V : Lestallum, deuxième partie.

Le retour à l'hôtel s'était effectué dans le plus grand des silences, les deux garçons priant pour que ni Ignis ni Gladiolus ne les ait attendus, et pour que le réceptionniste sache tenir sa langue. Noctis s'accrochait avec ferveur à ce qu'il lui restait de sang-froid pour ne pas céder à la tentation de simplement pousser Prompto contre un mur et – Et quoi ? Les poings serrés et les bras collés le long de ses flancs, il accéléra le pas. L'alcool n'arrangeait pas ses migraines, et, petit à petit, une humeur massacrante s'instillait dans ses veines. Putain, ça recommence. L'euphorie, puis la peine, puis l'espoir, puis la peur, puis la colère, puis de nouveau l'euphorie. Comment parvenait-il à éprouver autant de choses différentes en si peu de temps ? Il savait que cet état ne pouvait pas durer ; son corps n'arrivait pas à accuser le choc, pas plus que son esprit. Le Prince n'était pas sûr, cependant, que la solution soit, comme il se plaisait à l'imaginer, d'écraser le jeune homme contre une surface plane et sous le poids de son corps. Sérieusement ? Était-ce l'inassouvissement de désirs enfouis qui le rendait si… agressif ? Les tremblements de terre, qui secouaient la région à répétition, faisaient étrangement écho au tumulte agitant constamment sa propre personne.

Le bruit discret de la porte qui se refermait derrière eux arracha Noctis à ses ruminations, et il réalisa vaguement être de retour dans la chambre du Leville. Prompto se laissa tomber sur le lit sans aucune grâce, bras et jambes étalés, poussant un gémissement plaintif qui projeta l'esprit du Prince à des lieues du monde réel. D'une allure mesurée, il alla s'asseoir aux côtés de son ami et prétendit alors être absorbé par la lourde tâche d'enlever ses bottes. Des éclairs blonds furetaient au coin de son œil, là où la tête de Prompto reposait sur les couvertures – Difficile de faire abstraction. Retenant à grand peine un soupir, Noctis se pencha un peu plus sur ses lacets, afin de faire sortir toute distraction de son champ de vision – ce qui était ridicule, car il n'avait même pas besoin de les défaire pour se débarrasser de ses chaussures. Le subterfuge n'étant pas éternel, il n'eut finalement d'autre choix que de tourner la tête quand il ôta sa veste. Allongé sur le ventre, le menton posé contre la paume de sa main, Prompto l'observait, ses yeux, étrangement perçants dans le clair-obscur et à moitié dissimulés sous des mèches folâtres, levés vers lui.

Merde. Noctis interrompit son mouvement, la bouche beaucoup trop sèche, puis reprit le cours de son occupation, l'air le plus naturel possible en dépit des rougeurs qu'il sentait dévorer ses joues. Il n'était pas rare que Prompto le regarde d'une manière qui défiait l'imagination, parfois cessant toute activité ; mais ce regard… C'était comme si le jeune homme avait subitement pris conscience du pouvoir d'attraction qu'il exerçait sur Noctis – et c'était là une hypothèse terrifiante, car comment déciderait-il de s'en servir, lui qui avait passé tant d'années à simplement fixer le Prince, bouche bée, persuadé de ne pas avoir le nécessaire pour susciter son intérêt ? Même si une partie de Noctis, encore réprimée, se réjouissait d'être la victime d'un tel jeu, il espérait que Prompto ne nourrissait aucun dessein inconscient de vengeance. Nerveusement, le jeune Héritier laissa une main courir le long de son bras, à la recherche de cicatrices ou de réconfort. Prompto se mordit la lèvre – et cela n'avait fondamentalement rien d'innocent. Les battements de son cœur devaient résonner à travers toute la chambre, couvrant le bruit de ses pensées pas moins affolées. En vérité, Noctis avait très envie de jouer, mais il n'en avait pas le tempérament – il n'aurait jamais su quoi faire, quoi dire, aurait craint de se montrer risible. Il était bien trop timide pour tenter ne serait-ce qu'un seul geste séducteur.

En un sens, il trouvait cela presque amusant de voir leurs rôles ainsi inversés. Prompto se disait autrefois handicapé par sa réserve et son manque d'assurance – et maintenant, ils étaient là, et Noctis ne s'était jamais senti aussi timoré. Ses lèvres s'étirèrent à cette pensée, en un sourire attendri.

« Qu'est-ce qui t'arrive ? »

Prompto roula sur son dos, dans un mouvement quasi félin, son visage toujours tourné vers le Prince et les bras étendus au-dessus de sa tête. La posture, si elle semblait – était – tout à fait naturelle, suggérait dans l'esprit de Noctis un contexte éminemment lascif. Il pianota des doigts sur son genou, jetant de brefs coups d'œil à l'autre garçon.

« Hm, pas grand-chose. Je repensais à ce que tu m'as dit l'autre fois.

—Ah ? » Son ami haussa les sourcils, intrigué – mais toujours avec ce regard, qui brûlait la peau du Prince là où il se posait.

« Que t'avais eu du mal à t'accepter, que t'avais peur d'aller vers les autres. C'est fou comme tu as dû changer. »

Sûrement parce que Noctis abordait un sujet encore sensible, les yeux de Prompto perdirent leur lueur prédatrice, et un rose léger s'étala sur ses pommettes. Le jeune homme laissa le silence s'étirer, jouant vaguement avec le col de sa veste. « Tu trouves ?

—Ouais… Maintenant, j'sais pas, c'est comme si tu t'étais vraiment trouvé. Ça se voit dans ta façon de bouger, ça te va bien. Quand on se bat, par exemple… Je sais pas, y'a vraiment quelque chose.

—Ah ! Le dis pas à Gladio, ça craint s'il apprend que son élève passe plus de temps à me mater qu'à se concentrer sur les ennemis. J'ai pas envie d'être tenu responsable ! »

Le Prince, ahuri, cligna des yeux, stupidement plantés dans ceux de Prompto. Ils s'affrontèrent du regard pendant un temps infini, jusqu'à ce qu'un sourire triomphant éclose sur les lèvres du blond, qui envoya gentiment son poing sur l'épaule de Noctis. Celui-ci soupira, incapable d'en vouloir à Prompto – fin stratège dans l'art de dédramatiser toutes les situations et de rendre désinvolte le ton des plus sérieuses discussions. Il le savait, cela ne voulait pas dire que son ami ne comprenait pas ou n'appréciait pas à leur juste valeur ses rares tentatives de conversations à cœur ouvert.

« Ça va, j'te taquine ! Puis, tu sais bien, t'es pas mal non plus. »

Insupportable. Échauffé par les piques de Prompto, et même s'il avait conscience de se jeter tout entier dans le piège tendu par celui-ci, Noctis s'empara du poignet qui avait abandonné son épaule pour venir reposer nonchalamment sur son coude, et plaqua le bras de l'autre garçon contre le matelas. Il se dressa à moitié sur ses genoux, surplombant Prompto, l'air prêt à en découdre.

« Putain, tu cherches ! Ça t'a pas suffi, la raclée de la dernière fois ?

—Oh, moi, tu sais, j'en veux toujours plus. »

Il n'avait même pas l'air de vouloir bouger, pleinement satisfait de se trouver à la merci du Prince, le regard de nouveau piqueté d'éclats de désir et de provocation. Noctis se pencha un peu plus sur lui, partagé entre des pulsions contradictoires. Tous ses sens étaient en ébullition, et, il en était sûr, Prompto n'avait jamais été plus attirant qu'en cet instant précis – ni aussi ouvertement suggestif. Néanmoins, alors qu'il était perdu dans un monde où ses désirs se confondaient avec la réalité, le blond en profita pour renverser son équilibre relatif, passant ses jambes derrières ses genoux et prenant ainsi l'ascendant. Prompto emprisonna vivement les mains de Noctis et, à cheval sur son ventre, lui offrit un sourire rayonnant.

« Tu rêves.

—Ouais… »

Son arrogance avait rapidement été balayée par la proximité, et Noctis sentait toute possibilité de résistance diminuer à mesure que l'intimité de leur contact lui apparaissait, avec une évidence de plus en plus dévastatrice. La pression autour de ses poignets était faible, et avait des allures de caresse ; les doigts de Prompto effleuraient la peau fine avec une douceur peu familière lors de leurs joutes. Noctis refusait cependant de trop se détendre – Prompto, ce soir, lui avait prouvé plus d'une fois qu'il était capable de bien des traîtrises. Il refusait aussi de croiser le regard du garçon, qu'il devinait ardent, comme s'il était sur le point de le dévorer, craignant autant qu'il désirait ce que cela aurait pu déclencher.

« Je t'ai connu plus vindicatif. » observa le blond avec une moue faussement désapprobatrice, et le Prince se sentit obligé de répliquer : « T'es sûr qu'Ignis t'a pas offert un dictionnaire ? »

Prompto émit un grondement sourd et raffermit sa prise. Noctis, un rire mauvais au bord des lèvres, tenta de lutter contre l'étau de ses mains, et commença à se débattre. Le jeune Héritier avait plus de force, mais Prompto se défendait à l'aide de vivacité et de souplesse, ses jambes absolument impossibles à emprisonner. Noctis réussit à retrouver le contrôle de ses poignets et captura ceux de son ami, forçant sur ses bras jusqu'à les maintenir liés derrière son dos. Il poussa de tout son poids et les fit tous deux rouler sur le côté, puis grimpa tant bien que mal sur Prompto, s'acharnant à ne pas laisser ses jambes être immobilisées. Tandis qu'il gardait une main pour tenir en place les bras de Prompto, l'autre s'était libérée et empoignait une mèche de cheveux, tirant en arrière la tête de son ami ; son regard planait, menaçant, au-dessus de son visage.

« Tu disais ? » Noctis arqua un sourcil, se réjouissant de la vue et de son emprise sur Prompto. Celui-ci gémit piteusement, mais enroula ses jambes autour du bassin du Prince dans le but de le déstabiliser. Noctis força à outrance sur les muscles de ses cuisses et de son abdomen pour contrer l'attaque, son propre bras coincé sous son assaillant. Il perdit l'équilibre et s'écrasa contre son ami avec un cri étouffé. Sans perdre de temps, Prompto s'extirpa de sous le Prince puis s'installa confortablement sur son dos, retenant à grand peine une exclamation victorieuse pendant que l'autre garçon mangeait les couvertures.

« And the winner is… Prompto le Magnifique !

—Tu comptes rester là longtemps ?

—Comment ? Excuse-moi, je t'entends mal, on dirait que tu parles dans un coussin ! »

Noctis reconnut le bruit caractéristique d'un appareil photo et poussa une longue plainte, le son heureusement amorti par les draps. Il sentit Prompto remuer, son poids un peu mieux réparti, et son souffle vint lui chatouiller l'oreille comme il se penchait sur lui.

« T'es plutôt sexy, comme ça. » chuchota le jeune homme, d'une voix que Noctis ne lui connaissait pas. Il eut soudain besoin de se retourner et de l'embrasser jusqu'à l'épuisement, une chaleur intolérable envahissant son bas-ventre, mais il mordit plutôt dans les couvertures – et Prompto passa ses doigts dans ses cheveux, les lui ébouriffant avec un petit rire avant de se laisser tomber à côté du Prince. Ses joues étaient encore rouges d'excitation, une fine couche de sueur soulignait ses traits, luisant dans la luminosité particulière de la chambre, et son front était recouvert d'un fouillis de mèches blondes. Machinalement, Noctis tenta de les remettre en ordre, effleurant à peine son visage, et Prompto ferma les paupières, fredonnant son approbation. Il considéra un instant la possibilité d'approfondir cette caresse, mais avant d'avoir véritablement pu y réfléchir, sa paume avait trouvé d'elle-même le chemin, glissant le long de sa tempe et épousant la forme de sa joue. Comme à la dérobée, Prompto inclina son visage pour embrasser la main du Prince – et celui-ci vit son bras se recouvrir de frissons. Il croisa difficilement le regard du jeune homme, allumé d'une lueur étrange mais confiante.

À chaque crépuscule et jusqu'à l'aube, Noctis avait observé la frontière s'amincir et se troubler ; il avait laissé ses rêves s'infiltrer à travers les failles et les espérances s'incruster de plus en plus profondément dans sa chair, y gravant des promesses insensées. Sans prononcer un seul mot, Prompto l'entoura de ses bras, l'attirant au plus près, ses mains remontant dans son dos en laissant derrière elles un sillage de traînées brûlantes. Le cœur de Noctis avait repris sa course folle, et il sentait son souffle, erratique, se mêler à celui de Prompto. Ses lèvres frémissantes formaient silencieusement tout un chapelet de prières et de confessions, de vœux et d'excuses, qui remplissaient doucement l'intervalle entre leurs deux corps. Quand Noctis leva à nouveau les yeux, Prompto s'était endormi, le visage enfoui dans la main de son ami et blotti contre son épaule.