue, les mages fuiront Camelot avec leurs familles. Notre royaume les accueillera, les mettant hors de porté d'Uther, mais j'ai bien peur que c'est tout ce que nous pourrons faire. ». Le roi se rassit, et attendit que les autres prennent la parole.

En effet, vu de cette façon, votre décision est la meilleure, concéda Kaellius. Je m'excuse pour ce comportement, la situation semble injuste, mais vous avez raison, nous devons penser d'abord au royaume. Et, comme vous dites, en espérant que les gens s'enfuit ici ou ailleurs avant d'être pris.

Malheureusement, leurs sorts n'est pas la seule chose qui devrait nous préoccuper.

Que veux tu dire, Hedwynn ? Demanda Balinor.

Si Pendragon a vraiment l'intention de poursuivre dans cette voie, et qu'il est prêt à massacrer son propre peuple, nous devons prendre pour acquis qu'il n'en restera pas là. Son royaume est l'un des plus puissant d'Albion, combien de temps avant que son regard se tourne vers les autres, affirmant qu'ils doivent être ''purgés''. Il peut convaincre ses alliés, mais pour ses ennemis, ou ceux trop faible pour lui résister ? Combien de temps avant qu'il ne nous déclare la guerre ?

La déclaration du militaire jeta un froid sur l'assemblé, l'humeur étant déjà au niveau d sous-sol.

Tu as raison, dit Callum. Notre royaume est la cible parfaite : quoi de mieux qu'un roi seigneur des dragons, des sorciers dirigeant le pays et tout les réfugiés qui auront échappé à ses exactions ? Pour Pendragon, se sera la pièce à abattre.

En effet, mais pas de suite, assura Balinor. Nous ne pouvons pas intervenir dans la politique de son royaume, mais il ne peut pas nous envahir sans raison, pas sans faire une croix sur ses alliés. Si il est assez fou pour ça, Bayard et Caerleon nous aideront. Ils haïssent Camelot, et les traités que nous avons avec eux assurent leur soutien en cas de conflit. De plus, pour nous atteindre, Uther devra ou traverser les frontières de Mercia, ou attaquer Caerleon pour s'emparer de sa flotte et s'assurer le passage par les eaux. Nous sommes relativement tranquille pour l'instant.

Oui, pour l'instant, mais pour combien de temps, sire? Demanda Eric.

J'ai bien peur que l'avenir ne soit sombre mes amis. Une tempête approche, et nous devrons rester fort pour y survivre. Il nous faut nous préparer pour la guerre. Ce ne sera pas demain, mais tôt ou tard, Camelot passera à l'attaque et il nous faudra être prêt. Avant ça, Uther devra convaincre les autres chefs de l'Alliance du bien fondé de ses actes, pour s'assurer leur soutien lors de l'invasion. Ça va lui demandait du temps, et nous allons mettre ce temps à profit pour renforcer nos frontières et rappeler de vieux amis. Quand il viendra, nous serons prêt à l'accueillir. Bien, messieurs, comme nous n'avons pas besoin de nous presser, je déclare cette réunion du conseil close. Callum, dis à tes espions de faire profil bas et d'éviter la suspicion, nous allons avoir besoin d'eux maintenant plus que jamais. Nous ne pouvons pas commencer à faire des préparations immédiatement après aujourd'hui, certains pourraient comprendre que tu as des chuchoteurs dans chaque royaume. Nous allons attendre que les rumeurs parviennent jusqu'ici, et nous agirons en conséquence.

Balinor se leva, suivi par le reste du conseil, et déclara d'une voix quelque peu amusé : « Si ça ne vous dérange pas, je vais finir ma nuit avant que mon fils se réveille une fois de plus. ». Tout en pensant pour lui même d'un air sombre : « Je crains que ça ne dure pas. ». Chaque homme s'inclina devant lui, avant de quitter la salle pour retourner dans leur chambre. Le roi quand à lui rejoignit sa chambre à coucher, et ouvrit doucement la porte. Hunith était toujours endormie, Balinor se glissa sans bruit dans son lit. Sa femme se tourna vers lui, à moitié endormi et lui demanda :

Qu'y a-t-il, mon amour ?

Ne t'inquiètes pas, Hunith, dit-il en caressant sa chevelure. Endors toi, mon cœur, je suis là.

Elle lui obéit, se renfonçant sous les couvertures du lit, et le roi ferma ses yeux, sombrant dans un sommeil sans rêve.