L'atelier dans lequel pénétra Galicia était nettement plus réduit que le grand atelier du manoir où on accueillait les étudiants. Il était large d'une vingtaine de mètre et tout autant de long. Au centre, un simple chevalet et dans un coin, une chaise de bois dont le siège était garni d'un coussin de velours cramoisi. De l'entrée on pouvait voir une ouverture fermée d'un lourd rideau qui donnait à penser que d'autres pièces communiquaient avec l'atelier. Sur le grand mur qui longeait tout l'atelier, quarante deux portraits très exactement étaient fixés sur la maçonnerie de grosses pierres grises, ceux de tous les maîtres Griselaques à avoir pénétrés dans cet atelier. Un novice n'aurait vu que peu de différences avec d'autres portraits qu'on pouvait voir dans le grand atelier du manoir, cependant, un œil aguerri aurait pu discerner quelques différences. Un peintre consommé par contre eut pu voir au traitement intime et sensible des personnages qu'il s'agissait d'autoportraits. Chaque maître étant tenu de faire le sien le jour de son entrée en fonction afin que lors de sa disparition, il reste de lui l'essence la plus véritable de ce qu'il fut vraiment jadis et que dans cette alcôve, aucun savoir ne soit perdu.

Celui de Galicia, c'était la tradition, se trouvait tout à gauche, un peu perdu dans son coin, en attendant de prendre du service. Il était bien différent des autres car si la maître de l'atelier savait peindre de façon formelle et classique, elle affectionnait beaucoup l'impressionnisme et les autres courants moldus. Certains disaient que ces explorations sacrilèges et scandaleuses étaient du plus mauvais goût mais Galicia n'était pas d'accord. Aussi, en réalisant son portrait, elle en avait glissé une touche à sa fantaisie ce qui avait fait pousser les hauts cris à bien des ancêtres, et spécialement à son arrière grand-tante Meredith. Se fichant bien des récriminations, elle avait tranché la question en disant que les approches variaient selon les époques et qu'il était plus que temps de se décoincer à l'aube du XXIem siècle. Ceci étant, les insatisfaits pouvaient bien aller se faire frire.

Le rideau du fond se souleva soudain et une petite femme rondouillette qui semblait être la version vieillie de l'autoportrait de Galica apparut. Elle était vêtue d'une robe grise assez classique mais assortie d'un foulard rouge flamboyant dont les motifs dorés ondulaient étrangement. Le tout créait un ensemble tout à fait surprenant, élégant mais quelque peu extravagant. Elle avait la peau basanée, un métissage qui pouvait être blanc et africain ou bien arabe, la chose était difficile à dire. Elle semblait avoir une soixantaine d'années et était encore belle dame malgré sa taille un peu épaisse. Ses cheveux blancs et bouclés étaient attachés en un chignon lâche qui laissait échapper quelques mèches. Elle était en tout point semblable à Galicia à l'exception de son tablier moucheté de peinture. Tout en dénouant son tablier la femme s'avança vers la nouvelle arrivante en souriant.

- Alors ? demanda Galicia.

- Je te laisse la surprise, répondit sa jumelle en lui donnant le tablier avec un sourire mystérieux.

Elle lui fit un clin d'œil et sortit par la porte où Galicia venait d'entrer.

Cette dernière haussa les épaules et mit à son tour le tablier puis, en tenant toujours la petite plaque d'argent à la main, parcourut attentivement le dossier que lui avait remis l'elfe ; tentant de mémoriser les informations. La tâches n'était cependant pas facile car les portraits d'ancêtres, déjà mis au courant des dernières nouvelles parlaient avec animations de ce terrifiant Seigneur des ténèbres qui à l'ouest se relevait de ses cendres et avait désormais assez de pouvoir pour éliminer son pire ennemi.

- Mesdames, messieurs, je vous en prie ! S'écria Galicia. Si vous voulez bien me laisser me préparer, vous en saurez bientôt plus que les journaux car je viens peindre monsieur Dumbledore lui-même !

Des exclamations enjouées retentirent et Jalbert Legrand (Griselaque de par sa mère) se mit même à battre des mains. Galicia haussa un sourcil incrédule devant un tel débordement d'enthousiasme et se replongea dans l'étude du parchemin tandis que des chuchotements étouffés s'élevaient autour d'elle. Enfin elle fut prête est se dirigea vers le rideau.

- Peut-être pourriez-vous lui lancer un sort point trop fort afin que nous ayons de véritables nouvelles au lieu du regard ahuri de celui qui se demande de quoi vous parlez.

Galicia leva les yeux sur le nez pincé de son arrière-arrière –grand tante Meredith. Celle-ci la regardait de haut au propre et au figuré (puisqu'elle avait hurlé jusqu'à ce qu'on la hisse presque au plafond). Galicia ne l'aimait pas beaucoup et une réplique acerbe et bien cinglante se précipita vers ses lèvres.

- Il est mort subitement n'est-ce pas ? demanda une voix douce et grave.

Evrett, son propre maître, celui qui l'avait initié, l'interrogeait du regard.

- Oui, en effet. Il est vrai qu'un sortilège d'oubliette pourrait faire l'affaire, concéda Galicia en jetant un regard noir à sa tante.

- Lui faire oublier une semaine devrait être suffisant, assura Evrett en hochant la tête.

Il lui sourit tandis que sa tante Meredith se rengorgeait, sûre d'avoir remporté une grande victoire sur sa petite dinde de nièce. Galicia leva les yeux au ciel en songeant qu'on devrait avertir les maîtres du fait qu'avec l'atelier venait aussi les querelles de familles de plus ou moins quarante trois générations.

Elle s'avança vers le rideau noir qui fermait la seconde ouverture de l'atelier et l'ouvrit. Derrière, se trouvait le grand sablier de Calbert, le même qui était représenté dans la fresque d'entrée. Le sablier différait cependant quelque peu de celui du portrait. On avait ajouté au sablier original, un grand tableau de bord constitué de divers petits objets d'argent très délicats d'une complexité inouïe assemblés dans ce qui semblait un chaos de tous les diables. Le tout était surplombé de nombreux cadrans qui affichaient au lieu de chiffres, des runes complexes. Cette annexe avait été inventée au XVIe siècle par le maître Louis Griselaque qui en plus de la peinture avait la passion des objets magiques. Depuis l'ajout de l'impressionnant tableau de bord, le travail des Griselaques était beaucoup plus sécuritaire.

Galicia s'approcha du sablier et avec mille précautions, elle glissa la plaque d'argent gravée de signes étranges que l'elfe lui avait remis au creux d'un petit plateau où il s'encastra. Elle vérifia que tout soit parfaitement ajusté puis abaissa une petite manette d'argent. Elle se recula de quelques pas tandis que les aiguilles des cadrans se mettaient à tourner follement en émettant des cliquetis comme si elles calculaient précisément quelque chose. Elles se figèrent l'une après l'autre en indiquant différentes mesures et lorsque la dernière s'immobilisa la petite plaque d'argent se mit à scintiller, signe que tout était prêt.

Galicia s'avança au centre de l'atelier et leva sa baguette. Elle fit un signe de tête à Picasso, l'elfe qui se tenait tout prêt, le pied levé au dessus d'une pédale ouvragée qui dépassait de l'armature du grand sablier. Celui-ci pesa sur la pédale d'un geste expert et le sablier se mit à tourner sur lui-même. Il fit quelques tours et s'arrêta selon les mesures exactes indiquées par les divers cadrans. DING ! Un son cristallin se fit entendre et Galicia dit aussitôt la formule.

- Sati okura longabar mortem revelato !

Aussitôt une fumée noire grasse et épaisse se matérialisa sur l'estrade, dégageant une odeur pestilentielle.

- Sapinum !

Les initiés Griselaque savaient tous que cette formule, qui avait fait leur renommée et garanti leur supériorité, avait été élaboré par l'ambitieux Hector Griselaque au XIVe siècle. Le sablier lui avait donné des idées de grandeur et il avait élaboré ce sortilège pour pouvoir peindre les morts dont on avait pas eu le temps de faire le portrait. On racontait qu'il avait dû commettre d'horribles crimes pour arriver à le concevoir et que la puanteur de la fumée en était la preuve. Si elle l'avait voulu, Galicia aurait pu savoir la véritable histoire de la bouche de l'ancêtre lui-même cependant, elle n'y tenait pas du tout. L'atrocité de l'effluve lui suffisait amplement. Par chance, au XVIe siècle Marcus Belladone avait découvert que les fragrances du sapin bleu d'Amérique, une nouveauté à l'époque, arrivait à la neutraliser.

La fumée paresseuse s'éleva en formant les contours d'une silhouette de plus en plus précise puis l'émanation sembla se solidifier, laissant apparaître des couleurs et en un instant, Albus Dumbledore se trouva devant la dernière descendante de la lignée des maîtres Griselaque. Galicia remarqua qu'il avait une expression suppliante comme si il demandait quelque chose de très important à quelqu'un devant lui.

- S'il vous plaît, Sev ...

Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il se rendit compte soudainement qu'il se trouvait dans un atelier remplit de tableau. Il baissa les yeux vers Galicia cherchant à comprendre ce qui lui arrivait.

- Oubliette !

Son modèle tiqua puis battit des paupières, il lui jeta un coup d'œil interrogateur.

- Monsieur Dumbledore ? Qu'avez-vous ? demanda Galicia en s'approchant de lui.

- Et bien je crois que je ne me rappelle pas très bien ce que je fais ici, dit ce dernier avec un air légèrement confus.

- Ha non, pas encore ! dit Galicia excédée. Ces fées sont insupportables ! Elles semblent trouver très drôle de faire perdre la mémoire à nos invités. Ce sont de véritables pestes. Expliqua-t-elle en fouillant le plafond d'un air tout à fait convaincante. Vous vous souvenez que vous êtes ici pour une séance de pose ?

Albus ne répondit pas mais une petite lueur s'alluma dans son œil.

- Un portrait pour le Mangemagot. Vous ne vous souvenez pas ? Ce n'est rien. Par chance, il ne s'agit que de poser et pas de passer un examen, dit-elle avec un clin d'œil. La mémoire vous reviendra d'ici quelques minutes, ne vous en faites pas.

Galicia était fort habile à ce jeu, comme d'ailleurs tous ses prédécesseurs. Réussir à convaincre les modèles que tout était normal pour les faire poser calmement était une qualité primordiale chez tout apprenti et nul n'avait jamais été initié sans avoir démontré quelques talents en ce domaine.

- Pardonnez-moi ma chère … ?

- Julia Larivière. Appelez-moi par mon prénom, je vous en prie, dit Galicia qui officiait en ces occasions, sous ce nom d'emprunt.

Dumbledore l'observa d'un air presque amusé.

-Pardonnez-moi mais ne serais-je pas … mort ?

La maître peintre resta interdite. Elle avait pourtant réussi le sortilège parfaitement, c'était impossible, quelque chose qui lui échappait. Pour leur part, les portraits affichèrent tous un air de stupéfaction presque comique.

Il arrivait que des modèles réalisent qu'ils étaient morts, mais en général, c'était que le peintre avait commis une erreur ou une imprudence. Par exemple, laisser libre cour à la curiosité de ses saprés ancêtres. C'était extrêmement ennuyeux car c'était une chose à éviter absolument. Peu de gens prennent sereinement l'annonce de leur propre mort et on pouvait s'attendre à des pleurs et des hurlements de terreur…. Le modèle pouvait même en mourir d'une crise cardiaque. Un malheur heureusement très rare, mais qui pouvait avoir des conséquences épouvantables.

- Mais non, qu'allez-vous chercher monsieur Dumbledore ! Quelle drôle d'idée ! Pas du tout ! C'est une simple séance de pose commandée par le Mangemagot. J'espère que les fées ne s'amusent pas maintenant à jeter des sorts de pensées noires. Il ne manquerait plus que cela.

- Ais-je donc le bonheur et le plaisir de m'entretenir avec madame Galicia Griselaque ? dit le grand sorcier qui semblait tout à fait calme et même … mais oui … ravi.

C'était une catastrophe. Galicia jeta un coup d'œil au tableau d'Evret, son maître qui n'eut aucune réaction dans son grand cadre d'or, visiblement figé par la stupeur. Tous les ancêtres étaient pétrifiés et la crise d'apoplexie était générale.

Seul Jalbert Legrand dans son cadre de bois de chêne, observait la scène avec un sourire en coin.