Galicia eut un sourire désolé.
- J'aimerais beaucoup accéder à votre souhait mais comme vous vous en doutez, cela s'avère impossible cher professeur car nous avons tous fait le serment inviolable en ce qui concerne les secrets de cet atelier.
- Bien entendu, concéda Dumbledore en s'adossant dans son fauteuil, quelque peu déçu.
Galica en profita pour fixer l'expression en accentuant quelque peu le froncement de sourcil.
- Et plus d'un serment inviolable ! Car depuis la trahison de Doroit nous en faisons deux ! ajouta Joan Griselaque, peintre prisé du XVIe pour sa maîtrise sans pareille des contrastes.
- Je n'ai jamais trahit ce secret ! coupa Doroit insulté. J'ai été torturé et vous n'avez pas vu tous les tendons qu'ils m'ont arrachés avec de grandes pinces chauffées à blanc qui …
- Bien entendu, nul ne vous le reproche ! dit Martin Griselaque en ajustant son monocle. Vous connaissez Joan, il parle avant de réfléchir, ajouta-t-il en faisant de gros yeux à l'intimé.
- J'avoue que je suis parfois trop spontané mais il n'est plus temps de s'améliorer une fois devenu portrait, dit Joan avec une petite révérence d'excuse à Doroit. Je disais donc au bénéfice de monsieur Dumbledore, que depuis ce regrettable évènement - où Doroit n'a certes rien à se reprocher – que nous faisons non seulement un serment inviolable relatif aux secrets de l'atelier mais également, dit-il en levant le doigt, le serment de n'avoir jamais l'intention de dévoiler ces secrets dans le monde.
- Et voilà ! dit Doroit comme si c'était l'évidence même. Si on y avait pensé avant, j'eus trépassé avant de pouvoir dire quoi que ce soit et nous n'en serions pas là.
- Certes, il en est ainsi, concéda Alaric Griselaque qui affichait une technique de peinture si ancienne qu'elle était presque semblable à celle du portrait de Calbert.
- Si je puis me permettre, dit Dumbledore en levant les yeux vers les portraits, cette malheureuse affaire a un heureux revers. Grâce à ce sablier, la vie de deux innocents a pu être sauvée dans une sombre affaire où j'ai été impliqué.
- Parlez-vous de quelque chose qui concerne le retour du … «Seigneur des ténèbres» ? demanda Evrett.
- Oui. Ces évènements y étaient reliés, acquiesca Dumbledore.
On touchait enfin au sujet dont les ancêtres étaient fort curieux et les coups d'œil intéressés sautèrent d'un tableau à l'autre.
- Est-ce donc vérité que nous ayons fort à craindre de ce suppôt du démon ? demanda brusquement Bertille, peintre du XIIIem siècle qui avait fondé l'académie de peinture.
Le portrait de l'ancêtre, un bel homme blond sur fond de feuille d'or, était bien amoché suite à un maléfice infligé par un vil jaloux, mais même au travers les vilaines craquelures qui défiguraient le tableau, on avait aucune peine à deviner son inquiétude.
- Si nous ne réussissons pas à l'arrêter, je crains que le monde ne soit pas assez grand pour fuir les dommages qu'il pourra lui faire, répondit Dumbledore avec regret.
- Mais … mais que faites-vous donc en Angleterre ? demanda Meredith avec désobligeance. N'essayez-vous donc pas de l'arrêter ?
- Bien entendu chère Dame Meredith, dit Dumbledore poliment, mais la chose est complexe. Je ne crois pas que le monde n'ait jamais eu à affronter quoi que ce soit de semblable. On le dit le plus grand mage noir de tous les temps et je suis en effet tenté de le croire.
Même Galicia cessa de peindre pour l'observer avec inquiétude.
- Mais le monde n'est pas sans ressource et il y a encore de l'espoir, ajouta Dumbledore. C'est l'œuvre à laquelle j'aurai consacré ma vie et nous sauront bientôt si elle aura réussie ou échouée. Cependant, je crains de ne plus y pouvoir grand-chose désormais, dit-il avec un geste d'impuissance.
- De quoi s'agit-il ? demanda Galicia.
Dumbledore sourit, presque amusé.
- Ce secret est du même ordre que votre légendaire sablier, j'en ai peur.
Les portraits se regardèrent, aussi inquiets que désappointés. Jabert croisa les bras dans son cadre doré et leva un sourcil malicieux.
- Et que dirais-tu si nous faisions un échange ? demanda-t-il à Dumbledore.
- Un échange ? demanda ce dernier sans être sûr de bien comprendre.
- Secret contre secret, proposa Jabert.
- Mais enfin Jabert ! hurla presque Meredith. Vous avez perdu l'esprit !
- C'est ce qu'il m'en sembloi, renchérit Bertille stupéfait.
- Nous avons fait le serment de ne rien divulguer AU MONDE mais Albus en serait bien incapable, par conséquent, aucun serment ne saurait être violé, statua le peintre.
La proposition causa une petite commotion dont on put juger au silence de mort qui tomba sur l'atelier.
- Le fillot a ma foi raison, décréta Clodomir dans un vieux portrait du XIVem qui représentait l'ancêtre bedonnant sur fond de forêt enchanteresse.
- Que parlottez-vous ? dit Bertille ébahit.
- Que par ma foi, le serment ne serait point trahit, assura Clodomir.
- Et qu'en savez-vous vieille mule ! De serment inviolable il n'y avait point tandis même que votre dépouille n'était plus que poussière au fond de votre bière, rétorqua Bertille.
- Clodomir a raison, dit Astor.
Tous les portraits regardèrent le successeur de Doroit, qui avait établi la formule du second serment inviolable dès son entrée en poste.
- Il a raison, répéta Astor. Il n'y aurait nulle trahison considérant que monsieur Dumbledore ne pourrait sous aucune condition révéler quoi que ce soit. Par conséquent, aucun secret ne peut sortir de l'atelier et être révélé au monde, assura-t-il en coupant court au débat.
Clodomir se rengorgea fièrement tandis que Bertille se trouva fort marri d'avoir perdu la joute et une craquelure toute fraîche apparut dans un coin de son tableau.
- Ne vous mettez pas dans cet étât noble Bertille car vous en perdez vos dorures, souligna Adrienne.
- Allons, ce n'est pas un sacrilège ! dit Jabert. Albus est mort et il le sait. Cette situation est tout à fait exceptionnelle et ne risque pas de se reproduire. Je crois que de savoir ce qui se passe réellement vaut amplement la peine de faire cet échange; et c'est un échange qui ne comporte aucun risque ! Pas le moindre.
- Vous palabrez en vain tous.
L'assemblée leva les yeux sur Calbert qui venait d'apparaître dans le tableau de Jabert. Ce dernier se retourna vers son ancêtre, sans pouvoir croire que le grand honneur de recevoir la visite de Calbert dans son propre cadre venait de lui échoir. Un honneur d'autant plus grand que les rumeurs sur sa moralité ne plaisait guère au fondateur d'un autre temps. Même si cela signifiait surtout que Calbert appuyait sa proposition d'échange avec son droit de veto, il se rengorgea en se tenant bien droit dans son veston impossible.
- Vous discourez sans le moindre savoir de ce que pense le noble Dumbledore, continua le patriarche.
- Alors ? dit Méredith d'un ton tranchant qui indiquait clairement son désaccord. Qu'en pense-t-il ?
Dumbledore qui s'était levé à l'entrée de Calbert, jeta un regard d'envie au rideau rouge qui dissimulait l'un des objets les plus légendaire du monde sorcier et baissa la tête, comme pour réfléchir un instant.
- J'emporterai votre secret dans la tombe, rien de plus certain dit-il en relevant la tête mais le secret que moi je porte, est le seul espoir qu'a encore notre monde aussi, l'enjeu est grand. S'il fallait qu'il soit éventé, plus rien ne pourrait arrêter le massacre, dit-il avec un air sérieux que nul ne lui avait vu encore et qui fut aussitôt ajouté au tableau par Galicia.
Tous les portraits secouèrent énergiquement la tête avec force dénégation, certains que la confidence ne comportait aucun risque.
- Sans vouloir offenser aucun des grands maîtres ici présents et en vous assurant que je suis extrêmement honoré par cette offre, on ne peut nier que certains portraits ont commis des impairs notables en ce domaine, souligna Dumbledore.
- La chose est impossible, assura Calbert.
- Et j'en ai la preuve ! s'écria Cassius, peintre du XVem siècle coiffé d'un bonnet rouge et d'une mante violette en vogue à son époque. Lorsque je trépassai en duel, avec le fourbe Nicolaï de la Grande Marche comme certain s'en souviendront, je venais tout juste d'annoncer mes fiançailles avec la belle Clothilde Poissy. La pauvre était dévastée comme on l'imagine, aussi je décidai de lui faire un poème par-delà la mort, un adieu tout à fait romanesque.
- Cela va sans dire, en convint Dumbledore.
- Je vins ici dans le plus grand secret, afin de profiter du calme silence qu'exige une pareille entreprise. Je fis des vers émouvants et excellents que j'appris par cœur et je fis avertir ma donzelle qui se présenta toute en émoi. Je m'apprêtai à lui réciter le billet mais à ma grande horreur, rien ne put franchir mes lèvres scellées. Même devant ses pleurs déchirants et malgré mes efforts acharnés, je ne réussis à livrer un seul mot du poème.
- J'ai moi-même assisté à cette scène fort pathétique, confirma Bertille. Cassius en était si rougeau qu'on avait peine à le croire.
- On ne saurait dire moins. Pensez, ma fiancée en déduit que j'étais parjure et me maudit pour mon plus grand désespoir, dit-il tristement.
- Certains ont rapporté que si elle eut entendu votre poésie, la chose eut pu être pire, dit Kavlor en baissant les yeux vers le portrait de Cassius d'un air moqueur.
- Ha ça ! Qu'en savez-vous ! s'insurgea le poète qui devint aussitôt d'un beau rouge tomate.
- Hahaha ! Voyez professeur ! dit Kavlor. Cassius est célèbre pour ses folles teintes cramoisies lorsque ses portraits s'emportent. Il fallait saisir l'occasion de vous le faire admirer.
- Tripot de bas étage ! Grenouillère sans vergogne ! cria Cassius. Comme si de mon temps, on pouvait tendre le poing et se servir dans toutes les couleurs selon son caprice ! Comme si on avait vos sots sortilèges pour jouer des teintes selon son goût ! À la dure nous avons dû peindre monsieur ! À la dure que vous en chialeriez à vous en mollir la vessie de petit capricieux que vous portez dans vos misérables entrailles. J'ai dû ramasser et cuire et sécher et moudre de plein baquets de sang de souris caillé pour avoir cette couleur moi monsieur ! Et j'en ai usé pour ma peine ! Et avec grande fierté !
Le portrait était maintenant si empourpré qu'on avait dès lors la certitude que la préparation de sang de souris donnait le rouge le plus vif du monde.
- C'est une bien belle couleur, assura Dumbledore admiratif.
- N'est-il pas ? dit Cassius en jetant un regard assassin au portrait Kavlor au-dessus de lui. Enfin… qu'est-ce que je disais avant que ce bougre … Ha oui. Je n'ai rien pu réciter à ma fiancée pour mon malheur ainsi, vous voyez que même devant la plus extrême urgence, rien de ce qui se dit ici ne peut en sortir, le voudrait-on plus que la vie.
Galicia qui avait tout ce temps magnifié ou adoucit les diverses expressions d'incertitudes et d'hésitations qu'avait affiché son modèle, releva la tête.
- Si je puis me permettre professeur, je vous encourage à ne rien révéler d'informations aussi graves afin de ne pas troubler votre paix. Cependant, si vous souhaitez les partager, je vous assure qu'il est impossible que la moindre d'entre elle soit éventée. Même si votre Seigneur des ténèbres vient jusqu'ici pour apprendre de nous comment faire revenir les mort, il n'aura que mon cadavre pour se dédommager de sa peine. Du moment où j'aurais l'intention de lui révéler quoi que soit, je trépasserais aussitôt.
Dumbledore resta silencieux tandis que les portraits retenaient leur souffle. Finalement, il releva la tête, les yeux pétillants.
- C'est un échange honnête et bien tentant en effet. Bien tentant …, dit le sorcier en se caressant la barbe. Et qu'en est-il du sortilège auquel je suis soumis ? Celui qui, dit-on, fait revivre les morts. En aurais-je aussi la formule ? demanda-t-il en fin négociateur.
- Vous en aurez connoissance.
Dumbledore leva les yeux vers celui qui avait parlé. Au centre de la galerie, le portrait moyenâgeux d'un homme pâle au visage acéré comme une lame de couteau l'observait de ses yeux perçants. Il portait une couronne, une cape rouge vif et posait sur un fond bleu royal rempli d'étoiles. À la main, il tenait un parchemin ancien tel un sceptre.
- Mais nous sauront de même, l'ensemble des vôtres, renchérit Hector Griselaque, qui avait élaboré le fameux sortilège. Secrets contre secrets, ajouta t'-il en désignant son parchemin. Avons-nous votre parole ?
Dumbledore dévisagea l'ancêtre un instant. Le plus grand mystère du monde sorcier, celui sur lequel tant de savants et de chercheurs s'étaient brisés misérablement, était à sa portée. Sur lui, on avait forgé des légendes, des quêtes avaient été lancées, le cercle de Merlin lui-même l'avait classé plus grand mystère de tous les temps et aujourd'hui, ce secret légendaire était à sa portée. N'était-ce pas la plus extraordinaire façon de terminer une vie de passion pour l'étude ? Bien sûr que si et Dumbledore sourit imperceptiblement.
- Vous avez ma parole.
