Cela faisait plus de cinq mois qu'Athos avait retrouvé Aurore dans les rues de Paris. A force de douceur et avec l'aide d'Aramis, il avait pu s'occuper de la petite demoiselle perdue. Avec patience, il avait réussit à gagner sa confiance, à l'aider et à lui faire reprendre, sinon le goût de la vie, du moins l'envie de survivre. Aurore avait compris qu'elle n'avait rien à craindre des deux hommes qui ne cessaient de veiller sur elle et avait vite manifesté l'envie de quitter son sauveur. Ce n'était pas par envie, mais par devoir. Elle savait qu'elle ne pouvait plus rester dans ce lieu où elle empiétait sur la vie d'un mousquetaire. Alors, à force de discussion et par l'intermédiaire d'Aramis, Aurore avait réussi à trouver une place chez les Dames de la Reine. Dans ce bataillon de jeunes femmes à protéger, elle était dans les plus âgées, mais elle se sentait à l'aise. Après force discussion, Aurore avait abandonné son nom et son titre pour prendre celui d'Athos, inconnu à la Cour ce qui, il le savait, était bien mieux pour Aurore. Devenue Aurore de la Fère, Comtesse à la gentillesse débordante, elle avait pu reprendre un semblant de vie. Au palais, personne ne lui posait de question car Athos et Aramis était deux garants bien suffisants pour la Reine et pour bon nombre de personnes, et bien que timide, sa douceur, sa discrétion et sa voix d'ange lui avait permis de gagner sa place, et d'avoir l'attention de la Reine Anne d'Autriche. Bien que toujours terrorisée par les hommes et par la possibilité qu'on puisse la retrouver, Aurore survivait, consciente d'être protégée par deux grands mousquetaires et une Reine au cœur aussi grand que son royaume. Loin de trouver la vie belle, Aurore se sentait chanceuse et essayait de rendre au mieux ce que chacun faisait pour elle, comme le lui dictait son grand, très grand cœur.

Par un beau matin de fin de printemps, Aurore, assise devant une fenêtre, lisait tranquillement un roman de piraterie. Depuis qu'elle avait appris que Thomas était parti prendre la mer de cette façon un peu rude, elle n'avait cessé de penser à lui, même si Athos et elle n'en parlaient jamais. Thomas était devenu un sujet tabou et personne n'osait l'aborder. Mais Aurore ne pouvait tourner la page et chaque nouvelle aventure qu'elle vivait au travers des lignes était pour elle une façon de se rapprocher de cet homme qu'elle n'avait jamais oublié ni arrêté d'aimer.
Frissonnant de peur pour le héros jeune et beau, elle n'entendit pas arriver vers elle un homme qu'elle connaissait pourtant très bien. Aramis était là, lui souriant, posant des yeux de frère sur cette petite fille devenant chaque jour un peu plus une femme. Il la trouvait bien plus belle que la première fois où il l'avait vue. En effet, les bons traitements, la nourriture en abondance et les robes de belle facture la rendaient plus belle que jamais. Ses cheveux roux, souvent échappés de sa coiffure, encadraient maintenant un visage où les joues avaient repris des couleurs malgré la pâleur naturelle de son teint. Elle avait tout d'une jeune muse de tableau et Aramis savait très bien qu'elle l'ignorait, ce qui la rendait plus belle encore. Après une bonne minute à la regarder, Aramis se racla doucement la gorge pour se signaler, ce qui eut pour effet de faire sursauter violemment Aurore.

« Je suis désolé, je ne voulais pas vous faire peur, s'excusa Aramis alors qu'Aurore, main sur le cœur, le regardait avec de grands yeux.

- Ce n'est rien... J'étais plongée dans mon roman, sourit Aurore.
- Comment allez-vous ?
- Bien, je vous remercie, et vous-même Aramis ?
- Très bien... Je venais vous parler. Voulez-vous faire quelques pas avec moi ? demanda Aramis.

Aramis, un sourire aux lèvres proposa son bras à Aurore qui venait de poser son livre sur sa chaise. Ici, elle était un peu chez elle et Aramis y avait ses entrées. Laissant le salon qui était celui du bataillon de la Reine, elle prit doucement le bras du mousquetaire qui souriait, heureux d'avoir à son bras celle qu'il considérait comme l'une des plus belles femmes de la Cour.

Aurore était douce et d'une gentillesse extrême ce qui rendait Athos, et même Aramis, jaloux et protecteur. Chaque homme qui avait le malheur de la regarder avec un peu trop d'insistance se voyait remis à sa place par un regard noir. Tous deux n'avaient qu'une peur : qu'Aurore se fasse avoir et qu'elle souffre encore. Cela n'était pas envisageable, c'est pourquoi ils s'occupaient d'elle comme si elle était leur. Mais Aurore ne semblait pas s'en apercevoir et elle vivait, leur souriant, chaque fois heureuse de voir l'un ou l'autre.
Tout deux devisaient de tout et de rien, alors que leurs pas les menaient vers un coin assez isolé des jardins du palais. Aurore avait compris depuis un certain temps qu'Aramis voulait lui parler d'une chose assez importante pour ne pas être entendu d'autres personnes qu'elle. Alors elle jouait le jeu, souriante, douce et aimable sans se forcer, entretenant une conversation badine. Si elle n'était pas maîtresse dans l'art de la Cour, sa nature à se mettre de côté et à cacher tout sentiment qui pouvait faire du mal à ceux à qui elle tenait, avait fait d'elle une parfaite courtisane... Tant qu'on ne lui parlait pas avec trop de fermeté... sans quoi, elle redevenait la petite Aurore terrorisée et obéissante.

Aramis, après avoir examiné les lieux rapidement, tel le mousquetaire aguerri qu'il était, jugea l'endroit sûr et se mit face à Aurore. L'homme de 30 ans ne savait comment faire pour expliquer à la petite fille qu'il avait sous les yeux ce qu'il avait fait. Il savait qu'il n'avait rien fait de fou ni de stupide et qu'au fond tout cela n'était que pour aider Aurore mais... Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire et de comment il allait le faire après avoir envoyé cette lettre. Il était en rain de se maudire de ses actions en se demandant encore une fois pourquoi il avait fait cela... Non mais... Contacter Thomas. Pourquoi ? Pourquoi il avait fait cela. Il n'en avait pas la moindre idée. Au départ, l'idée lui semblait assez bonne. Réunir les deux frères, aider Aurore. C'était parfait. Mais maintenant qu'il se trouvait en face de la jeune femme, il commençait à se dire que c'était la pire idée qu'il n'avait jamais eue.

« Aramis ? Vous allez bien ? »

La douce voix d'Aurore le tira de ses pensées. Le mousquetaire lui adressa un doux sourire, tout en prenant sa main tant pour se calmer que pour sentir si jamais elle se mettait à trembler. Prenant une inspiration, il se jeta dans l'arène sans la quitter des yeux.

« Aurore, il faut que je vous parle de quelque chose que j'ai fait et que... enfin... Je n'aurais pas dû faire. Cela vous concerne mais concerne également Athos. Et il est plus facile de vous parler en premier... vous me faites bien moins peur. »

Aramis essayait l'humour et Aurore sentait que l'heure était grave. Sinon il ne lui aurait pas présenté les choses ainsi. Aurore serra doucement sa main pour lui donner la force de continuer. Elle était incapable de parler et de lui dire quoi que ce soit pour l'instant car elle avait peur. Elle avait peur de ce qu'il allait lui dire. Mais elle ne tenait pas à lui le montrer. Alors, tout en lui adressant un sourire aussi doux que possible, elle espérait qu'il allait continuer. Ce qu'il fit.

« Aurore... J'ai... j'ai fait parvenir une lettre à Thomas par l'intermédiaire d'un marin qui me devait un service... Je ne pensais pas qu'il le trouverait mais... Je devais le faire, pour Athos, pour vous... Et... Et il s'avère que ce marin a retrouvé Thomas et... qu'il m'a répondu... enfin... il vous a répondu... »

La main d'Aurore tremblait terriblement dans celle d'Aramis et la couleur de son visage n'existait plus. Elle ne savait quoi penser et tout ce que son esprit était capable de dire en boucle était Thomas m'a écrit... C'était plus fort qu'elle et elle avait l'impression que le monde cessait de tourner. Le mousquetaire sentait la main d'Aurore devenir de plus en plus froide et, prenant peur, sans un mot, il l'emmena s'asseoir sur un banc non loin. Doucement il prit place à ses côtés et reprit ses mains. Il se devait de l'aider maintenant qu'il venait de lancer une bombe.

« Aurore, regardez-moi... Dites-moi quelque chose... S'il vous plaît... Frappez-moi si vous voulez mais... Ne vous enfermez pas. »

Le ton suppliant du mousquetaire la fit sortir de sa transe. Aurore se devait de prendre sur elle afin de ne pas lui faire peur. Alors elle lui sourit tout doucement tout en serrant de nouveau sa main. Elle voulait le rassurer.

« Ça... va... Je... enfin... C'est un choc mais... Ça va... Et... Je ne vais pas vous frapper, dit-elle dans un petit sourire.
- Cela me rassure. Je ne sais pas me défendre face une femme et je ne veux pas perdre la face, vous comprenez... »

Il essayait de la faire rire et si cela ne marchait pas, au moins elle souriait sincèrement.

« Ne vous en faites pas. Vraiment... Aramis... Pourquoi vous avez fait cela ? demanda-t-elle d'une voix calme.
- Pour Athos. Parce que perdre son frère l'a vraiment ébranlé vous savez. Et puis... J'ai vu votre regard quand nous avons parlé de Thomas ce jour-là, je le connais bien ce regard vous savez... Et ensuite... Et bien je me suis dis que je pouvais essayer de vous aider tout les deux. Je crois que... J'ai fait une erreur... »

Une erreur ? Aurore n'en était pas si certaine. Ce geste, pour elle, paraissait fou et presque idiot, mais elle comprenait parfaitement le fait qu'il ait envie de faire cela pour Athos. Aurore le comprenait d'autant plus facilement que depuis des mois elle ne voulait que le bonheur de l'homme qui lui avait permis de revivre un peu. Alors elle serra tout doucement la main d'Aramis pour le rassurer et reprit la parole bien que sa voix ne fusse pas assurée.

« Je comprends... Vous l'avez fait sans penser à mal d'autant plus que... Vous ne pensiez pas avoir de réponse un jour mais... C'est arrivé. Alors... Et bien... Je crois que... Vous allez devoir parler à Athos...
- Aurore... Vous êtes bien trop indulgente avec moi mais... Je vous en remercie. Et à voir votre sourire, je crois que... J'ai bien fait. Mais... Puis-je vous demander de parler à Athos ?
- Aramis je... Je ne sais pas si... Si je pourrai le faire. Je ne sais pas...
- Aurore, vous êtes la seule qui puisse lui parler de son frère sans qu'il n'en prenne ombrage, j'en suis certain. Il vous aime comme une sœur, comme moi d'ailleurs, et il sait que vous tenez à Thomas vous aussi. Vous seule pouvez faire cela. »

Aurore sentait bien qu'il insistait mais elle avait terriblement peur de parler à Athos. Non pas qu'elle puisse craindre quoi que ce soit de la part de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais elle avait peur de sa réaction vis à vis de Thomas. Alors elle prit un instant pour réfléchir, et, incapable de dire non à quelque chose demandé avec insistance, elle hocha la tête silencieusement pour marquer son accord.

« Merci Aurore, dit sincèrement Aramis. Je vous laisse la lettre qui vous est adressée et... Je vous laisse juge du moment pour parler à Athos. Peut-être que cette lettre vous aidera. »

Sur ce, il sortit une lettre de sa veste et lui la tendit. La missive était froissée et le sceau n'était qu'une vulgaire cire blanche mais Aurore la reçut comme la chose la plus précieuse au monde. Elle savait qu'elle tenait là ce qui, sans doute, allait changer la vie d'Athos. Elle était loin de penser que cette lettre pourrait changer la sienne. Sur la lettre, Aramis comme Aurore pouvaient voir une écriture fine et penchée, couleur noire et ces simples mots qui donnèrent à Aurore l'impression que son cœur allait exploser.

Pour ma douce Aurore

Aurore regardait la lettre comme un trésor précieux et Aramis se rendait compte du pouvoir des mots. Il avait donc vu juste. Aurore avait des sentiments pour Thomas et elle ne pouvait le cacher. Aurore était une douce jeune femme et Aramis se dit que l'homme qu'elle finirait par aimer aurait une grande chance. Il savait qu'il y avait Thomas, mais il savait aussi qu'elle aimait sans doute l'image qu'elle s'était fait de lui au fil des années. L'image d'un sauveur, d'un homme qu'elle n'avait que peu connu et qui l'avait aidée dans une période difficile. Cela n'était pas étonnant et il avait déjà vu cela quand il avait pu aider des femmes. Lui en avait profité parfois, jamais pour leur faire du mal. Posant calmement sa main sur le bras d'Aurore, il lui adressa doucement des mots de réconfort et de douceur. Elle en avait besoin.

« Aurore, il ne vous a pas oubliée... A vous maintenant de ne pas l'oublier. Il vous faut lire cette lettre. Seule. Je vous raccompagne et si vous avez besoin de moi après tout cela, n'hésitez pas. Je viendrai dès que vous me manderez. Vous avez ma parole. »

Aurore était toujours incapable de parler ou de détacher ses yeux de la lettre dans ses mains. Elle avait peur de ce qu'elle allait trouver mais une hâte terrible de la lire. Alors elle hocha simplement la tête pour signifier qu'elle était d'accord et après s'être relevée, elle se laissa guider dans la chambre vide qu'elle partageait avec d'autres filles de la Reine.

Il fallut quelques jours à Aurore pour oser demander à Athos de venir la voir. Elle lui avait demandé de passer lorsqu'il aurait du temps car elle avait à lui parler. En bon ange-gardien, Athos était arrivé le jour même de l'envoi du message d'Aurore, en fin de journée. Aurore, en le voyant arriver, avait demandé la permission à la Reine de bénéficier d'un moment seule avec le Mousquetaire. La Reine Anne avait non seulement accepté mais mit à disposition un de ses salons privés afin qu'ils ne soient pas dérangés. Anne était une Reine non seulement bonne mais aussi à l'écoute de ses filles et cela plaisait à Aurore qui avait trouvé en la souveraine une confidente dans la mesure où elle pouvait se confier. C'est donc dans un des plus beaux lieux du Palais qu'Aurore, vêtue d'une magnifique robe rose pâle avec des fleurs brodées, emmena Athos, la lettre dans son corsage. Elle savait que la suite n'allait pas être simple pour elle, et malgré tout, elle ne pouvait pas en vouloir à Aramis. Elle savait que cette tache lui était dévolue et elle l'acceptait.

Aurore, dans un grand sourire, après les salutations et les conversations d'usage, assise dans un grand fauteuil se lança dans cette discussion qui lui faisait d'avance si peur...

« Athos... Je dois vous parler... de... Ça va être dur à entendre... Mais... j'ai eu des nouvelles de Thomas. »

Athos s'était attendu à tout lorsqu'elle lui avait demandé de venir et à vrai dire, il avait imaginé le pire, pensant qu'elle avait eu la visite de son père, ou pire, de l'homme qui l'avait violée, mais jamais il n'aurait pensé à ce qu'il venait d'entendre. Figé malgré lui dans une attitude qui n'avait rien de rassurante, il ne savait trop quoi penser. Il hésitait entre le rire et le cri primaire. Comment Aurore, fraîchement débarquée au Palais pouvait avoir des nouvelles d'un frère partit cinq ans plus tôt prendre la mer ? C'était pure folie et Athos ne savait ce qu'il devait répondre. Les mains accrochées fermement à l'accoudoir du fauteuil qu'il occupait, Athos fixait Aurore qui elle, regardait fixement ses mains. Voyant chez elle l'attitude de soumission qu'il avait essayé de combattre pendant des semaines, il prit sur lui pour se calmer et parler le plus doucement possible.

« Comment est-ce possible ?
- C'est... une longue histoire mais... Il fallait que je vous vois et que... Je vous fasse lire cela... »

Aurore ne voulait pas mettre Aramis dans la balance. Elle savait qu'Athos en voudrait à son ami et Aurore ne supportait pas que ce soit par sa faute. Alors elle préférait garder le secret du tombeur de ces Dames.

Athos prit doucement la lettre qu'Aurore lui tendait, voyant tout de suite l'adresse qui y était annotée. Alors il lui adressa un doux sourire, conscient que Thomas n'avait pas non plus oublié Aurore.

« Je ne devrais peut-être pas Aurore. Cette lettre est pour vous. Ce n'est pas bien.
- Je vous en prie... Je la connais par cœur et... Je n'ai rien à vous cacher.

Oui, Aurore connaissait cette lettre par cœur pour l'avoir lue et relue des centaines de fois, pour avoir pleuré et ri(t) dessus et maintenant, elle se devait de la partager avec Athos qui, tremblant, était en train de lire les mots de son cadet. Des mots pleins d'amour et de douceur mais aussi de douleur... Et Aurore aurait pu réciter au fur et à mesure de la lecture...

Ma chère Aurore,

Je suis tellement heureux de savoir que tu as trouvé mon frère afin de te protéger. J'imagine sans peine que ça n'a pas été facile et que te retrouver à Paris doit être compliqué pour toi. J'espère qu'Athos est gentil avec toi, sinon, tu as le droit de sévir. Je crois que tu as toujours eu un pouvoir sur les hommes de La Fère... Tu sais que je ne t'ai jamais oubliée ? Tu as toujours été là, dans un petit coin de mon esprit et quand j'ai du prendre la plus difficile décision de ma vie, j'ai pleuré en pensant à toi, comme en pensant à mon frère. Mais je devais partir. Pour moi comme pour Athos... Je sais que tu comprendras...

Athos a dû te dire que j'étais devenu un pirate. C'est vrai. Mais... Je suis en vérité un corsaire... Nous naviguons sous pavillon Français. Cela devrait rassurer mon frère. Il ne le sait pas, mais je mouille régulièrement en France pour venir au port déposer les marchandises que nous dérobons à l'Espagne...

Ton ami m'a dit tout ce qu'il s'était passé et... Si je pouvais revenir en arrière pour te sauver des griffes de ton père, je le ferais. Je me déteste de n'avoir rien pu faire. Tu mérites d'être heureuse. J'ai beaucoup prié pour cela. Parce que malgré tout, et aussi fou que ce soit, je pense très souvent à toi... Aurore, si tu peux me pardonner... Je t'en prie, fais-le. Je serai au mouillage au Havre vers le début de l'été... Je pense aux alentours du 23 juin... Je suis marin sur le Grand Coureur. Si tu veux venir me voir, je serai le plus heureux des hommes. Je ferai attention aux jolies rousses timides. Je saurai te reconnaître ne t'en fais pas. J'ai tant de choses à te dire...

Si tu veux... rassurer Athos, tu peux. Je crois que... Non, je ne sais pas si ça lui fera plaisir mais... Si jamais tu pensais qu'il s'intéresse encore à moi, alors... Je te laisse juge de lui dire ou non. Je sais que tu seras de bon jugement...

Je t'embrasse tendrement petite Aurore.

Thomas.

Athos n'arrivait pas à croire ce qu'il lisait et ses mains, malgré lui, tremblaient. Ainsi son frère n'avait pas oublié Aurore et pensait encore à son aîné. Mais au-delà de tout cela, c'était le doute que nourrissait Thomas quant au fait qu'il voulait de ses nouvelles qui lui faisait le plus mal. Comme son petit frère pouvait douter d'une chose pareille ? Comment pouvait-il penser qu'Athos n'avait plus envie de le voir ? Il ne savait pas. Ce qui lui brisait le cœur également, c'était qu'il avait choisi de se livrer à Aurore, une presque étrangère, et qu'il voulait la voir alors que son silence était violent pour Athos.
Aurore n'était pas aveugle et sentait bien le mal qu'elle avait fait en agissant de la sorte. Mais elle n'avait aucune idée de comment lui parler de tout cela et avait trouvé plus simple de lui faire lire la lettre, ne cachant rien à celui qu'elle voyait maintenant comme sa propre famille. Mais la jeune femme commençait à le regretter amèrement et finit par murmurer une formule d'excuse plus que sincère.

« Vous excuser ? Pour quoi Aurore ? Pour le fait que mon frère pense toujours à vous ? Pour m'avoir apporté la preuve qu'il ne m'en veut pas tant que cela ? Pour me montrer qu'il est en vie ? Non Aurore, je n'ai rien à pardonner. Je vous l'assure.
- Mais... Cette lettre aurait dû être pour vous. Pas pour moi...
- Non Aurore, tu es exactement la personne qu'il voulait contacter. Crois-moi. »

Le sourire bienveillant d'Athos réchauffait le cœur d'Aurore. Elle sentait vraiment qu'il ne lui en voulait pas et cela la rassurait. Bien qu'elle ne sache comment réagir, elle ne pouvait que se sentir un peu plus légère. Elle avait appris à aimer Athos comme son frère et ne voulait pas qu'il souffre par sa faute. Son cœur était grand et elle n'aurait pas supporté de faire du mal aux gens auxquels elle tenait. Athos faisait partie de ceux-là, qu'il le voulait ou non. Aurore était ainsi, trop gentille, trop douce, parfois trop timide, mais toujours là pour les autres, au point de s'oublier bien souvent. Aucun mauvais traitement n'avait réussi à changer cela.

Athos voyait bien que sa petite protégée ne savait que faire dans cette situation, alors il lui tendit la lettre qu'elle remit dans son corsage. Elle tenait à cette lettre plus qu'à toute autre chose et Athos le voyait bien, ce qui le fit sourire tristement. Il savait que l'amour pouvait faire du mal et qu'il l'avait déjà fait. Il ne voulait pas que Thomas blesse de nouveau Aurore alors qu'elle recommençait à vivre. Alors il se promit silencieusement de veiller plus encore. Il avait une famille à protéger et Aurore en faisait désormais partie. Il venait de le comprendre.

« Qu'allez-vous faire Aurore ? demanda Athos d'une voix douce.

- Je... Je ne sais pas... avoua Aurore, les yeux baissés.
- Vous avez envie de le revoir ? »

LA question. C'était la question qu'Aurore n'avait cessé de se poser. Elle avait envie de revoir Thomas bien évidement, mais elle savait que si elle le faisait, elle ferait sans doute du mal à Athos. Et puis... Son cœur battait trop fort quand elle pensait à Thomas. Loin d'être idiote et bien que jamais amoureuse à cause d'un passé trop lourd, elle passait son temps à lire et avait appris à reconnaître l'amour. Et elle se refusait d'aimer un homme qui pourrait l'aimer en retour. Pour ne pas lui faire de mal. Malgré elle, elle pensait toujours à son père et à cet homme qui avaient fait son malheur. Comment vivre autrement quand, toute sa vie, on avait eu peur pour sa vie et celle des autres ? Aurore ne savait pas quoi faire et ses mains s'entortillant l'une avec l'autre étaient son aveu le plus terrible. Elle ne pouvait prendre de décision. Jamais elle n'en avait eu à prendre et cela lui allait plutôt bien car elle refusait de blesser les gens... Alors Athos, souriant de la voir si indécise et plus conscient que jamais des sentiments d'Aurore, se fit l'avocat du diable.

« Aurore, vous pouvez aller le voir. Ce sera peut-être la seule et unique fois que vous le pourrez. Allez-y. Vous ferez du mal à Thomas si vous n'y allez pas. Il tient à vous.
- Mais... vous ? souffla Aurore.
- Moi ? s'étonna Athos. Moi, je ne compte pas. Je vous ai juré de vous protéger mais il est des choses que je dois accepter. Je tiens à vous et je veux vous voir heureuse. Si cela doit passer par une rencontre avec mon frère, alors j'en suis content. Et je vous aiderai si je ne peux vous accompagner. On vous aidera. »

Aurore était plus que touchée par ce qu'il lui disait. Elle sentait qu'il voulait véritablement l'aider et celui serrait son cœur d'une tendresse qu'elle avait besoin de ressentir. Alors, tout doucement, elle se leva pour venir, sans un mot, déposer un baiser sur la joue d'Athos. Ce dernier, bien incapable de réagir face à une telle douceur et une telle tendresse, prit un instant afin de sortir de son étonnement. Seule Aurore était capable de faire cela, un doux sourire aux lèvres, le rouge aux joues. Cette petite était exceptionnelle, il le savait, et n'en était que plus conscient de devoir la protéger.

« Merci Aurore... Ne changez surtout jamais. On vous fera gagner le Havre en toute sécurité. Je ne viendrai pas avec vous. Je ne veux pas que mon frère me voit. Pas encore. Je demanderai une permission pour Aramis s'il veut bien venir avec vous.
- Je... euh... Merci..., répondit Aurore troublée de tant de gentillesse. Mais... La Reine ? Enfin... Il me faut un congé et...
- Ne vous en faites pas, je ferai la demande moi-même si vous voulez. La Reine vous apprécie beaucoup Aurore, regardez où vous êtes maintenant... Tout ira bien. Ici vous n'avez que des amis. D'accord ? »

Ce faisant, et malgré la raison, il tendit le bras pour caresser doucement la joue d'une Aurore un peu farouche mais qui était heureuse de ce premier geste de tendresse depuis des mois. Elle en avait terriblement besoin même si elle n'osait le dire directement. C'était ainsi. Alors, doucement, hochant la tête, elle lui dit qu'elle était tout à fait d'accord pour cela et qu'elle n'imposerait rien à Aramis. Elle savait qu'elle pouvait voyager seule, mais elle avait peur de tomber sur les hommes qu'elle avait essayé de fuir et la perspective d'avoir Aramis ou tout autre mousquetaire avec elle la rassurait malgré tout.

Les choses furent mises au point assez rapidement au fil des jours, la Reine ayant accordé non seulement une permission à Aurore, mais également un ordre pour Aramis pour accompagner une de ses Filles. Tout était parfait mais Aurore avait peur. Tout ce qui avait semblé un instant parfait dans sa vie s'était brisé comme l'écume des vagues sur la grève... Elle avait peur. Mais les jours passaient, insouciants, immuables. Et Aurore priait... Thomas aussi...