Et le jour tant attendu se présenta enfin. Aurore avait fait un voyage calme et agréable avec comme compagnie une servante engagée par la Reine pour l'aider et un Aramis charmant et charmeur, mais toujours dans l'amitié sincère. Rien n'avait entravé la bonne humeur du mousquetaire, toujours à la recherche de la chose à faire ou à dire pour faire sourire Aurore qui n'était pas insensible à cet état d'esprit. La petite servante, elle, était discrète et ne faisait pas de bruit. Souriant parfois des mots d'Aramis, souvent dans les nuages avec un air triste, elle exécutait sa tache avec une grande douceur et s'était rapidement attachée à sa petite maîtresse. Elle avait pour nom Anna, nom qui avait fait réagir Athos mais il n'avait pu la voir. S'il l'avait vue, il aurait sans doute reconnu la longue tresse brune maintenant teintée de fils d'argent, les marrons yeux baissés et le sourire doux. Mais hélas il n'avait pas croisé la jeune femme. Mais Anna savait. Elle savait pour qui elle travaillait, elle savait qui elle allait voir de nouveau...
Le Grand Coureur était à l'ancre depuis quelques jours déjà. Le beau temps de ces dernières semaines lui avait grandement facilité la tache et cela ravissait tous les marins, tous de braves corsaires. La terre était tellement loin pour eux. Près de cinq mois sans la revoir. Ils étaient partis dès que le temps leur avait permis et avait donné la chasse aux Espagnols avec une ardeur peu commune. La Guerre exacerbait les passions et malgré de gros temps parfois, le corsaire avait fait de belles prises. Il était temps pour les marins d'avoir un peu de bon temps et d'être payés. C'est pourquoi les auberges étaient toute pleines de marins et les tavernes débordaient d'hommes et de femmes. Le bon temps se monnayait mais la paye avait été bonne. Tous les hommes étaient d'une humeur festive, buvant plus que de raison et faisant l'amour sans aimer. Tous, sauf un.

Thomas était assis devant le navire, sur une bite d'amarrage, le regard perdu dans le vague. A peine descendu de son bâtiment, le jeune homme avait simplement passé ses journées à attendre. Il faisait peine à voir devant son bateau, bien que celui-ci portait beau malgré les avaries subies lors des combats. Le jeune homme était souriant, mais à y voir de plus près, il était abattu et même la figure de proue derrière lui avait l'air bien bien joyeuse. La belle sirène semblant chanter, une horde de démons de la mer à ses pieds, luisait de mille feux depuis que les marins l'avait nettoyée afin de « bien présenter » selon les dires du capitaine. Il fallait montrer que les Corsaires du royaume de France étaient aussi beaux que puissants. Mais Thomas lui, s'en moquait. Il ne pensait qu'à une seule chose. Aurore. Alors il attendait celle qu'il n'avait pu oublier au fil des années. Chaque femme rousse qu'il croisait faisait battre son cœur en vain et il pensait devoir espérer après un fantôme. Cependant, un matin, alors que l'église du port sonnait ses dix coups, il la vit.

Aurore était pour lui plus belle encore que dans ses souvenirs. Vêtue pour l'occasion d'une robe de grosse toile vert d'eau à motif de plumes, elle semblait rayonner. Thomas ne voyait que sa chevelure rousse qui accrochait le soleil d'un début d'été chaud. Elle avait fait une tresse qui lui retombait sur l'épaule, encadrant un décolleté qui n'avait rien de provoquant. Elle était tout simplement parfaite à ses yeux. Il voyait qu'elle avait repris du poids et qu'elle était en pleine forme. Son sourire était sincère alors qu'elle regardait les bateaux, flanquée d'un mousquetaire à l'allure agréable et souple ce qui dénotait l'art de la guerre. Thomas, lui, portait sa tenu de marin, une chemise plus très blanche, large sous un gilet noir et des culottes amples et courtes alors que ses mollets étaient emprisonnés dans des chausses blanches. Il avait sa tenue des grands jours et pourtant il se sentait miséreux. Le marin se pensait réellement inférieur à la beauté devant ses yeux. Thomas savait que ce n'était pas Athos et en était soulagé malgré lui. Il comprenait également qu'Aurore n'aurait pu se déplacer seule dans le Havre. Trop dangereux pour elle, si douce et si gentille. La présence d'un mousquetaire éloignait les mauvaises fréquentations et cela était parfait. Le corsaire, comprenant qu'il devait saisir sa chance, sauta au bas de son siège improvisé, et s'avança vers Aurore. Une fois à sa hauteur, il ne put que murmurer.

« Aurore... »

Aurore reconnut tout de suite Thomas à son ton. Il était doux et gentil. Comme autrefois. Mais le jeune homme avait changé. Il n'était plus le cadet un peu gringalet qu'elle avait connu. Non. Il était différent. Devenu plus carré, il avait la musculature des marins qui savent naviguer et se battre. Sa peau claire était maintenant burinée à force de soleil et de sel. Ses cheveux, toujours longs, s'étaient éclaircis, confrontés à la vie sur mer, mais gardaient leur aspect frisé et soyeux, malgré le catogan qui les retenaient. Ses yeux en revanche n'avaient pas changé et ils avaient toujours la couleur de l'océan en colère tout en gardant leur douceur. Aurore ne pouvait les imaginer autrement.
Devant cette apparition, elle ne put que se figer, fixant malgré elle le regard de Thomas. Aramis, lui, venait de comprendre ce qui unissait ces deux êtres. Un lien plus fort que tout. Un lien qui les dépassait. Alors, après s'être incliné devant Aurore qui ne le voyait pas, il s'en fut prendre sa garde bien plus loin. Il avait reçu l'ordre d'Athos, comme de la Reine, de veiller sur Aurore, quoi qu'elle en dise, quoi qu'il se passe. Il se devait de la surveiller certes, mais refusait d'être un étranger dans ses retrouvailles. Il y avait plus en jeu que les peurs de son ami ou de sa Reine bien aimée. Si Aurore et Thomas l'ignoraient, Aramis le savait.

Thomas était lui aussi figé d'une une attitude entre l'étonnement et la douceur. Il la trouvait magnifique mais avait peur de lui dire. Alors, tout doucement, il prit sa main, afin de ne pas la brusquer. Pour lui, elle était la petite chose fragile qui avait essayé de fuir dans les jardins. Alors, quel ne fut pas sa surprise quand il la sentit serrer en réponse sa main. Cela le sortit de sa contemplation, alors il prit les devant, comme autrefois.

« Je suis tellement heureux que vous soyez venue... Vous êtes si belle... Aurore, je suis... Je n'ai pas de mot... Je... Oh, Aurore... »

Aurore le regardait tout doucement, consciente qu'il était là. Elle ne le croyait pas et ne pouvait détacher son regard du sien. Jamais elle n'aurait pu lui dire ce qu'elle ressentait, mais lui pouvait le lire dans son regard. Alors, tout doucement, comme il l'avait déjà fait, il lui prit le bras et lui fit faire quelques pas. Il semblait savoir ce qu'il devait faire avec elle, car, une fois encore, cela la fit sourire doucement et prendre la parole.

« Je suis contente aussi d'être là... Je... Votre lettre... Et... Athos... Et... Enfin... Aramis... Et... »

Aurore était totalement confuse et perdue, ce qui fit rire Thomas. Son rire était le même : une ode à la douceur. Cela fit fondre Aurore qui lui adressa un doux sourire en retour. Cela lui faisait du bien. Thomas était pour elle une personne douce et tendre qui ne lui voulait que du bien. Et c'était bien cela. Tout deux marchaient le long des quais et formaient un couple bien étrange. Le marin tout juste débarqué, mais distingué et bien habillé, et la jeune noble un peu rougissante, au sourire tendre et timide. Thomas ne pouvait pas laisser le silence s'installer, et, à peine calmé de son rire, il reprit la parole.

« Calmez-vous Aurore. Je sais que pour vous ce ne doit pas être facile. Si vous êtes d'accord et si votre gardien l'accepte, je vais vous inviter à boire dans une bonne auberge sans marin et ensuite nous pourrons discuter. Si vous ne voulez pas, je connais un petit jardin agréable.
Le... jardin... Comme autrefois... »

Les mots d'Aurore firent sourire Thomas, qui, dans un grand sourire, l'entraîna en parlant de tout et de rien tout seul, vers un petit coin éloigné du port. Un petit coin de verdure qui fit sourire Aurore. Elle se sentait bien dehors et aimait profiter de la nature.
L'écrin qui s'offrait à eux était presque magique. Jamais personne n'aurait pu croire qu'un tel endroit pouvait exister dans cette ville sombre et portuaire. Et pourtant. Des arbres fruitiers poussaient par dizaine dans ce jardin extraordinaire. Des parterres de fleurs et des buissons de roses embaumaient le lieu. Partout où se posait le regard, tout n'était que rose, bleu pâle, blanc, vert clair. Un véritable ravissement pour les sens et Aurore s'y sentait bien. Heureuse et enfin avec Thomas, elle mesurait la chance qu'elle avait maintenant. La chance de reprendre pied avec un passé et un futur qui lui offrait tout les possibles...
Le lieu était vide à cette heure de la journée, chacun étant trop occupé à travailler ou à entretenir ses plaisirs. Thomas le savait, c'est pour cela qu'il l'avait choisi. Aurore elle, découvrait ce lieu avec un plaisir qu'elle laissait voir dans son sourire tendre et sincère. Si elle avait pu voir ce lieu lors de sa création, au Moyen-Age quand ce jardin était celui d'une Dame qui aimait à se promener dans son jardin. Mais la vie étant ce qu'elle est, elle avait dû ouvrir puis céder ses jardins. Devenu lieu de repos pour les amoureux transis et les voyageurs fatigués du monde, ce théâtre, ode à Dame Nature, était l'endroit idéal pour ce couple improbable mais souriant. Quand elle fut assise sur le banc, un peu éloigné des autres, sous la protection conjointe d'Aramis et de Thomas, ce dernier prit la parole avec douceur.

« Nous sommes en sécurité. Nous pouvons parler. Et... Je veux savoir comment vous allez... Aramis m'a expliqué dans la lettre ce que vous avez vécu mais... Oh Aurore, comme je m'en veux...
- Ce n'est pas de votre faute... »

Disant cela, Aurore prit doucement sa main. Elle était plus détendue que lors de leur première visite et Thomas aimait la sentir ainsi. Cependant, il sentait autre chose. Comme une peur sous le sourire. Il n'aimait pas cela mais pouvait le comprendre. Alors doucement il retira sa main pour ne pas la déranger plus encore et lui adressa un doux sourire.

« Si. Si je ne vous avais pas laissée repartir alors rien de tout cela ne serait arrivé.
- Si vous m'aviez gardée à la Fère, c'est vous aussi, comme Athos, qui auriez souffert de la violence de mon père...
- N'y pensez plus... Et dites moi uniquement ce que vous avez envie de me dire... Je ne vous forcerai pas à me parler cette fois, lui dit doucement Thomas.
- Et bien... Quand... Je suis partie de chez vous... »

Aurore lui livra tout, sans exception. Elle sentait qu'elle pouvait tout lui dire. Il était si doux et si gentil et ne semblait pas la juger. Et en effet, il ne la jugeait pas, horrifié qu'il était par tout ce qu'elle avait vécu. Il s'en voulait terriblement et serrait le poing pour ne pas exploser sous la rage qui le prenait en pensant à tout ce qu'elle avait vécu ! Aurore voyait bien qu'il cachait une colère noire et elle avait peur de cela. C'est pourquoi elle eut malgré elle un geste de recul qui eu pour effet de calmer immédiatement Thomas. Il ne supportait pas de la voir ainsi et encore moins de savoir qu'il était la cause de cette peur qu'il voyait dans ses yeux. Alors, doucement, il prit la parole, retrouvant ce ton qu'il avait pour lui parler lorsqu'ils étaient tout deux bien plus jeunes.

« Aurore, je ne suis pas en colère contre vous, mais contre ces hommes. Comment ont-ils pu vous faire cela ? Vous méritiez d'être heureuse Aurore. Je veux que vous le soyez...
- Je le suis un peu plus aujourd'hui, lui avoua Aurore.
- Aurore... Je n'ai cessé de penser à vous. »

Ce n'était pas des paroles en l'air et Aurore ne sut que rougir à ses mots. Elle ne comprenait pas comment un homme, qui plus est CET homme, avait pu penser à elle pendant plus de cinq longues années. Cela la touchait et la dépassait à la fois, et, comme un matin dans une salle à manger, elle ne sut quoi répondre, tortillant ses mains afin de se contenir. Cela eut pour effet de faire sourire Thomas. Il la trouvait tellement touchante avec son air perdu et ses yeux baissés qu'il aurait pu la prendre tout contre lui. Cependant, se souvenant à juste titre maintenant des réactions d'Aurore, il se retint, se contentant de combler ce silence entre eux.

« Cela vous paraît donc si étonnant ? Aurore, je vous ai cherchée... Je voulais vraiment vous retrouver mais... Je n'ai pas eu le temps... Athos vous a expliqué les raisons de mon... départ ? »

Aurore, en signe de réponse, hocha simplement la tête. Thomas n'en attendait pas plus et se lança dans un monologue, ce qui ne le dérangeait pas quand il était avec sa petite protégée d'autrefois.

« Je sais que vous me comprenez, sinon vous ne seriez pas là... Quand je suis venu m'enrôler sur mon premier navire, j'ai pleuré en pensant que je ne pourrais jamais vous aider. Depuis, je pense et je prie souvent pour vous. C'est sans doute totalement fou pour vous mais... vous avez été une des plus belles choses dans ma vie. Car pour une fois, je me sentais utile et je pouvais protéger quelqu'un... Mais... j'ai échoué... Je suis tellement désolé Aurore d'avoir fui comme cela... Je ne suis qu'un lâche... »

Aurore sentait la détresse de Thomas qui s'en voulait réellement. Le marin ne pouvait en effet cacher qu'il pensait vraiment n'être qu'un lâche et un idiot. Pour lui, il avait gâché la meilleure chance qu'avait Aurore d'être heureuse. Il sentit alors la main d'Aurore revenir prendre la sienne avec une douceur qui n'appartenait qu'à elle. Elle le regardait avec une douceur infinie. Elle détestait le savoir malheureux, triste, et elle se devait de le faire sourire. N'ayant d'autres armes que sa douceur et sa gentillesse, elle lui offrit un doux sourire qu'Aramis, toujours au loin à les surveiller, sut teinté de tendresse.

« Ne dites pas cela Thomas, je vous en prie. Vous êtes un homme formidable. Je sais que vous avez voulu aider votre frère et m'aider mais... La vie n'est pas toujours si simple. On ne choisit pas toujours le malheur ou le bonheur... Et... Je ne vous ai jamais oublié non plus... Vous avez été la plus belle chose qu'il m'ait été donné de voir pendant vingt ans... J'ai souvent pensé à vous aussi et... Vous savoir en vie, heureux, c'est la plus belle des récompenses pour moi. »

Le visage de Thomas s'illuminait aux paroles d'Aurore. Il la trouvait simplement parfaite. Elle savait dire ce qu'il fallait pour mettre au baume au cœur de n'importe qui. Cela était une qualité plus que rare pour un homme habitué aux rudesses de la mer. Cependant, ce ton lourd et puissant entre eux le dérangeait. Il avait l'impression de remuer les malheurs d'Aurore et n'aimait pas cela. Alors, en homme plus habitué à parler aux hommes qu'aux femmes, il fit une réflexion qu'il espérait assez légère pour faire penser Aurore à des choses agréables.

« L'homme que vous aimez a de la chance d'avoir une femme si gentille et si douce.
- Je suis une Fille de la Reine... »

Thomas se sentit tomber dans le vide. Il venait de mettre les pieds dans le plat, ce qui le mettait extrêmement mal à l'aise. Bien que loin de la Cour, il savait que le Bataillon n'était composé uniquement que de filles, non mariées. Ainsi, malgré tout, elle n'aimait personne. Logique quand on savait ce que lui avaient fait les hommes. Il se sentait idiot et, pour une fois, incapable de répondre. Pensant avoir fait, une nouvelle fois, du mal à Aurore, il l'entendit rire. Et il se dit que cela devait être la première fois. Et c'était la première fois qu'elle riait de si bon cœur, comme si elle sortait d'un long hiver.

« Thomas... Vous faites la même tête que votre frère ! Si vous pouviez voir cela ! »

Le jardin explosait sous le rire léger et cristallin d'Aurore. Même Aramis pouvait l'entendre et cela le rassurait. Il aimait entendre ce son si joli, si vivant. Thomas se mit à rire à sa suite et pendant un instant, il n'y eut plus qu'eux deux au monde, riant de bon cœur, comme si cela faisait trop longtemps qu'ils ne l'avaient pas fait. Même les oiseaux semblaient s'être arrêtés un instant de chanter pour les écouter. C'était un moment unique pour eux comme pour ceux qui pouvaient les entendre. Après s'être calmés et l'un et l'autre, Aurore, essuyant une larme de rire aux coins de ses yeux, posa doucement sa main sur son bras.

« Et vous Thomas ? Qu'avez-vous fait pendant ces années ? »

Ce n'était pas de la curiosité, simplement une envie de combler l'absence d'un être qu'elle ne pensait pas si cher à son cœur. Thomas lui, ne savait quoi lui dire. Il voulait l'épargner et ne pas lui dire ce qu'il avait fait, car il était conscient de ne pas avoir fait que du bien. Mais il voyait en Aurore une force de la nature, quelqu'un de fort et d'attentionné, qui pouvait tout entendre après ce que les douleurs de la vie lui avaient fait. Cependant il ne pouvait pas lui livrer tout de go ce qu'il avait fait. Non. Il ne voulait pas perdre ce rire qu'il avait entendu et qui raisonnait encore comme un doux chant à ses oreilles.

« Et bien... Aurore, que savez-vous des marins et des corsaires ?
- Euh... Ce que j'ai lu dans les livres... Qu'ils ont une vie trépidante mais violente... Avec de belles découvertes mais aussi des tempêtes horribles et... Des combats... Et la mort. »

Aurore était d'une lucidité étonnante et Thomas n'en revenait pas. Comment une jeune femme comme elle pouvait en savoir autant et parler aussi calmement ? Les romans c'est une chose, mais qu'elle puisse le savoir, comme cela, et le dire si... froidement. Non. Elle avait dû connaître l'horreur pour cela, pensait Thomas. Et il était loin de la vérité. La peur de la mort, ses années à essayer de survivre, sa fuite à Paris et la farouche volonté qu'avait mis Athos à vouloir la faire vivre... Tout cela faisait d'Aurore une personne hors du commun, loin des préoccupations des jeunes femmes de son âge, souvent mariées et frivoles. Non. Aurore avait cette force et cette façon unique de voir le monde. De le voir tel qu'il était vraiment. Cela lui faisait mal parfois, mais c'était ainsi. Pour Aurore, la mort faisait partie intégrante de la vie. C'était tout. Thomas ne put s'empêcher de prendre sa main avec douceur en prenant à son tour la parole.

« Vous êtes étonnante Aurore... Mais... vous avez raison... J'ai une vie fantastique, avec de grands voyages et de grandes découvertes... Mais j'ai aussi connu des combats horribles et... J'ai donné la mort Aurore. Je ne suis pas un saint homme ni un chevalier... J'en suis désolé... »

Aurore ne bougeait pas, souriante malgré ce qu'il lui disait. Elle n'était pas stupide et elle avait bien compris qu'être Corsaire ce n'était pas être un enfant de choeur. Cependant elle n'en voulait pas le moins du monde à cet homme devant elle. Non. Au contraire, elle appréciait sa franchise et sa douceur. Il ne voulait pas lui faire de peine et elle le savait. C'est pourquoi elle lui offrait un doux sourire alors que lui se sentait plus que misérable. Thomas aurait voulu disparaître, revenir en arrière, changer ce qu'il était, mais il n'en avait pas le pouvoir. Non, il était soumis à cette règle terrible qui fait qu'on ne revient jamais en arrière et qu'on doit assumer ses erreurs. Cela lui faisait un mal fou et il savait qu'Aurore le sentait. Mais il n'avait aucune idée de comment faire pour retrouver son insouciance. Il savait aussi qu'ils devaient en passer par là afin d'avoir des conversations plus légères un jour. Les deux enfants qu'ils étaient n'existaient plus et les adultes qui se faisaient face devaient s'apprendre. C'était ainsi.

« Non... Ne le soyez pas. C'est votre vie Thomas. Je ne peux pas la juger. Je ne le peux vraiment pas quand... enfin... Vu ce qu'il m'est arrivé... Je vous en prie... Je suis quelqu'un qui aime lire... J'aime à savoir que vous avez vu ce que j'ai lu. Vous avez eu plus de courage que moi. Je vous admire vous savez. »

Thomas aurait rougi s'il n'avait pas eu le contrôle de lui-même. Les paroles d'Aurore sonnaient comme le pardon céleste. Cela lui faisait du bien plus que n'importe quoi. Alors, doucement, il lui répondit et se mit à lui parler de tous ces endroits qu'il avait vus, de tous les navires qu'il avait vus, des amitiés... Au fil des heures, Thomas et Aurore avaient trouvé un moyen de communiquer, de rire, de frissonner ensemble. Aramis qui les voyait faire savait qu'entre eux éclatait au grand jour le lien qui les avait unis malgré la distance et les années.

Ce fut uniquement lorsque la cloche se mit à sonner quatre heures qu'ils se rendirent compte de ce qu'il se passait autour d'eux. Ni Aurore ni Thomas n'avaient vu passer les heures et ils étaient surpris l'un et l'autre. Se séparant sur la promesse de se revoir le lendemain, à la même heure, Thomas rendit Aurore à Aramis et s'en fut, heureux et le cœur léger. Aurore elle, ne pouvait s'empêcher de sourire à Aramis qui ne lui posait aucune question. Il ne voulait pas troubler le bonheur si fragile de celle dont il avait la garde. Aurore elle, ne pouvait que se confier légèrement à celui qui la gardait et qui avait permis cette rencontre. Le chemin de l'auberge fut joyeux et enfin, Aurore pouvait rêver au bonheur... Mais elle le savait fragile...

Et les jours passèrent ainsi, entre rires, discussions, promenades et visite de la ville. Thomas et Aurore semblaient rattraper le temps. D'amis, ils devinrent plus proches encore. Aramis, comme tout les habitants du Havre, pouvait voir naître entre eux un sentiment plus profond que jamais. Mais, malgré leurs attitudes, et comme bien souvent, les deux être concernés semblaient ne pas se rendre de compte de ce qu'il se passait pour eux. Ils se contentaient de vivre le moment présent, restant souvent ensemble de plus en plus tard. Thomas faisait découvrir à Aurore des tavernes respectables et elle lui racontait sa vie, ses envies, ses attentes... Elle se livrait facilement à ce garçon qu'elle commençait seulement à vraiment connaître et l'inverse était vrai. Thomas lui parlait également à cœur ouvert, évoquant ses doutes, ses peurs, son frère, mais aussi ses rêves et ses envies d'une vie comblée de joie. Mais tous deux étaient terriblement conscients que leur bonheur n'était qu'éphémère dans une vie déjà bien compliquée. Alors ils ne parlaient pas en trop bons termes d'un avenir obscur pour tous les deux.

Ce soir là, Thomas, prévenant, avait demandé la permission à Aramis d'emmener Aurore dans une petite auberge afin de profiter d'un repas ensemble. Thomas savait que son navire allait appareiller sous peu et il voulait profiter d'Aurore tant qu'il pouvait. Le mousquetaire, dans un sourire, avait accepté, à condition qu'il puisse les surveiller. Aramis était peut-être un homme de plaisir, mais il savait également qu'il ne devait pas abandonner Aurore. Une fois d'accord les deux hommes se serrèrent la main, et, avec le consentement d'Aurore, Thomas emmena la jeune femme dans une auberge bien fréquentée.
Le repas avait été bon et l'ambiance générale aussi. Aurore et Thomas profitaient du lieu et de la table isolée pour se rapprocher. Ils savaient qu'Aramis attendait dehors, attentionné et attentif. Il saurait identifier un cri de la part de la jeune femme et lui avait même conseillé de ne pas hésiter à crier son nom en cas de besoin. Aurore l'avait écouté, et dans un sourire, alors qu'Anna l'aidait à se préparer, elle lui avait dit qu'elle avait toute confiance en Thomas. Aramis s'était bien retenu de lui dire quelle n'avait aucune idée de ce que pouvaient faire les hommes, mais il n'avait pas envie de faire plus de mal encore à une jeune femme qui souriait de nouveau, d'autant plus qu'elle lui laissait quartier libre dès qu'elle avait regagné sa chambre, ayant donné sa parole de ne pas en sortir. Alors il s'évertuait à la faire sourire encore et encore. Cette petite était agréable pour Aramis qui, tout en surveillant sa protégée, pouvait donc profiter d'une ville portuaire et de tous ses avantages. Pour ce soir-là, cependant, Aramis ne les voyait pas. Il était dehors, sous un fin crachin d'été qui, loin d'être froid, n'était pas agréable. Il sentait que, petit à petit, il se mouillait. Habitué à ce genre de temps, il s'était mis à l'abri sous un porche, ne quittant des yeux et des oreilles l'auberge où Aurore se régalait depuis près de deux heures maintenant.

La nuit était sombre, la lune décroissait et les nuages la masquaient, et la ruelle ne faisait voir pour unique lumière que celle de l'auberge. Cependant, le silence était épais dans ce quartier un peu à l'écart du monde marin et cela permis à Aramis, sur ses gardes, d'entendre un bruit de chaise renversée précipitamment ainsi qu'un appel, un prénom. Celui d'Aurore. Ne réfléchissant pas, il se mit en mouvement et arrivait à la porte au moment où Aurore, blanche de peur, tremblant de tou(t)s ses membres en sortait pour le percuter. Il rattrapa la jeune femme, d'une main sûre, et de sa main libre, la droite, il tira son pistolet, tout en la faisant reculer de deux pas. Comme Aurore se débattait, il lui dit des mots rassurants et doux, tout en fixant Thomas qui était apparu sur le palier.

« Ça va aller Aurore, il ne vous fera jamais de mal, je vous le promets. Je suis là. »

Aurore se calma instantanément tandis que Thomas regardait Aramis avec de grands yeux. En effet, ce dernier pointait une arme sur son torse. Thomas, habitué à ce genre de situation, leva doucement les mains, essayant de ne pas avoir l'air menaçant. Il savait qu'il devait se justifier maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.

« Je n'ai rien fait à Aurore, je vous l'assure. Vraiment. J'ai simplement... été trop vite... Tuez moi pour un baiser si vous le voulez... Je ne regrette que mon empressement... »

Tout était clair pour Aramis qui baissa son arme tout en serrant la pauvre enfant dans ses bras. Il fit un signe de tête à Thomas qui, décontenancé, triste et en colère contre lui-même, s'en fut d'un pas lourd vers son navire. Il ne dormirait pas à terre ce soir-là, il avait besoin de la solitude du bateau, du réconfort de la coque en bois et du bercement du roulis. Il savait que seul cela pourrait calmer ses nerfs. Il s'en voulait terriblement d'avoir réagi comme cela. Il savait qu'Aurore avait vécu le pire avec cet homme. Il savait qu'il ne devait pas la brusquer. Et pourtant... Pourtant il avait cru voir dans son sourire, dans ses regards, un calme qu'il n'avait jamais vu. Elle riait, elle parlait, comme libérée d'un poids qu'elle avait porté trop longtemps. Alors il avait pris sa main tout doucement, parlant encore et encore, la faisant rire et profitant de ce cadre intimiste. Le feu crépitant dans la cheminée non loin, les conversations formant une douce musique, la voix de la serveuse, pour une fois douce, et puis il y eu ce violon et cette femme venue chanter pour gagner quelques pièces... Tout était parfait dans cette pièce éclairée par tant de vraies bougies et non des chandelles de suif... Alors il avait saisi sa chance. S'approchant d'elle, il lui parlait toujours, lui promettant que tout irait bien, qu'il serait là pour elle, qu'il ne lui voulait aucun mal. Pour lui, Aurore ne semblait ni terrifiée, ni pétrifiée. Elle lui semblait tellement vivante, tellement heureuse. Alors il n'avait pas résisté. Il avait posé ses lèvres sur les siennes, il n'avait pas trouvé de résistance, alors il l'avait embrassée, avec une grande douceur, espérant voir naître un doux sourire quand il y mit fin. Mais contrairement à tous ses espoirs, Aurore était blanche comme jamais, tremblante comme une feuille d'automne au vent mauvais. Il comprit qu'il avait mal agi mais il était trop tard. Aurore, maintenant en pleurs, s'était levée d'un bond et fuyait vers la porte, comme si le diable était à ses trousses. Sous les rires discrets des clients, il avait payé rapidement le repas et était sorti après elle en l'appelant... Thomas se détestait d'avoir agi ainsi. Il aurait voulu hurler, crier, frapper. Mais il avait de la retenue. Ce ne fut qu'une fois seul ou presque sur le bateau, qu'il laissa libre court à sa rage et des larmes amères roulaient sur ses joues tandis qu'il murmurait en boucle Je lui ai fait du mal. La nuit serait compliquée, et s'il dormait, il espérait qu'il n'y aurait pas de rêve. Il était dévasté. Terriblement seul. Et surtout perdu. Tout autant qu'Aurore...

Aurore s'était laissée emmener par Aramis, sans un mot, sans une parole. Elle avait confiance en ce mousquetaire qui lui avait prouvé plus d'une fois son amitié et sa gentillesse. Alors elle savait qu'elle n'avait rien à craindre de lui. Elle sentait son bras autour de ses épaules, sur la lourde cape qu'il avait mis sur ses épaules pour la protéger de la pluie. Elle sentait sa présence dans le silence et elle se laissait guider doucement vers sa chambre. Aurore savait qu'elle devrait faire face à la réalité à un moment ou à un autre et elle aurait aimé, injustement, avoir Athos et non pas Aramis à ses côtés. Mais elle ne pouvait changer cet état de fait et devait faire avec. Alors elle prit la dure résolution d'essayer de lui parler. Mais pour l'instant, c'était trop dur, bien trop dur...
Une fois dans l'hostellerie qui les abritait, Aurore fut séchée et aidée par Anna. La jeune servante était terrifiée de voir Aurore dans cet état. Anna n'ignorait rien des liens qui unissaient Thomas et Aurore. Toutes deux en effet avait lié une amitié sincère qui trouvait ses racines dans leur première rencontre. Aurore n'avait cessé de demander à Anna d'aller voir Thomas, pour lui parler, pour renouer des liens, mais Anna n'avait pas voulu, consciente que ce moment ne lui appartenait pas. Douce, timide et discrète Anna. Ce n'était pas chez elle un trait de caractère comme chez Aurore, mais un apprentissage de la vie, né d'une conscience aiguë de sa place dans la société. Anna était née pour servir. Elle le savait. Et elle voulait servir Aurore de son mieux, sachant qu'elle n'aurait de meilleure maîtresse. Et cela comblait la servante d'une joie qu'elle ne pouvait cacher. Mais ce soir là, nulle joie, nulle envie de se réjouir. Aurore lui faisait trop de peine. Alors elle essayait de la panser du mieux qu'elle pouvait, la mettant en chemise, brossant ses cheveux et les nattant avec un soin et un silence précieux. Anna aida Aurore à se mettre au lit, c'est alors qu'Aurore sortit de sa transe en posant sans main sur son bras. Aurore était douce comme toujours mais sa main tremblait légèrement. Elle ne pouvait que se passer elle aussi, en boucle, ce qu'il s'était passé. Aurore n'en pouvait plus, elle devait parler. Mais elle ne pouvait parler à Anna seule. Si elle aimait beaucoup Anna, elle ne pouvait pas comprendre. Pas vraiment. Pourtant elle ne pouvait lui cacher que cela n'allait pas. Et Anna n'était pas stupide. Elle savait ce qui était arrivé à Aurore, mise au courant par Aramis et Aurore le savait. Alors elle devait parler devant elle. Cela serait peut-être plus facile.

« Tu peux appeler Aramis, s'il te plaît ? »

Toujours sa douceur, malgré sa tristesse, ce qui fit d'autant plus mal à Anna qui s'en fut prévenir Aramis, logé dans la pièce d'à côté. Quand il revint avec Anna, Aurore s'était assise devant le feu, le fixant d'un œil absent, ce qui fit mal au mousquetaire. Aurore elle, pensait et repensait encore à ce qu'avait fait Thomas et plus encore à sa réaction. Elle s'en voulait terriblement et se sentait mauvaise. Son cœur serré refusait de penser à autre chose qu'à Thomas. Elle revoyait son sourire, son rire, ses yeux et puis ce baiser... Fermant les yeux, consciente de la présence d'Aramis sur la chaise à côté et celle d'Anna, sur le lit, en retrait, elle se mit à murmurer.

« Pourquoi... ? Pourquoi j'ai réagi comme cela ? Pourquoi... Il a été si gentil avec moi... Il ne m'a pas fait de mal... Pourquoi ? »

Aurore posa le regard sur Aramis et ce dernier y vit une douleur sans nom ce qui lui fit mal. Doucement, comme il avait vu faire Athos de nombreuses fois, il prit sa main, et d'une voix douce, essayait de la rassurer.

« Ce n'est pas votre faute Aurore. Il le sait. Thomas ne vous voulait aucun mail, je vous l'assure. Il voulait vous montrer qu'il vous aimait. Mais... Ce que vous avez vécu... Vous réagissez normalement Aurore. Vous avez eu peur. Votre esprit ne peut se séparer de l'horreur et il vous faudra du temps. Du temps et du courage. Car l'esprit est parfois ravageur, mais on peut passer par dessus. Avec le temps, l'amitié, l'amour et le courage... Je sais de quoi je parle... Croyez-moi. »

Aurore le croyait d'autant plus que son regard semblait se voiler quand il parlait. Aramis, elle le sentait, cachait, comme elle, une douleur profonde et enfouie. Cela lui permettait de puiser en lui, comme en Athos avant lui, la force, le courage qui l'abandonnait afin de parler, de continuer à avancer.

« Je... Je vous crois... mais... Je... Ça me fait si peur... Si mal... Et... Je lui fais du mal... hoquetait Aurore dont les larmes coulaient toutes seules sur ses joues blanches.
- Je le sais Aurore, répondit Aramis en serrant sa main. Mais il faut prendre votre temps. Il ne vous a pas fait de mal, juste un baiser. C'est qu'il vous aime Aurore. Je le sais, je l'ai vu dans son regard. Il ne pensait pas à mal. Je vous l'assure. Vous avez confiance en lui ?
- Oui... Oui j'ai confiance... Je...
- Vous ? demanda Aramis, la tête penchée sur le côté.
- Aramis... Comment... on... aime ? »

Pour Aurore la vraie question était là. Elle n'avait jamais été aimée ni n'avait jamais aimé. Elle n'avait connu que les coups et les cris. Elle ne savait pas ce que c'était qu'être aimée et cela fit mal à Aramis qui, malgré lui, serra doucement sa main, comme pour qu'elle s'accroche à lui. Cela le rassurait lui avant tout, mais Aurore sentait bien que cela lui faisait du bien. Alors elle laissait la chaleur de la main d'Aramis se diffuser dans sa propre main. Un lien avec un être humain était tout ce dont elle avait besoin. Elle lui laissait le temps de réfléchir et il en avait besoin. Comment expliquer à une enfant blessée par la vie ce qu'était l'amour. Il n'en avait aucune idée. Aramis était totalement perdu et il ne savait plus vraiment quoi faire. Il allait répondre quand, tout à coup, la petite voix d'Anna remplit l'espace. Sa voix était douce, calme et semblait s'excuser de parler mais ni Aurore ni Aramis n'avaient envie de l'arrêter. Ce son était apaisant et bienvenu.

« On sait qu'on est amoureux quand... On pense tout le temps à l'autre. Quand votre cœur déborde de joie à l'idée de le revoir et se serre à l'idée de le perdre. Quand on frissonne la nuit en pensant à lui. Quand on a peur pour lui. Quand on ne veut que son bonheur et uniquement son bonheur... »

Anna parlait avec une telle conviction malgré sa timidité qu'il n'y avait aucun doute pour Aramis. Anna était ou avait été amoureuse de quelqu'un d'inaccessible. Il ne connaissait pas vraiment Anna mais il ne pouvait s'empêcher de la plaindre. Aramis savait ce qu'était ce sentiment. Il était certes un mousquetaire, mais il était avant tout un homme sensible que ses amis se plaisaient à railler. Mais il avait aimé. Fortement. Jusqu'à en être détruit. Une fois. Et il ne le souhaitait à personne. Aramis avait subit des épreuves, comme Athos et tous deux s'étaient soudés dans la douleur. Le mousquetaire refusait cependant de laisser vagabonder ses pensées de ce côté là. Les souvenirs douloureux n'avaient pas leur place dans cette discussion. Tout du moins les siens. Alors il offrit à Anna un doux sourire, sans lâcher la main d'Aurore. Puis, revenant à cette dernière, il se fit tout aussi doux et gentil qu'il le pouvait.

« Anna a raison, c'est cela l'amour. C'est aussi un sentiment fort, plus fort que nous, au delà des années, des distances, et des peurs. S'il est sincère et partagé Aurore, l'amour vient à bout de tout. Il suffit d'y croire. »

Aurore écoutait attentivement ce qu'on lui disait et, doucement, lentement, elle comprenait qu'elle aimait Thomas. Mais elle avait peur de se faire mal, de lui faire du mal, de ne pas pouvoir lui rendre son amour à cause de ses peurs. Tant de choses qui firent trembler sa main et se raffermir celle d'Aramis. Aurore ne cessait de réfléchir. L'amour, les baisers... Elle avait peur. Peur de tout, mais elle n'avait pas peur de Thomas, de cela, elle était certaine, alors, prenant son courage à deux mains, elle adressa au feu les mots qu'elle ne pouvait dire en regardant personne.

« Alors... Je l'aime... Mais... J'ai terriblement peur vous savez... Peur de ce qu'il pourrait me faire... Peur... de ne pouvoir lui rendre son amour... de le perdre... Quand il prendra la mer... Parce que... Je suis une enfant... Je... »

Les larmes reprirent de plus belle et Aramis, conscient que parfois seules les larmes versées dans les bras d'un ami pouvaient être salutaires, la prit doucement dans ses bras tout en murmurant doucement.

« Pleurez Aurore, pleurez toutes vos larmes et demain, vous y verrez plus clair car votre peine sera moins lourde... »

Et il la laissa pleurer tant et plus. Aurore finit par s'endormir, bercée par Aramis qui la mit au lit, et la laissa aux bons soins d'Anna.

Le matin trouva Aurore un peu plus détendue mais fatiguée. Sa nuit avait été agitée et Anna avait veillé sa maîtresse avec un dévouement sans faille. Mais si Aurore ne s'était pas réveillée avant l'aube, elle avait été agitée. Si elle ne se souvenait plus de ses rêves, Anna l'avait entendue pleurer, gémir, appeler sa mère, tant de choses qui l'avait marquée et fait pleurer elle aussi. Mais Anna, bien que sensible, savait où était sa place, et, à peine réveillée, elle s'agitait déjà pour préparer Aurore et l'aider à descendre manger.
Le petit-déjeuner se passa dans le calme, presque la tristesse, jusqu'à ce qu'Aramis arrive, sourire aux lèvres. Il savait que ce matin serait sans doute compliqué pour Aurore, aussi, avait-il prévu de mettre un peu de bonne humeur, quand bien-même il devait se forcer. Il fit rire légèrement Anna et sourire faiblement Aurore. Alors le mousquetaire était ravi et il ne fallait rien de plus pour que son propre sourire soit de retour, franc. Ce fut en le voyant qu'Aurore prit son courage à deux mains afin de demander timidement :

« Aramis... Vous pouvez... m'accompagner au port ? »

Aramis, ravi de la question d'Aurore, lui adressa un tendre sourire, la main sur le cœur, tout en inclinant la tête.

« Serviteur Ma Dame. »

Cela fit légèrement sourire Aurore qui le remerciait d'un signe de tête. Elle était contente de savoir qu'elle pouvait compter sur cet homme. Elle avait pleuré au creux de son épaule comme une petite fille et savait qu'il s'était occupé d'elle. Cela comptait beaucoup. Aramis était un frère et elle le savait. Alors elle posa doucement sa main sur son épaule avant d'aller se préparer. Elle savait que les mots étaient inutiles pour lui dire combien elle appréciait ce qu'il faisait pour elle.

Aurore se présentait donc devant le navire à l'heure habituelle, espérant voir Thomas. Elle avait terriblement peur de ce qu'elle allait trouver ou justement ne pas trouver. Elle tenait le bras d'Aramis, se serrant à lui afin de ne pas trembler, elle s'accrochait à lui comme à une bouée de sauvetage. Aramis ne s'y trompait pas et la laissait faire. Il savait qu'elle avait besoin d'aide et ne voulait que lui l'apporter. Cependant, il savait bien qu'il y avait des choses qu'il ne pouvait pas faire pour elle. Alors il la guidait du mieux afin de la mettre sur la route du bonheur, espérant faire au mieux. C'est pourquoi, lorsqu'il vit Thomas, il sourit également, tout en murmurant à Aurore :

« Je ne peux pas agir pour vous Aurore. Vous devez trouver la forcer en vous. Mais je serais là, encore plus proche que d'habitude. Courage... »

Comme pour lui en donner, il l'embrassa tout doucement sur le front, comme l'aurait fait un frère. Aurore comprit qu'il tiendrait sa parole et après un soupir qui voulait mettre fin à ses doutes sans y parvenir, elle s'avança vers ce marin un peu triste. Aurore ne pouvait regarder Thomas, tant elle avait honte et peur. Thomas en revanche ne pouvait détacher son regard de la jeune femme qui venant à lui. Il la voyait si triste, si perdue alors qu'elle avait été parfaitement à l'aise ses derniers jours. Il s'en voulait terriblement et il aurait voulu, une nouvelle fois, revenir dans le passé. Mais c'était impossible, il avait fait une croix dessus. Il savait que sa seule chance de pardon était cette rencontre avec Aurore. Alors il prit sur lui et vint à sa rencontre, doucement, calmement. Aurore portait une robe couleur de nuit qui allait parfaitement bien avec son humeur sombre et triste. Ses cheveux étaient coiffés avec goût, mais comme toujours, des mèches folles s'échappaient de sa natte. Thomas portait sa tenue de marin, n'ayant rien d'autre à se mettre, cependant, il ne portait pas son gilet et se maudit intérieurement d'une telle négligence. Il savait que ses cheveux, dans une tresse approximative, se battaient avec le vent. Il s'imaginait sans peine l'allure qu'il avait et cela le fit soupirer discrètement. Quand Aurore fut devant lui, il lui adressa un timide sourire et se mit à fixer le sol. Cela fit sourire très légèrement Aurore, qui, tout doucement, prit la parole.

« Thomas... Je... je peux te... parler... Je... je crois que... enfin... Je te dois... des excuses... Je... »

Thomas, sentant la détresse d'Aurore, lui posa tout doucement la main sur le bras, tout en relevant les yeux vers elle. Aurore n'avait pas peur de lui et lui adressa un sourire doux qu'elle espérait sincère. Elle ne voulait que lui parler et décider de son avenir... De leur avenir.

« D'accord... On va parler. Ne t'en fais pas. »

Thomas eut alors l'idée de faire monter Aurore à bord du navire. Il savait que tout le monde avait quitté le pont et que seuls les deux marins de garde étaient là. Il n'y avait pas meilleur endroit pour lui parler car ils pourraient être seuls et Aramis pourrait les rejoindre à la demande. C'est ce qu'il expliqua à Aurore puis à Aramis qui trouvèrent tous deux l'idée excellente. Aurore prit alors pied sur la passerelle puis sur le pont. Jamais elle n'avait éprouvé cela alors que, seule, appuyée sur le bastingage, elle regardait devant elle, attendant que Thomas vienne la rejoindre. Aurore se sentait libre mais attachée également. Ce sentiment était tellement étrange qu'elle serrait le bois contre ses mains comme pour se rattacher à quelque chose de tangible. Elle ne savait quoi penser et quoi dire. Elle devait lui parler, elle était là pour lui parler, mais maintenant que Thomas était à ses côtés, elle ne savait que dire. Alors, après un moment de silence, elle prit enfin son courage à deux mains. Elle devait parler sinon elle n'y arriverait jamais. Alors... Elle se lança dans un monologue dont elle craignait la fin. Mais une fois lancée, elle se rendit compte qu'elle ne pouvait plus s'arrêter. Elle lui parlait de tout. De ses sentiments, de ses envies, de ses passions, mais surtout de ses peurs, de son esprit, de ce qu'ils avaient fait, du baiser, de ce qu'elle avait ressentit, de l'amour qu'elle n'avait jamais connu, de ce qu'elle avait envie de faire avec lui, sans lui, dans le monde... Tant de choses qu'ils n'avaient qu'effleurer malgré leurs longues heures de conversation.
Thomas ne l'interrompit jamais et il l'écoutait attentivement, conscient de ce qu'il avait fait, du temps qu'il lui faudrait mais surtout du fait qu'elle l'aimait. Cela lui brisait d'autant plus le cœur qu'elle se disait incapable d'être aimée. Quand le flot de paroles se fut enfin tari, il posa sa main sur la sienne, tenant toujours le bord du navire. Il devait lui répondre maintenant qu'elle avait peur de ce qu'elle allait entendre en retour.

« Aurore... Je... Si je savais tout cela... l'entendre... te l'entendre dire c'est... Je suis tellement désolé tu sais. Je n'aurais pas dû et maintenant, je ne peux plus revenir en arrière. Aurore, tu es fait pour être aimée, n'en doute jamais. Tu n'es jamais aussi heureuse que quand tu te sens bien et cela me fait un bien fou de te voir ainsi. Mais... Je t'ai fait du mal, et jamais je ne me le pardonnerais tu sais... Je... Je ne t'en ferai plus. »

Aurore croyait qu'il disait cela pour son bien, alors elle lui sourit tout doucement, tout en retournant sa main pour prendre la sienne. Leurs doigts mêlés était une chose dont elle avait rêvé sans jamais se l'avouer. Elle se sentait bien et elle souffla doucement.

« Je sais, j'ai confiance en toi... »

Elle sentit alors la main de Thomas se crisper sur la sienne. Elle sentait, elle savait que quelque chose n'allait pas. Et elle avait raison. Le cœur de Thomas battait à tout rompre, son âme et son esprit tous les deux lui hurlant de ne rien lui dire, de ne rien faire, son sang ayant quitté ses joues pour une des rares fois et il lui fallut tout son courage pour lui parler avec douceur et sans montrer sa tristesse. Son immense tristesse.

« Aurore... Le Grand Coureur appareille dans deux semaines... Nous reprenons la mer... pour des mois... »

Aurore devint translucide et rien n'avait préparé Thomas à ce qu'elle lui tombe dans les bras, à demi-consciente. Thomas l'attrapa au vol, espérant secrètement qu'Aramis n'avait pas vu la scène. Alors qu'il allongeait la jeune femme sur le sol, il s'attendit à entendre des cris, mais rien. Rien du tout. Pas plus que le réveil d'Aurore ne venait. Alors, tapant doucement sur ses joues, il eut l'heureuse surprise de la voir revenir à elle. Sa panique le quitta et il la prit doucement dans ses bras pour la calmer et la rassurer. Doucement il attendit qu'elle soit à même de lui répondre qu'elle allait assez bien pour qu'il la lâche. Doucement, calmement, elle s'assit comme il faut, dos contre le bois chaud, regardant dans le vide.

« Tu pars alors... demanda-t-elle dans un souffle.
- Oui... Comme cela, nous aurons le temps de... penser à tout cela et... Quand je reviendrai, je te le ferai savoir... D'accord ?
- Oui... Je... Tu vas me manquer... Thomas... Je... Beaucoup...
- Toi aussi ma douce tu vas me manquer. Je ne cesserai de penser à toi... Je sais qu'Athos et Aramis prendront soins de toi... Tu mérites d'être heureuse. »

Alors qu'il allait caresser sa joue, Thomas sentit l'impact de son corps contre le sien. Aurore venait de se jeter contre lui et cela lui fit autant de bien que de mal . Il refusait de l'abandonner mais il savait qu'il avait déjà fait trop de mal. Caressant doucement ses cheveux, il se rendit compte qu'elle pleurait et il la laissa faire. Il savait qu'elle en avait besoin et lui aussi. Il se laissa aller doucement à ses larmes, partageant sa peine avec celle qu'il aimait sincèrement. Après de longues heures à rester ainsi, parlant peu, Aurore se mit à renifler à grand bruit avant de murmurer.

« Je dois... y aller... Je... je dois renter à Paris alors... Je... Au revoir Thomas... Reviens-moi s'il te plaît. »

Elle n'avait pas du tout envie de partir mais elle savait que mettre fin à ce moment était une bonne chose. Elle y réfléchissait depuis un moment déjà. Plus ils mettraient du temps à se séparer, plus cela serait dur pour eux, elle le savait. Alors, sans lui demander son avis, elle se leva, lissant sa robe. Doucement, elle lui adressa un tendre sourire.

« Je t'attendrai Thomas... »

Il était debout et lui faisait face. Doucement, tendrement, Aurore déposa un baiser sur sa joue auquel il ne répondit pas, de peur de lui faire du mal. Alors doucement, il embrassa sa main, comme il avait appris à le faire enfant. Et il la laissa partir. Rien de plus. Il savait que c'était le plus important. Ne rien dire. Il la regarda partir, dans les bras d'Aramis qui la réconfortait. Thomas lui, laissait couler des larmes amères. Il laissait partir la femme qu'il aimait depuis toujours pour la sauver de lui. Il tenait sa promesse et pourtant il lui faisait du mal. Il se détestait... Il savait qu'il oublierait. Mais il ne l'oublierait jamais elle... Et visiblement elle non plus...