PREMIERE PARTIE : LES ANNEES NOIRES

Chapitre 1

Note : Un chapitre un peu long et dans lequel il ne se passe pas grand-chose, j'en suis consciente. Mais il était indispensable pour planter le décor. Patience. La prochaine fois, on entre dans le vif du sujet.

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La conversation était tombée depuis un moment. Balin sirotait tranquillement son verre de vin tout en lançant parfois, à la dérobée, un regard à Thorin, dont il se gardait bien cependant d'interrompre la rêverie.

Il savait parfaitement à quoi, ou plutôt à qui il pensait : lorsque son ami arborait cet air absent, c'était qu'il laissait sa pensée dériver vers les souvenirs du passé. Vers ceux qui avaient irrémédiablement disparu et ceux qui, peut-être, respiraient encore, quelque part sous le ciel.

Aucun nain à Ered Luin ne parlait jamais d'eux. En tous cas, jamais en présence de Thorin. Non parce qu'il le défendait mais parce que tous savaient que le sujet demeurait terriblement sensible pour lui. Il avait même fait rouler et ranger sur le plus haut rayonnage de la bibliothèque le grand portrait qui le représentait avec son frère et sa sœur et que Thror avait longtemps laissé encadré en bonne place, comme un monument à la gloire de sa lignée. Pour Thorin, le souvenir des disparus était trop cruel. Il ne voulait pas en plus avoir leur image sous les yeux.

Frérin était mort depuis treize ans. Treize ans déjà... Thrain et Dis avaient disparu au même moment et jamais nul n'avait plus rien su à leur sujet. Aucune nouvelle. Aucune rumeur. Le vide absolu. Presque comme s'ils n'avaient jamais existé. Qu'étaient-ils devenus ? Ne rien savoir à leur sujet était dur à supporter. Même si l'ignorance permettait à l'espoir de perdurer. Enfin... concernant Thrain hélas, il était peu probable qu'il ait pu survivre à sa capture par les orcs. Sans doute avait-il connu une fin atroce entre les mains de ses ravisseurs. Si ceux-ci avaient voulu le prendre vivant, ce n'était pas pour lui offrir une villégiature dans un endroit paisible d'Arda, n'est-ce pas ? Quant à Dis...

Thorin pensait souvent à sa sœur disparue. Depuis la mort de Thror, il avait tenté à maintes reprises de se renseigner à son sujet et de retrouver sa trace. S'il l'avait pu, il serait parti lui-même à sa recherche, il aurait repris la poursuite interrompue treize ans plus tôt en explorant systématiquement tous les endroits susceptibles de l'avoir accueillie. Mais c'était impossible : il avait désormais trop de responsabilités envers son peuple pour pouvoir se permettre de partir ainsi à l'aventure. Il avait cependant envoyé des émissaires dans tous les clans de nains dont il connaissait l'existence, pour s'enquérir de l'éventuelle présence de Dis parmi eux. En vain.

Thorin imaginait fréquemment ce qu'il dirait à sa petite sœur s'il parvenait à la retrouver : qu'il avait toujours pour elle autant de tendresse qu'autrefois. Que contrairement à Thror, il avait pardonné depuis longtemps et fait table rase du passé. Et que si elle revenait vers lui, il l'accueillerait à bras ouverts, prenant les Valars à témoins qu'il en serait de même pour son vaurien de compagnon et, d'une manière plus générale, pour tous ceux qu'elle voudrait appeler les siens.

Il se demandait parfois si elle avait eu des enfants. Mais l'idée qu'il puisse avoir des neveux ou même, allez savoir, une nièce inconnus quelque part, et que peut-être il ne les connaîtrait jamais, lui causait tant de peine qu'il préférait garder cette pensée loin de son esprit. A quoi bon se torturer inutilement avec des questions sans réponse ? Ce qui importait, c'était que Dis, seule ou non, serait mille fois bienvenue si elle daignait réapparaître.

- Où es-tu, Dis ? se demandait Thorin.

Cette question le tourmentait bien plus qu'il y paraissait. Il lui arrivait même de se la poser à voix haute. Mais jamais il n'obtenait la moindre réponse et toutes les recherches qu'il avait pu entreprendre étaient demeurées vaines.

Les nains, d'une manière générale, ne sont pas des êtres très sentimentaux et Thorin ne faisait pas exception à la règle, bien qu'il ait toujours éprouvé de l'affection pour ses proches. La mort de Frérin l'avait dévasté et la mystérieuse disparition de son père continuait parfois à le hanter.

Toutefois, s'il avait pu savoir ce qu'avait été la vie de sa sœur depuis qu'elle s'était enfuie et quelle était sa situation actuelle, tandis que lui-même s'efforçait de rendre à son peuple dignité et vie décente, son cœur aurait saigné.

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Le jeune garçon arpentait les rues nauséabondes de la ville avec la prudence et la vigilance d'un chat efflanqué. Il était plus petit que les enfants humains de son âge, plus râblé également. Sous ses vêtements usés et rapiécés, il était maigre et alerte. Ses yeux clairs balayaient constamment les alentours, il ne se risquait pas dans une nouvelle rue sans s'être préalablement assuré qu'aucun danger ne le menaçait.

Ces quartiers, les plus pauvres de cette immense ville humaine, n'étaient pas toujours sûrs. La lutte pour la vie autorise tous les mauvais coups. Du moins, c'était apparemment ce que les humains d'ici pensaient. La mère de l'enfant, elle, disait le contraire. Elle enseignait à ses fils qu'une mauvaise action ne peut être justifiée. Que si l'on oublie sa dignité et son honneur, alors il ne faut pas se plaindre que l'on vous considère comme un moins que rien, sans dignité ni honneur : ce n'est que justice. Certaines choses, disait-elle, ne se faisaient pas. Jamais. S'abaisser à commettre certaines actions vous faisait déchoir. Sa mère, estimait le jeune garçon avec tendresse, était digne de ces princesses dont regorgeaient les contes qu'elle leur disait parfois le soir.

En attendant, il serrait précieusement contre lui une petite miche de pain et ne relâchait pas un instant sa vigilance : ce serait là, sans doute, tout ce que sa mère, son frère et lui-même auraient à manger aujourd'hui et cela lui avait coûté des heures de labeur, à aider au déchargement des plates dans le port. La vie était dure. Peu de gens acceptaient de donner du travail à un enfant et Fili savait parfaitement qu'il était payé moins de la moitié de ce que l'on donnait à un adulte. Sans compter qu'il n'était pas humain. Et ça, c'était plutôt un handicap ici. "Avorton, demi-portion, nabot..." oh, il connaissait par cœur ces termes injurieux, ou du moins méprisants, dont il avait été affublé toute sa vie en dehors du cercle restreint de sa famille. Fili ne répliquait jamais. A quoi bon ? Il avait besoin de ces gens, tous ceux qui étaient à même de lui permettre de travailler et qui le rétribuaient de quelques pièces, avec une condescendance qu'ils ne cherchaient pas à cacher. Moins encore que ce qu'ils auraient donné à un enfant qui aurait été de leur race. Mais sa mère avait enseigné à Fili l'orgueil de sa lignée :

- Laisse-les dire, répétait-elle. Ils ne savent pas qui tu es. Tu peux être fier de toi, mon enfant, ainsi que de tous tes aïeux : aucun n'a jamais démérité. Tes pères étaient déjà de grands seigneurs quand les leurs léchaient la boue du ruisseau.

- Mais c'est qui mes aïeux, mes pères ? Si ce sont des seigneurs, pourquoi on vit ici et comme ça ?

Là, invariablement, le visage de Dis se fermait et elle refusait de répondre. Jamais elle ne parlait de ces mystérieux aïeux, ou "pères" qui cependant, d'après elle, étaient des nains honorables et valeureux. Pas une seule fois elle n'avait accepté de dire autre chose. Fili soupçonnait une histoire douloureuse derrière le mutisme obstiné de sa mère : après tout, elle ne parlait jamais non plus de son défunt mari. Et le jeune garçon avait appris depuis longtemps à éviter le sujet, car cela faisait pleurer sa mère. Dis ne parlait jamais de ce qui lui causait du chagrin.

Fili n'avait que très peu de souvenirs de son père, décédé presque sept ans plus tôt, avant même la naissance de son second fils. Lui-même n'avait alors pas tout à fait cinq ans, ceci expliquant cela. Il se souvenait de sa stature imposante, de ses yeux verts et rieurs, de sa longue barbe taillée en pointe, plus rougeoyante que l'étaient ses propres cheveux, qui étaient blonds comme les blés et non pas du vénitien éclatant de ceux de son géniteur. Fili ne se souvenait même pas de son nom. Lui, il l'appelait "Père". Sa mère l'appelait... il ne se souvenait plus. Il avait beau se creuser la tête, ce détail lui échappait. Et bien qu'il en ait bonne envie, il n'osait pas le demander à Dis, de peur de la faire pleurer.

A mesure qu'il se rapprochait de chez lui, l'enfant scrutait avec une attention renouvelée toutes les ruelles adjacentes à celle qu'il suivait. Il cherchait manifestement quelque chose et ses sourcils se fronçaient à mesure qu'il marchait et que l'objet de ses recherches continuait à se dérober à lui.

Fili atteignit l'extrémité de la dernière rue et déboucha sur une sorte de placette sordide, autour de laquelle se dressaient des masures pour la plupart abandonnées. Sans hésiter, il se dirigea vers l'une d'elle, au toit percé, effondré dans un angle, et aux fenêtres brisées obstruées tant bien que mal avec de vieux chiffons. Fili soupira.

- Quand je serai grand, pensa t-il comme à chaque fois, je réparerai la maison. Le vent, le froid et la pluie ne pourront plus entrer.

C'était ce qu'aurait fait son père. Fili savait du moins ceci : il savait tout faire. Mais depuis sept ans, personne n'avait pu effectuer les travaux nécessaires et ce qui avait été une habitation certes très modeste mais cependant acceptable se transformait en ruine. Non seulement faute de savoir, mais surtout faute de moyens. Le peu d'argent qu'ils parvenaient à gagner, Fili et les siens le convertissaient en nourriture. Parfois, en vêtements déjà portés que Dis achetait, comme tout le monde dans ces quartiers, chez un fripier. Et encore, le moins souvent possible. Pas avant qu'ils aient atteint un seuil d'usure qui rendait tout ravaudage inutile.

Fili poussa la porte en forçant (le bois de mauvaise qualité avait absorbé l'humidité et s'était déformé) et entra chez lui. Chez lui... Il n'y avait qu'une seule pièce habitable. La porte qui se trouvait sur le mur de droite donnait sur une sorte de cave qui n'était guère profonde et qui s'était tellement dégradée que ce n'était plus qu'un trou sans lumière, aux murs suintant d'humidité et de moisissure, au sol de terre noire et mouillée. Personne n'y mettait plus jamais les pieds et aucun être sensé n'y aurait rien entreposé.

Restait donc la pièce dans laquelle ils vivaient à trois : une cheminée dans laquelle le feu s'était éteint, deux grabats dans l'angle de gauche, chacun contre un mur : celui des parents, celui des enfants. Une table et quelques chaises, qui avaient connu des jours meilleurs. Un sol de terre battue sur lequel s'éparpillaient des roseaux à demi moisis. C'était tout.

Autrefois, se souvint Fili en écartant du pied les tiges végétales qui recouvraient parcimonieusement le sol, autrefois les roseaux étaient toujours frais et étalés en couche épaisse qui craquait sous les pieds mais qui isolait bien du froid et de l'humidité. Fili se souvenait aussi qu'il aimait bien marcher pieds nus dessus, ça chatouillait... Mais plus personne n'avait le temps d'aller chercher des roseaux. Dis l'avait fait pendant longtemps. Une fois ses fils assez grands, ils s'en étaient chargés. Mais depuis que leur mère était tombée malade, ils n'avaient plus le temps pour ça. Ils devaient survivre et s'occuper d'elle. Alors tant pis : bientôt, ils se contenteraient de la terre battue.

Comme toujours, le premier regard de Fili fut pour le grabat sur lequel sa mère couchait seule depuis sept ans. Comme toujours, il s'épouvanta en lui-même de la voir : Dis était devenue squelettique. Son visage émacié et jaunâtre n'avait plus rien de commun avec celui de la princesse pleine de santé, de vie et de jeunesse qui s'était enfuie d'Erebor par amour, treize ans plus tôt.

Dis ne pouvait même plus se lever. Deux fois par jour, appuyée comme une vieillarde sur les épaules de ses fils, elle se traînait, pareil à un animal blessé, jusqu'à l'extérieur pour se soulager. Le reste du temps elle gisait là, attendant sa fin prochaine. Qui aurait pu prédire un tel destin à la petite-fille du plus puissant seigneur nain de toute la Terre du Milieu ? Pourtant...

Dis se souvenait, avec bonheur, des premiers mois de sa nouvelle vie, après sa fuite. Fijar et elle-même savaient qu'ils devaient fuir loin, très loin d'Erebor pour échapper à ceux qui ne manqueraient pas de les poursuivre. Cela avait duré des mois. Pour Dis, tout était nouveau et tout était merveilleux. Cette vie errante, si différente de celle qu'elle avait connue. Toutes ces découverte et jusqu'à ces tâches nouvelles qui lui incombaient et dont elle s'amusait comme une enfant, tout l'enchantait. Fijar quant à lui continuait à faire ce qu'il avait toujours fait : partout où ils passaient, il trouvait quelque chose à faire pour vivre et faire vivre sa compagne. Pourtant, il avait pris une résolution : se fixer quelque part de manière définitive. Dis protestait. Il ne voulait rien entendre :

- Jusqu'à présent, disait-il, tu n'as vu que les meilleurs aspects de cette vie errante. Ce n'est pas toujours comme ça, crois-moi. Tu ne sais pas ce que c'est que l'hiver quand on vit sur la route, quand personne ne vous offre l'hospitalité. Ni ce que c'est que la faim, quand personne n'a de travail pour vous.

- Mais tu aimes cette vie !

- Oui, c'est une bonne vie pour un nain seul, qui aime l'aventure. Mais maintenant que j'ai une femme, c'est différent.

- Je ne veux pas t'imposer cela. Tu ne vas pas sacrifier un mode de vie qui te plait pour moi. Moi, tout ce que je veux, c'est vivre avec toi. Je ne demande rien d'autre.

- Tu ne sais rien du monde, ma petite princesse. Crois-moi, je sais ce que je dis. Et pense un peu à ce qui arrivera le jour où tu auras un enfant. Non, il nous faut un foyer.

Déçue sur le coup, Dis avait souvent, depuis, songé combien son compagnon avait eu raison. Ils avaient marché longtemps, très longtemps, et cette période avait été la plus heureuse de toute son existence. Ils étaient passé à proximité de la Lorien et de la forêt de Fangorn, avaient traversé l'Isengard et puis, un jour, ils avaient atteint Carnoval, sur les rives de la mer.

Fijar avait estimé que c'était un bon endroit pour s'installer. Une grande ville, peuplée d'humains : on aurait du mal à les y retrouver. Et du fait de sa densité en habitants, il estimait qu'il ne manquerait jamais d'ouvrage et pourrait ainsi faire vivre sa famille. Laquelle, précisément, allait bientôt s'agrandir, car Dis attendait son premier enfant. A mesure que sa grossesse s'avançait, la jeune naine avait d'ailleurs admis qu'elle était contente de n'être plus sur la route. Ils avaient pu acquérir, pour une bouchée de pain, cette modeste demeure située dans un bas quartier. Fijar avait l'espoir de pouvoir un jour offrir mieux à sa femme et à ses enfants. Un jour.

Dis tourna péniblement la tête au bruit de la porte et s'efforça de sourire à l'arrivant. Ce dernier déposa son pain sur la table et se précipita ensuite au chevet de sa mère.

- Comment te sens-tu ? demanda-t-il.

- Ça va, mon chéri.

Elle disait toujours la même chose, alors même qu'il était évident qu'elle n'allait pas bien du tout. Fili l'embrassa puis s'enquit de savoir si elle désirait quelque chose :

- Tu as soif, Mère ? Ou faim ?

- Je veux bien un peu d'eau.

Il courut lui chercher un verre qu'il emplit dans un seau déposé sur le sol. L'eau provenait de la fontaine qui se trouvait à quelques quartiers de là. Fili allait chaque matin remplir leur seau pour avoir de l'eau fraîche durant la journée. Il le remplissait à ras bord et le ramenait en soufflant car, une fois plein, le pesant récipient était lourd pour un enfant de onze ans et quelques mois. Mais Fili avait pris l'habitude d'accomplir les tâches d'un adulte et de devenir "l'homme de la famille". Il avait pris l'habitude de veiller sur sa mère et sur son jeune frère. Qui l'aurait fait, sinon lui ?

Dis savait bien que son fils aîné renonçait ainsi à sa part d'enfance, mais elle était trop faible pour s'occuper d'elle-même de ses garçons. En réalité, elle avait usé ses forces et sa santé pour les nourrir et les préserver au maximum des vicissitudes de l'existence mais, pour elle aussi, à terme, la tâche s'était révélée trop ardue.

Les premières années de son mariage avaient été plutôt heureuses. Fijar avait vu juste, il ne manquait pas d'ouvrage dans cette ville. L'argent rentrait. Ils menaient tous trois une vie certes modeste, mais ils mangeaient à leur faim, pouvaient se vêtir décemment et même, à l'occasion, s'offrir un petit extra. Ce temps-là hélas était révolu depuis longtemps.

Une fois veuve, Dis n'avait plus vécu que pour ses deux fils et n'avait plus jamais eu un seul instant de répit. Elle avait travaillé comme une esclave, non seulement pour les nourrir mais aussi pour s'efforcer de leur offrir quelques années d'insouciance. Il n'était pas facile pour une naine de trouver du travail dans cette ville des hommes. Lorsqu'on voulait bien l'embaucher, c'était pour lui confier des travaux ingrats ou très durs, ceux dont personne ne voulait. Dis acceptait ce qu'on lui proposait et ne s'épargnait pas à la tâche. Des heures et des jours durant, debout jusqu'à la taille dans l'eau glacée de la mer, équipée d'un râteau, elle avait inlassablement ramassé du goémon qui était ensuite mis à sécher. Elle ne savait même pas quel usage exactement les humains en faisait mais, apparemment, cela rapportait bien. A ceux qui le vendaient, du moins. Quant à ceux qui le récoltaient, et ils étaient rares tant le travail était pénible, ils n'en tiraient pas grand bénéfice. Sinon des os rongés par le froid et l'humidité, un dos rompu, une peau mangée par le sel et divers autres maux. Quand ce n'était pas la saison pour le goémon, Dis charriait des pierres destinées à construire des routes, ou tout autre travail qu'elle pouvait trouver. Elle avait été jusqu'à travailler quelques temps dans les marais salants, une besogne terriblement âpre réservée en principe aux repris de justice. Cela l'avait achevée. Elle avait trop forcé et durant trop longtemps. Elle l'avait payé de sa santé. Les nains sont plus robustes que les humains, certes, mais leur résistance a cependant des limites. Surtout quand ils effectuent un travail très rude tout en ayant le ventre creux.

A mesure que ses forces déclinaient, l'ouvrage se faisait plus rare. Dis avait peu à peu vendu tout ce qu'elle pouvait vendre dans leur petite maison, en commençant par les rares bijoux qu'elle avait emportés avec elle autrefois. Cela n'avait eu qu'un temps aussi. La nourriture manquait. Alors, la naine se privait pour ses fils et restait parfois plusieurs jours sans rien avaler. En dépit de quoi, ils étaient fréquents, trop fréquents sans doute, les jours où tous trois se couchaient la faim au ventre.

Dans une situation aussi précaire, Dis aurait pu, bien sûr, tenter de retrouver les siens. Dans les premiers temps, elle avait tout simplement refusé d'y songer : elle ne s'imaginait pas revenir en mendiante auprès de son peuple. Fière et orgueilleuse, comme tous les siens, elle ne pardonnait pas à sa famille, plus précisément son père et son grand-père, de s'être ainsi opposés à son choix quant à celui qu'elle voulait pour compagnon. C'était à cause d'eux qu'elle s'était enfuie. Alors elle ne se voyait pas tout à coup leur demander de bien vouloir l'accepter à nouveau parmi eux.

Lorsque sa santé avait commencé à décliner de manière alarmante, Dis avait cependant reconsidéré la question. Que deviendraient ses deux garçons s'il lui arrivait quelque chose ? s'était-elle demandé avec une angoisse grandissante. Pour eux, elle était prête à ravaler sa fierté. D'ailleurs, à bien y réfléchir, Fili et Kili seraient bien plus heureux au sein de leur propre peuple et auraient mérité de connaître leur famille. Sans compter que leur vie serait assurément moins austère s'ils retrouvaient les leurs. Seulement voilà : avaient-ils, tous les trois, encore une famille ? Si oui, où ça ? Car si Dis ignorait totalement ce qui était arrivé par une certaine nuit d'orage, le jour où elle avait quitté Erebor en cachette avec Fijar, une effroyable rumeur était tout de même parvenue jusqu'à elle : un dragon cracheur de feu s'était abattu sur la Montagne Solitaire. De nombreux nains étaient morts ce jour-là. Quant aux survivants, nul ne savait, à Carnoval, ce qu'ils avaient bien pu devenir. En revanche, après que l'épouvantable nouvelle de la chute d'Erebor lui soit parvenue, deux ou trois ans après qu'elle soit installée dans cette ville des hommes, Dis avait fait des cauchemars durant des mois : elle voyait son père et ses frères périr dans les flammes, leurs cheveux s'embraser. Leurs cris résonnaient avec netteté à ses oreilles et elle s'éveillait alors en sursaut, pour se rendre compte que c'était elle qui hurlait.

- Tu vois bien, disait Fijar en la serrant dans ses bras, tu vois bien que tu les aimes encore.

- Je ne leur ai jamais souhaité ça, sanglotait Dis. Jamais. Je n'ai jamais souhaité la fin d'Erebor. Je ne voulais que vivre auprès de toi. Je pensais qu'eux vivraient en paix de leur côté.

Même s'ils avaient survécu au feu du dragon, songeait la naine avec désespoir, elle n'avait pas la moindre idée de ce que ses proches avaient pu devenir ni de l'endroit où ils pouvaient être. Si certains hommes parlaient d'un grand nombre de nains errants qui avaient fondé une nouvelle cité dans les Montagnes Bleues, la rumeur n'en était pas parvenue jusqu'à Dis. Quand bien même l'aurait-elle su qu'elle n'aurait, de toute façon, eu aucun moyen de les rejoindre : une femme seule sur les routes avec deux jeunes enfants ? Ils n'auraient pas été bien loin.

- Mère, dit Fili après l'avoir aidée à boire, je vais chercher Kili. Ça m'inquiète qu'il ne soit pas rentré et je ne l'ai pas vu aux alentours.

Epuisée, Dis fit un signe d'assentiment.

Kili aurait bientôt sept ans. Il n'avait jamais connu son père, car Fijar s'était noyé avant sa naissance. Il travaillait à la construction d'un bateau, au port. Ce dernier était achevé mais, lorsqu'il avait été mis à l'eau, un accident s'était produit. Fijar, empêtré dans un filin, était passé sous la coque. Personne n'avait voulu prendre le risque de plonger pour sauver un nain.

Malgré son jeune âge, Kili participait lui aussi de son mieux aux frais de l'existence : il passait beaucoup de temps sur la place du marché, à la périphérie des quartiers pauvres. Parfois, les jours fastes, on lui donnait quelques pièces pour aider à installer les étals ou, au contraire, les ranger. Mais la plupart de ses « revenus » en nature provenaient de ce que les gens jetaient ou oubliaient sur place. Cela n'avait parfois aucun intérêt mais le petit nain trouvait parfois des objets utiles ou des choses encore bonnes à manger (Fili faisait la même chose sur les docks et au port, car Kili n'avait pas la permission d'aller si loin). Par ailleurs, dans les quartiers misérables qui étaient les leurs, les gens se débarrassaient de leurs ordures en les jetant dans la rue, à charge des chiens errants et des porcs de les faire disparaître, contribuant ainsi à la puanteur de la ville. Kili, lui aussi, fouillait dans les déchets et parfois trouvait quelque chose à récupérer.

Il était supposé ne pas s'éloigner de son quartier, le marché étant la limite à ne pas dépasser, mais Fili le soupçonnait de ne pas toujours obéir. Les deux frères entretenaient une relation fusionnelle, encore renforcée par le fait que l'aîné estimait devoir veiller sur son cadet ainsi que sur sa mère. Les deux garçons n'avaient aucun ami et n'en avaient jamais eus. Dans cette ville, aucun enfant humain n'aurait eu la permission de se lier d'amitié avec un nain. Ceux-ci avaient trop mauvaise réputation. Fili et Kili conservaient le souvenir attristant d'une fillette qui un jour leur avait adressé la parole avec curiosité. La méfiance des garçons n'avait pas eu le temps de disparaître : un homme avait surgi, les foudroyant du regard :

- Foutez le camp ! leur avait-il crié. Tout de suite ! Et revenez pas !

Puis il avait giflé la fillette :

- Que je t'y reprenne, à causer à des nains !

Enfin, il l'avait entraînée sans ménagement, indifférent à ses pleurs, en se retournant fréquemment pour jeter à Fili et Kili des regards noirs. Et encore, celui-là n'avait fait que les chasser. Car il fallait se méfier : maltraiter un petit nain pour se passer les nerfs, se servir de lui comme exutoire pour se venger de la dureté de la vie, certaines personnes, dans ces bas quartiers, trouvaient cela tout naturel et Fili comme son frère avaient de mauvais souvenirs en la matière. Et même, dans le cas de l'aîné, une cicatrice au bras gauche qu'il garderait sans doute sa vie durant : les deux types qui l'avaient coincé un jour, deux ans plus tôt, avaient voulu vérifier que "les nains ont la peau aussi dure qu'on le prétend". Tu parles...

Rien de tel cependant n'était arrivé en ce jour et Fili rencontra son frère à deux rues de chez eux. L'enfant revenait, chargé de son maigre butin de la journée. Il n'avait pas meilleure allure que son frère : tout aussi maigre, les vêtements tout aussi miteux, sa tignasse brune en désordre. Mais comme toujours, ses yeux bruns s'illuminèrent en voyant son grand frère. Kili n'avait que trop peu de personnes à aimer, alors que son cœur débordait de sentiments. Du même coup, sa mère et son frère détenaient toute l'affection et toute l'admiration qu'il avait à donner. L'une comme l'autre étaient considérables.

- Kili, où étais-tu ? Je commençais à m'inquiéter.

- Regarde ce que j'ai trouvé ! rétorqua fièrement l'enfant.

Il écarta légèrement les bords de la musette râpée qu'il portait en bandoulière, car mieux valait ne pas faire étalage de ce que l'on avait sur soi dans ce quartier. Fili jeta un coup d'œil et ses yeux eurent un bref éclat en voyant le tissu neuf et soyeux, d'un vert éclatant, de ce qui devait être un foulard ou un châle. Cependant, son regard se fit aussitôt sévère :

- Où as-tu trouvé ça, Kili ?

- Ben dans la rue, bien sûr. Une dame a dû le perdre.

- Mais pas dans ce quartier.

Kili ne répondit pas. Fili le saisit par les épaules et le secoua :

- Tu sais que tu ne dois pas t'éloigner d'ici !

L'enfant arbora une expression têtue qui lui était familière :

- Je suis plus un bébé.

- Tu mériterais une paire de claques ! ragea Fili, tout en sachant parfaitement qu'il ne trouverait jamais le courage de frapper son petit frère.

Il détestait aussi lui faire des reproches, mais c'était pour son bien et sa sécurité...

- C'est pour Mère, répliqua le plus jeune des garçons. Elle aura bien chaud, avec ça.

Fili le lâcha en soupirant. Bien entendu, le foulard devrait être vendu au plus tôt. Il savait à qui s'adresser. Dis serait d'ailleurs la première à le dire, mais inutile de contrarier Kili davantage pour le moment. Non seulement la vente du foulard rapporterait assez pour manger quelque chose de plus substantiel que du pain, mais encore il aurait été imprudent de le garder trop longtemps. Encore qu'il y ait très peu de risque pour que quelqu'un vienne fouiller dans leur pauvre maison, si l'on trouvait un objet de prix chez eux, on les accuserait de l'avoir volé. C'était même l'une des raisons pour lesquelles Fili était fâché contre son frère : il n'avait pu ramasser ce foulard que dans les beaux quartiers, où toute sa petite personne attirait fatalement l'attention. S'il avait été arrêté par la milice de la ville et qu'on ait trouvé le foulard sur lui... Le jeune garçon avait entendu quelques rumeurs à propos d'un endroit assez horrible, à Carnoval (on l'en avait même parfois menacé) où parait-il on enfermait les jeunes voleurs, vagabonds ou délinquants en tous genres. Fili ne savait pas si c'était vrai mais, si ça l'était, il valait mieux apparemment ne pas avoir à y aller.

Le jeune nain se renfrogna et s'enferma dans sa mauvaise humeur.