Chapitre VIII : Cap Caem.
"Try to try again,
To hear yourself from time to time."
Comment avait-il pu laisser l'espoir s'attribuer une place aussi importante dans son esprit ? Quelle folie l'avait donc saisi pour qu'il en oublie Altissia, Lunafreya, ce mariage arrangé qui prenait de nouveaux airs de menace Impériale ? Appuyé sur la balustrade surplombant la mer, qui engloutissait sans pitié le soleil et, avec lui, des songeries trop optimistes devenues douleur et désolation, Noctis contemplait l'horizon sanglant. Au-delà de cette limite intangible l'attendait un avenir qu'il avait perdu de vue, négligé – qui s'était doucement effacé à chaque nouvelle aube, comme leur voyage s'éternisait. Il l'avait su dès les premiers instants. Ne t'y habitue pas. Pourtant, les routes étaient innombrables, le monde bien vaste – y avait-il vu autant d'opportunités de s'enfuir ? Et il s'était trouvé si loin de tout ce qu'il connaissait, privé de tout repère – n'avait-il pas été forcé de trouver quelque chose à quoi se raccrocher ? Tu ne devrais pas t'y habituer. Il avait cru bien faire, avait petit à petit repoussé les barrières en se jurant que c'était la dernière fois, et que, de toute manière, quitte à se noyer dans les regrets, autant que ceux-ci soient la preuve qu'il avait été libre – et non un rappel constant qu'il avait un jour côtoyé la liberté sans jamais oser tendre la main. Tu n'aurais pas dû t'y habituer.
Noctis serra les poings, le cœur au bord des lèvres. Plus que jamais, la réalité lui semblait injuste. Qui, dans les cieux ou sous la terre, avait décidé à sa place de ce que serait sa vie ? Pourquoi n'était-il pas né résigné ? Pourquoi le monde entretenait-il son désir de révolte ? En tant que Prince, en tant que Roi Élu, on lui avait appris ce que représentait le sacrifice – il s'était réjoui, même, cœur égoïste dissimulé sous une prétendue grandeur d'âme, d'être celui dont dépendait le Destin d'Éos. En vérité, il se haïssait autant en cet instant que tout le reste de l'univers. Que s'était-il imaginé ? Que le chemin vers la gloire serait pavé d'or et d'argent ? Qu'il serait assez naïf pour se voiler la face et avancer seul, sans aucun lien, sans intérêt pour ce qu'il y avait autour ? Personne n'était capable d'une telle chose. Pathétique. Parce qu'il avait été trop lâche, trop imbu de sa personne pour accepter l'écart entre ses aspirations et son devoir – persuadé, peut-être, que la noblesse serait un trait de naissance, un concept coulant naturellement dans ses veines et non pas une source de conflit intérieur. Oh, ça, oui, il s'en était conté de belles histoires dans le confort aveugle d'Insomnia, quand il ne vivait encore qu'à travers les yeux des autres ! Comment aurait-il pu imaginer qu'il naîtrait à nouveau, cette fois-ci sous un ciel dépourvu de murailles ?
Trop tard. Il avait tout découvert trop tard – ou peut-être trop tôt – ou peut-être qu'il aurait préféré ne rien connaître. Il était las de s'interroger sur l'existence de voies qui ne seraient pas parsemées de peurs, de remords, de culpabilité, de souffrances sourdes. Il ne voulait pas savoir s'il avait fait les mauvais choix, ni n'aurait pu admettre avoir fait les bons – car il trouvait inacceptable que cette vie, où le sourire de Prompto, si beau et lumineux, était toujours terni par une peine silencieuse, soit la meilleure fin envisageable. C'était un gâchis sans nom, mais ils ne pouvaient rien y faire, et le Prince laissait la rage se déchaîner dans un coin de son esprit tandis qu'il observait, immobile, l'échéance se rapprocher. Ignis avait tenté de les retenir – parce qu'il sait toujours mieux ce qui est bon pour moi, hein ? – ou bien Noctis avait décidé arbitrairement que ce serait lui, incapable, encore une fois, de s'avouer qu'il n'aurait eu qu'à s'écouter lui-même pour éviter cette situation. Même ce mensonge empli de reproche n'était plus assez réconfortant, ne parvenait plus à concentrer sa colère uniquement envers lui-même et non envers les autres.
« Noct' ? » Le Prince ne voulait pas se retourner – ne voulait pas se retrouver confronté à ce visage rayonnant d'innocence, ni tout à fait sincère, ni tout à fait fausse. Il aurait aimé trouvé en son ami un écho à sa détresse, mais Prompto avait sa propre façon de gérer son affliction – probablement parce qu'il avait eu conscience bien avant Noctis des seules issues possibles. Plus il semblait resplendir de clarté et de bonté, plus son cœur devait s'effondrer, à l'intérieur, invisible et oublié – offrant un contraste significatif avec le Prince, qui préférait s'envelopper de ténèbres.
« On t'attend pour manger. » compléta Prompto, venant prendre appui sur la barrière aux côtés du Prince, l'ombre d'un sourire indélébile sur ses lèvres gercées par le vent et le soleil, comme si rien ne pressait, comme si tout était normal.
Noctis se raccrocha à l'idée qu'il n'oserait tout de même pas aborder certains sujets, pas maintenant – mais le jeune homme en avait probablement décidé autrement – et, comble de la torture, le Prince ne parvint pas à déceler une once de faiblesse ou de tristesse dans sa voix. « Ah, alors c'est pour bientôt, le grand départ ? Ça fait bizarre d'être enfin là. Après tout ce temps… Si ça se trouve, on a échappé au pire ! On aurait pu mettre des dizaines d'années, et Luna aurait été couverte de rides, t'imagine ? » Il s'accorda une pause pour imaginer la scène, grimaçant d'un air qui se voulait sans doute comique. Noctis avait envie de lui crier de se taire, mais les mots restaient prisonniers de sa poitrine, et Prompto continua son babillage trop enjoué pour être honnête. « J'arrive pas à croire qu'on va voir Altissia. Y'a quelques années, j'aurais même pas pensé quitter Insomnia, un jour. Et maintenant, on est là… Tout ça, c'est grâce à toi, Noct' ! »
Le Prince ne l'écoutait déjà plus, étourdi par les mots, par leur violence. Il ferma douloureusement les yeux, sentant la nausée et les vertiges le submerger à nouveau, agrippant férocement la rambarde. Prompto ne pensait pas à mal ; personne ne pensait jamais à mal. Avaient-ils tous peur ? Pourquoi s'acharnaient-ils à cacher leurs ressentis, parfois ? Ses mains se resserrèrent un peu plus, jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches et que le bois commence à rentrer dans sa chair.
« Prompto ? Ferme-la. S'il-te-plaît ? »
Le jeune homme se tut brusquement, le regard écarquillé, et l'espace d'une seconde, Noctis vit clairement la réalisation assombrir ses traits. Prompto surprit le scintillement léger des larmes, suspendues à ses cils comme des étoiles au crépuscule, et qui refusaient de s'en détacher. Sans réfléchir, il prit le Prince dans ses bras et étouffa ses propres sanglots dans le creux de son cou, y pressant son visage comme s'il avait voulu disparaître. Noctis sentit l'humidité sur sa peau, le contact frémissant de ses lèvres alors que l'autre garçon répétait doucement, comme une litanie : « Je suis désolé. Je sais pas pourquoi je fais ça, je… Désolé. » Réprimant un soupir, il passa délicatement ses mains autour de Prompto, dont le corps tremblait désespérément dans un effort insensé pour contenir sa peine, et caressa distraitement son dos. Malgré le poids des sentiments, malgré l'obscurité qui rampait dans son cœur, leurs rares étreintes restaient la seule chose susceptible d'atténuer la douleur, même si elles en étaient également l'une des causes. Noctis puisa dans ses ressources les plus subtiles, et y trouva la force de s'exprimer – et tant pis pour la maladresse de ses paroles, ou pour leur sévérité. Il espérait que la tendresse de ses gestes pallierait la froideur de sa voix.
« Arrête de faire semblant. C'est… encore pire.
—Mais, si j'le fais pas, on va être tristes tous les deux. Et j'veux pas que, quand tu repenseras à tout ça, j'veux pas que ce soit ce genre d'images qui te viennent en tête. Moi qui pleure, qui sais plus où me mettre… J'aimerais que tu souries, plus tard, pas que tu te mettes à maugréer dans ton coin – et… »
Prompto s'interrompit quand deux doigts vinrent cueillir son menton et lui imposer le mouvement, léger, qui fit se croiser leur regard. Il n'avait jamais vraiment réussi à déchiffrer ce qui se tramait derrière le cobalt de ces yeux, rarement expressifs, plus souvent solennels et durs, et leur avait préféré une étude approfondie du langage du corps et des mots. Pourtant, pour ce qui était sans aucun doute la première fois, il y entrevit un tumulte agité d'émotions, créant des ondes hypnotiques à la surface – juste avant que ses lèvres ne s'écrasent contre les siennes, avec une violence troublante, aussi douce que terrible. Son cœur pouvait bien exploser maintenant, il était certain que cela n'aurait eu l'effet que d'une brise désinvolte. Depuis la Baie de Galdina, Prompto n'avait jamais eu le courage de recommencer – et il n'y avait eu que des regards ardents et langoureux, de brefs enlacements, des caresses timides mais curieuses, ainsi que de discrets effleurements de lèvres en plein cœur de la nuit, quand ils se croyaient à l'abri. Il s'en était accommodé – Prompto s'accommodait toujours de tout – et c'était là, de toute manière, bien plus que ce qui lui avait été permis de rêver jusqu'à présent ; mais que Noctis fasse ainsi le premier pas était… plus que ce qu'il croyait mériter, ou valoir. Néanmoins, il se laissa volontiers happer par ce baiser inespéré, et s'oublia au point de gémir de désir – même s'il savait que cela allait bien au-delà, et qu'il n'y avait rien, dans cette étreinte, qui laissait à soupçonner que leur relation n'avait jamais été basée que sur un simple appétit charnel. Par ce geste, Noctis lui révélait tant et plus sur la nature de ses sentiments, et Prompto ne parvenait plus à retenir ses larmes, car les blessures du Prince lui apparaissaient ainsi incroyablement nettes. Il s'en voulait de se montrer aussi faible, et ses propres tourments lui semblaient cruellement dérisoires.
Cela n'avait aucune espèce d'importance. Noctis – son Prince l'embrassait comme si demain n'existait pas, ni aucun jour après, un bras passé fermement autour de sa taille qui l'attirait contre lui, et une main épousant parfaitement la base de son crâne qui le maintenant en place, comme si l'autre avait peur qu'il ne lui échappe.
Rien sur Éos n'était digne d'importance s'il avait cela. Le crépuscule s'assombrit, l'obscurité gomma graduellement la ligne de l'horizon, confondant les flots noirs et les nuages d'ivoire, les craintes et les aspirations contraires. Emporté dans un tourbillon d'ambre et d'azur, Noctis sourit.
