Le rideau derrière lequel se trouvait le sablier légendaire s'agita soudain et avec une violence inouïe, un dragon de trois mètres de haut arracha le rideau en se précipitant dans la pièce avec un cri assourdissant. Il disparut aussitôt.
Dumbledore se tenait debout, noble et menaçant. De lui se dégageait une grande force. Il avait enfoncé la main dans sa poche afin d'y saisir sa baguette mais ne l'y trouva pas et en fut quelque peu surpris.
- Parfait, murmura Galicia sans rien retoucher au portrait.
- Dois-je comprendre que tout ceci avait pour but de faire ressortir quelques signes d'angoisse chez le modèle, demanda le directeur quelque peu abasourdit.
- Tout à fait cher professeur. Veuillez pardonnez cette mauvaise surprise mais vous avertir aurait gâché l'effet. Ne vous en faites pas pour votre baguette. Cela arrive souvent.
- Mais enfin dame Galicia ! Vous eussiez-pu le tuer. À son âge ! Réalisez-vous ! dit Arnaud Griselaque, richement vêtu et enroulé dans un mantelet de vison, signe qu'il ait fait une belle carrière auprès de la royauté au début 15em siècle.
- Allons, Monsieur Dumbledore est solide comme le roc. C'est tout à fait évident. N'est-ce pas professeur ? Et puis j'improvise comme vous pouvez l'imaginez car notre modèle en plus d'être conscient de tout ce qui se passe, est un peu trop futés, dit-elle avec un clin d'œil à son modèle. Il est clair que le professeur n'y aurait pas cru plus de quatre seconde.
- Bien facile et j'ajouterais, disgracieux, trancha Meredith. Je vous aurais cru plus créative avec un sorcier de cette trempe.
- Ah ! Ce qu'il ne faut pas entendre ! s'esclaffa Mortimer Griselaque engoncé dans un gracieux pourpoint bleu et coiffé la jolie perruque blanche qui était de mise pour tous les gentilhommes du XVIIIe siècle, Meredith, je vous ai vu de mes yeux jeter un crapaud sur Pierre le Grand ! Le Grand en personne ! Sur la question de la disgrâce, nous pourront donc repasser.
- Il était notoire que Pierre le Grand avait horreur des crapauds ! se défendit Meredith.
- Oui bien sûr. Tout serait parfait si le portrait du noble Pierre ne grimpait pas sur son siège en hurlant dès qu'on fait la moindre allusion aux batraciens.
- Vous allez me rappeler cette histoire pour l'éternité j'imagine !
- Allons ma tante, vous devriez être fière ! C'est votre tableau le plus célèbre justement pour cette raison, rétorqua Jalbert en riant.
- Reste que damoiselle Galicia y a mis bien de la force. Un dragon tout de même ! rétorqua Arnaud résolu à avoir raison.
- Et moi je vous dis que j'ai agit au mieux et il n'y a rien à y ajouter, trancha Galicia qui, comme tous les maîtres en poste, avait le dernier mot.
- Moi je dis qu'elle a eu parfaitement raison seigneur Arnaud. L'effet obtenu est superbe ! On sent toute la force du personnage.
- De plus, si un dragon se précipite dans le bureau du directeur de Poudlard, j'aurai l'air qui convient, ajouta Dumbledore.
- En effet, dit Galicia en riant. Mais l'important est d'enregistrer une vaste gamme d'émotion. Par la suite, le portrait saura les agencer par lui-même.
Le professeur l'observa avec intérêt. Galicia en profita pour faire ressortir l'éclat de curiosité de son regard et puisque cette question semblait l'intéresser, poursuivit sur sa lancée afin de parfaire la subtilité de l'expression.
- Par exemple, à partir de votre réaction devant le dragon le portrait pourrait élaborer un air de défi à l'annonce d'un complot, appuyer une suggestion importante par une posture droite et ferme ou encore soutenir le regard d'un adversaire.
- Vraiment?
- Oui. Mais c'est une techniques assez compliquée que nous n'utilisons que dans des cas comme celui-ci. Normalement, la peinture est faite d'avance et reste auprès de son modèle afin de s'imprégner de lui.
- C'est fascinant. Je dois avouer que je ne connais pas beaucoup les secrets de la peinture sorcière. Dommage de ne plus en avoir le temps. À tout le moins, j'aurais eu un dernier cours des plus palpitant et pas avec les moindres des maîtres, dit Dumbledore en s'inclinant imperceptiblement à l'adresse de Galicia.
- Puisque vous semblez apprécier ce petit cours, continua Galicia tout en travaillant au portrait, je peux encore vous dire qu'habituellement, j'utilise mes modèles de façon plus … hum … plus technique. Par exemple, normalement, à la suite du dragon, je vous aurais fait tout oublier pour vous soumettre ensuite à une autre expérience que je vous aurais aussi fait oublier et ainsi de suite, jusqu'à ce que je juge avoir une collection de réactions suffisantes pour l'obtention d'une gamme d'émotions intéressantes, du moins, assez pour rendre le portrait réaliste.
- J'espère que je n'ajoute pas à votre tâche en vous empêchant de travailler comme vous en avez l'habitude, s'enquit le directeur.
- Ne vous en faites pas. Ce sera simplement un peu plus long mais comme vous avez été d'assez bonne compagnie jusqu'ici, je ne m'en plains pas, le nargua gentiment la peintre.
- Si vous faites tout oublier à votre modèle, rejouez-vous donc les fées qui lancent des sorts d'oubliette à chaque fois ? demanda le professeur avec intérêt.
- En effet, les modèles croient qu'ils viennent juste d'arriver au moins une vingtaine de fois. C'est un peu redondant il faut l'avouer. Chaque métier a ses aspects ennuyeux.
- Je suis totalement en désaccord ! déclara Martin Griselaque, un petit homme portant un monocle et tiré à quatre épingles dans sa chic redingote noire. Vous, vous nous jouez toujours les fées mais Emilien ici présent avait un génie épatant pour berner ses modèles, sauf votre respect professeur.
L'intimé, un gros homme joufflu qui n'avait pourtant l'air de rien leva la main l'air de dire que tout cela était fort exagéré.
- Allons, ne faites pas le modeste Emilien. Vous nous avez grandement divertis que s'en était un vrai plaisir à chaque oubliette.
- Je confirme ! déclara Adrienne, Emilien n'était jamais à cours d'idées !
Des murmures d'approbation et des ricanements s'élevèrent de tous les portraits plus anciens que celui d'Emilien décédé en 1834.
- Vraiment ? demanda Evrett, le maître de Galicia. N'auriez vous pas quelques exemples à nous soumettre car j'avoue que j'ignorais qu'Emilien avait un tel talent.
- Par exemple … par exemple, Martin Griselaque tapota sa joue en réfléchissant. Ah ! Je me souviens du baron du Arnais.
- Hahaha ! Ha oui, lui il était assez remarquable ! renchérit Kavlor.
- Le pauvre ! Emilien lui avait fait croire qu'il était sa tante et qu'ayant apprit la peinture, elle avait absolument besoin d'un modèle.
- Mais enfin Émilien, qu'aviez vous fait de votre moustache? demanda Evrett.
- Il l'avait gardé, ne vous en déplaise! lança Kavlor en faisant crouler la galerie de portrait sous les rires. Le baron était un peu lent de la caboche, si vous voyez ce que je veux dire mais il était si mignon notre Emilien en robe de dentelle et chapeau de tulle!
- C'était tout à fait admirable mais moi j'ai été particulièrement marqué par la directrice de Durmstrang, s'esclaffa Hector, peintre du 19em siècle qui s'était grandement distingué dans les effets de clairs-obscurs.
- Lui faire croire que l'atelier était une hallucination provoquée par un abus de fèves jaunes ensorcelés par des ennemis, c'était tout de même peu commun ! rigola Kavlor.
- Surtout qu'Emilien s'était transformé lui-même en fève jaune hystérique, ajouta Anaoï, peintre du 17e qui n'était pas renommé outre-mesure, mais à qui on devait tout de même d'excellentes améliorations à la clef de son.
- J'avoue que j'ai toujours eu plaisir à vous surprendre mais la mise en scène de la fève jaune n'avait qu'un objectif professionnel puisqu'il me fallait faire ressortir la personnalité paranoïaque de cette distinguée directrice. C'était une commande expresse de l'école qui alors comptait sur elle pour débusquer les complots, dit Emilien modestement.
- Allons mon cher, la fève jaune, c'était tout simplement fabuleux ! Et que dire de ce gros vicomte, vous savez celui qui adorait la polka et qui …
- Voilà qui suffit ! C'est malin de se moquer des modèles justement devant un modèle, coupa Meredith en désignant Dumbledore.
- Merci de votre sollicitude à mon égard mais tout cela est des plus passionnant, je vous assure. Il n'y a nulle offense, assura le professeur.
- Et bien, tout cela est fort instructif. Je suis désolée de vous ennuyer avec mes fées, dit Galicia tout de même un peu dépitée. Tout le monde n'est pas un joyeux drille de naissance.
- Allons, les fées sont très bien. L'important s'avère être le résultat, n'est-il pas vrai ? assura Arnaud en prenant les autres à témoin. Et nul n'arrive à être aussi crédible que vous.
Chacun confirma la bonne parole d'Arnaud. Galicia haussa les épaules comme pour dire que de toute manière cela n'avait pas grande importance et se remit à l'ouvrage.
- Si je puis me permettre une nouvelle question, renchérit Dumbledore, j'aimerais bien savoir comment le portrait arrive à produire des sons ? Enregistrez-vous mes paroles de la même façon que mes mouvements ? demanda le professeur intrigué.
- En quelque sorte mais c'est le travail de la clef de son, répondit Galicia sans lever les yeux de sa peinture.
- Clef de son dites vous ?
- Oui, regardez derrière vous, elle est là, dit Galicia en la pointant de sa baguette.
Le professeur se retourna et remarqua dans un coin derrière l'estrade une sorte de grand cornet des plus étranges, surtout que celui-ci se tenait sur un perchoir.
- Puis-je ? demanda-t-il en désignant l'objet.
- Mais oui, allez-y. Vous pouvez vous lever à votre guise, l'informa la maître-peintre.
Dumbledore s'approcha de l'objet. Il était formé d'un grand cornet doré semblable à celui d'un gramophone. Cependant, il était tout ouvragé et gravé de runes délicates. Fait étrange, il était muni de pattes semblables à des serres de hiboux. Le sorcier voulu en faire le tour mais il n'y réussit guère car la clef de son tournait l'ouverture de son cornet face à lui, pivotant à la manière d'une tête. Il tenta de passer derrière elle mais celle-ci se retourna sur son perchoir afin de lui faire face encore une fois.
- L'une des meilleures clef de son qu'on puisse trouver dans le monde sorcier, affirma fièrement Anaoï.
- Fascinant. Et comment fonctionne-t-elle ? demanda le professeur en admirant l'objet.
- Elle enregistre votre voix et l'intègre au tableau, c'est tout simple, répondit le concepteur. Montrez-lui Galicia, cela l'intéressera certainement, dit le peintre, visiblement fort content d'attirer l'attention du célèbre sorcier sur son invention.
- Si cela ne vous ennuie pas ma chère. J'en serais enchanté, dit Dumbledore.
- Heu, oui, bien sûr. Pourquoi pas, répondit Galicia en posant palette, pinceaux et baguette sur la petite table disposé à cet effet. Mais je crois que vous trouverez l'ajout des sons plus intéressant que la capture de voix. Permettez.
Dumbledore laissa place à sa portraitiste qui se plaça devant le cornet.
- Pour l'instant, elle vous suit toujours car elle capture votre voix. Pour en changer, je dois annoncer un autre domaine auditif. « Bruits », prononça distinctement la peintre.
Aussitôt, la clef de son tourna son cornet vers Galicia.
- Je dois ensuite annoncer quel type de bruit je souhaite faire entendre. Voulez-vous essayer ?
- Je dois simplement nommer n'importe quel son ?
- Exactement.
- Très bien. « bonbon citron », dit Dumbledore.
Le cornet se tourna aussitôt vers le professeur et autour du cornet apparurent de petites images fantomatiques et animées. On y voyait une bouche suçotant un bonbon, une autre faisant la grimace, des bonbons jaunes dans un plat qui s'entrechoquaient alors qu'une main tentait de s'en saisir, un bonbon tombant par terre, plusieurs bonbons tombant par terre et d'autres mises en scènes semblables.
- Nous pourrions demander des bonbons plus gros, plus sonores, rebondissant, se fracassant ou tout autre chose ; les possibilités sont infinies comme vous pouvez l'imaginer. Mais disons que nous voulons entendre celui-ci.
Galicia pointa les bonbons en train de tomber et l'image fut aussitôt aspirée dans le cornet.
- «Bruit de pas», annonça Galicia. Et voilà, vos bruits de pas sont intégrés. Allez-y.
Dumbledore leva un sourcil interrogateur.
- Et bien marchez, expliqua Galicia amusée.
Le professeur se mit à marcher normalement, seulement, à chacun de ses pas, le bruit des bonbons tombant par terre se faisait entendre en provenance du tableau.
- Bien sûr, pour la marche, on utilise normalement des bruits de pas plus conventionnels. Si je laisse le son ainsi, tous vos successeurs auront le bonheur d'entre des cascades de bonbons à chacun de vos pas.
- C'est prodigieux ! dit Dumbledore, visiblement enchanté de faire soudainement des bruits de bonbon au citron en marchant.
- Oui mais cette fois, vous aurez beau insister, je refuse de vous laissez passer cette petite fantaisie, dit Galicia en riant.
- Dommage mais tout à fait compréhensible, acquiesça le sorcier. Je crains que ceci nuise quelque peu à la concentration de mes distingués collègues.
Galicia effaça le bruit d'un coup de baguette et remit la clef de son en mode voix tandis que Dumbledore reprenait sa place.
- Oserais-je demander chère maître … car il y a dans cet atelier un objet légendaire que je serais ma foi, extrêmement honoré de contempler de mes propres yeux. Si bien sûr, la chose est possible.
Galicia leva les yeux sur lui. Un frisson la parcourut. Faire la démonstration de la superbe clef de son d'Anaoï était une chose mais risquer sa vie en était une autre.
