- Je suis contente que vous soyez là, Frégor. Tellement contente. J'ai un grand service à vous demander.
L'homme ne parut pas le moins du monde enthousiasmé mais bougonna cependant :
- Dites toujours.
Il n'était pas besoin d'être guérisseur ou savant pour comprendre que la naine n'en avait plus pour longtemps. Chaque mot paraissait lui coûter un effort, sa voix haletante ne s'élevait pas plus haut que le murmure et son visage émacié, à la peau diaphane collée sur les os, évoquait d'ores et déjà le crâne d'un squelette.
- Je vais bientôt mourir...
- Ça, je l'savais déjà, pensa Frégor. N'importe qui peut l'voir.
- Mes enfants... mes fils. Il faut que je vous dise...
Dis parlait soudain avec une sorte de hâte fébrile, comme si elle craignait de n'avoir pas le temps d'aller jusqu'au bout.
- J'ai eu tort de m'entêter dans mon orgueil, je le sais. J'aurais dû tout mettre en œuvre dès la mort de mon mari... pour eux. Ecoutez...
- J'écoute, grogna l'homme, qui pensait savoir ce qui allait suivre et n'était pas du tout disposé à accepter ce qu'il pensait que la mourante allait demander.
- Ce sont les arrière-petits-fils de Thror, roi sous la montagne solitaire, haleta Dis. De la lignée de Durin. Ils doivent... il faut qu'ils rejoignent leur peuple.
Frégor dressa une oreille soudain intéressée.
- Si je vous demandais... de prendre soin d'eux pendant quelques temps ? demanda encore Dis. Pas pour toujours. Parfois, il passe des... nains... dans cette ville. J'aurais dû... depuis longtemps... prendre contact avec eux. J'étais trop fière. Je m'inventais des fausses raisons... Mais vous...
Elle chercha à se soulever de son grabat mais n'y parvint pas.
- Des nains, Frégor. Peu importe qui ils seront. Il faudra leur confier les... garçons. Leur dire qui ils sont. Vous vous souviendrez ? Thror. La Montagne Solitaire. Les fils de Durin.
- La Montagne Solitaire et Thor. Non, Thror, grogna l'homme. Durin. Ouais.
- Leur demander de les ramener à leur clan...
- Ouais, j'y dirais, assura Frégor, qui avait son idée sur la question. Leur faire embarquer les deux gamins. Je'l ferai, dame. Vous faites pas de mouron.
- Ai-je votre parole ? souffla encore Dis.
- Ouais, vous inquiétez pas. Je comprends. Les moutards auront plus rien à faire ici, après.
- Ce ne sera plus très long, maintenant, murmura encore la naine. Vous ne serez pas loin, n'est-ce pas ?
- Non, je vais pas m'éloigner et je passerai tous les jours. Vous y direz aux gosses, hein ? J'veux pas d'histoire avec eux.
- Je leur dirai, bien sûr.
- Bon. Ben soyez tranquille, dame. J'veillerai au grain.
Frégor se leva, fit à son habitude, d'un dernier regard, le tour de la masure et sortit en faisant crier la porte.
- Pff, grogna-t-il une fois dehors, quelle puanteur, là-dedans ! Elle pue déjà l'cadavre. Mais j'ai bien fait d'venir.
Il s'éloigna d'un pas traînant, en réfléchissant à ce qu'il venait d'apprendre et d'entendre.
Fili et Kili, quant à eux, furent moins satisfaits lorsque leur mère, le soir même, entreprit de leur faire la leçon.
Malgré le froid hivernal, la porte était demeurée entrouverte, histoire de renouveler l'air. Il était hélas bien vrai que l'odeur de maladie, à l'intérieur de ce qu'il fallait bien, désormais, appeler un taudis, prenait à la gorge.
- Quand je ne serai plus là, murmura Dis en regardant ses fils avec tendresse, Frégor s'occupera de vous pendant quelques temps. Il faudra lui obéir et vous montrer gentils avec lui. C'est entendu ?
- J'aime pas Frégor, protesta Kili. Et puis je veux pas que tu partes, Mère.
- Notre lignée n'a jamais craint d'appeler les choses par leur nom, mon chéri, fit Dis d'une voix faible. Je vais bientôt partir. J'aurais tant voulu qu'il en soit autrement. Si j'avais été moins obstinée, peut-être... Je ne veux pas que vous subissiez le même sort que moi. Que vous viviez ici dans la misère, parmi un peuple qui n'est pas le vôtre, à user vos forces pour si peu de profit. Je pensais...
Une larme roula sur la joue de Dis, qui dut s'interrompre un moment.
- Je vais rejoindre votre père, ajouta-t-elle encore.
Kili ne semblait pas bien comprendre de quoi il retournait et avait l'air boudeur. Fili, lui, pleurait en silence. Il tenait la main de sa mère dans les siennes et les larmes coulaient sans bruit sur ses joues.
- Tu veilleras sur Kili, n'est-ce pas ? murmura encore Dis. Je te le confie, mon grand. Tu as toujours été un vrai petit homme, un digne fils de Durin.
Fili n'avait jamais encore jamais entendu parler de ce Durin et ignorait donc totalement de qui il pouvait bien s'agir, sa mère ne lui ayant jamais parlé ni de sa famille, ni de ses aïeux. Mais il ne songea pas à poser de question. Pas en cet instant. Il se contenta d'opiner. Bien sûr, il prendrait soin de Kili. Pourtant, en son cœur juvénile, Fili sentait déjà la peur s'installer : prendre soin de Kili ? Mais il n'avait déjà pas réussi à prendre soin de sa mère ! Il savait bien de quoi elle aurait eu besoin, depuis des mois : de nourriture fortifiante, avant tout. Et de quelques remèdes hélas hors de prix. Des soins d'un guérisseur. Hélas, les guérisseurs ne se déplacent pas pour rien. Et il n'y avait personne dans cette ville, personne qui se soucie d'une naine à l'agonie et de ses deux enfants. Aucune aide à espérer ou à attendre de quiconque.
Fili avait fait tout son possible, vraiment tout son possible, mais en vain. Il avait trouvé une auberge où l'on voulait bien lui donner quelques pièces chaque jour pour remonter l'eau du puits. Et il en fallait, de l'eau ! Pour faire boire les voyageurs et leurs chevaux, pour cuisiner, pour le bain de ceux qui en réclamaient... Fili avait remonté seau après seau, tous les jours, parfois jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à n'avoir plus de peau sur les mains à force de haler la corde (ses deux mains étaient enveloppées de bandages douteux et lui faisaient un mal de chien), mais on le payait quand même une misère et ils avaient toujours à peine de quoi manger tous les trois. Et jamais rien de vraiment reconstituant. L'argent qu'avait rapporté la vente du foulard vert trouvé par Kili le mois précédent n'avait pas duré longtemps. Et si, pour une fois, il y avait eu de la viande au menu, Dis, obstinée, avait refusé sa part :
- Vous en avez besoin, tous les deux. Vous êtes en pleine croissance. Moi je n'ai pas faim, de toute façon.
Elle avait dit la même chose le jour où, à l'auberge, une cuisinière avait donné à Fili des restes de poulet en guise de salaire. Le jeune garçon en avait été enchanté et avait eu bien du mal à ne pas se jeter dessus tout de suite, tant l'odeur était alléchante et tant son estomac criait famine. Mais il ne voulait pas priver son frère et sa mère de cette provende inespérée. A ceci près qu'une fois encore, Dis n'en avait pas voulu.
- S'il te plaît, Mère, avait supplié Fili. Tu as besoin de manger, toi aussi. De reprendre des forces.
Il avait tant insisté qu'elle avait fini par avaler quelques bouchées de viande. Hélas, elle n'avait pas pu la garder. Son estomac n'y était plus habitué.
- Fili, murmura-t-elle encore ce soir-là. Fili, tu dois savoir...
Elle regrettait à présent de n'avoir jamais parlé à ses fils de leur famille, de leur clan. Pourquoi s'était-elle tu ? Longtemps, elle s'était donné pour excuse que ses enfants étaient encore trop jeunes. Qu'ils ne pourraient pas comprendre. En réalité, si elle n'avait jamais abordé le sujet, c'était pour la même raison qu'en sept longues années elle n'avait pas une seule fois évoqué son mari disparu, au point que Kili n'avait jamais entendu prononcer son nom et que Fili ne s'en souvenait pas : parce que cela faisait trop mal.
Le résultat, c'était que les deux garçons ignoraient qui ils étaient, ils ne connaissaient pas même le nom de leurs parents les plus proches, qu'ils soient morts ou vivants. Ils n'avaient jamais entendu parler d'Erebor ni de la lignée de Durin et n'avaient pas la moindre idée de la raison pour laquelle ils ne vivaient pas parmi leurs semblables. Dis tenta de réparer cette lacune, mais elle ne parvenait plus à articuler.
Fili et Kili ne comprirent que des bribes de mots et de phrases, dans lesquelles revenaient toutefois régulièrement la même chose :
- Erebor... les nains... le peuple de Durin...
Bientôt leur mère sombra dans l'inconscience et ne prononça plus une seule syllabe. Elle s'éteignit trois jours plus tard, sans être revenu à elle.
Si Fili et Kili avaient alors pu prévoir ce qui les attendait, ce que leur réservaient les mois à venir, ils l'auraient pleurée encore plus désespérément.
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Fili n'aurait su dire ce qui l'avait éveillé. Peut-être un brusque silence. Peut-être simplement l'instinct. Il se souleva sur un coude, le cœur battant, et jeta un coup d'œil vers le grabat de sa mère, lequel formait un angle droit avec celui qu'il partageait avec Kili.
Mais il savait déjà.
Le jour se levait à peine et la masure baignait dans une demi clarté grisâtre. Suffisante pour que les yeux d'un nain, faits pour l'obscurité des galeries souterraines, discernent le visage exsangue de Dis, sa bouche entrouverte et ses yeux fixes.
- Mère...
L'enfant rejeta sa couverture et se jeta à bas de sa couche de fortune pour s'agenouiller près de la forme immobile. La main de Dis était encore tiède.
- Mère, chuchota Fili en secouant vainement cette main, molle et inerte. Mère, s'il te plait ! S'il te plait !
Ses larmes coulaient à nouveau sur ses joues, ses paroles viraient au gémissement.
- Mère, ne nous laisse pas ! Mère ! Maman...
Kili entrouvrit les yeux et se redressa à son tour.
- Fili ?
Puis une autre forme remua, une forme enroulée dans une couverture miteuse qui sentait la crasse et la sueur, couchée à même le sol. Quelqu'un grogna.
- Kess' qui s'passe ? fit une voix chargée d'humeur. On peut pas dormir, ici ?
Frégor se redressa à son tour, le visage mangé par une barbe sale et hirsute. Il plongea une main aux ongles crasseux dans sa tignasse et la gratta un instant. Puis il réalisa ce qui se passait.
- Ah, grogna-t-il encore, ça y est.
Fili et Kili ne l'entendirent pas : ils pleuraient au chevet de leur mère où, bien qu'ils l'ignorent encore, s'achevait leur enfance.
Ce n'était pas la première fois que Frégor dormait chez eux. Les deux jeunes nains l'avaient toujours connu ; cet être humain, vagabond, receleur, voleur, pire peut-être, était apparu dans le secteur dès l'installation de Fijar et Dis à Carnoval. Car entre autres métiers, il lui arrivait d'exploiter le monde. Et pour cela, il avait toutes sortes de méthodes. Fijar n'était peut-être pas un guerrier mais il était robuste et de forte carrure. Frégor ne s'avisa pas de lui chercher querelle, on sait les nains peu enclins à se laisser faire. Il avait donc plutôt joué le bon "voisin" et proposé ses services à l'occasion. Services purement illusoires en réalité, mais en échange de quelques promesses et quelques vagues paroles, il avait parfois pu jouer les pique-assiettes et obtenu de passer quelques nuits d'hiver au chaud.
Il n'était pas là constamment. Il passait souvent plusieurs semaines sans se montrer, parfois plusieurs mois quand ses "affaires" allaient bien ailleurs. Fijar et Dis, bien qu'ils n'aient pas la moindre idée de ses véritables activités (Frégor prétendait vivre comme eux, du travail qui voulait bien se présenter), ne l'appréciaient pas vraiment mais le pensaient inoffensif. "Un pauvre homme qui n'a jamais eu de chance", disaient-ils. (Frégor se voyait volontiers ainsi lui-même et n'avait pas eu grand mal à les convaincre). Les deux époux ignoraient que certains objets qu'ils n'avaient jamais retrouvés et qu'ils avaient cru perdus étaient passés dans les poches de leur "voisin".
Après la mort du chef de famille, Frégor avait passé plusieurs mois sans apparaître, pensant qu'il n'y avait plus rien à tirer des nains : la femme, grosse de son deuxième enfant, avait déjà peine, désormais, à se nourrir elle-même. Inutile d'espérer encore quelque chose de son côté, le filon était épuisé...
Un jour pourtant Frégor était réapparu et le hasard avait voulu qu'il tombe juste à point pour jouer les héros... si l'on peut dire. Deux malandrins espéraient faire main basse sur la masure de Dis et l'en chasser avec ses enfants. Frégor, qui savait qu'ils pensaient l'affaire facile et reculeraient à la moindre difficulté, s'était précipité à son secours et avait juré "qu'on aurait à faire à lui si on cherchait des noises à Dame Dis". L'exacte vérité était qu'il avait plus d'une fois pensé à s'approprier lui-même l'habitation de la naine, mais il y avait renoncé pour deux raisons : la première était qu'à son corps défendant, Dis l'impressionnait. Sa manière de s'exprimer, sa démarche, son port de tête... non, cette fille ne sortait pas de la rue, c'était évident. La seconde raison, et la meilleure, c'était qu'il savait parfaitement qu'elle dissimulait une dague effilée dans les replis de sa jupe et qu'il se doutait qu'une femme comme elle devait savoir s'en servir. Que ce soit une naine et lui un homme dans la force de l'âge n'y changeait rien, Frégor était un lâche. Cette dague était le seul objet que Dis n'avait pas vendu, car elle savait qu'elle pouvait avoir à s'en servir pour se défendre ou défendre ses fils. Frégor savait parfaitement que la détermination de la jeune femme, appuyée par cette arme, aurait suffit à faire reculer les deux voyous. Mais il avait eu la chance d'arriver à temps pour faire semblant d'être le sauveur de la petite famille.
Deux jours avant le trépas de la malheureuse, l'homme s'était installé à demeure, sous le prétexte de "s'occuper de vous tous". En vérité, il attendait son heure. Et celle-ci était arrivée.
Il se leva, s'étira et parcourut des yeux, comme il l'avait déjà fait des centaines de fois, le pauvre logis. Mais cette fois, il le fit avec un regard de propriétaire. Puis il s'approcha du grabat sur lequel reposait le corps de Dis d'Erebor.
- Assez pleuré, fit-il, c'est fini et vous y changerez rien. Faut pas la garder ici : elle va pas tarder à puer la charogne et à attirer la vermine.
Il saisit les enfants chacun par un bras et les releva :
- Filez, ordonna-t-il. Je m'charge d'elle. Allez vous occuper de trouver de quoi manger. Allez, filez !
Ni Fili ni son frère n'avaient de toute façon la moindre idée de ce qu'il convenait de faire à présent. Ils ne savaient pas quoi faire du corps de leur mère et ne savaient même pas qu'une cérémonie pouvait être de mise. Comme Dis leur avait dit d'obéir à Frégor, l'aîné passa son bras autour des épaules du cadet et l'entraîna à l'extérieur. Tous deux pleuraient toujours, sans savoir que c'était la dernière fois qu'ils pouvaient le faire librement, bien que les occasions ne doivent pas leur manquer dans les temps à venir.
Dès qu'ils furent hors de vue, Frégor se gratta à nouveau la tête puis se pencha et chargea le corps de Dis sur son épaule. Elle n'avait plus de chair sur les os et ne pesait quasiment rien. L'homme quitta l'habitation qu'il considérait à présent comme la sienne et s'enfonça dans les rues. Il faisait encore sombre car le jour se levait à peine et le soleil n'avait pas encore dépassé les toits des maisons. Frégor marchait d'un bon pas. Il devait s'éloigner. Pour raison d'anonymat, tout simplement. Il gagna ainsi le pire quartier de la ville, trois fois plus sordide encore que celui d'où il venait. Il était certain que ni Dis ni ses gamins n'y étaient jamais venus. Là, il se débarrassa du corps de la naine en le laissant glisser sur le sol, dans une encoignure, avant de s'en aller à grands pas.
En s'en allant, il ricanait dans sa barbe : si les chiens errants et les porcs ne dévoraient pas le cadavre, alors les habitants du quartier allaient devoir s'en débarrasser, pour éviter tant l'odeur de putréfaction que la vermine. Et c'était une perspective qui le faisait rire. Il trouvait amusant de faire "cadeau" d'un cadavre à des gens qu'il ne connaissait pas.
Une fois hors de vue, Frégor tira de sa ceinture la dague de la morte, qu'il avait prise à côté de son lit, car elle la gardait toujours à portée de main. Il l'examina d'un œil de connaisseur : l'arme avait à l'évidence été forgée par les nains. Excellente facture. Même le fourreau de cuir était ouvragé et délicatement travaillé. Il en tirerait un très bon prix.
Pour Frégor, cette journée commençait très bien. Et comme il n'avait pas oublié les paroles de Dis, il en espérait davantage encore. Le moment était venu de mener une petite enquête qui pouvait se révéler fructueuse.
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- Un roi nain du nom de Thror ? Ça t'dit que'qu' chose ?
Cela faisait trois jours que Dis était morte. Frégor avait vendu sa dague et il était très satisfait du prix qu'il en avait tiré. Avec l'argent, il avait commencé à faire la tournée des tavernes de la ville. Pas n'importe lesquelles : il avait besoin de renseignements et, dans les bas quartiers, on ne fréquentait guère les rois, surtout pas les nains. Seuls les rôdeurs pourraient le renseigner à ce sujet et les rôdeurs, sans être très exigeants, ne logeaient généralement pas dans des taudis quand ils s'arrêtaient quelque part.
- Tu sais, moi, les noms de nains... ils se ressemblent tous.
- Çui-là doit crécher sous la Montagne Solitaire.
Son interlocuteur regarda Frégor non sans mépris :
- La Montagne Solitaire ? Erebor ? Il n'y a plus de nain là-bas depuis des années. Tu ne sais donc pas que la montagne a été prise par un dragon ? Et pas un petit, à ce qu'on dit. Il a réduit en cendres la ville de Dale puis il a délogé les nains de la montagne et s'est installé à l'intérieur.
La mine de Frégor s'allongea aussitôt :
- Et les nains, alors ? Y sont tous morts ?
- Beaucoup sont morts. Si c'est de ce roi-là que tu parles, il a été tué au cours d'une bataille il y a une dizaine d'années, à peu près. Presque tout son peuple a été décimé. On dit que les morts se comptaient par centaines et qu'il n'y a eu qu'une poignée de survivants. En quoi ça t'intéresse ?
- Bah, ça m'intéresse plus, p'isqu'y a plus personne, lâcha Frégor avec dépit.
Il se leva, déposa une pièce sur la table et quitta l'auberge, vert de déception. Dis n'était qu'une fichue gourde, une pauvre idiote qui l'avait bercé de faux espoirs. Son roi Thror était mort depuis longtemps et tous les autres avec lui. Autrement dit, les deux gosses ne valaient rien. Il n'y avait plus personne pour les lui acheter, ainsi qu'il l'avait pourtant imaginé. Quelle saleté de pourriture, cette sale naine, qui l'avait fait rêver avec ses histoires de roi sous la montagne ! Il avait pensé négocier très cher les deux gamins, assez cher pour mener la grande vie pendant un certain temps, qui sait, peut-être même pour toujours. Aussi, la déception était cruelle.
Traînant les pieds et bougonnant des imprécations entre ses dents, Frégor prit le chemin du retour. Bien sûr il lui restait la maison. Si délabrée qu'elle soit, c'était mieux que ce qu'il avait jusqu'à présent. Mais bon. Il avait rêvé d'autre chose.
Lorsqu'il poussa la porte vermoulue, son regard tomba tout de suite sur Fili et Kili, assis à table et grignotant quelques croûtes de pain que quelqu'un avait jeté et que Kili avait ramassées. Ils n'avaient rien d'autre. Fili n'avait rien trouvé à faire pour obtenir de l'argent : l'auberge dans laquelle il tirait l'eau du puits venait d'engager une nouvelle aide-cuisinière qui, entre autres choses, était chargée de la corvée d'eau. Parce que le patron ne prétendait pas la payer pour rien, encore moins payer deux personnes là où une seule suffisait. Si peu que Fili ait pu toucher pour ce travail, cet argent là serait désormais mieux employé ailleurs.
Frégor fut pris d'une subite flambée de haine pour les deux enfants. Voilà qu'à présent il avait ces deux sales gosses dans les pattes, ces deux inutiles dépourvus de la moindre valeur !
- Qu'est-ce vous foutez-là, vous deux ?! hurla-t-il.
Fili et Kili le regardèrent avec stupeur.
- Vous croyez qu'vous êtes là pour bouffer sur mon dos ?! hurla encore l'homme en s'avançant, le visage tordu de rage. Vous croyez p't'ête que j'vais vous nourrir ? Saloperies !
- Nous nourrir ? répéta Fili, abasourdi. Mais c'est du pain que Kili a trouvé.
- Ça suffit, 'spèce de p'tit salopard ! brailla l'homme en abattant son poing sur la table. Tu vas t'mett" dans ta sale caboche de nain qu'ici, c'est chez moi, maint'nant ! Si vous voulez rester, vous allez d'voir payer le loyer et vous démerder pour bouffer, passque moi, j'vais pas nourrir deux petits salopiots comme vous ni vous supporter gratis ! T'as compris, l'nabot ? J'veux du pognon et du palpable, tous les jours, sinon vous virez !
Les deux jeunes nains le regardaient avec des yeux immenses, totalement stupéfiés par cet éclat et par la violence des termes employés. Certes, ils ne débordaient pas d'affection pour Frégor, mais jamais encore ils ne l'avaient entendu parler ainsi.
- C'est pas chez toi, d'abord, lança Kili avec la logique implacable des enfants. C'est chez nous.
- Tu vas voir si c'est pas chez moi !
Une gifle claqua. L'enfant hurla, davantage de surprise et de peur que de douleur. Fili se leva d'un bond :
- Ne le touche pas ! Il n'a rien fait !
- T'es jaloux, blondinet ? Hein ?
Frégor empoigna Fili par le devant de sa tunique et se mit à le secouer, si fort que la table se mit à tanguer sur ses pieds :
- T'es jaloux ? T'en veux aussi ? Allez réponds, sale gosse ! Alors ! Tu réponds ?
- Lâche-moi ! protesta le jeune garçon en essayant vainement de desserrer la main de l'homme.
- Lâche-le ! piailla Kili, la joue écarlate, en se ruant sur Frégor.
- Tu t'la boucles ! hurla ce dernier.
Sans lâcher l'aîné, il profita de l'élan du cadet pour le saisir par les cheveux, crochant fermement les mèches brunes au ras du crâne, et lui cogner rudement la tête contre le plateau de la table. Le petit nain, à demi assommé, glissa à terre et y demeura assis, hébété, tandis que son nez enflait et qu'une énorme bosse commençait à pousser sur son front.
- T'as compris ? vociféra Frégor. T'la boucles !
- Arrête ! cria Fili, révolté. Tu n'as pas le droit !
- J'ai pas le droit ?
Frégor se mit à secouer le garçon sans ménagement, les yeux luisants de la jouissance de celui qui pour la toute première fois de sa vie domine une situation ainsi que d'autres créatures.
- Tu vas voir si j'ai pas l'droit ! Vous la fermez tous les deux. A partir d'maint'nant, c'est moi qui commande, ici. Et vous allez obéir, sales rats. Vous allez obéir !
Sur ce, il asséna à Fili une volée de gifles bien senties qui l'étourdit et le fit saigner du nez.
Ainsi commença la nouvelle vie des deux jeunes nains.
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Je sens qu'avec le personnage de Frégor (qu'on va devoir supporter un moment, je le crains) je vais me faire plein, plein, plein d'amis !
