Chapitre 4
Une fois rentrés à Camelot, chacun retourna dans sa chambre, épuisé.
Si Morgana jubilait, ne pouvant attendre de voir le dragon, ni de jouer les entremetteuses, Merlin était quant à lui encore perturbé par tout ce qui lui arrivait. En l'espace de quelques jours, il était arrivé dans une nouvelle ville, s'était fait quasiment harcelé par Arthur –qui était quand même le prince- et ses histoires de futur auxquelles il ne comprenait pas tout, et la pupille du roi voulait qu'il l'emmène voir un dragon. Dragon qui l'avait appelé pour une raison obscure, et qui ne parlait qu'en énigmes incompréhensibles.
Non vraiment, il aurait pratiquement mieux fait de rester à Ealdor. D'autant plus que la magie était interdite, et que si Morgana ou Arthur décidait de révéler au roi qu'il avait parlé avec un dragon, dieu seul savait ce qu'il allait arriver.
Arthur, lui, était partagé. Bien sûr, il était heureux. Merlin commençait enfin à l'accepter, Morgana et lui étaient plus proches que jamais, et il avait l'opportunité de revoir son père.
Mais d'un autre côté, il ne pouvait s'empêcher d'être triste. Sa vie lui manquait. Ses chevaliers, mais surtout Merlin lui manquaient. L'horrible manie de son serviteur de le réveiller en ouvrant les rideaux et en lançant une phrase stupide lui manquait. Bien sûr, le Merlin auquel il avait affaire depuis son arrivée était Merlin. Il parlait comme Merlin, agissait comme Merlin. Mais ce n'était pas son Merlin. Il ne partageait pas ses souvenirs, ni son passé. Il ne se souvenait pas de leur vraie rencontre, ni de toutes les fois où il lui avait sauvé la vie –bien qu'Arthur n'avouerait jamais ce point-ci à voix haute. Mais surtout, il ne se souvenait pas de leur amitié. Alors oui, Merlin lui manquait. Plus qu'il ne l'aurait soupçonné. Il était à la fois si proche de lui et si loin.
A chaque fois qu'il était près du Merlin du passé, il se retenait, par peur de dire ou de faire quelque chose qu'il ne comprendrait pas, mais qu'il aurait fait avec son Merlin. Il avait peur que Merlin ne le prenne mal, parce qu'il ne comprendrait pas l'affection qui s'en dégageait.
Le plus douloureux était de savoir que son Merlin, le Merlin qui lui manquait tellement, avait disparu. Il ne le reverrait jamais, et ça le tuait de l'intérieur, plus qu'il n'oserait l'admettre. Mais il ne pouvait rien y faire, il avait changé le passé, changé leur histoire. Ainsi, à supposer qu'il revienne un jour dans son temps, il y retrouverait une version future du Merlin qu'il côtoyait ces temps-ci, mais ce ne serait toujours pas son Merlin. Il ne partagerait toujours pas ses souvenirs.
Arthur avait déjà fait des choses dont il se sentait coupable, mais rien n'équivalait cette culpabilité là. Il avait le sentiment d'avoir tué son meilleur ami.
Le lendemain matin, après une nuit plutôt courte, Merlin se rendit devant l'antre de Kilgharrah, où Morgana l'attendait déjà. La jeune femme semblait excitée, et Merlin ne put s'empêcher de sourire devant son air enfantin.
Ils s'avancèrent vers le précipice, et attendirent plusieurs minutes. Rien ne semblait se passer, et Merlin tenta alors d'appeler le dragon, mais en vain. Kilgharrah ne daigna pas se montrer, et, lorsqu'ils comprirent qu'il ne viendrait pas, Merlin et Morgana remontèrent les escaliers.
- Je suis désolé.
- Ce n'est pas ta faute, Merlin, affirma Morgana visiblement déçue. Au moins tu as essayé, c'est déjà très gentil.
Elle s'éloigna après lui avoir souri. Elle aurait aimé voir le dragon, mais ce dernier ne voulait apparemment pas d'elle. Peut-être qu'il la laisserait approcher plus tard. Pour être honnête, elle n'était même pas sûre de savoir pourquoi elle tenait tellement à voir ce dragon. Sans doute était-ce pour ennuyer Uther, mais il y avait autre chose. Comme si une force en elle la poussait vers la magie, mais elle ignorait la nature de cette force, et à vrai dire, cela l'effrayait un peu.
Lorsqu'Arthur se réveilla, et dût encore une fois s'habiller seul puisqu'il n'avait pas de serviteur, il décida qu'il était grand temps de retenter sa chance avec Merlin. Après tout, maintenant que leur relation avait un peu évolué, peut-être accepterait-il de le servir. Il fallait qu'il accepte de toute manière, parce qu'il était hors de question qu'il se débrouille tout seul pour le reste de sa vie. Bien sûr, il pourrait prendre un autre serviteur, mais l'idée ne lui traversa même pas l'esprit.
Le prince se rendit donc sans plus tarder chez Gaius, qui commençait à s'habituer à le voir débarquer à tout moment pour parler à Merlin, même s'il ne comprenait pas très bien ce qu'il se passait entre eux. Il ne fut donc que brièvement étonné en voyant l'héritier au trône débarquer sans même toquer et se diriger vers la chambre de Merlin en lui lançant à peine un sourire. Il n'eut par ailleurs pas le temps de prévenir le prince que Merlin s'était déjà éclipsé, et Arthur se retrouva donc dans une chambre vide.
Il décida cependant d'attendre Merlin, qui ne tarda pas puisque le dragon avait refusé de se manifester. Il eût un léger sursaut en voyant Arthur, mais se reprit rapidement, commençant à s'habituer.
- Je vous manquais déjà ?
- Pas du tout, rétorqua Arthur d'un ton qui ne fit que plus rire Merlin.
- Alors que faites-vous dans ma chambre ?
- Je..D'où tu viens ?
- Je vous ai posé une question en premier !
- Oui mais je suis le prince, donc tu réponds à la mienne.
- J'étais avec Morgana, répondit Merlin en haussant les épaules.
Arthur se raidit légèrement. Il ne comprenait pas pourquoi Merlin passait autant de temps avec Morgana. Quoiqu'en y réfléchissant, ils n'avaient pas passé tant de temps que ça ensemble, mais ils semblaient avoir une complicité qu'Arthur ne parvenait pas à recréer. Et cela l'énervait. Il n'aimait pas l'idée que Merlin soit plus proche de sa sœur que de lui.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? répéta le sorcier, ne comprenant pas bien la question.
- Oui, pourquoi ? Il est tôt, cela ne pouvait-il pas attendre ?
- Eh bien, euh…Je suppose. Mais je ne vois pas bien que cela peut vous faire.
- Rien du tout.
La réponse précipitée d'Arthur amusa un peu plus Merlin.
- Vous n'êtes quand même pas jaloux ?
- Absolument pas, voyons. Où vas-tu chercher cela ?
Merlin haussa les épaules.
- Bon, et donc, vous êtes venu ici parce que…. ?
-Oui, hum… Je voulais savoir si tu accepterais d'être mon serviteur.
- … Je croyais qu'on en avait déjà parlé.
- Oui mais c'était quand tu pensais que j'étais fou, ou..Peu importe ce que tu pensais d'ailleurs, mais je me suis dit que maintenant que la situation était différente, tu…
- Non.
Arthur fût coupé dans son élan et leva les yeux vers Merlin, clairement déçu.
- Non ?
- Ecoutez, il est vrai que je vous prends peut-être légèrement moins pour un malade mental qu'avant, mais je ne crois pas que devenir votre serviteur serait une bonne idée.
- Pourquoi cela ?
- Parce que je ne suis pas lui, Arthur.
Devant l'air perdu du prince, Merlin leva les yeux au ciel.
- Je ne suis pas stupide. Je sais bien que si vous voulez absolument que je sois votre serviteur, c'est parce qu'il l'était. Le Merlin de votre époque, je veux dire. Mais je ne suis pas lui. Et si je deviens votre valet, je pense que vous ferez automatiquement l'amalgame, et ce n'est pas une bonne chose. Ni pour moi, ni pour vous.
- Je sais que tu n'es pas lui, Merlin. Mais tu es toujours Merlin. Le seul Merlin qu'il me reste à vrai dire.
- Vous n'allez probablement pas rester ici pour toujours, je suis sûr que si vous trouvez pourquoi et comment vous vous êtes retrouvé ici, alors vous…
- Ca ne changera rien.
- Quoi ?
- Ca ne changera rien. Même si je reviens à mon époque, Merlin, mon Merlin, ne sera toujours pas là. Ceci est sensé être mon passé, hors je l'ai changé. Et changer le passé, c'est changer le futur, tout le monde sait ça. Si je rentre, je retrouverai une version future de toi, mais pas lui. Il… Il a disparu à tout jamais.
Arthur était au bord des larmes, et ce ne fut pas compliqué pour Merlin de le remarquer.
- Bon, hum… Je vous promets d'y réfléchir, d'accord ?
Arthur acquiesça avant de reprendre le contrôle de ses émotions, et de réagir de la seule manière qui lui était possible.
- Je suis sûr que si c'était Morgana qui te le demandait, tu dirais oui sans réfléchir, déclara-t-il sur un ton qui se voulait amusé.
- Quoi ? Pourquoi dites vous cela ?
- Vous avez l'air de bien vous entendre, tous les deux, dit-il d'un regard appuyé.
- Oui mais…Non ! s'exclama Merlin en comprenant le sous-entendu d'Arthur.
- Ne me dis pas que tu ne la trouves pas jolie.
- Si, elle l'est. Mais c'est mon amie, rien de plus. Dieu seul sait ce qu'elle pourrait me demander sinon !
- Pardon ? s'exclama Arthur en ouvrant des yeux ronds, interloqué.
- Non, mais….Pas comme ça ! Je parle du drag…
Merlin s'interrompit en réalisant qu'il venait de se vendre tout seul. Et voilà, Arthur allait le tuer et exposer sa tête sur un pique, c'était sûr et certain.
- Le dragon ? Je peux savoir où est le rapport avec le dragon ?
- Non. Rien du tout. Aucun rapport.
- Merlin…
- Eh bien disons qu'il est possible que Morgana m'ait éventuellement demandé de lui montrer le dragon, répondit Merlin aussi vite que sa langue le lui permettait.
- Tu as amené Morgana voir le dragon ?! Es-tu complètement stupide et inconscient ?!
Arthur se mordit la langue en se rappelant que ce n'était pas totalement la faute de Merlin, qui ne pouvait pas deviner que Morgana avait mal tourné. De plus, il fallait vraiment qu'il apprenne à arrêter de lui hurler dessus, étant donné que ce Merlin ne le prenait jamais bien.
- Euh… Elle m'a demandé, et c'est la pupille du roi.. Et je ne savais pas que c'était mal… Enfin, oui bon, vous avez clairement montré que vous n'étiez pas très dragon, mais…
- « Je ne suis pas très dragon » ? Cette phrase ne veut strictement rien dire, tu t'en rends compte ? Et d'ailleurs ça n'a rien à voir avec le dragon, si ce n'est que la magie est interdite à Camelot et que par conséquent j'aimerai assez que tu arrêtes de faire ami-ami avec une telle créature.
- Donc vous êtes fâché parce que j'ai emmené Morgana voir le dragon mais ça n'a rien à voir avec le dragon ?
- Oui. C'est….Rah !
Arthur soupira lourdement. Il était en train de se perdre tout seul dans ses explications. Le fait est qu'il n'avait pas particulièrement envie de raconter à Merlin ce qui était arrivé à Morgana dans le futur, mais il n'avait plus vraiment le choix. Il ne pouvait pas se permettre de laisser sa sœur être entrainée dans le monde de la magie.
- Morgana… De là où je viens, elle…Enfin...
- Je suis sûr que vous pouvez finir cette phrase si vous insistez un peu, plaisanta Merlin avant de reprendre son sérieux face au regard noir que lui lançait Arthur.
- Elle s'est laissée consumer par la magie.
- Comment ça ?
- J'en sais rien, je n'ai rien vu venir ! Elle faisait des cauchemars, et puis d'après Gaius elle a commencé à développer de la magie. Seulement elle l'a utilisée contre mon père, contre moi. Elle nous a trahis et tente par tous les moyens de nous tuer depuis.
- Il y a forcément autre chose… Je veux dire, elle semble beaucoup tenir à vous, je ne la vois pas vous tourner le dos d'un seul coup..
- C'est ce que je pensais aussi…Mais de toute évidence j'avais tort. Je ne sais pas ce qui l'a poussée à nous trahir, mais s'il y a une chose que j'aimerai réussir tant que je suis ici, c'est bien de la sauver. Seulement je ne sais pas comment faire. Et en plus elle voulait voir le dragon, ce qui prouve son intérêt pour la magie…
Arthur semblait désemparé, tandis que Merlin réfléchissait à toute vitesse. Il essayait d'imaginer ce que son double avait fait – ou n'avait pas fait- concernant Morgana.
De toute évidence, Arthur ignorait tout de la magie de Morgana jusqu'à ce qu'elle les trahisse. Cependant, si Gaius le savait, il y avait de grandes chances pour que son double soit également au courant. Peut-être avait-il essayé d'aider Morgana, mais sans succès.
Merlin savait ce que c'était de se réveiller avec des dons dont on ne voulait pas, des dons dont tout le monde avait peur. Et il ne pouvait qu'imaginer ce que Morgana avait dû ressentir, étant la pupille d'Uther. Il ne faisait aucun doute que s'il l'avait appris, il l'aurait exécutée. Elle avait probablement été terrifiée, et cette peur d'elle-même avait sans doute contribué à sa trahison.
- Elle ne vous a jamais dit qu'elle avait de la magie ?
- Non, elle devait penser que je la dénoncerai à mon père.
-Vous ne l'auriez pas fait ?
- Bien sûr que non, Merlin ! J'aimais Morgana, bien sûr que je l'aurais protégée.
- Dans ce cas, vous avez tout intérêt à ce qu'elle vous fasse confiance, cette fois.
- Comment ça ?
- Eh bien, si Morgana vous fait suffisamment confiance pour vous parler de sa magie, alors peut-être qu'elle ne se retournera pas contre vous. Peut-être qu'elle verra que vous êtes différent d'Uther.
Arthur sourit. La chance commençait peut-être enfin à lui sourire. En tout cas, il avait retrouvé Merlin. Enfin, autant que possible. Il semblait lui faire confiance et voulait l'aider avec Morgana, ce qui était une preuve d'amitié plus grande que ce que le prince n'avait espéré.
- Vous pensez vraiment ce que vous dites ? A propos de la magie ?
- Oui. Une bonne partie des magiciens que j'ai connu étaient néfastes, mais j'aime à croire que tous ne le sont pas, et qu'ils peuvent être sauvés. Après tout, Will m'a sauvé la vie.
Merlin arqua un sourcil. Will ? Quel pouvait bien être le rapport entre Will et la potentielle noirceur de la magie ?
- Will ?
- Je sais que c'était un sorcier. On est allés à ton village une fois, et il a utilisé la magie pour tous nous sauver.
Oh…Merlin venait de comprendre. C'était probablement lui qui avait utilisé la magie, et Will l'avait couvert. Du moins, c'était la seule explication plausible. Mais un détail le troublait.
- Comment ça « c'était » ?
- Euh…., Arthur cligna des yeux lentement, réalisant qu'il venait de faire une autre gaffe. Merlin, je…
- Il est mort, n'est-ce pas ?
- Je suis désolé. Vraiment. Mais, peut-être que cette fois, ce sera différent.
- Peut-être… Quoiqu'il en soit, je pense qu'il faudrait parler au dragon.
- Quoi ? Merlin, combien de fois vais-je devoir te dire que..
- Les créatures magiques sont dangereuses et maléfiques, et interdites. Je sais. Mais il sait beaucoup de choses, même s'il faut en déchiffrer la moitié, peut-être qu'il saura comment sauver Morgana !
- Qu'a-t-il dit lorsque Morgana et toi êtes allés le voir ?
- Rien. Il ne s'est pas montré.
- Alors qu'est-ce qui te fait dire qu'il se montrera si j'j'vais avec toi ?
- Euh… En fait je pensais y aller seul et vous raconter plus tard.
- Merlin, je te préviens tout de suite. Si tu comptes retourner voir ce fichu dragon, je viens avec toi.
- Pourquoi ?
- Parce que… Parce que je suis le prince et j'en ai décidé ainsi.
- C'est votre réponse toute prête pour « je n'ai plus d'arguments mais je veux quand même avoir raison » ?
- Et d'abord, pourquoi est-ce que tu es allé le voir en premier lieu ? Comment savais-tu même qu'il était là ?
- Je ne savais pas, avoua Merlin. Il m'a appelé.
- Pourquoi ?
- Comment voulez-vous que je le sache ? Vous n'avez qu'à lui demander !
Arthur leva les yeux au ciel, n'ayant aucune réponse intelligente à donner. Cependant, il était plus que reconnaissant. Il avait certes perdu son Merlin, son meilleur ami, mais au moins il n'avait pas perdu ce lien entre eux. Et peut-être, peut-être qu'il réussirait à sauver Morgana. Même si passer par le dragon qui avait voulu détruire Camelot ne le réjouissait pas vraiment. Et il lui fallait faire très attention à ce qu'Uther ne découvre rien, ni concernant Morgana, ni concernant le fait qu'il s'apprêtait à utiliser la magie.
