Galicia devait absolument reprendre les choses en main et elle opta pour le sortilège d'amnésie, celui qu'elle aurait dû utiliser dès le départ mais Dumbledore renchérit avant qu'elle ait eu le temps de mettre sa résolution en pratique.

- Voyez-vous, j'éprouvais une certaine hâte à l'idée de me retrouver ici avec vous. Si vous voulez bien revenir sur votre décision de me bombarder de sortilèges, rien ne me ferait plus plaisir que de m'entretenir avec vous, si bien sûr, vous en avez quelque envie, lui dit-il en souriant.

Galicia se figea la baguette à moitié levée. De toute sa longue carrière, elle n'avait jamais rien vu de tel. Ce qu'il lui proposait était contraire à toutes les lois auxquelles elle avait obéi jusqu'ici. C'était de la folie. Pourtant, il n'avait pas l'air au bord de lui faire une crise de nerf et son sourire bienveillant l'encouragea à pousser l'entretient surréaliste.

- Comment avez-vous su ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.

- GALICIA ! rugit la grand-tante Meredith tandis que des murmures s'élevaient de tous les portraits.

- Je ne vais tout de même pas lui mentir alors qu'il sait qui je suis ! lança Galicia, d'une part pour ennuyer sa tante, mais également certaine qu'avec quelqu'un d'aussi futé, la stratégie de la demi-vérité serait la meilleure pour l'emmener à lui faire croire qu'il se fourvoyait complètement.

- Et bien, lorsque je suis devenu directeur de Poudlard et que j'ai appris que mon portrait serait fait par la famille Griselaque au moment où je me retirerais de mes fonctions, je vous avoue que j'étais grandement honoré à l'idée de rencontrer des peintres aussi illustres, dit-il avec un mouvement ample du bras, saluant tous les portraits.

Plusieurs peintres, lui rendirent son salut et échangèrent quelques coups d'œil entre eux.

- Cependant, les Griselaque sont surtout célèbres pour leurs portraits de défunts, accomplis au moment même de la mort et extrêmement ressemblants tant au niveau du caractère que de la physionomie, comme si le défunt avait réellement posé et était revenu des morts. Les seuls peintres au monde capables d'accomplir une telle prouesse. Les seuls donc pouvant garantir leurs portraits même en cas de mort accidentelle.

Plusieurs portraits s'assirent plus droits, certains relevèrent la tête et la grand-tante Meredith se rengorgea. C'était là en effet, la plus grande fierté de leur lignée et l'un des secrets les mieux gardés du monde sorcier.

- Un grand mystère qui a donné lieu à bien des spéculations mais dont un coin du voile fut levé lorsqu'on découvrit la géniale invention de Calbert Griselaque, le retourneur de temps, lança Dumbledore.

Ce malheur avait frappé la famille au XVIIIe siècle. On avait arraché ce secret à Doroit Griselaque sous la torture. Malheureusement, chaque peintre Griselaque initié ayant fait le serment inviolable, le pauvre en était mort de toute façon. Le portrait de Doroit eut un frisson et évita sciemment les regards qui convergèrent vers lui. Par sa faute, le monde avait compris comment leurs peintures pouvait être livrée dans les quelques minutes suivant le décès. Par sa faute des retourneurs de temps se trouvaient dans les ministères de la magie du monde entier. Par sa faute, les grands peintres Griselaques avaient failli devenir des peintres ordinaires ! Talentueux certes, mais qu'est-ce que le talent à comparer d'un secret légendaire !

- Par contre, jamais personne n'a réussi à savoir comment il vous était possible de faire des portraits aussi fidèles sans la présence du principal intéressé. Voyez-vous, j'ai moi-même longuement réfléchi à cette vieille énigme, par pur plaisir je vous rassure, et cette habile mise en scène m'a tout de suite mis la puce à l'oreille. Si vous faites réellement revenir les morts, c'est probablement à leur insu et dans ce cas, un sort d'oubliette lancé par des fées, serait une excellente façon de les calmer et de vous assurer de leur coopération.

Galicia était soufflée. Elle eut une pensée fugitive pour les élèves de son institution. Il n'avait pas dû être facile de berner un directeur aussi astucieux mais elle-même avait une longue expérience des modèles et ne manquait pas d'arguments.

- Bien entendu, nos secrets de peintres ont fascinés de nombreuses générations et c'est là une excellente déduction ; qui est cependant inexacte. Je vous assure que vous n'êtes pas mort monsieur Dumbledore, mentit Galicia misant le tout pour le tout. Nous avons aussi des contrats avec de grandes institutions dont le Mangemagot qui nous a commandé ce portrait de vous. Il y a quinze minutes vous avez transplané dans la cour intérieure, je vous ai accueilli moi-même à la porte et vous ai mené dans l'atelier. Ce sont véritablement les fées, comme je vous le disais, qui vous ont jeté un sortilège, d'ailleurs, l'exterminateur viendra à la fin de la semaine, ajouta-t-elle pour plus de réalisme.

- Oui, bien entendu, c'est possible, acquiesça Dumbledore avec un sourire.

- Je ne vous ai pas dit non plus mon véritable nom car les gens deviennent si nerveux en ma présence. La « Grande Gallicia Griselaque ». Ils perdent leur naturel ce qui nuit à la qualité de la peinture et me fait perdre bien du temps. Il m'est beaucoup plus simple d'accueillir nos clients sous un nom d'emprunt. D'ailleurs, je fais votre portrait car mon apprenti est malade, dit-elle en haussant les épaules.

- Bien entendu. Je me trompe peut-être, céda-t-il

- Bien sûr que vous vous trompez ! assura-t-elle soulagée d'être en voie de gagner la partie. Maintenant, comme je suis démasquée et que vous savez que je suis la « grande Gallicia Griselaque », vous vous doutez que mon temps est précieux et que je serai sans pitié si vous ne vous montrez pas un modèle exemplaire, ajouta-t-elle en souriant.

- Très bien, que dois-je faire ? dit Dumbledore se rangeant à ses arguments.

- Vous n'avez qu'à vous assoir sur ce fauteuil, expliqua Galicia en faisant un mouvement de baguette vers le petit fauteuil droit capitonné qui vint se placer juste derrière le directeur.

Dumbledore s'assit avec un air réjoui et Galicia se retourna pour placer son chevalet.

- Je sais que je suis condamné depuis au moins une année et une année, c'était le temps qu'il me restait à vivre, dit-il d'un ton détaché. Je crains donc de revenir vous voir dans quelques jours. J'espère seulement que ce n'est pas trop ennuyeux de peindre la même personne deux fois de suite.

Galicia qui s'était retourné pour placer son chevalet dans la bonne position ferma les yeux en jurant. Avant que son choix s'arrête sur la meilleure façon de se sortir de ce merdier, un grand éclat de rire s'éleva de l'un des tableaux du mur nord.

- Hahaha ! Albus, tu n'as vraiment pas changé ! s'esclaffa Jalbert Legrand

Dumbledore leva la tête vers celui qui l'interpellait ainsi. Dans la trentaine, air distingué, veston multicolore sous une robe noire. Ce visage lui disait quelque chose.

- Remarque, j'aurais aussi pu t'appeler petit Serredaigle manqué.

- Jalbert ? Jalbert Legrand ! s'exclama le vieux sorcier.

- Alors, on fait des misères à ma cousine germaine ? lança le portrait enchanté d'être reconnu. Je crois qu'elle est au bord de l'évanouissement mais c'est qu'elle ne te connaît pas aussi bien que moi.

Dumbledore hocha la tête en souriant, se souvenant parfaitement du jeune homme qui avait vécu à Poudlard le temps d'un échange étudiant et avec qui il avait fait les quatre cent coups. Jalbert se retourna vers Galicia qui semblait plus pâle qu'à l'habitude. Jamais une situation lui avait échappé à ce point.

- Allons, cousine, ne lui enlevez pas la mémoire. Albus prend très bien la chose. N'est-ce pas Albus ?

L'intimé hocha la tête avec l'air le plus heureux du monde.

- Laissez-le donc ! Nous avons tant de bons souvenirs à nous rappeler.

- Jalbert, vous savez très bien que c'est impossible, dit Galicia très calmement.

- Impossible ? Allons, rien ne vous en empêche ! rétorqua Jalbert.

- Ha si il faut commencer à faire les caprices de tout un chacun, nous n'avons plus qu'à ouvrir les portes de l'atelier au public et faire des visites guidées ! cracha la grand-tante Meredith.

- Meredith a laissé sa marque dans l'histoire pour son sens exagéré du mélodrame ! lança Kalvor, qui lui-même avait laissé sa marque comme coureur de jupons invétéré. Laissez-le donc Galicia, vous voyez bien qu'il ne fera pas de problèmes.

- Le risque est déraisonnable ! lança le vieux portrait de Boullier.

- Allons, il semble tout à fait calme.

- C'est de la folie !

En un rien de temps, tous les tableaux se mirent à se lancer des arguments au travers de leurs cadres. Dumbledore, assis sagement, avait le nez en l'air et admirait le spectacle peu commun de cette querelle de portraits qui débattaient de son cas.

- MAINTENEZ VOS LANGUES DERRIÈRE VOS DENTS ! hurla soudain une voix d'outre tombe.

Tous se turent aussitôt. Calbert Griselaque en personne se tenait dans le cadre d'Adrienne, celle qui avait ouvert la porte de l'atelier au sexe féminin, son chouchou depuis plus de 200 ans déjà. Malheureusement, les deux styles étaient relativement incompatibles et l'approche médiévale du portrait de Calbert en deux dimensions, jurait terriblement avec la technique très 18em, raffinée et délicate du portrait d'Adrienne. Personne cependant ne semblait s'en soucier et Dumbledore se leva pour mieux voir le légendaire fondateur de la lignée qui le dévisagea de toute sa grandeur.

- La peur n'a donc t'elle point d'emprise sur votre col alors même que la mort jette son œil sur vous brave Albus ? demanda le portrait en le fixant.

-La mort n'est qu'une grande aventure de plus, noble Calbert, dit Dumbledore en s'inclinant avec respect.

- Un seigneur de grand courage n'aurait guère mieux dit, ni plus vrai ! s'écria l'ancêtre visiblement enchanté. Laisse-le fillote. Par Dieu, il a la confiance de Calbert ! Il comparaît vaillant devant la mort et regarde ses yeux noirs sans braire.

Sur ce, il tapota l'épaule d'Adrienne et sortit du cadre. Galicia et ses ancêtres restèrent estomaqués quelques instants par cette prise de position des plus inattendues. …Était-ce bien le même Calbert qui vous faisait trois heures de remontrance sur la plus extrême des prudences à cultiver devant les modèles le jour de votre initiation ?

- Ça alors ! souffla Jalbert qui n'en avait pas tant espéré.

- Monsieur Dumbledore, je dirais que nous allons oublier le sortilège d'amnésie, dit Galicia encore secouée.

- Si tel avait été votre choix, je l'aurais accepté. Soyez en sûre.

- Je n'en doute pas, dit-elle en souriant. Mais prenez garde. Si vous ajoutez la gentilhommerie à votre courage, je crains que le vieux Calbert ne vous laisse plus repartir, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.

Résignée à peindre pour la première fois un mort qui l'était en toute connaissance de cause, elle plaça son chevalet et claqua des doigts. L'elfe qui avait officié au sablier apparut tenant une grande toile sur laquelle figurait le fauteuil du bureau de Dumbledore. Privilège des maîtres, le décor plus ennuyeux à rendre, avait été peint longtemps d'avance par un apprenti, il n'y manquait que le modèle. Galicia plaça la toile tandis qu'Albus se rasseyait. Elle tendit la main et l'elfe y déposa une palette remplie de couleurs. Elle observa ses nuances et en passant sa baguette au dessus, en assombrit quelques unes, en éclaircit d'autres, rosit quelque peu les teintes chairs et ajusta les bleus afin qu'ils soient plus semblables à la robe de son modèle.

- Prêt ? demanda Galicia.

- Tout à fait, répondit Dumbledore, visiblement enchanté.