Chapitre 3

Sasuke quitta silencieusement le repaire du clan Ichibiki, et personne ne le retint. Après tout, il avait fait ce qu'il avait à faire, il n'allait tout de même pas les supplier de bien vouloir l'aider. Tant pis pour Madara, lui, Sasuke Uchiha, n'avait besoin de personne pour accomplir son devoir. La seule chose qui continuait à le perturber était le chakra de cette fille. Abritait-elle un démon elle aussi ? Et puis, comment arrivait-elle à maîtriser le chidori sans sharingan ? Mystère. Ce n'est pas si important que ça après tout. Il chassa ces questions de son esprit et continua sa route sur le chemin qui menait à l'auberge. La nuit était tombée, mais le vent glacial s'était arrêté et une légère bruine commençait à mouiller des mèches de ses cheveux noirs de jais. Finalement, la tempête avait passé son chemin.

Il n'était plus très loin de l'auberge quand il entendit un léger bruissement de feuilles. Devant lui, à quelques mètres, se tenait Yunema Ichibiki.

« J'ai toujours haï les Uchiha... » déclara-t-elle brutalement. « Il n'y en avait qu'un qui valait la peine. Peut-être deux. Les autres n'ont répandu que douleur et mensonges. »

Sasuke s'arrêta à sa hauteur, la dévisagea et lui répondit : « Ca m'est égal. » Puis il la contourna et continua à avancer, ce qui eut pour effet d'agacer la jeune fille. Quelle arrogance... Elle lui emboita le pas et continua : « Je vais t'aider. Qu'importe ce qu'a pu dire Korumo-sana, il devient sénile. Mais je ne t'aide ni pour toi ni pour ton clan, ce qui m'importe c'est de faire payer ces années d'illusions. Itachi était un homme bon, et je ne peux laisser quiconque salir sa mémoire. »

« Alors suis-moi. » déclara-t-il froidement. Cette idée ne l'enchantait toujours pas, mais maintenant qu'elle proposait son aide, il pourrait peut être apporter des réponses à ses questions. Et en savoir plus sur la face cachée d'Itachi.

Yunema était absorbée dans ses pensées. Elle s'était toujours doutée qu'il y avait une explication au comportement d'Itachi, mais sa colère l'avait aveuglée. Et maintenant la vérité lui tombait dessus, comme une avalanche. Qu'est-ce qui faisait le plus mal ? Savoir qu'elle avait été bernée ou apprendre qu'il ne reviendrait pas ? Ou bien ne pas avoir vu son manège, ne pas avoir pu le protéger lorsqu'elle en avait l'occasion ? Le mélange de ses questions la faisait frissonner. Que fallait-il qu'elle fasse maintenant ? Elle était perdue. Alors elle allait le suivre, pour en savoir plus, il fallait qu'elle comprenne la situation sans se laisser submerger par ses émotions. Yunema regarda Sasuke de dos, et en observant sa sombre chevelure, imagina la silhouette d'Itachi. Une larme s'aventura sur sa joue blanche. Stop. Elle l'essuya rapidement et se concentra sur ce qu'elle avait appris jusqu'à présent.

Ils arrivèrent à l'auberge au cœur de la nuit. Jûgo avait laissé un message pour que Sasuke puisse retrouver leur chambre sans problème. Ils grimpèrent un petit escalier de bois et pénétrèrent dans une grande pièce plongée dans l'obscurité. Les trois compagnons de Sasuke dormaient sur des petits futons à même le sol. Ce dernier fit une moue en voyant qu'ils lui en avaient réservé un, mais qu'il n'y en avait pas d'autre pour Yunema. Avant qu'il ne puisse dire quelque chose, elle lui souffla : « Ce n'est pas important. Je vais aller prendre l'air sur le balcon, j'ai l'habitude de dormir avec les étoiles. ». Puis elle se glissa dehors sans un bruit, comme un léger courant d'air, n'attendant aucune réponse du jeune Uchiha. Il haussa les épaules pour lui-même puis s'allongea, fixant le plafond de ses grands yeux noirs d'encre.

Yunema s'accroupit sur la rambarde en bois du balcon, tel un prédateur à l'affut. Elle tourna son regard vers le ciel de velours bleu, incrusté d'une rivière de diamants qui brillaient à la lueur délicate de la lune. Un léger nuage s'échappait d'entre ses lèvres, témoignant de l'atmosphère glaciale qui régnait. Mais Yunema ne ressentait pas le froid, elle n'avait pas le cœur à ça. Itachi. Elle se concentra sur les souvenirs de l'homme qu'elle avait tant aimé, de l'homme qu'elle aimait tant. Pouvait-elle entièrement croire son jeune frère ? Il lui en parlait vraiment souvent. Itachi adorait son petit frère, mais il ne cessait pas de répéter à Yunema qu'il était très naïf. Elle sourit à ce souvenir, se remémorant la joie qui résonnait dans la voix de son bien-aimé lorsqu'il lui racontait toutes les petites anecdotes de sa vie avec Sasuke. « Je suis sur que vous vous entendrez bien » lui avait-il dit. « Sasuke va t'adorer. En plus tu pourras lui montrer ton impressionnante maitrise des shuriken et il voudra devenir aussi fort que toi. » Mais la tragédie était arrivée avant qu'il ne les présente. Sasuke était le seul membre de sa famille à qui Itachi comptait confier la vérité sur sa relation avec Yunema. Son père, Fugaku, lui avait toujours interdit de se lier avec une personne d'un clan perçu comme inférieur au sien, ce qui ne laissait pas beaucoup de choix. Alors Itachi avait choisi de masquer ses sentiments, de mener une double vie, comme il l'avait fait avec Konoha.

Son épais chakra recouvrit alors sa peau d'une légère couche bleu sombre, comme une étreinte rassurante. Yunema se laissa bercer par cet instant de réconfort mais se raidit lorsqu'elle entendit un craquement derrière elle, et elle refoula tout le chakra a l'intérieur de son corps.

Sasuke Uchiha n'arrivait pas à dormir, ni à se reposer. Cela faisait un certain temps qu'il observait le plafond. Dix minutes ? Une heure ? D'un seul coup, il se redressa sur sa couche et se massa vigoureusement les tempes. Il fit coulisser la paroi de la chambre, et sans réveiller ses compagnons, il se faufila sur le balcon où rêvassait Yunema. Dès qu'elle l'aperçut, elle fit un léger bond pour se retrouver debout près de lui, comme si sa position sur la rambarde de bois était soudainement devenue inconfortable. Sasuke ne la regarda pas, il s'accouda simplement sur la balustrade, les yeux perdus dans l'obscurité qui lui faisait face. Elle choisit de s'installer près de lui, tout en conservant ce silence qu'il semblait vouloir préserver.

Ce fut au bout d'interminables minutes que Sasuke le brisa. Toujours les yeux lointains, plongés dans le noir béant, il murmura : « Raconte-moi. Parle-moi de lui. »

« Que veux-tu savoir ?

- Tout. »

Elle se pinça les lèvres et leva son visage pour contempler à nouveau les constellations incrustées dans le ciel. Ses longs cheveux violets qui lui encadraient le visage tombaient sur ses hanches et virevoltaient selon les caprices du vent des montagnes. A la lueur de la lune, son visage très pâle semblait encore plus blanc, comme s'il avait été taillé dans une pierre d'opale, ce qui contrastait avec ses yeux foncés, durs et froids comme de l'obsidienne. Sa froideur n'avait d'égale que son élégance, car malgré la rigidité de ses traits, elle avait hérité d'une certaine grâce. Yunema ne répondit pas tout de suite. Elle sentait son chakra se mouvoir en elle, comme s'il essayait de lui transmettre un message. Elle se reperdit dans ses souvenirs, mais ce fut de courte durée. Sasuke avait tourné la tête et la dévisageait d'un air sombre. Ses yeux finirent par accrocher son regard, qu'elle ne tint qu'une fraction de seconde, puis elle baissa la tête en signe de résignation.

« J'ai rencontré Itachi à l'académie » commença-t-elle. « Bien sûr, je connaissais déjà son nom et l'histoire de sa famille puisque c'était un devoir pour mon clan de respecter les Uchiha. Mon père m'en avait fait rencontrer quelques-uns lorsqu'ils jouaient au shogi, et je les avais trouvés hautains et orgueilleux. Mais Itachi n'était pas comme ça. On discutait assez souvent, malgré tous les a priori que je pouvais avoir sur lui, et son esprit vif et malin me surprenait toujours. Il devint rapidement un ami avec qui j'avais un lien très fort, il se confiait souvent à moi, surtout pour me parler du traumatisme qu'avait été l'attaque de Kyuubi. Son père, votre père, voyait d'un mauvais œil notre rapprochement, et il a bien fait comprendre à Itachi que je ne pourrais jamais être une femme pour lui, qu'il ne fallait pas qu'il ait de l'espoir quant à un possible futur entre nous. Mais ton frère n'était pas du genre à se laisser dicter ses sentiments. Il a rassuré ton père en disant qu'il préférait Kaneko, et c'est ainsi que les secrets ont commencé à faire leur apparition. » Elle marqua une courte pose pour regarder l'expression de Sasuke. Ce dernier avait replongé ses yeux dans l'abîme de la nuit. « Après l'académie, malgré nos nombreuses missions, on ne s'est pas perdus. On s'est même encore rapprochés. Notre but était le même : devenir les ninjas les plus forts de Konoha. Il nous a paru tout à fait logique de continuer notre voie dans les services spéciaux. Malheureusement nous ne faisions équipe que trop rarement. Mon coéquipier était froid et torturé, on l'appelait Kakashi l'impitoyable, et je ne me sentais aucunement proche de lui, malgré les nombreuses fois où nous nous sommes sauvés la vie l'un l'autre. La seule chose qui me rendait impatiente, outre le fait de mener à bien mes missions, c'était mes retrouvailles avec Itachi. On se retrouvait près de la rivière qui passe en contrebas de la forêt ouest de Konoha, et il me ramenait toujours une fleur. Même si ce n'était pas le garçon le plus adroit pour parler de ses sentiments ouvertement, il faisait des efforts chaque jour pour que je n'aie jamais à douter de son amour. C'est lors de ces moments-là, assis ensemble sur une buche échouée près de l'eau qu'il me parlait de toi, de son petit frère stupide. (Elle esquissa un sourire en y repensant.) Il t'adorait. Tu ne le sais pas, mais tu étais la seule personne de sa famille à qui il comptait révéler notre relation. Peut-être aurais-tu été le seul à m'accepter ? Et puis un jour, c'est arrivé... Je n'y ai pas cru, d'abord. Je refusais de croire qu'il avait pu commettre une telle chose. Il a tué mes parents ce soir là. Qu'aurait-il fait si j'avais également été chargée de la surveillance ? M'aurait-il épargné ? Ou, au contraire, m'aurait-il achevé par amour afin que je n'aie pas à souffrir des conséquences de ses actes ? Je n'aurais jamais de réponse. J'ai d'abord essayé de le suivre, me persuadant qu'il devait avoir une raison, et qu'un jour ou l'autre il prendrait contact avec moi pour me dire la vérité, ou au moins, pour me prendre une dernière fois dans ses bras. Mais ce n'est jamais arrivé. Et puis j'ai appris pour l'Akatsuki. Le voir comme un criminel était trop dur pour moi alors je me suis retranchée dans les montagnes de mon clan pour désespérément trouver un quelconque moyen de soulager ma douleur. Douleur qui est toujours vive après ces années. Je n'ai pas pu retourner à Konoha, je ne pouvais pas vivre dans un endroit entaché par tant de funestes souvenirs. D'une certaine manière, j'ai abandonné mon devoir pour me complaire dans ma souffrance. Et là, toi, Sasuke Uchiha, tu as débarqué ce soir, tu as fait remonter la haine que j'avais péniblement essayé de réprimer pendant ces dernières années, et tu m'apportes la vérité sur un plateau d'argent. Je ne sais pas où tu m'emmènes, je ne sais pas ce que je suis censée faire, mais si tout ce que tu m'as dit est vrai, alors je sais que le vœu de plus cher d'Itachi en ce moment serait que je te suive et que je t'aide, quoi que tu entreprennes. »

Deux perles de larmes s'étaient accrochées au bord de ses yeux obscurs. Sasuke se mordait la lèvre inférieure jusqu'au sang pour ne pas les laisser couler. Le désarroi dont était emprunt le ton de la jeune femme résonnait dans sa tête et faisait écho avec sa propre douleur. Madara avait raison, il n'était pas le seul à avoir tant souffert.

Une fois son récit terminé, Yunema quitta sa place et rentra dans la chambre. Elle se laissa glisser le long de la paroi et s'endormit en position assise, comme si ressasser ces souvenirs l'avait totalement épuisée.

Sasuke resta dehors, ignorant la morsure du froid sur sa peau d'albâtre. La sensation de faiblesse qu'il ressentait à ce moment était précisément la raison pour laquelle il n'était pas enclin à rencontrer Yunema. Au final, la haine aveugle avait des vertus anesthésiantes, elle permettait de transformer sa vulnérabilité en force et de supporter la douleur sourde qui l'avait toujours hanté. Mais il avait suffit d'un discours teinté d'amour et de désespoir pour percer la faible carapace qui protégeait son cœur. Une larme réussit à s'échapper sur sa joue et coula lentement jusqu'à son menton, lui parcourant la peau d'une douce mais amère caresse. Même s'il ne se l'avoua pas, Sasuke aurait tout donné à ce moment pour avoir une étreinte de réconfort, pour se réfugier dans un cocon de chaleur fraternelle. Mais son frère n'était plus de ce monde, et plus personne ne pouvait l'aimer désormais, c'était impossible à ses yeux. Sauf... Il eût un léger sursaut de surprise lorsqu'il se trouva à imaginer deux yeux azurs le regardant avec amour. Pourquoi fallait-il qu'il pense à lui maintenant ? Il rejeta cette pensée d'un bloc. Naruto ne le comprenait pas et n'était qu'un idiot qui se mettait en travers de sa destinée. Un idiot attachant. Sasuke soupira, comme exaspéré par ses propres pensées. J'ai vraiment besoin de sommeil, je commence à divaguer, pensa-t-il. Il se releva, essuya la trace qu'avait déposée la larme sur sa joue puis tourna les talons pour se diriger vers la chambre. Tout le monde semblait dormir paisiblement. Alors il s'allongea et ferma ses grands yeux pour mieux se laisser aspirer par le sommeil.