III : Sanctuaire de Wainterre

Alors que le groupe se rapprochait de Lestallum, les mots de Prompto hantaient le Prince et s'inscrivaient de plus en plus précisément sous sa chair, à tel point qu'il sentait parfois celle-ci se consumer sous leur souffle ardent. Des souvenirs fébriles pourtant savamment enfouis affleuraient désormais à la surface de son esprit, et Noctis perdait pied, poussé par la marée qui gonflait. La peur des regrets, l'imminence du Destin, l'urgence des combats et l'euphorie d'une liberté factice le faisaient vaciller, à répétition. Son cœur était-il déchiré par la tristesse ou ébranlé par les explosions de joie et de fougue ? En pleine contradiction, il sautait d'un état à l'autre, oscillait au bout d'une corde bien trop fragile, attiré par le gouffre qui s'ouvrait sous lui. Il craignait de donner trop d'importance à un bonheur qu'il savait éphémère, mais, quand l'exaltation le submergeait, il réalisait qu'il n'avait qu'à tendre la main pour s'en emparer, il en était si proche. La respiration de Prompto contre sa joue, la nuit, avait remplacé la berceuse de la brise. C'était encore là une chose à laquelle il n'aurait pas dû s'habituer, il en avait pleinement conscience. Depuis le début de leur voyage, Noctis avait développé un certain talent pour laisser les choses se faire, les observant jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour reculer. Il n'était pas encore sûr que ce soit de la lâcheté, pensait plutôt qu'il s'agissait d'un moyen détourné – une façon de faire qui ne lui laissait pas d'autre choix que d'accepter l'existence de ses désirs. En réalité, c'était probablement une autre preuve de sa faiblesse. Heureusement, le sourire de Gladiolus, l'humour discret d'Ignis et les lubies de Prompto suffisaient à lui faire oublier tout ce qu'il se reprochait.

D'une certaine façon, Noctis avait l'impression de se découvrir. Vivre sur la route, passer de longues à pêcher des poissons dont il ignorait jusque-là le nom, poursuivre des troupeaux de garulas à dos de chocobos – ce n'était pas là des activités très communes à Insomnia, et elles lui procuraient un plaisir presque enfantin qui était rapidement devenu indispensable. Chaque matin était comme une nouvelle naissance, tant que l'obscure réalité restait à distance de ses pensées.

« Hey, tu rêves ou quoi ? »

Gladiolus gratifia le Prince d'une tape sur l'épaule, et Noctis secoua la tête pour se réveiller, les yeux encore dans le vague.

« Hm, ouais, désolé, j'étais ailleurs.

—Comme d'hab. Allez, aide-nous un peu à ranger, pour une fois ! »

Noctis grogna de mécontentement et se força à quitter sa position confortable.

« Et Prompto, tu lui dis jamais rien, hein. Tu peux m'dire en quoi ça nous aide, qu'il prenne des photos, là ?

—Tu me remercieras plus tard, Noct' ! » Le jeune homme ricana d'un air victorieux en pointant son objectif vers le visage bougon de son altesse, à qui Ignis venait de remettre une pile de bols sales. Il observa son écran et poussa une exclamation hilare : « Wah, elle est géniale, celle-là ! Ça fera une belle affiche de propagande royale !

—Attends un peu que j'me sois débarrassé de la vaisselle…

—Les enfants, vous jouerez plus tard. Et loin du feu, de préférence. » Ignis lança une œillade lourde de sens en direction du jeune homme blond, qui gambadait gaiement autour de Noctis en grimaçant, son appareil dans une main.

Quand le campement fut rangé au goût d'Ignis, Prompto se glissa jusqu'au Prince, avec un sourire qui n'avait jamais été signe de sagesse. Il avait une idée derrière la tête – une idée qui n'était sûrement pas à exposer aux oreilles de tous. Il vérifia qu'il n'était pas à portée de voix des deux autres avant de se pencher vers Noctis, murmurant sur le ton de la conspiration : « Ça te dit une promenade ? »

Le Prince haussa les sourcils, puis fronça le nez. « T'es malade ou quoi ?

—Allez, s'il-te-plaît ! On s'éloignera pas trop, et puis, je suis là pour te protéger si jamais ! T'as vu comment je suis devenu bon ? »

Noctis eut un petit rire, et il passa une main dans ses cheveux en regardant du coin de l'œil Gladiolus et Ignis. Ce dernier faisait mine de ne pas les surveiller, mais le Prince n'était pas dupe – Ignis avait passé la majeure partie de leur adolescence à récriminer l'influence de Prompto sur son protégé, il savait. Prompto trépignait, son visage à quelques centimètres à peine de celui de Noctis afin de pouvoir pleinement jouer de son regard suppliant. Noctis sentit le rouge lui monter aux joues, et sa volonté fondit comme neige au soleil, en même temps que ce qu'il possédait de bon sens.

« D'accord… Faudra attendre qu'on soit tranquilles. »

Prompto dut réprimer un piaillement et sembla un instant sur le point de se jeter dans les bras de Noctis. Si cela avait été son intention, il n'en fit cependant rien, comme retenu dans son élan par une force invisible.

Les ronflements synchronisés de Gladiolus et Ignis furent donc le signal du grand départ. Prompto avait été difficile à contenir, et Noctis s'était retrouvé à lui asséner des grands coups de bras, prétendant d'être endormi, pour l'empêcher d'alerter leurs aînés avec son excitation bien trop inhabituelle au regard de l'heure tardive. Le plus discrètement du monde, les deux jeunes gens quittèrent la tente. La nuit était particulièrement belle, sublimée par l'éclat argenté de la lune gibbeuse la température était douce, et il flottait dans l'air un agréable parfum d'interdit et de nature sauvage. Ils suivirent l'éclat de la lune en guise de destination, marchant d'une allure rapide, comme s'ils étaient pressés de se trouver hors de vue du campement, craignant peut-être d'être privés d'escapade par l'apparition d'Ignis ou de Gladiolus. La luminosité créait des reflets étranges le long des arches et des aiguilles du météore, d'où s'élevait une poussière irisée et flamboyante. Prompto s'élança sur un rocher pour mieux contempler le paysage, la bouche ouverte en une exclamation silencieuse.

« Je suis content d'avoir pris l'appareil ! Noct', on a eu tellement raison de venir ici ! »

L'expression de son ami gonflait son cœur d'un sentiment d'ivresse incomparable, et il acquiesça, s'abandonnant lui aussi à l'émerveillement. « Ouais… C'est magnifique. » souffla-t-il, bouche bée, prenant appui sur l'épaule de Prompto pour se hisser à sa hauteur. Tenir en équilibre sur le rocher, à deux, n'était pas très commode, mais Noctis s'en fichait éperdument. Son regard glissait du spectacle minéral au profil de Prompto, et il se surprit un instant à comparer la voûte étoilée aux pommettes parsemées de taches de rousseur. Il se sentit très vite stupide, et chassa l'idée de ses pensées – il aurait fait un mauvais poète. Une main s'empara de son bras et le Prince se laissa entraîner sans aucune résistance.

Quelques innombrables photographies plus tard, Noctis et Prompto s'étaient finalement assis dans l'herbe, observant en silence le lent ballet des astres et des nuées, bercés par le frémissement du vent. Prompto s'inclina en arrière, levant son visage vers le ciel, et le Prince se perdit dans la contemplation de ses traits, rehaussés d'un halo laiteux par la lumière de la lune, des mèches nacrées flottant contre son cou ainsi dégagé. Sa respiration s'emballa inexplicablement tandis que ses yeux suivaient, hypnotisés, le mouvement de ses cils. Vulnérable, Noctis ne parvint pas à empêcher l'espoir d'inonder sa poitrine.

« Hey, Prompto.

—Hm ?

—Tu te souviens de mon dix-septième anniversaire ? »

Prompto tourna son regard vers le Prince, penchant la tête sur le côté. Son regard, dans lequel miroitaient les reflets de la nuit, avait pris un air étrangement solennel. Il pinça les lèvres, furtivement, mais cela n'échappa pas à Noctis. Finalement, il eut un rire amer – et gêné.

« Même avec toute la bonne volonté du monde, j'pense pas réussir à oublier ça un jour. Mais bon, pour être franc, j'ai pas vraiment envie d'oublier, même si ça me fait me sentir ridicule. J'avais cru… Bah, laisse tomber, c'est loin tout ça.

—Tu m'en veux ? »

Prompto le considéra en écarquillant les yeux, et éclata cette fois d'un rire clair et sincère : « Moi ? En vouloir au Prince Noctis ? C'est pas dans mes cordes, désolé. » Ses traits s'adoucirent, et il continua, le ton empreint d'une profonde tendresse : « Je te suis vraiment très reconnaissant de m'avoir emmené avec toi. Tu sais, c'est tout ce qui compte pour moi. Être à tes côtés. Et que tu me donnes l'occasion de… »

Timidement, Noctis posa sa main sur celle de l'autre garçon, incertain de ce qu'il cherchait à signifier par ce geste. Le sourire de Prompto s'étira un peu plus, visiblement satisfait de l'attention, et il entremêla leurs doigts, abandonnant la fin de sa phrase.

« Est-ce que c'est ça que tu voulais dire par c'est tout ce qu'on aura jamais ? » murmura le Prince pour que sa voix ne se brise pas. Prompto serra sa main plus fort, et Noctis réalisa qu'il tremblait.

« Ah… Je sais pas. C'est pas important. »

Noctis n'arrivait pas à se représenter la souffrance engendrée par cette résignation que Prompto s'était imposée, pour leur bien. Il la lisait dans ses yeux, quand ils s'attardaient un peu trop longtemps et sans raison apparente sur la silhouette du Prince, l'observant à la dérobée ; dans la façon qu'il avait de le photographier partout et n'importe quand ; elle était aussi dissimulée derrière chaque parole allègre, chaque sous-entendu destiné à faire rire mais qui ne faisait que marteler l'évidence. Et lui, comment pouvait-il accepter cela ? Noctis leva la main et, se penchant en avant, la glissa dans les cheveux de Prompto pour guider sa tête jusqu'à ce que son front repose contre le sien. Le Prince ferma les paupières, afin de mieux discerner le souffle qui glissait sur son visage. Il avait attendu – d'abord à cause de ses incertitudes, puis par crainte du regard des autres – ensuite, quand le mariage avait été annoncé, il avait refusé l'idée d'une fin programmée. Mais maintenant… Maintenant, cela lui semblait sans importance. Si ce voyage devait être l'incarnation de sa liberté pour toute une vie, alors il ne pouvait pas faire autrement. Un rêve partagé ferait une mémoire plus brûlante qu'un simple songe.

Un grincement sonore et terrifiant rompit le silence, comme si une entité plus grande que les montagnes avait décidé de tordre de la tôle entre ses mains. Les deux garçons eurent un sursaut et se redressèrent rapidement. Machinalement, Prompto fit passer le Prince derrière lui, une main déjà enroulée autour de la crosse de son pistolet tandis qu'il s'assurait de l'autre que Noctis ne tentait rien d'inconsidéré. Il ne leur fallut que peu de temps avant de déterminer la source du fracas, un endroit où le sol semblait fondre et d'où s'extirpait une forme menaçante.

« Putain de merde, c'est pas le moment ! » paniqua Prompto en reculant précautionneusement. « On se casse ! »

Avant que le daemon n'ait le temps de les prendre pour cible, le jeune homme détala en courant, Noctis à sa suite. Ils entendirent le Géant de Fer pousser des grognements, et la prodigieuse masse d'air déplacée par l'ample mouvement de son épée faillit les envoyer tête la première dans l'herbe humide. La fuite était la seule option. Un fin filet de fumée s'élevait toujours du campement, au loin, leur indiquant la direction à suivre, mais ils craignirent d'y attirer le monstre. Ils se dirigèrent en contrebas de la colline, dévalant la pente à une vitesse folle. Se concertant d'un simple coup d'œil, ils jetèrent leur dévolu sur un large rocher et Prompto, glissant et trébuchant, se reçut en dérapant douloureusement sur le sol. Noctis se jeta presque sur lui pour l'agripper par les épaules et la taille, puis l'attira à l'abri de l'ombre du rocher. En silence, blottis l'un contre l'autre dans une position qui n'avait rien de confortable, ils laissèrent s'écouler quelques longues secondes avant de finalement reprendre leur respiration.

La poitrine haletante, Noctis s'autorisa à se détendre et son dos glissa le long de la pierre. Il fut diligemment imité par son ami, dont la respiration sifflait encore. Leurs regards se croisèrent et aucun des deux ne put s'empêcher d'éclater de rire.

« Putain, évidemment que ça devait arriver ! Pourquoi est-ce que je te suis toujours dans les emmerdes ?

—Tu sais bien que je suis irrésistible ! »

La fatigue ne suffisait pas à altérer leur euphorie soudaine, malgré la difficulté de rire tout en étant à bout de souffle. Toujours cramponné et collé à Prompto, les joues tout à fait rouges du fait de leur course effrénée, les mains de Noctis remontèrent jusqu'à enlacer le cou de l'autre garçon, l'obligeant à pencher son visage vers celui du Prince, des mèches blondes venant chatouiller le front et le nez de celui-ci.

« Ouais, c'est ça. »

Le temps sembla être aspiré par les deux orbes azur qui le surplombaient, menaçant d'engloutir l'univers avec elles, transperçant son âme aussi sûrement que deux éclats de glace. Complètement oublieux des vagues rumeurs du monde qui leur parvenaient d'au-delà, ils restèrent immobiles pendant un moment infini, à s'observer sans rien dire. Leurs souffles mêlés attisaient les braises d'une espérance fiévreuse, et Noctis voulait ne plus jamais bouger. Il sentait le cœur de Prompto battre contre sa peau, faisant écho au rythme impétueux du sien. Son ami finit par briser ce sort étrange, une distante lueur de panique perdue au fond des nuées bleues de ses yeux, et dissimula son visage contre le torse de Noctis, comme privé de toute force. Le Prince le maintint un instant contre lui, en proie à une tourmente d'émotions, puis tapota distraitement son dos.

« On devrait rentrer. »

Prompto acquiesça dans son t-shirt mais n'esquissa aucun mouvement pour se redresser.