Un murmure d'excitation parcouru la galerie de portrait; assorti de quelques reniflements indignés. Avait-on jamais rien vu de tel dans l'atelier du noble Calbert ? Celui-ci claqua des doigts en pointant le portrait de Louis Griselaque où se tenait fièrement un homme au visage mince garni d'une petite moustache et d'une barbe bien taillée. Il était coiffé d'un chapeau de feutre tout simple, mais sous sa cape noire, on devinait une chemise richement brodée typique du XVIem siècle.

- Montrez le sablier au Sieur Dumbledore, dit Calbert avec tout le sérieux qui s'imposait.

Aussitôt, un elfe apparut de nulle part éleva la main vers le tableau qui s'envola aussitôt vers le rideau rouge devant lequel il flotta gracieusement. Dumbledore le suivit tout en joignant respectueusement les mains.

- Messire Dumbledore, il me revient l'immense honneur de présenter, le légendaire sablier du noble Calbert, dit le portrait en désignant le rideau qui s'ouvrit.

Comme si on avait ouvert un coffret d'or et d'argent, le tout premier des retourneurs de temps apparut, resplendissant. Sur un pied semblable à une serre d'aigle, un grand anneau d'or était enchâssé. À l'intérieur un magnifique cerceau du même métal, gravé d'étoiles mais plus petit, s'y encastrait,. Au cœur de celui-ci, un sablier de verre tout en rondeur tournait paresseusement sur lui-même tandis que de la poudre d'argent dessinait des figures abstraites derrière le verre sans qu'on puisse être sûr si elle montait ou descendait. Bien que le sablier fasse un peu plus d'un mètre de haut, il était assez semblable à ceux du ministère. Cependant, sa facture d'une richesse sans pareille l'en distinguait sans nul doute possible.

- Magnifique, souffla Dumbledore.

Le portrait de Louis Griselaque sembla satisfait de l'air admiratif de son vis-à-vis et s'éclaircit la gorge.

- Le sablier a été créé par le seigneur Galager en personne, grand créateur d'objets magiques dont vous connaissez sans doutes maints exploits, puis acquis en secret par Anario dont le noble Calbert est le fils légitime. Le seigneur Galager ayant trépassé peu après, personne n'ouïe jamais rien de son invention avant que l'on forçât maître Doroit d'en révéler l'existence. Pour le reste, les ajouts sont de ma personne, termina le portrait fièrement.

Et ces ajouts étaient certes parmi les objets les plus mystifiants que le monde sorcier ait porté. À la droite du sablier, sur un pied d'or semblable à une patte de lion, on avait placé une demi-sphère d'environ un mètre de diamètre. Celle-ci supportait un assemblage hétéroclite composé d'un labyrinthe de petits tuyaux d'argents. Enchâssés parmi cette forêt de tuyauterie on distinguait des sphères qui semblaient faites de métal rouge et de nombreux petits cylindres d'onyx comprenant des parties mécaniques, des rouages ou des mesures. Le tout était surmonté de plusieurs cadrans affichant des runes compliquées et quelques chiffres. Le portrait de Louis Griselaque attendit que le professeur fasciné, ait fait le tour de l'étrange tableau de bord avant de continuer.

- Permettrez messire que je vous narre le contexte, dit Louis. Lorsque le seigneur Calbert entra en possession de l'objet, son vif esprit lui en fit saisir tout l'intérêt. S'il se trouvait que la commande urgeait, il s'avérait possible de la rendre en un temps défiant un bond de chat mais mieux encore, il suffisait de revenir quelques heures avant la mort d'un sujet pour pouvoir le peindre.

Dumbledore acquiesca en observant la délicate mécanique de près.

- Mais voilà la peine qui s'en suivit : sous Alaric, successeur de maître Calbert, on commença à ouïe dire que nos portraits portaient malheur puisqu'il arrivait plus souvent que de coutume que nos modèles trépassent aussitôt le portrait achevé. C'est comme on l'imagine, une bien fâcheuse réputation et comme les commandes se mirent à baisser, maître Alaric cru plus prudent de cesser d'user du sablier à cette fin.

- C'était ce qu'il falloit faire, Dieu m'en soit témoin! rugit un vieux portrait délavé où un peintre moyenâgeux à large chapeau vert levait le poing.

- Allons, maître Alaric, personne ne vous le reproche, répondit Galicia qui raffinait la vaste gamme d'expressions concentrées et intéressées que lui procurait son modèle en examinant le sablier.

- Personne? Parlottez-en un peu avec ce fourbe, ignorante fillotte! cracha Alaric en indiquant d'un doigt méprisant le cadre où son élève, Hector Griselaque restait impassible.

Tous les portrait se turent, chacun sachant bien que l'ancêtre gardait une dent plus qu'amère contre son descendant et successeur. Louis Griselaque s'éclaircit la gorge et renchérit.

- Hector Griselaque lorsque vint son tour, souhaitait recommencer à user du sablier mais pour cela, nul ne devait savoir que le mort avait posé et c'est pourquoi il inventa le fameux sortilège dont il vous entretiendra lui-même, hum ... Mais voilà où j'interviens messire, c'est que pour pouvoir accomplir la magie en question, il faut lancer le sort à la seconde même où le modèle trépasse puis, encore plus difficile, l'y ramener la seconde suivante afin que nul ne se rende compte de rien. Je ne sais professeur si vous pouvez imaginer la difficulté et tous les problème qui en découloit.

- Cher maître, je crains que cela me soit quelque peu difficile, dit Dumbledore détournant son attention de la machinerie, je n'ai jamais eu à accomplir quoi que ce soit de semblable.

- Et grand bien vous fasse! s'exclama Clodomir. Chercher une fiente de loir dans un tas de fumier est une tâche plus aisée. Il fallait parfois s'y reprendre à cent fois!

- Et c'est peu dire, appuya Arnaud. Nos fillots ont grande chance de s'en remettre à un instrument d'aussi bon usage.

- Je vous rend grâce maître Arnaud, remercia Louis en saluant de son feutre à plume dans son cadre flottant. En effet, il falloit à cette époque, que les elfes fassent des allez-retour sans fin pour avertir le maître du bon moment. Il falloit aussi reculer le sablier tant que l'on n'avait capturé parfaitement le modèle. Mais les véritables difficultés venaient par la suite car c'est une obligeance de le ramener au moment exact où nous l'avons pris. Voilà qui n'est pas simple à calculer posément.

- Grandement malaisé serait un terme plus juste maître Arnaud, coupa Bertille, le fondateur de l'académie, mais vous emberlificotez l'histoire. Ces problèmes vinrent bien plus tard. Au moment où je pris la succession de maître Hector, j'avais connoissance de ce qu'il falloit faire pour ravir le modèle et l'emmener ici mais le renvoyer, voilà qui n'était guère au point. À cette époque, il falloit retourner le mort en personne et faire tout oublier aux familles ce qui était ma foi, fort malaisé en ces temps qui ne connaissaient encore les oubliettes et les amnésies. Je devais placer dans la tête de tout le monde, de faux souvenirs ce qui vous m'en croirez, n'était point aisé. Heureusement maître Hector avait laissé grande quantité de notes mais je dû me coltiner moult essais et recherches pour arriver à rendre le mort par magie et éviter tous ces troubles.

- Vous voulez parler de vos échecs ? le nargua Kavlor. Certains disent que si vous en avez tant fait, c'est que vous vous n'entendiez rien aux travaux pratiques

- Ils ont tors, répondit Bertille sans mordre à la plaisanterie. Ces erreurs, il falloit bien les faire. En mes années jouvencelles, j'abattis un formidable labeur dont tous mes fillots ont grandement profité et vous particulièrement Kavlor.

- Pourquoi moi?

- Parce que votre fainéantise est proverbiale mon cher, jeta la grand-tante Meredith.

- Ma fainéantise? s'exclama Kavlor faussement outré. Il vaudrait mieux parler d'une juste conception du partage entre plaisirs et labeurs, dit-il en levant un doigt philosophe.

- Mais même lorsque maître Bertille arriva à ses fins, continua Louis, nos ennuis n'en finirent pas pour autant car les erreurs de calcul recèlent leur lot de conséquences. Le modèle doit être ramené la seconde qui suit celle où on l'a enlevé sinon et bien … aucun de nous n'a jamais été présent pour constater la chose de visu mais on a rapporté des fumées et des puanteurs ou l'apparition d'un jumeau inopiné qui devait être lui aussi enterré, ce qui causait quelques troubles.

- J'ai mémoire de désagréments bien plus fâcheux, renchérit Bertille. Je ne savait guère que les allers et retours devaient être de si grande précision et par conséquent, il y eut bien des malheurs. Le temps que je trouvasse d'où sortait le problème, on a vu des modèles revenir à leur place tout désassemblés ou avec deux têtes, du feu qui jaillissait des yeux et même ce qui avait toute apparence de grands hurlements de diables.

- S'agirait-il des attaques démoniaques du XIIIème siècle? Est-ce que ce n'était pas … quel était le nom… les démons … les démons du Billieux? demanda Dumbledore.

- Il est vrai que c'est ainsi qu'on en parla, admis Louis. Mais il faut bien le dire, les gens de cette époque s'impressionnaient d'un rien.

- Vraiment? dit Dumbledore ravi, voilà un secret que je ne m'attendais pas à percer ce soir. On raconte que c'est le chevalier Germain le bilieux qui y mit fin; est-ce vrai?

- AH! Celui-là … c'étoit une vraie tête de cul de porc! rigola le portrait de Bertille. Un sot et guère plus chevalier qu'un poulet. L'histoire véritable consiste en ce que je trouvois enfin la formule au moment où ce pauvre diable assurât qu'il s'était battu contre une armée de démon au fond d'une vieille grotte. On en déduit qu'il avait mit fin au problème mais c'est là belle fadaise, sur ma foi.

- Très intéressant, dit Dumbledore en caressant sa barbe. Vraiment très intéressant.

- Enfin, peu importe la nature exacte des troubles, ces ennuis, vous vous en doutez, étaient la hantise de tous les maîtres Griselaque avant l'invention du calculis mortem.

- C'est donc ainsi qu'on nomme cet instrument extraordinaire, dit Albus en s'intéressant à nouveau au tableau de bord. Puis-je vous demander s'il ne fonctionnerait pas avec des plumes de coucous.

- Tout juste, dit Louis en souriant. Plume de coucou et griffes de faucheuse.

- Griffe de faucheuse … Bien sûr … J'ai toujours pensé que le moyen-âge était une époque extraordinairement ingénieuse, dit Dumbledore en caressant un minuscule tuyau d'argent du bout du doigt. Et en voilà bien la preuve.

- Je vous en rend grâce messire, remercia Louis. Comme vous l'aurez peut-être deviné, la clef du calculis mortem est cette petite plaque d'argent, que vous voyez ici, sous le cylindre central.

- N'est-ce pas celle que j'ai signé lorsque Poudlard a passé la commande du portrait? demanda Albus en se penchant pour mieux la voir.

- Tout juste, encore une fois. La plaque est enchantée de façon à ce que lorsque celui qui l'a signé en est à ses derniers instants, l'heure de la mort est retenue dans la plaque qui indique au sablier où il doit se rendre avec exactitude.

- C'est tout à fait brillant. Une invention très impressionnante pour l'époque. Cependant, je devine quelques ajouts plus récents.

- Oui, en effet. Toutes ces choses pleines d'aiguilles, comment dit-on déjà … les cadrilles … non, cadrans. Les cadrans furent ajoutés aux XVIIIem siècle par maître Mortimer. Cependant, je ne crois point qu'il y ait là grande amélioration, sous toutes réserve.

- Je ne parlerais pas d'amélioration mais de visibilité, souligna Mortimer en levant une manche débordante de dentelles fines. Les cadrans rendent visible les mesures du Calculis, voilà tout. C'est tout de même pratique.

- Dommage que pour l'heure, nul n'en ai eu l'usage mais peut-être cela viendra-t-il, ajouta Louis d'un air hautain.

- Si jamais survenait une erreur on sera bien aise de pouvoir comprendre ce qui s'est passé, renchérit Mortimer.

- Certes. Sauf qu'on ne compte pas une seule erreur depuis cinq siècles et que d'ici là, les cadrilles déparent fort l'ensemble de mon œuvre ; mais comme vous pouvez le deviner cher professeur Dumbledore, le devoir d'assister sa descendance impose d'assister aussi parfois au massacre de son travail. Aspect qu'il vaut mieux prendre avec philosophie. Et bien je pense avoir dit l'essentiel. Avez-vous des questions messire.

- Des centaines cher maître, des centaines, dit Dumbledore avec un sourire. Mais rien ne saurait se comparer à l'honneur d'avoir pu contempler de mes yeux ce chef d'oeuvre légendaire. Qui plus est, je m'en voudrais d'allonger indûment le travail de maître Gallicia qui a déjà été bien patiente.

- Bien patiente en effet car j'ai assez d'expressions de «vif intérêt» pour que votre portrait passe un siècle sans jamais user de la même, dit Galicia en souriant.

- Puisqu'il en est ainsi, messire Dumbledore, ce fut un plaisir, dit le portrait en s'inclinant si bas que son bonnet vint caresser le bord du cadre.

- Maître Louis, ce fut un incomparable honneur, répondit le directeur en s'inclinant de même.

Le tableau de Louis Griselaque regagna sa place en lévitant dans les airs et se posa contre le mur en bousculant quelque peu le personnage à l'intérieur qui se racla la gorge pour signifier son mécontentement, tandis que Dumbledore remontait sur l'estrade, un imperceptible sourire au coin des lèvre.

Dans son vieux cadre sculpté, le portrait d'Hector Griselaque releva la tête. Parmi les ancêtres il se fit un silence révérencieux soulignant la solennité de l'instant car pour la première fois de son histoire, le plus grand secret du monde magique allait être révélé à un étranger et, qui plus est, un étranger n'entendant rien, ni à la peinture, ni aux pinceaux.