Thomas et Olivier, dans le salon, discutaient de tout et de rien surtout pour ne pas penser à Aurore. Cependant la réalité les frappa de nouveau quand deux petits coups secs, suivis du grincement de la porte, se firent entendre. Dans le salon chauffé et agréable par ce temps d'orage, une femme entra. Cette femme, brune aux yeux clairs et déterminés, était belle aux yeux d'Olivier et cruelle à ceux de Thomas. Il s'agissait de la femme du comte. Anne. Le cadet des la Fère ne put cacher un soupire et, ne voulant créer, pour l'heure, un incident diplomatique, il se leva comme demandait la bienséance. Anne elle, n'était pas dupe, et bien qu'elle sourit doucement à son beau-frère, elle savait pertinemment qu'il devenait chaque jour un peu plus un souci qu'il faudrait régler au plus vite. Cependant, pour l'instant, elle n'avait aucune raison de se défier de lui. Il semblait vouloir se tenir et elle avait eu la promesse d'Olivier que le petit frère tentait d'améliorer les choses. Alors elle pouvait laisser faire ce petit gamin jaloux qui, du reste, allait bientôt partir rejoindre les mousquetaires. Son problème serait ainsi réglé. Elle serait seule avec Olivier et rien ni personne ne pourrait se mettre en travers de son chemin et de son amour car, malgré toute son ambition, elle était tombée dans son propre piège. Elle était amoureuse et heureuse bien qu'une épée de Damoclès pendait au dessus d'elle. Quand Anne prit la parole, une fois à côté de son mari l'ayant un instant enlacée, elle affichait un sourire calme et prit un ton de même.

"Anna est venue me demander une robe pour une invitée de la maison… Mais elle n'a pas pris le temps de m'expliquer…
- Nous aurions dû te mettre au courant tout de suite Anne, pardonne-nous, demanda Olivier avec douceur tout en prenant sa main. Thomas… ?"

Le Comte forçait ainsi son frère à raconter l'histoire à Anne. Il espérait que cela aide les relations entre les deux personnes qu'il aimait. Car il ne pouvait se résoudre à vivre ni sans l'un ni sans l'autre. Ils étaient sa vie, sa famille, son coeur. Son petit-frère avec qui il avait partagé des moments de rire et de jeux, quand ils échappaient au carcan de leur rang, mais aussi de douleur et de malheurs, et qui était maintenant sa seule famille. Sa femme qu'il aimait plus que tout et qui était maintenant sa vie, avec qui il voulait fonder une nouvelle famille, des enfants, un bonheur qu'il pensait mériter enfin. Deux parties de lui. Deux parties d'un tout. Alors il serra la main de sa femme, tout en posant un regard doux sur son frère. Il voulait que tout se passe bien et priait en silence qu'on envoie un peu d'aide dans cette famille. Thomas, de nouveau assis, poussa un soupir qu'il ne chercha pas à cacher avant de prendre la parole d'une voix presque mécanique.

L'histoire fut racontée, un peu rapidement, par un homme qui ne voulait pas se lancer dans les détails d'une discussion philosophique. Une fois le récit terminé, Anne affichait une mine horrifiée qu'elle était loin d'éprouver. Au fond d'elle, elle voyait une concurrente qui avait su faire preuve d'encore plus de détermination qu'elle. Désormais les deux hommes défendaient une inconnue, faisant front ensemble là où elle-même avait échoué et n'avait fait que les séparer. Cela la contrariait vraiment mais elle n'en montrait rien, se contentant d'afficher ce qu'Olivier attendait d'elle… Douceur et compassion. Elle n'aimait pas cela mais n'avait pas le choix. Elle aurait le temps de se battre contre cette enfant plus tard. Une chose à la fois.

"Oh mon Dieu… La pauvre enfant…"

Son ton sonnait faux aux oreilles de Thomas, plus lucide que jamais. Il savait, il devinait maintenant clairement qu'elle n'était que faux semblants et mensonges. Alors il se promit de veiller plus encore sur Aurore et sur son frère. Il sentait au fond de lui qu'ils ne seraient pas en sécurité s'ils représentaient une menace pour Anne. Cette promesse, ce voeu pieu, il se la fit et la fit devant le Ciel, demandant l'aide de Dieu et de la Vierge pour protéger ceux qui désormais étaient sous sa responsabilité. Aurore ne le savait pas mais elle venait de se trouver un chevalier servant des plus dévoués. Thomas avait cette vision ardente de son devoir de protection bien que sa vie eut été plus douce et plus insouciante que celle de son frère, héritier du titre. Il savait que son aîné ne le voyait que comme un garçon un peu fou, jouissant de la vie comme il le désirait. Si leur souffrances les avaient rapprochés, Thomas se sentait toujours coupable de certaines choses mais il savait que son aîné ne pouvait voir autre chose qu'un enfant en lui.

"Nous allons nous occuper d'elle. Thomas semble avoir gagné un peu sa confiance et j'espère que cela ne s'arrêtera pas là."

La voix calme d'Olivier sortit son frère de ses pensées. Il était content malgré tout de voir qu'il lui laissait le droit de s'occuper d'Aurore. Cela lui fit du bien, enfin il avait le droit d'être autre chose que le petit frère jaloux d'une femme qui lui avait pris sa famille. C'est pourquoi il se leva doucement, inclinant la tête en regardant uniquement son frère.

"Merci Athos. Je ferai de mon mieux."

Sur ce, et sans écouter les remontrances de son frère qui n'aimait pas ce surnom ridicule, Thomas sortit du salon autant pour voir si Anna avait réussit à calmer Aurore que pour fuir Anne et l'ambiance de la pièce qu'il n'aimait pas. Le jeune homme n'avait aucune envie de jouer le jeu dangereux de cette femme qu'il voulait voir s'éloigner le plus possible de son frère. Alors il prit un livre dans la bibliothèque, demanda à être prévenu si Aurore sortait de sa chambre et s'en fut lire dans sa propre chambre, près de la cheminée alors que l'orage cessait enfin, laissant une simple pluie fine tomber sur toute la campagne.

La journée était passée dans son entier et la nuit également. Aurore avait peu dormi, criant parfois dans le noir sans vraiment s'en rendre compte. Olivier s'était porté à son chevet malgré les protestations de Anne mais ce fut finalement Thomas, qui, après avoir renvoyé son frère, avait passé la nuit dans un fauteuil, veillant sur la jeune femme.

Cette dernière ne se rendit compte de rien car à son réveil, elle était seule dans la pièce bien que le feu brûlait toujours. Rassurée de voir que personne ne la réveillait avec brutalité, elle prit le temps de s'étirer et d'enfin mettre la robe qu'Anna avait pris pour elle. Dès lors, consciente de ses devoirs et de ce qu'elle devait faire, elle prit la difficile décision de sortir dans la maison.

Aurore essayait de ne pas faire trop de bruit. Elle n'était pas chez elle et ne connaissait personne, dès lors elle ne voulait pas déranger. De l'étage inférieur lui venaient des bruits et des discussions alors elle songea que tout le monde était réveillé. Alors elle prit le chemin des cuisines, se repérant à l'odeur autant qu'à son habitue de les fréquenter. Quand elle y entra, elle entendit une femme pousser un cri et lâcher sa louche alors qu'une autre, plus jeune, s'approchait doucement. Cette dernière, souriante, les cheveux noirs en cascade dans son dos, les yeux sombres, fine et pas très grande, dégageait quelque chose de gentil et de bon. Aurore, bien que baissant les yeux, se sentit rassurée. Elle n'avait pas peur de cette femme qu'ils avaient appelée Anna. Elle avait été très douce quand elle s'était occupée d'elle alors Aurore n'avait aucune raison de la craindre, même quand son ton horrifié s'adressait à elle.

"Mademoiselle que faites-vous ici !
- Je… euh… Je voulais.. remercier le Maître de la maison, dit Aurore d'une voix brisée, presque mécanique.
- Seigneur… Venez Mademoiselle, ils sont dans la salle à manger… Venez…"

Anna sentait bien qu'elle était plus que soumise mais elle voyait aussi autre chose. Quelque chose de noble. La domestique savait reconnaître les nobles quand elle en voyait et, malgré les mains abîmées de la jeune femme, Anna voyait en elle plus de douceur et de bonté qu'elle n'en n'avait jamais vu. Doucement elle conduisit Aurore dans la salle à manger où tout le monde savourait des petits pains pour le petit déjeuné. Elle frappa doucement à la porte, annonça de la même façon Aurore, et, face aux gestes suspendus de la maisonnée, elle s'en fut non sans avoir poussé légèrement Aurore dans la pièce.

Thomas restait interdit par ce qu'il voyait. Devant lui, dans l'encadrement de la porte, se tenait une jeune femme d'une grande douceur malgré ses yeux baissés. Il voyait Aurore dans une robe claire portant de légères fleurs en couleur ressortant sur sa peau laiteuse. Ses cheveux qu'elle avait ramenés en un chignon simple s'échappaient en boucles sauvages encadrant un visage aux grands yeux verts. Elle était de taille moyenne et fine ce qui donnait à son attitude une soumission et une douceur qui ne laissaient pas de marbre.

Olivier lui aussi était sous le charme et ne pouvait détacher les yeux de cette vision. Anne, elle, essayait de garder un calme à toute épreuve bien que le fait que le Comte ne lâchait pas Aurore des yeux la rendait folle. Cependant son mari fut le plus rapide des deux à sortir de sa contemplation et à se lever doucement pour aller au devant de la jeune femme.

"Aurore, vous voilà enfin, dit-il en résistant à l'envie de prendre sa main pour la baiser. Vous allez bien ?"

Aurore ne savait que dire ou que faire. Jamais elle n'avait eu à se présenter ainsi et elle ne se sentait pas à sa place. Elle n'avait aperçu qu'un faible instant les deux hommes qui lui faisaient face, mais elle avait déjà vu leur visage. Elle savait qui ils étaient et avait malgré, elle eut peur. Peur de cet Olivier au physique carré, aux cheveux bruns bouclant légèrement et au regard assez sombre malgré son sourire. Peur de ce Thomas chez qui pourtant elle avait vu la douceur dans les yeux clairs, à moitié cachés sous les boucles de cheveux longs châtains. Alors elle regardait fixement le sol, consciente qu'on attendait d'elle une réponse, elle prit sur elle, rougissant, semblant s'excuser d'avance sur ce qu'elle allait dire en baissant plus encore la tête si cela était possible. Sa voix n'était qu'un murmure ce qui fit mal à l'homme en face d'elle.

"Oui… Merci… merci pour tout Monsieur… Je suis désolée pour le dérangement… Je ne voulais pas être une charge… Je suis désolée… Je vais partir et ne plus vous causer d'ennui…"

Thomas ne pouvait laisser de telles choses être prononcées dans la demeure de son enfance. Alors il se leva doucement pour prendre la place de son frère, au plus grand soulagement de sa belle-soeur. Il ne supportait pas l'attitude de cette jeune femme, sa soumission, la douleur dans ses yeux alors, mu par un instinct qui n'appartenait qu'à lui, Thomas prit la main d'Aurore qui, malgré la terreur dans ses yeux ne la retira pas.

"Ne dites pas de sottises je vous en prie. Vous êtes notre invitée et ce qui s'est passé est entièrement ma faute. Alors ne soyez pas désolée et relevez les yeux… Nous ne vous ferons pas de mal."

Thomas avait un ton paternaliste et doux à la fois. Olivier ne put s'empêcher de voir sa mère dans les gestes de son petit frère. Encore une fois il était touché et il laissait son frère agir. Il voyait bien que son cadet était plus apte que lui même à faire face à ce genre de situation. Olivier vint à se dire qu'en fin de compte, ce surnom étrange, Athos, référence à un mont, n'était peut-être pas une idiotie de la part d'un petit frère taquin. Cela lui arracha un soupir alors qu'il allait reprendre sa place auprès de Anne tandis que son frère se battait avec Aurore pour obtenir d'elle un sourire.

Aurore d'ailleurs ne savait pas vraiment comment réagir mais sentait qu'il ne voulait que son bien et elle se refusait à avoir peur. Cependant c'était plus fort qu'elle. Il tenait sa main et les rares personnes à avoir fait cela était son père et cet homme… Un frisson de peur la secoua des pieds à la tête ce qui fit du mal à Thomas qui relâcha doucement sa main, conscient qu'il allait lui cause plus de tort encore s'il insistait. Il ne pouvait rien faire qui semblait pouvoir la rassurer. Il la voyait attendre que le ciel lui tombe sur la tête sans bouger et il en avait mal au ventre. Le jeune homme devait faire quelque chose alors il désigna la table de la main, agissant toujours avec douceur.

"Venez manger quelque chose avec nous. Vous devez être affamée."

Sa proposition innocente n'avait d'autre but que de la rassurer. Mais bien malgré lui, il lui fit écarquiller les yeux, et il put lire sur son visage plus que de l'étonnement, une certaine peur. Thomas ne vit pas le regard de son frère se froncer face à une telle réaction. Aurore semblait n'avoir jamais eu à répondre à une telle invitation et il ne comprenait pas ses agissements. Thomas était là, planté, attentant une réponse et Aurore regardait tour à tour la table et le sol et Anne s'impatientait. Sentant que la tension montait légèrement, Olivier prit la parole avec douceur. Il ne voulait pas faire peur à cette pauvre jeune femme.

"Vous ne nous dérangerez pas et ce sera de bon coeur que nous partagerons ce repas. S'il vous plait…"

Aurore ne pouvait résister à ce ton doux, d'autant plus que Thomas maintenant lui souriait. Doucement alors elle fit un pas en avant, presque incapable de parler tant la gentillesse de ces hommes la touchait. Thomas était aux anges de la voir réagir ainsi et il s'empressa de la précéder et de lui tirer la chaise vide à ses côtés. Aurore agissait presque mécaniquement et, une fois assise, eut l'impression que ce n'était pas elle aux commandes de sa vie. Thomas ne lâchait pas des yeux leur invitée. Olivier essayait de trouver des réponses aux questions qu'il n'osait poser. Anne voyait en cette jeune femme une ennemie à abattre.

Le repas se passa dans une étrange ambiance. Aurore n'ouvrit pas la bouche, picorant plus pour leur faire plaisir que par réelle envie et quand les deux hommes se levèrent, signifiant sa libération, tel un diable sortant de sa boite, elle se leva et s'inclina doucement, par réflexe. Constatant leur mine étonnée, Aurore vira au rouge brique, la tête résolument baissée, semblant s'excuser silencieusement. Cette attitude fit soupirer Olivier, non pas de colère, mais de peine. Elle avait l'air d'être d'une soumission à tout épreuve. Cependant son invitée se méprit sur le soupir et fit un pas en arrière, tortillant ses mains. Thomas, voyant et comprenant, posa doucement sa main sur son bras et malgré son sursaut ne l'enleva pas. Il fallait qu'elle comprenne que tout allait bien.

"Ce n'est rien Aurore… Personne ne vous fera de mal. Venez, nous allons faire un tour dans le jardin. Le soleil est revenu, cela vous fera du bien."

Doucement Thomas tendit sa main à la jeune femme pour qu'elle prenne son bras ce qu'elle ne fit pas. Aurore était terrorisée à l'idée de ce qu'il pourrait se passer dans les jardins. Consciente que tout les hommes n'étaient pas des monstres, elle n'avait pourtant que de mauvaises expériences. Cependant cet homme était si doux et tellement insistant malgré tout. Alors, poussant un soupir, elle hocha la tête en signe d'approbation. Thomas, heureux, laissa tomber son bras et entraîna doucement la jeune femme dans les jardins. Olivier lui, était content pour son frère. Enfin il s'occupait de quelqu'un et semblait aller bien. Le chef de famille avait l'impression que tout allait bien, enfin. Alors il pris Anne dans ses bras pour l'emmener profiter d'elle. Il avait besoin de la retrouver sans avoir peur que son frère ne s'énerve.

Thomas et Aurore marchaient doucement dans les jardins. Pas un bruit, pas une parole, seul le chant des oiseaux et les cris au loin des paysans dans leurs champs. Aurore ne s'était pas sentie aussi libre depuis bien des années. Elle avait l'impression d'enfin retrouver une part de bonheur furtive. Mais elle ne savait que trop bien que le bonheur ne durait pas pour elle. Jamais en vérité elle ne l'avait connu. Elle revoyait sa mère alors qu'elle était enfant, toute petite, lui sourire. Mais cela n'avait pas duré. Elle n'avait que ce visage dans sa mémoire. Rien d'autre. Pas de tendresse, pas de douceur. Elle avait été élevée ainsi, dans la dureté et dans l'idée folle qu'elle avait sans doute tué sa mère. Et les rumeurs de son village n'avait rien arrangé. Elle était faite pour le malheur, elle le savait et cela la rongeait. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle était en vie. Aurore poussa un soupir à fendre l'âme, qui décida enfin le jeune homme à ses côté. Thomas était conscient qu'il devait savoir qui elle était pour pouvoir l'aider mais il ne savait pas vraiment comment lui parler. Alors il prit le parti de poser directement les questions. En effet la jeune femme était soumise et parlerait sans doute sous ses questions. Alors bien que détestant faire ce genre de chose, Thomas entreprit de la questionner sur ce qu'elle était et pourquoi elle cour(r)ait ainsi sous l'orage, espérant secrètement ne pas la mettre plus mal à l'aise encore qu'elle ne devait l'être.

"Vous devez avoir peur et je le comprends… J'ai l'impression que vous essayiez de fuir quelque chose hier quand je vous ai percutée. L'orage sans doute…"

Aurore savait exactement ce que son compagnon d'un instant essayait de faire, elle n'était pas sotte. Cependant elle ne pouvait lui avouer tout de go son histoire. Elle ne le connaissait pas et savait que si elle parlait ce ne serait que pour sa perte à lui. Elle se moquait depuis longtemps de son sort, ne se souciant que de ceux qui pouvaient compter un temps soit peu pour elle. Alors elle se bornait à ne pas répondre. Pourtant le regard de Thomas ne la lâchait pas, elle le sentait, et voulait une réponse. Mais que dire ? Que dire à un homme qui vous sauve la vie, qui vous habille, vous nourrit et vous sourit sans rien vous demander en retour ? Il n'y avait rien à répondre, aussi décida-t-elle de rentrer dans son jeu en priant le Ciel pour qu'il soit assez naïf pour la croire.

"Oui… J'ai été surprise par l'orage alors que je rentrais chez moi. J'allais au village quand je me suis égarée à cause de la pluie…"

Un mensonge qu'elle disait avec aplomb, espérant qu'il ne cherche pas plus loin. Cependant c'était mal connaître Thomas de la Fère. Aussi entêté que son frère ainé, il était décidé à connaître la vérité, coûte que coûte, sans pour autant faire du mal à Aurore. Il décida donc de partir sur cette conversation, posant des questions anodines, espérant qu'elle finisse par lui faire confiance ou se trahir…

"En effet, il me semblait bien ne jamais vous avoir vu sur notre domaine. Vous venez de loin ?"

Aurore poussa un soupir discret alors qu'elle resserrait ses bras autour d'elle, donnant l'impression de n'être qu'une petite chose fragile. Le jeune homme se doutait bien qu'elle luttait pour ne pas dire la vérité et lui répondre mais il n'avait pas le choix, cette femme l'intriguait tout autant qu'elle le fascinait. Il ne connaissait personne comme elle, soumise et douce à la fois. Il voulait savoir qui elle était vraiment car il savait qu'il y avait plus en elle qu'une jolie rousse à la chevelure de feu. Aurore, elle, prenait son temps pour répondre tant par peur de dire une bêtise que pour se donner le temps de réfléchir. Que répondre ? Que oui elle n'était pas de ce domaine et pour cause ? Non, impossible. Alors elle choisit une fois encore d'être évasive. Elle n'avait que cela pour la protéger, pour le protéger.

"Non, je ne viens pas vraiment de loin. L'orage m'a effrayée et j'ai perdu mon chemin. Je suis stupide…"

Thomas n'aimait pas cela. Une femme, une jolie femme, ne dit pas d'elle qu'elle est stupide, au contraire, elle joue de cela. Décidément Aurore n'était pas comme les autres femmes et il devait connaitre la vérité. Alors, comme s'il ne se maîtrisait plus, il arrêta de marcher pour faire face à la jeune femme en plongeant son regard dans celui, vert, d'Aurore. Celle-ci, malgré elle terrorisée par une telle attitude ne pouvait retenir ses tremblements. Thomas pouvait voir qu'elle avait peur mais il ne pouvait faire marche arrière maintenant et il comptait bien s'engouffrer dans la brèche de sa peur pour qu'elle cède. Il se détestait à agir ainsi et espérait en secret que sa défunte mère ne le jugerait pas pour cela.

"Aurore, regardez-moi et dites moi votre nom entier."

Il n'était ni froid ni méchant, simplement direct. Aurore le savait mais elle avait également terriblement conscience de ce qu'il pouvait se passer chez les hommes quand ils cessent d'être gentils. Elle ne le souhaitait pas. Ni à lui ni à personne d'autre. Alors ni une ni deux elle fit ce qu'elle faisait toujours dans ces cas là, essayer de faire face en supportant le pire s'il le fallait.

Thomas vit dans les yeux de la jeune femme toute la détermination et le courage qu'elle avait prendre le pas sur la peine. Elle avait souffert, elle avait fait face et cela se voyait. Ce qu'il ne pouvait savoir mais qu'il essayait de deviner, c'était ce qu'elle allait faire. Il sentait en effet qu'elle allait faire quelque chose. Il avait l'impression d'être face à une jument acculée qui cède un instant pour mieux se sauver. Cette comparaison n'avait, pour lui, rien de méchant. Il aimait les cheveux, ces animaux fidèles qui n'étaient pas comme les hommes, mauvais parfois. Alors il la regardait avec une certaine douceur, prêt à entendre sa réponse. Réponse qui vint sous une forme assez inattendue.

En effet, Aurore ne sachant que faire ne put que lui donner quelque chose… La voix brisée, le regard de nouveau baissé, le corps prêt à réagir à la moindre alerte. Elle était en effet cette jument que voyait Thomas et elle cherchait fuir. Alors, elle répondit à la question, certaine que cela ferait un instant tomber les barrières de Thomas.

"Aurore… Juste Aurore."

Dans le soupir de Thomas, Aurore trouva la force de faire ce qu'elle devait. Partir en courant. Elle savait qu'elle n'avait aucune chance sur la distance mais si seulement elle arrivait à regagner la foret à et s'y cacher… Si seulement elle pouvait lui échapper et retourner chez elle… mais c'était sans compter sur la rapidité de Thomas qui en un instant fut sur elle, lui attrapant le poignet ce qui la fit pivoter et hurler en même temps. Consciente qu'il pouvait la frapper, Aurore se roula d'un coup en boule, tête dans les bras, tremblante et pleurante. Elle ne pouvait plus se maîtriser et elle attendait, presque résignée malgré tout, que sa fuite soit corrigée.

Thomas ne comprenait pas ce qu'il se passait et se demandait pourquoi elle réagissait ainsi. La fuite était, en elle-même compréhensible, mais cette peur irrationnelle qu'il sentait, cette attitude… non, quelque chose échappait à Thomas qui, ne pouvant résister, se mit à la hauteur d'Aurore et la prit doucement dans ses bras. Il la sentit se raidir et essayer de ne plus bouger mais il ne la relâchait pas, au contraire. Il lui parlait doucement, très doucement, comme on parle à un enfant. Avec cette douceur dont sa mère se servait parfois quand il avait un gros chagrin, en général à cause de son père…

"Aurore, calmez-vous, je vous en prie… Ce n'est rien… Rien du tout. Je ne vous ferai pas de mal. Ni moi ni personne ici. Alors calmez-vous…"

Il berçait Aurore qui, lentement, très lentement se calmait. Elle avait besoin de cette douceur, de cette tendresse et elle la prenait bien qu'elle vienne d'un inconnu. Tout ce qu'elle voulait, c'était oublier un instant sa condition. Mais elle ne le pouvait pas, alors dans un murmure chargé de larmes elle se résolut de lui dire qu'elle devait partir.

"Je dois rentrer chez moi. S'il vous plait.. C'est mieux pour vous, pour moi."

Thomas ne pouvait concevoir une chose pareille et refusait même de l'entendre. Malgré sa douceur et ses gestes, il était entêté et souhaitait la garder près de lui, sans vraiment savoir pourquoi il ressentait cette urgence à l'aider.

"Non… Non, vous ne rentrerez pas chez vous. Vous n'êtes pas en état et quelque chose me dit que vous essayiez justement de vous enfuir de chez vous. Alors vous restez.
- Non… Il va venir… Laissez-moi partir… suppliait Aurore, les yeux à présent relevés vers lui.
- Non Aurore. Vous resterez ici tant que nous n'en saurons pas plus, d'accord ?"

C'était une question purement rhétorique et il ne souffrait pas d'être contredit, pourtant Aurore essayait.

"Pitié… Pour moi… mais pour vous aussi… Laissez-moi partir."

Peine perdue. Les la Fère étaient tous des ânes bâtés et Thomas ne faisait pas exception.

"Non… Pas tant que je n'en saurai pas plus. Il va falloir me faire confiance Aurore. Je suis désolé."

Disant cela il la relevait doucement et elle semblait vouloir se laisser faire. Cependant il n'était pas prêt à la lâcher et tout en tenant son bras fermement mais sans violence il lui fit prendre un petit chemin jusqu'à un banc. Là, il espérait qu'elle parlerait pour pouvoir se libérer et peut-être trouver de l'aide.

Aurore se laissait faire, incapable de faire autre chose, les larmes roulant sur ses joues. Elle était soumise à cet homme qu'elle sentait déterminé. Elle avait peur de lui et en même temps lui faisait confiance. Lui aussi était différent de tout les hommes qu'elle avait connus et elle commençait à croire en ses paroles rassurantes. Quand elle fut sur le banc, loin de la laisser, il s'assit à ses côtés, tout près d'elle, pour pouvoir la surveiller, il fallait bien l'avouer, mais aussi pour la rassurer. Thomas ne sut pas pourquoi cela marchait, mais quoi qu'il en était, il sentit Aurore se détendre au bout de longues minutes de silence. Elle ne sanglotait plus et regardait devant elle. Thomas savait que c'était le moment de reprendre la conversation, alors il se lança avec prudence.

"Aurore, je peux vous aider vous savez. Je ne suis peut-être à vos yeux qu'un homme prétentieux, mais je vous en prie ne me jugez pas trop durement, je veux simplement vous aider."

Aurore était touchée par ses paroles et ne pouvait pas le blâmer pour sa gentillesse mais elle ne savait que dire. Jamais une telle situation ne s'était présentée à elle, cependant elle n'était pas une sotte, passant son temps à lire. Alors elle prit son courage à deux mains pour répondre enfin franchement à l'homme qui lui voulait tant de bien.

"M'aider n'est pas une bonne chose pour vous, je vous l'assure. Il vaut mieux me laisser partir. Pour vous, pour votre frère, pour tout le monde. Je vous promets que personne ne saura rien de mon passage ici. Je me suis juste perdue après tout…
- Non, je refuse de vous entendre dire cela Aurore. Il ne s'est pas rien passé et vous voir et vous entendre parler ainsi me faire croire qu'il y a plus que vous ne voulez bien me le dire. Mais vous pouvez me parler vous savez. Je ne risque rien. Je serai bientôt un cadet des mousquetaires si cela peut vous rassurer en vous montrant que je sais me défendre.
- Contre lui, personne ne peut se défendre… Je vous en prie."

Thomas sentait toute sa détresse et toute sa peur, réelle. Alors il poussa un long soupir, réfléchissant à comment l'aider. Mais pour cela, il devait, vraiment, en savoir plus.

"Aurore, je souhaiterais vraiment vous aider vous savez. Cependant vous devez m'en dire un tout petit peu plus d'accord ? Je ne veux pas tout savoir. Juste ce que vous me disiez ce que vous jugez bon que je sache… Aurore…"

L'appelant une dernière fois par son prénom, il sentit qu'elle posait enfin ses yeux sur lui. Son regard était d'une tristesse infinie et remuait Thomas qui ne se souvenait pas d'avoir vu regard si triste dans sa vie. Alors, mu par un élan un peu fou, il prit doucement sa main qu'elle ne chercha pas à retirer, bien qu'il n'eut pu dire si c'était par peur ou par envie vraiment de sentir une présence à ses côtés. Aurore elle-même n'aurait su le dire. Alors cette dernière esquissa un léger sourire avant de détourner les yeux et de répondre d'une voix toujours aussi brisée mais que la douceur de son coeur rendait agréable.

"Si je vous parlais, j'ai peur de ce que vous pourriez faire… Vous avez tant de bonté en vous… Je refuse de vous mettre en danger. Je n'ai pas peur pour moi vous savez, j'ai peur pour vous… Je ne veux pas qu'il vous arrive quelque chose…
- Alors vous savez ce que je ressens Aurore, soupira doucement Thomas. Parlez-moi.
- Et si je vous parlais, que feriez-vous ? Vous ne pouvez aller contre la volonté d'un père, dit tristement Aurore.
- Je le peux, je suis frère du comte de la Fère, s'amusa Thomas pour l'aider à sourire, ce qui, il faut bien l'avouer, ne marchait pas du tout.
- Il est comte lui aussi…"

Voilà, c'était dit. Rouge de honte d'avoir cédé aux paroles, elle se disait qu'il allait trouver qui elle était et elle se le refusait. Thomas avait les yeux ronds de surprise. Comment la fille d'un Comte pouvait-elle être ainsi vêtue et courir sous l'orage, fuyant visiblement sa famille. Il ne savait pas vraiment comment réagir et il lui semblait que tous les malheurs du monde n'auraient suffit à expliquer l'état lamentable dans lequel était arrivée Aurore, elle, une fille de bonne famille. Le jeune homme ne pouvait détacher ses yeux de la frêle silhouette à ses côtés, se posant tant de questions qu'aucune ne franchissait la barrière de ses lèvres. Cependant il savait qu'il devait réagir et ne pas la laisser ainsi.

En effet, Aurore, toujours rouge, se tordait les mains dans tous les sens, enfonçant même ses ongles dans la chair(e) tendre de sa main droite. La jeune héritière essayait tant bien que mal de se calmer et de ne pas perdre ses moyens malgré les larmes qu'elle sentait monter en une boule douloureuse dans sa gorge. Elle devait cependant ravaler tous ses sentiments et de ne pas se laisser déborder afin de pouvoir continuer de parler.

Thomas, lui, choisit de briser ce silence, d'une voix douce et agréable, loin de la surprise de ses yeux. Il se dit un instant qu'il était devenu maître dans l'art de parler de façon aimable alors qu'il ne pouvait l'être. Finalement, pensait-il, Anne lui aurait au moins appris cela. Cela le fit sourire un instant.

"Et bien... Je ne pensais pas qu'une fille de comte pouvait être aussi jolie et aussi douce. C'est une agréable surprise."

Aurore ne put rien répondre, surprise à son tour par les paroles de son compagnon. Que pouvait-elle répondre, sinon lui adresser un sourire gêné mais vrai ? Rien. Elle ne savait pas, encore une fois, comment réagir. Thomas le voyait bien, et baissant un instant le regard sur les mains d'Aurore, il fut saisit d'horreur en constatant qu'elle se faisait du mal. Alors n'écoutant plus sa raison, il prit doucement ses mains et, voyant le regard terriblement triste d'Aurore, il redevint grave et sérieux.

"Aurore, ne vous faites pas de mal voyons… Tout va bien, je vous l'assure. Tout ira bien. Je veux simplement vous aider. Je ne chercherai pas à me mettre en travers de votre volonté si vous désirez partir, mais sachez que vous ne pourrez pas m'empêcher de vous retrouver."

Thomas ne voulait pas vraiment parler ainsi, mais la détresse de la jeune femme le touchait plus qu'il n'aurait su le dire. Il aurait aimé lui imposer sa volonté et son aide mais il ne le pouvait pas. Il n'avait jamais été élevé ainsi et ne pouvait aller contre l'enseignement de sa mère. Elle était si douce et si bonne, toujours prompt à aider et à aimer ses enfants et ses gens. Il en gardait un souvenir ému et triste tant il l'avait aimée et elle lui l'avait bien rendu, contrairement à son père, pensait-il. Alors, malgré lui, il vit le sourire triste d'Aurore et sentit son coeur sourire à son tour. Il perdait la jeune femme mais gagnait un sourire. Ne pouvant lui en vouloir, il serra doucement sa main en souriant et céda avant même qu'elle ne lui parle.

"Si vous savez monter, je vous donnerai un cheval pour rentrer chez vous."

Aurore était touchée plus que tout de ses mots. Elle savait, elle sentait, qu'elle était libre de partir. Alors, mue par cette douceur et cette tendresse qui n'appartenait qu'à elle, elle lui sourit vraiment pour la première fois et, après l'avoir regardé avec calme, elle déposa un baiser sur sa joue, suivit d'un "merci" qui avait tout d'un souffle. Elle se sentait libérée d'un poids et consciente, plus que jamais, qu'elle devait les aider et les protéger, elle serra tendrement sa main avant de prendre la parole.

"Je dois partir… Je suis… Désolée…"

Il ne chercha pas à la retenir quand elle se levait pour prendre congé. Non. Il ne savait que trop bien qu'il lui avait laissé le choix et qu'elle avait pris sa décision. Aussi lui adressa-t-il un sourire tendre avant de lui proposer son bras de nouveau, qu'elle accepta afin de se laisser guider aux écuries.

"J'ai une monture qui vous conduira en sécurité avec calme. Vous n'aurez qu'à me faire parvenir une lettre pour que je vienne le chercher."

Thomas était peut-être un homme de parole, il n'en demeurait pas moins homme intelligent et il se disait qu'ainsi il pourrait rencontrer l'homme qui retenait prisonnière cette femme, sa fille. Il espérait en secret qu'Aurore ne se rende pas compte de sa manoeuvre.

"Je ne sais, c'est trop… Monsieur…"

Aurore se sentait idiote alors que Thomas lui présentait une magnifique jument baie, présentant une bonne assise. Conscient plus que jamais qu'elle n'avait sans doute pu avoir la chance d'avoir un tel cadeau, Thomas ne put qu'écouter son coeur.

"Ne dites pas cela Aurore… Et pour m'excuser de tout ce que je vous ai fait vivre, je vous offre cette jument. Vous verrez, elle est ambleuse et très douce, elle vous conviendra à merveille."

Aurore ne savait pas comment réagir. Elle ne pouvait pas accepter un tel cadeau, c'était trop, bien trop. D'autant plus que son père ne pourrait souffrir une telle chose et qu'il lui ferait payer. Cependant la jeune femme ne pouvait pas refuser devant le regard rempli de douceur de Thomas qui avait vraiment envie de lui faire plaisir. Alors elle s'approcha de l'animal avec calme, lui tendit la main, et, voyant que la jument l'acceptait, elle lui caressa doucement le museau, le chanfrein puis le col. Aurore se sentait bien avec les animaux, bien mieux qu'avec ses semblables, et se laissa aller un instant. Thomas était attendri par ce qu'il voyait, ne pouvait cacher son sourire et son élan de tendresse pour elle. Il voyait une femme-enfant à protéger, et il n'y aurait eu son mariage avec Catherine et l'honneur de leur nom à sauver, il se serait sans doute laissé aller à lui faire la cour. Mais il était homme à tenir sa parole et il avait dit qu'il serait l'époux de Catherine, délaissée par Olivier qui lui avait préféré cette Anne que Thomas ne pouvait souffrir. Le jeune homme ne put que soupirer pour chasser les idées sombres qui le gagnaient et fit signe à un lad de seller le cheval pour Aurore, puis il prit la parole alors qu'Aurore revenait à ses côtés.

"J'imagine que vous partez tout de suite, sans rien me dire d'autre sur votre situation.

- Je suis désolée… Vraiment... Mais… C'est pour vous. Dites merci à votre frère pour moi et à Anna… Vous avez été tellement gentil… Je ne vous oublierai jamais, répondit Aurore.
- Nous non plus nous ne vous oublierons jamais Aurore. Et nous ferons tout pour vous aider. N'oubliez pas que notre maison vous sera toujours ouverte, quoi qu'il se passe. Et si je ne suis pas là, faites porter un message chez les mousquetaires… Non, ne faites pas cela, dit Thomas en prenant ses mains avec douceur. Je souhaite vous aider. Vraiment.
- Merci Monsieur, murmura Aurore
- Thomas, pour vous, c'est Thomas.
- Merci Thomas, dit doucement Aurore."

Disant cela, elle prit la bride du cheval que lui tendait le domestique qui avait agi avec promptitude. Elle savait qu'elle devait partir, il devait en être ainsi. Alors, avec l'aide de Thomas qui prit doucement sa jambe, elle monta en selle, laissant sa robe dévoiler ses chevilles et le début de ses jambes. Thomas ne fit la remarque que sa peau était laiteuse et semblait douce, cependant, il le pensait très fort.

Après un derrière au-revoir, Aurore talonna sa jument et partit, sans pouvoir retenir ses larmes, consciente que l'Enfer l'attendait.