Galicia leva sa baguette.

- Sanguinem

Aussitôt un bâton de sanguine s'éleva tout seul et traça en quelques secondes la silhouette exacte du modèle. Galicia appliqua ensuite au pinceau une mince couche de lavis afin de faire ressortir les lumières jusqu'à ce que le portrait immobile ressemble un peu à un fantôme. Une fois satisfaite, elle leva sa baguette.

- Religarey.

Son croquis s'anima soudainement. On le voyait même respirer. Cette formule très connue et utilisée par la plupart des peintres sorciers du monde, permettait de relier le modèle au croquis afin que celui-ci suive tous ses mouvements comme un miroir. Cette similitude s'avérait parfaite pour travailler les différentes poses mais surtout, essentielle pour transmettre au portrait la façon de se mouvoir et de parler de la personne réelle, particulièrement au niveau des petites manies et tous les subtils détails de maintient qui rendent une personne unique, vivante et reconnaissable. Grâce à ce sortilège fameux, tout cela était en quelque sorte enregistré dans le portrait qui pouvait par la suite copier parfaitement la personne originale. Du moins, si vous aviez quelque talent dans le maniement du sortilège et du pinceau. On pouvait aller jusqu'à dire que chez les sorciers, l'art du portrait était né au moment où ce sortilège génial avait été mis au point, c'est-à-dire, dans l'Égypte antique.

-Très bien professeur, si vous vouliez bien tourner la tête.

Dumbledore tourna la tête et le croquis fit de même. Galicia en profita pour corriger la courbe de nez.

- Maintenant, veuillez vous lever afin que je vous voie de plein pied.

Dumbledore se leva imité par le croquis. Galicia fit ressortir les plis de la robe puis lui demanda de se tourner afin qu'elle le voit de dos. Le croquis se tourna de même, ce qui permit à Galicia de tracer la courbe des cheveux et de parfaire la robe de derrière. Elle trempa ensuite son pinceau dans la couleur et l'appliqua sur le vêtement en légère touche, prenant soin de mettre autant de pâle que de foncé. Aussitôt, la couleur se déploya selon le croquis déjà tracé. Le bleu pâle se fondit aux touches de lumières tandis que le foncé se glissa dans les ombres. En quelques secondes, le vêtement fut esquissé et la maître n'eut plus qu'à caresser la peinture afin que les tons se fondent parfaitement, recréant l'illusion du tissu soyeux et chatoyant ; ou du moins, tel qu'il aurait dû l'être si monsieur Dumbledore n'avait pas été se rouler dans la boue ou dieu sait quoi d'autre, juste avant de poser.

Elle passa ensuite au devant de la robe. Elle mit à profit la même technique pour parfaire le vêtement de face puis Dumbledore dû marcher lentement de long en large afin qu'elle retouche le tissu en mouvement, ajoutant de la lumière ou des ombres pour atteindre un plus grand réalisme ainsi que l'effet feutré qu'elle affectionnait et qui faisait sa renommée personnelle.

- Et voilà pour la robe, annonça la maître. Maintenant, passons au visage.

- Déjà ? Je croyais que je devrais me changer, dit Dumbledore en désignant le piètre état de sa tenue.

- Malheureusement, j'ai effacé les taches mais si vous y tenez …, suggéra Galicia à la blague.

- Si c'est possible bien sûr ; pourquoi ne pas en garder une ou deux, dit le modèle avec un air espiègle.

La noble dame leva un sourcil incrédule mais son modèle semblait tout à fait sérieux.

- Je crois que l'expression indignée de Phineas à la vue de ces taches saura me réjouir de façon quotidienne, assura le directeur avec un sourire mutin.

- Heu … et bien …, bafouilla Galicia prise au dépourvu.

- Allons cousine, depuis quand craignez-vous les difficultés ? lança Jalbert pour la taquiner. Bien sûr il est plus ardu de rendre un tissus sale qu'un tissus propre mais j'aurais cru que vous aviez le talent pourtant.

- C'est très aimable à vous Jalbert, mais je ne craignais pas l'échec si c'est ce qui vous inquiète. Je me demandais seulement où disposer les saletés, rétorqua Galicia.

- Ce n'est qu'un caprice, assura Dumbledore en levant la main l'air pour signifier qu'il pouvait s'en passer.

- Pourquoi ne pas les faire sur le bas du vêtement ? Ils ne paraîtront pas à moins que monsieur croise la jambe. Il pourra ainsi choisir le moment le plus opportun pour ennuyer son vis-à-vis, suggéra Lorain Loseille, peintre légendaire du XVe siècle, connu pour ses teintes lavandes dont nul descendant par ailleurs, n'avait pu obtenir le secret.

Un murmure d'approbation s'éleva des portraits qui jusque là avaient gardé le silence pour laisser leur descendante se concentrer.

- Se faire peindre avec des saletés … Je n'ai jamais rien entendu d'aussi grotesque ! cracha la grand-tante Meredith.

Galicia ne put s'empêcher de sourire et de lancer un regard complice au directeur. À bien y penser, cette idée s'avérait excellente.

- Cher monsieur Dumbledore, voudriez-vous vous lever et poser votre pied sur la chaise s'il vous plaît.

Dumbledore suivi les instructions et le portrait copia le mouvement comme un miroir, laissant apparaître l'ourlet de la jupe sur le tableau. Galicia, visiblement très inspirée par les soupirs exaspérés de sa tante, y ajouta quelques belles taches de boue fort gracieuses et réussit même un superbe effet d'effilochure.

- Et maintenant, le visage.

Dumbledore se rassit tandis qu'elle ajustait les teintes.

- Jalbert, tandis que je termine ceci, pourquoi ne nous racontez-vous pas comment vous vous êtes rencontrés vous et le professeur ? demanda Galicia en lui jetant un coup d'oeil.

- Mais oui ! Quelle excellente idée ! Si bien entendu Albus accepte que je lui rappelle quelques vieux souvenirs.

- Il ne peut pas faire de tors de se rappeler quelques unes de ses frasques scolaires, répondit l'intimé en hochant la tête.

Jalber se cala confortablement dans son grand fauteuil de cuir et leva les yeux au ciel comme pour mieux se rappeler cette époque lointaine.

- Lorsque j'ai fait cet échange étudiant et que je suis allé à Poudlard j'avais heu …

Il s'interrompit pour compter sur ses doigts en marmonnant.

- Quatorze ans. Quatorze ans oui c'est bien ça. Et toi Albus treize non ? Pour commencer, il faut que vous sachiez qu'il y a quatre maisons différentes là-bas et chacune est composée d'étudiants qui ont certaines qualités en commun. Gryffondor pour les audacieux et les téméraires, Serpentard pour les ambitieux et les rusés je crois, Serdaigle pour les studieux et les insupportablesje-sais-tout mais moi je suis allé à Poufsouffle bien sûr, dit-il avec un air de fierté non dissimulé.

- Pourquoi bien sûr ? demanda le portrait d'un gros homme joufflu.

- Parce que c'est à Poufsouffle que vont les artistes ! lança Jalbert comme si c'était tout à fait évident. Haaa, Poufsouffle. C'est une maison merveilleuse ! Il y avait toujours une fête dans un des dortoirs, toujours quelques bièreaubeurre cachées sous un divan ! Il y avait même un passage secret qui menait aux cuisines jamais à court de sucreries. Tous les soirs il y avait un divertissement organisé. Des fêtes, des poèmes, des dessins, des chants, des danses ! Surtout, il y avait de la musique tout le temps car pratiquement tous les musiciens de l'école étaient à Poufsouffle. On s'amusait tous les soirs ! … Tous les soirs.

Le portrait affichait un air de bonheur si convainquant que nul ne pouvait douter de l'affection qu'il gardait encore pour sa vieille maison d'adoption.

- Ha si j'avais pu, j'y serais resté. Je ne sais pas si c'est encore comme ça, demanda Jalbert en regardant son vieux complice.

Dumbledore hocha la tête en haussant les sourcils l'air de dire qu'au fil des ans il en avait vu en effet de toutes les couleurs avec les joyeux drilles de Poufsouffle.

- Voilà bien un discours de fainéant ! lança Meredith d'un ton hautain. Je comprends maintenant pourquoi vous êtes revenu avec des notes aussi pitoyables !

Jalbert haussa les épaules ennuyé.

- Chère tante, sans vouloir vous insulter, on croirait entendre une vraie Serdaigle ! De pauvres coincés ceux-là ! Non, vraiment on en avait pitié ! Ils nous détestaient mais ça, passe encore, sauf que les grands discours sur la morale, d'un pénible ! « Vous n'êtes que des crétins ! Vous agissez comme des enfants ! L'étude c'est la vie! Vous gâchez votre avenir ! », singea-t'-il avec une vois de fausset. Aujourd'hui ils doivent tous regretter d'avoir gaspillé leur folle jeunesse dans la poussière des bibliothèques, conclut-il avec un air légèrement diabolique.

- Et comment avez-vous rencontré monsieur Dumbledore ? le relança Adrienne. Nous sommes pendus à vos lèvres dans l'attente de le savoir enfin.

- Ha oui ! Ce cher Dumbledore. Vous ne le croiriez pas à le voir comme ça mais à l'époque, il était d'un ennui ! Il se promenait dans les couloirs avec un air d'enterrement, le nez dans des bouquins incompréhensibles …

- Incompréhensibles pour vous sûrement ! le coupa Meredith qui n'avait pas trop apprécié de se faire traiter de coincée.

- Pas que pour moi chère grand-tante mais pour bien des élèves, je vous l'assure. Treize ans imaginez. Il était premier dans toutes les matières. Haaa, les Serdaigle le traitait comme un frère sans comprendre pourquoi il s'était retrouvé à Gryffondor. Tu te souviens Albus ?

- Comment l'oublier. Gaël Hampton avait même demandé à interroger le choixpeau à ce sujet. On lui avait répondu de se mêler de ses affaires, se souvint Dumbledore en hochant la tête.

Galicia en profita pour faire ressortir son air mutin en accentuant la lumières sur ses joues et rehausser l'ombre du petit sourire en coin presque imperceptible.

- Enfin bref, continua Jalbert, je trouvais épouvantable de voir quelqu'un d'aussi jeune être aussi ennuyeux et un bon jour, alors que je le croisai dans un couloir, je lui ai tout simplement volé son livre. Il était furieux mon petit Serdaigle manqué. Ah ! Insulté ! Hahaha !

Dumbledore éclata de rire lui aussi, à la grande satisfaction de Galicia qui réussit à fixer son éclat pour les siècles des siècles, d'un coup de pinceau habile.

- Comme je refusai de le lui rendre j'ai reçu le sortilège de limace le plus incroyable de ma vie. …Épouvantable ! Il m'en sortait de partout !

- Partout vraiment ? demanda Kavlor avec un regard suggestif, faisant éclater de rire tous les portraits.

- Si vous voulez tout savoir, oui, de vraiment partout, admit Jabert. Vous pouvez rire mais j'ai failli y passer ! J'étouffais avec les limaces qui me sortaient du nez et presque des yeux ! déplora-t-il en ne faisant que redoubler l'hilarité générale.

- Alors je l'ai mené à l'infirmerie, termina Dumbledore. Il m'a rendu mon livre et nous sommes devenus ami, dit-il avec une pointe de nostalgie que Galicia amplifia légèrement en faisant pencher la tête du portrait un poil plus bas.

- Oui. Et je lui ai appris à s'amuser un peu ce qui ne lui a pas fait de tors je dirais.

- Pour ma part, je dirais que je t'ai appris à étudier ce qui ne t'as pas fais de tors non plus.

- Hahaha ! Que serais-je devenu sans toi.

Il regarda Dumbledore avec un air de complicité que ce dernier lui rendit. Galicia hésita un instant. Il y avait dans cet air de complicité une sorte d'intimité étrange. Nul n'ignorait que Jalbert avait eu certaines préférences pour les beaux jeunes hommes, préférences qui lui avait d'ailleurs valu de faire une très courte carrière. Du moins, le soupçonnait-on. Il n'y avait pas de réelles preuves, mais les signes vulgaires qui avaient été gravés sur son cadavre assassiné laissaient entendre qu'il avait peut-être ce jour là, fait des avances à la mauvaise personne. Le coup d'œil que les deux amis venaient de se lancer mit un doute dans l'esprit de Galicia sur ce qu'avait pu être la nature de leur relation. Tant qu'à elle, cela ne la regardait nullement, mais en professionnelle qui a des comptes à rendre aux familles, elle atténua légèrement l'expression de complicité de manière à ce qu'on ne puisse rien y trouver de compromettant.

- Bien, dit-elle. Maintenant monsieur Dumbledore, j'aurais besoin que vous vous leviez et que vous vous rasseyez.

Le professeur détourna les yeux du premier garçon qui l'avait embrassé comme s'il sortait d'une rêverie.

- Vous dites ma chère ?

- J'ai besoin de faire les plis de votre robe alors, il faudrait que vous vous levier et que vous vous asseyez à nouveau.

Ignorant les coups d'œil que Jabert et lui se lançaient à intervalles régulier, elle s'appliqua à faire ressortir les plis compliqués de la robe. Elle lui demanda de se lever et se rasseoir six fois de suite, question que le portrait ne fasse pas toujours les mêmes plis lorsqu'il se trouvait dans sa chaise. Considérant le haut niveau de difficulté posé par les tissus, la plupart des peintres considéraient que deux jeux de plis pour la position assise, jambes pliées et jambes croisées, étaient suffisants mais les Griselaque n'étaient pas les plus renommés des peintres pour rien et Galicia ne fit pas moins de trois positions assises et pour chacune, deux agencements de plis différents, tous riches et soignés. Et qui plus est, dans un temps record.

- Bien, dit-elle en contemplant son ouvrage tout à fait satisfaisant. Voyons maintenant où nous en sommes.

Elle leva sa baguette et repassa les expressions que le portrait avait enregistrées jusqu'alors. Celui-ci dans un effet, qu'encore aujourd'hui elle trouvait amusant, repassa à la suite sourire, rire, amusement, bref, tout le côté joyeux de l'existence. Restait maintenant à passer aux aspects sérieux. La peur et l'inquiétude pour commencer.

- Qu'est-ce qui pourrait bien surprendre un vieux renard tel que celui-ci ? se demanda-t-elle. Ha ! Essayons ceci.