- Regarde, Fili !

- Oui, je vois.

Le jeune garçon parcourut rapidement du regard le mur aux grosses pierres apparentes qui s'étendait sous le parapet auquel son frère et lui étaient accoudés, mesura la distance du regard : quatre mètres ? Cinq ? C'était haut, pour un enfant nain. Et les prises peu importantes. Sauf qu'au pied du mur du port, sur le sable découvert par la marée basse, il y avait cette mouette. Laquelle, comme si elle avait compris ce qui occupait l'esprit des deux enfants, levait vers eux son œil doré, froid et menaçant. Quelques instants plus tôt encore, elle tapait avec force, de son bec dur et pointu, sur le poisson qui gisait sur le sable et qu'elle venait de pêcher, arrachant la chair par grands lambeaux qu'elle engloutissait aussitôt. La seule vue de cette nourriture potentielle tordait douloureusement le ventre vide des deux frères. Fili enjamba le parapet.

- Reste ici, Kili.

- Fais attention à pas tomber...

- T'en fais pas.

Le jeune nain s'assit sur le rebord de pierre et se débarrassa des patins de cuir éculés qui lui servaient de chaussures. Ils ne lui tenaient plus très bien aux pieds : la semelle de l'un était trouée et l'autre était décousue sur presque toute sa longueur. Bientôt, il devrait marcher pieds nus. Comme Kili, dont les dernières "chaussures" avaient fini sur un tas d'ordures le mois précédent. Inutile d'espérer les remplacer.

Fili se retourna, s'agrippa au rebord de pierre et laissa ses jambes pendre dans le vide. Ses orteils crasseux cherchèrent un appui sur le mur. Doucement, il se laissa glisser. Les doigts et les orteils crispés comme des serres sur les faibles prises qu'offrait le mur, il entreprit la désescalade en retenant son souffle. Là-haut, Kili se penchait, inquiet, pour suivre sa progression, ses cheveux sales et inextricablement emmêlés tombant en une masse hirsute autour de son visage.

La mouette elle aussi regardait descendre le jeune garçon, lançant de loin en loin des cris de colère, comme si elle savait parfaitement ce qui le motivait.

- Fili ! cria Kili.

Fili jeta un coup d'œil vers le bas ; l'oiseau venait de harponner sa proie et déployait ses ailes, dans l'intention manifeste d'aller finir son repas ailleurs.

- Oh non ! cria Fili.

Il se laissa tomber. Plus de deux mètres, mais le sable mouillé amortit la chute.

- Pcchttt ! Fiche le camp ! lança-t-il à l'oiseau en se précipitant vers lui.

La mouette lâcha le poisson, ouvrit largement son bec et lança une sorte de feulement de rage. Fili se pencha, ramassa une pierre et la lui lança :

- Ouste !

La mouette s'envola en lançant un long cri de fureur. Les deux jeunes nains ne s'en soucièrent pas : là-haut, Kili effectua un petit saut de victoire tandis que son frère aîné se précipitait pour ramasser le poisson entamé.

- Kili !

La tête levée dans le soleil matinal, Fili prit son élan :

- Attrape !

Il lança le poisson vers le haut et Kili le rattrapa adroitement. Le plus âgé des garçons désigna alors un point du port situé à près d'un kilomètre de là :

- On se rejoint sur la jetée. Je vais en profiter pour chercher des coquillages.

- D'accord.

Fili savait bien qu'il ne pourrait pas remonter de la même manière qu'il était descendu. Il allait falloir gagner à pieds l'endroit d'où l'on pouvait mettre les navires à l'eau, une longue pente qui courait des chantiers de construction à la mer. L'endroit même où son père avait trouvé la mort.

Fili prit son temps, car en effet il fouillait régulièrement le sable pour trouver des coquillages. Il mit aussi deux cailloux dans sa poche pour pouvoir les briser plus tard et retrouva son frère près de trois quarts d'heure après avoir dégringolé du mur, avec une dizaine de prises dans ses poches.

Les deux garçons s'assirent dans un coin tranquille et se partagèrent leur festin. Il fallait bien sûr consommer poisson et coquillages crus mais, quand on a faim, vraiment faim, faim à en sucer des cailloux, on ne s'arrête pas à si peu. Et la faim, qui avait toujours rôdé autour des deux frères, étaient devenue leur compagne inlassable et intransigeante depuis la mort de leur mère, quatre mois plus tôt.

Cela ne faisait-il vraiment que quatre mois ? se demandaient-ils parfois. Il leur semblait que cela faisait des années. Les deux frères n'en avaient pas conscience mais ils offraient tous deux un spectacle pitoyable : ils n'avaient plus que la peau sur les os, leurs vêtements crasseux étaient élimés ou troués en plusieurs endroits et, si l'on voyait la trace d'anciens ravaudages ici et là, il était visible que cela faisait longtemps que plus personne n'entretenait leurs hardes. Leurs longues tignasses, qui auraient elles aussi eu besoin d'être lavées, était inextricablement emmêlées, car cela faisait des semaines qu'elle n'avait plus été peignées. Enfin, leurs visages à tous deux étaient couverts d'hématomes, lesquels parcouraient une large gamme de couleurs, preuve que certains remontaient à un certain temps quand d'autres étaient tout frais. S'il s'était trouvé quelqu'un pour s'intéresser à eux et y regarder de plus près, ce quelqu'un aurait d'ailleurs pu voir, à travers les déchirures des vêtements, la peau bleuie par les coups et diverses marques plus ou moins importantes.

Lorsqu'ils eurent terminé leur frugal repas (le meilleur cependant qu'ils aient fait depuis plusieurs jours), les deux jeunes nains demeurèrent un peu assis, immobiles, silencieux, profitant de ce moment de répit et de la chaleur du soleil sur leur peau. Ils suivirent un moment des yeux les voiles d'un navire qui passait au large et Fili soupira :

- Un jour, Kili, dit-il, un jour on partira tous les deux à bord d'un navire, tu verras. On partira d'ici.

Le cadet opina en silence, songeant que bien des années s'écouleraient encore avant que ce rêve puisse devenir réalité. Oh oui, bien des années. Pourtant, c'était là la seule et unique lueur d'espoir qui subsistait pour les deux orphelins. C'était tout ce qu'ils avaient encore. Oh, si Fili avait été seul ! S'il avait été seul, il ne serait déjà plus là. Sur le port, il avait appris depuis longtemps que de jeunes garçons pouvaient s'embarquer comme mousses sur les navires affrontant l'océan. C'était parait-il une vie très dure mais, en la matière, Fili estimait qu'il n'avait plus rien à apprendre ni à redouter (ce en quoi d'ailleurs il se trompait, ainsi qu'il l'apprendrait bientôt). Seulement voilà : il ne pouvait pas abandonner Kili. Et Kili était bien trop jeune. Fili, qui aurait douze ans très bientôt, atteignait tout juste l'âge requis. Kili n'avait aucune chance d'être engagé. Déjà qu'ils étaient tous deux, de par leur taille, bien plus petits que les autres (encore que la robustesse des nains soit appréciée dans ce métier)...

Fili soupira. Kili baissa la tête. En attendant le jour hypothétique de leur départ, il fallait affronter l'existence misérable qui était la leur depuis la disparition de leur mère. Certes, depuis la mort tragique de leur père (c'est à dire depuis toujours concernant Kili), ils avaient connu la faim et la misère, ils avaient dû apprendre la dure loi de la survie et avaient eu froid en hiver, en dépit de tous les efforts de Dis pour les préserver au maximum. Mais jamais à ce point. Et surtout, si pauvre que soit leur foyer, ils y avaient une mère aimante qui prenait soin d'eux dans toute la mesure de ses moyens. Qui les embrassait et leur racontait des histoires, qui les élevait et les éduquait de son mieux, qui raccommodait leurs vêtements, insistait pour qu'ils se lavent et passait de longues heures chaque soir à démêler leurs cheveux en leur parlant de leur peuple inconnu. Tout cela avait-il vraiment existé ? se demandaient parfois les enfants. Il leur semblait souvent qu'il n'y avait jamais rien eu d'autre que ce quotidien sordide.

Par ailleurs, si leur mère parfois les grondait, au besoin leur donnait une petite tape, parfois leur tirait un peu les oreilles, jamais elle ne les battait comme le faisait Frégor. Hélas... Rien qu'à penser à lui, Fili sentit ses entrailles se tordre d'appréhension. Et de haine. Mais il ne pouvait rien faire. Rien. Il n'était même pas capable de préserver son frère. Aussi, la culpabilité pesait-elle terriblement lourd sur son cœur.

- Je te le confie, avait dit sa mère.

Or Fili se sentait totalement impuissant : il ne parvenait pas à protéger Kili, il ne parvenait même pas à faire en sorte de le nourrir. Ce n'était pas faute de le vouloir, pourtant. Mais il n'était qu'un enfant démuni et ignoré de tous dans un monde hostile.

Aujourd'hui, Kili et lui-même avaient quitté leur masure très tôt et avaient entrepris la longue marche qui les conduirait au port : Fili qui connaissait un peu les lieux pour aider parfois au déchargement des navires savait que c'était l'un des rares endroits où l'on pouvait parfois trouver à manger. La preuve : ils avaient eu quelque chose à se mettre dans l'estomac. Et comme ils n'avaient rien avalé depuis les quelques bouchées prises dans la matinée de la veille... certes, leur faim n'était pas apaisée, mais du moins les tiraillements douloureux de leurs ventres affamés s'étaient-ils un peu calmés.

Fili leva des yeux anxieux vers le ciel et sentit son angoisse augmenter. D'accord, ils avaient pu se restaurer un peu, Kili et lui. Mais tout cela leur avait pris la moitié de la journée. Et s'ils ne ramenaient rien ce soir à Frégor... ils seraient à nouveau battus. Puisqu'aussi bien, l'homme exigeait que les deux enfants "payent leur loyer" depuis qu'il s'était proclamé maître des lieux qui les avaient vus naître.

Pour Fili et Kili, la situation était infernale : Frégor ne se souciait nullement de savoir s'ils avaient quelque chose dans l'estomac ou non. Comme il l'avait dit tout au début, il refusait d'avoir à les nourrir. Aussi, si les enfants ramenaient une quelconque nourriture, Frégor s'en emparait et la gardait pour lui. Mourant de faim, les deux frères devaient se débrouiller seuls pour trouver de quoi se sustenter. Mais s'ils passaient leur temps à chercher des denrées perdues ou abandonnées à l'emplacement du marché, dans les caniveaux ou autres, ils ne pouvaient chercher en même temps à gagner quelques sous. Frégor n'appréciait guère de les voir revenir les mains vides. Et le leur faisait savoir de manière sans équivoque.

Au début, les deux garçons avaient tenté de se partager la tâche : tandis que Fili courait tout le jour de droite et de gauche dans l'espoir de trouver à gagner un peu d'argent qui, il l'espérait, apaiserait leur "tuteur", Kili s'efforçait de trouver de quoi manger, pour son frère et pour lui-même. Mais cela ne donnait rien. Ils avaient seulement failli périr d'inanition. Autrefois, c'est à dire du vivant de leur mère, ils devaient conjuguer leurs efforts pour parvenir, à grand-peine, à manger tous les trois. L'argent gagné, quand il y en avait, servait exclusivement à acheter de la nourriture. Aujourd'hui...

Alors il avait fallu choisir : choisir de supporter les injures et les coups de Frégor pour manger un peu. Tel était le prix à payer pour survivre et ne pas mourir de faim.

- Tu sais ce qu'on va faire, Kili ? demanda Fili.

- Non, soupira le petit.

- On va continuer à chercher des coquillages, avant que la marée monte. Si on en a assez, on pourra peut-être les vendre.

- J'ai encore faim, soupira l'enfant.

- Je sais. Moi aussi. Mais toi, tu sais que...

Il n'acheva pas sa phrase et ce fut inutile. Kili lui lança un regard sombre, mais entendu. Un demi regard, plutôt : son œil gauche était fermé par un coquard et la joue, au-dessous, marbrée de violet et de noir. Certes, les deux jeunes nains avaient souvent, depuis toujours, été en but aux brutalités des humains. Ce n'était pas pour rien qu'ils avaient appris à se méfier de tous. Mais ça restait ponctuel. Ils avaient tous deux fini par devenir habiles à éviter les ennuis. Malheureusement, c'était devenu impossible depuis que Frégor avait emménagé chez eux. Et comme ils n'avaient aucun autre endroit où aller...

00OO00

Le crépuscule tombait lorsque les deux frères, traînant chacun un peu la jambe, rentrèrent chez eux. Un double soupir de soulagement fusa lorsqu'ils constatèrent que l'unique pièce d'habitation était vide. Sinon l'odeur. Odeur de crasse, de corps et de linge non lavés, de transpiration. Et un vague relent d'alcool presque frelaté qui les écœurait plus que tout le reste.

- Il est pas là, émit Kili en se détendant visiblement.

- Non.

Fili posa sur la table devenue poisseuse l'unique petite pièce de bronze qu'il avait pu glaner avec la vente de quelques poignées de coquillages, en espérant que cela suffirait à Frégor. En même temps, la gorge de l'enfant se serrait : quand l'homme était absent le soir, cela voulait dire qu'il était en train de boire dans une taverne quelconque. En fonction des cas, il rentrait à peu près sobre (s'il manquait d'argent ou ne trouvait personne pour l'inviter) ou plus ou moins ivre. Et quand il rentrait ivre... Fili sentit l'angoisse lui nouer à nouveau les entrailles.

- Allons nous coucher, Kili.

Ils n'avaient rien d'autre à faire. Et parfois, Frégor rentrait tellement saoul qu'il s'effondrait sur ce qui avait été le grabat de Dis sans demander son reste, pourvu qu'aucun des garçons n'ait la mauvaise idée de se mettre sur son chemin. En fait, le pire était quand il rentrait moyennement ivre... et les enfants formaient des vœux ardents pour que tel ne soit pas le cas cette nuit-là.

Les puissances protectrices des nains ne les entendirent pas, parait-il, car quelques heures plus tard ils furent tirés de leur sommeil de la pire manière qui soit : la couverture sale (elle n'avait plus été lavée depuis que Dis était tombée malade) sous laquelle ils se blottissaient s'envola soudain et Fili s'éveilla dans un cri quand un bâton s'abattit sur ses côtes (à la vérité, si les nains n'avaient eu des os si épais, nul doute que depuis le temps Frégor leur en aurait cassés quelques uns).

L'homme avait les yeux rouges et larmoyants, le regard vague, la bouche tordue en un mauvais rictus. Il empestait non seulement l'alcool mais encore l'urine... il avait dû se lâcher quelque part en chemin, trop saoul pour se déboutonner d'abord... Les réflexes de Fili jouèrent très vite, bien qu'il vienne d'être arraché au sommeil : il roula sur lui-même, de manière à se positionner au-dessus de son frère, lui faisant ainsi rempart de son corps, se mordant les lèvres pour tenter de contenir ses cris de douleur. Frégor frappait comme un sourd, avec cette branche de bois vert qu'il avait coupée on ne savait où. Il était trop ivre pour ajuster ses coups et nombre d'entre eux atteignaient le mur ou le bord du grabat mais, malheureusement, son bâton n'en trouvait pas moins souvent sa cible : le dos, les côtes, les reins... chaque coup assorti d'un rire d'ivrogne.

Fili avait l'impression que le monde entier était empli de bruit, de douleur et de fureur. Kili criait de terreur et d'horreur tout à la fois et son frère ne parvint bientôt plus à se taire lui non plus, à mesure que les coups continuaient de pleuvoir. Quand vint l'accalmie, il se demanda s'il pourrait encore se relever. Son corps entier lui paraissait brisé, émietté, enflammé de souffrance.

- Tire-toi de là, sale gosse ! Tu crois qu'l'aut' va y échapper ?

Etourdi par la bastonnade reçue, Fili ne comprit pas tout de suite. Puis il sentit le corps de Kili glisser sous le sien : Frégor venait de l'empoigner par une cheville et le tirait vers lui en dépit de ses ruades.

- Non ! cria faiblement l'aîné en s'efforçant de retenir le petit.

Mais que pouvait-il faire ? Il n'était qu'un enfant, et de très petite taille par rapport à un humain adulte, un enfant perclus de douleur qui ne pouvait même plus bouger le bras tant son épaule lui faisait mal.

- Lâche-moi ! brailla Kili en se débattant en vain.

Frégor éclata à nouveau de rire.

- Tiens, viens voir, toi, lança-t-il à Fili qui, impuissant, le regardait avec terreur. Viens voir si tu peux m'en empêcher, p'tite vermine !

Posant son pied sur le bord du grabat, il hissa Kili sur ses pieds puis le força à se ployer sur son genou.

- Laisse-le ! protesta faiblement Fili.

Inutile. Le bâton cingla les jambes du petit nain qui se tordit de douleur.

- Arrête... arrête !

Fili tenta de se lever mais retomba sur son lit de fortune avec un cri : au moindre geste, la douleur se propageait dans tout son corps et le paralysait. Kili tint bon durant dix secondes, puis il hurla sous les coups qui s'abattaient, accompagnés des quolibets et des rires de Frégor. Lui en tous les cas dormirait bien : se défouler ainsi sur les deux enfants, les brumes de l'alcool aidant, lui procurait une sensation tout simplement grisante. Et battre l'un des garçons pendant que son frère tentait de l'en empêcher ou de l'en dissuader mettait un comble à son excitation. Tel est l'apanage des faibles : maltraiter un être sans défense ou réduire une autre créature à l'impuissance leur donne l'impression de dominer le monde.

00OO00

- Je le tuerai. Un jour tu verras, Kili, je le tuerai.

Les ronflements de Frégor emplissaient la pièce. Réfugiés dans les bras l'un de l'autre, Fili et Kili chuchotaient dans le noir, sans risque d'être entendus. Parfois, un mouvement si léger soit-il, un frottement, accentuait la douleur et l'un ou l'autre gémissait entre ses dents serrées. Pas un n'avait versé une larme. Trop choqués, peut-être. Ils avaient dépassé ce stade. Elles étaient là pourtant, elles les étouffaient presque, mais rien ne sortait. Cela valait sans doute mieux : après la mort de Dis ils avaient vite appris à se retenir de pleurer, car cela enrageait Frégor qui alors les frappait en leur assurant "qu'maintenant t'sauras pourquoi tu chiales, toi !".

Dans la pénombre, la voix de Kili s'éleva, très basse :

- Comment ?

Il voulait dire : "comment est-ce que tu le tueras ?". Car même s'il ne parvenait pas vraiment à y croire, faire semblant aidait un peu.

- Je sais pas encore, murmura Fili. Mais un jour je serai grand et ce jour-là...

- Mais on sera plus ici, quand on sera grands, hein Fili ? On sera partis sur le bateau, comme tu as dit. Hein ?

Il y avait une note de panique dans la voix du petit nain. Une panique bien facile à comprendre : il ne se voyait pas vivre ici et de cette manière jusqu'à l'âge adulte.

- Oui, répondit Fili d'un ton apaisant. Bien sûr, Kili. Mais ça n'empêche. Un jour, je te jure, je lui ferai payer tout ça.

- Alors moi aussi.

- Oui.

L'aîné soupira.

- Tu crois que tu vas pouvoir dormir, Kili ?

- Je sais pas. Fili...

- Oui ?

- Pourquoi il fait ça ?

Fili ferma les yeux, serrant étroitement ses paupières l'une contre l'autre. Une énorme boule se formait dans sa gorge, menaçant de l'étouffer.

- Je ne sais pas... répondit-il si bas que Kili l'entendit à peine.

Il s'était souvent posé la question lui-même mais n'avait aucune réponse. Aucune. Peut-être parce qu'il n'y en avait pas ? De toute manière, exception faite de ses parents, aucun adulte n'avait jamais été tendre envers lui. Ni envers son petit frère. Fili finissait par croire que le monde était ainsi et qu'il ne fallait pas chercher à comprendre. Autant se demander pourquoi il y avait un jour et une nuit. C'était comme ça et voilà tout.

Kili finit quand même par s'assoupir. Quant à Fili, il sommeilla par à-coups, mais il souffrait tellement que la douleur le maintenait en état de conscience quasi permanent. Kili, chaque fois qu'il remuait, gémissait dans son sommeil. Aucun des garçons n'avait rien pu faire pour tenter de soulager la douleur : ils n'avaient rien. Pas même de l'eau, car Frégor refusait qu'ils aillent, comme autrefois, s'approvisionner à la fontaine :

- D'la flotte ?! avait-il hurlé le premier jour. C'est bon pour la poiscaille ! Perds pas ton temps avec ça, avorton, fais kequ'chose d'utile ou j'te'l balance sur la gueule, moi, c'te seau !

Les enfants avaient donc pris l'habitude d'aller régulièrement à la fontaine se désaltérer sur place. Quant à se laver, ils avaient oublié ce que c'était. Et très franchement, c'était le cadet de leurs soucis.

OO00OO

Fili émergea de sa torpeur et il lui suffit d'ouvrir les yeux pour réaliser qu'il faisait jour. Frégor ronflait toujours. Le jeune nain hésita : le mieux, pour Kili et lui-même, aurait sans doute été de filer tout de suite, avant qu'il s'éveille, et de passer la journée au loin. Les soirées et les nuits étaient amplement suffisantes, pas la peine d'avoir à supporter cette brute plus que nécessaire.

- Kili, chuchota-t-il.

Cela l'ennuyait un peu de réveiller son frère, mais cela valait sans doute mieux. Il voulut secouer le petit pour le tirer de son sommeil et ne put retenir un cri : son bras lui faisait horriblement mal, il ne pouvait pas le bouger. C'était comme si on lui sciait l'épaule à vif. A vrai dire, ses côtes également étaient si douloureuses qu'il peinait à respirer. Enfin... inutile de dresser la liste de ses douleurs, elles étaient trop nombreuses pour ça. Kili ouvrit brusquement les yeux, éveillé par le cri de son frère :

- Fili ?

Son visage exprimait la peur. Il avait dû croire à une nouvelle agression.

- Chut ! Ça va. C'est juste mon bras.

Se redresser ne fut pas une mince affaire, ni pour l'un ni pour l'autre : leurs membres, leurs corps étaient raides et perclus, chaque mouvement leur faisait mal. Bien qu'il fasse jour, ils ne prirent pas la peine de retirer leurs vêtements pour voir l'étendue des dégâts : à quoi bon ? Ils ne pourraient rien y faire. Ils avaient tous deux senti la chaleur poisseuse du sang sur leur peau la veille, mais hélas... ce n'était ni la première ni la dernière fois.

- J'ai mal... gémit le cadet.

- Je sais, Kili. Moi aussi.

Lorsqu'ils eurent réussi à se déplier et à se lever, ils se dirigèrent sans attendre vers la porte. Clopin-clopant et s'efforçant d'apprivoiser la douleur. Mais ils ne purent arriver à la sortie ; les ronflements cessèrent brusquement, remplacés par quelques grognements, puis la voix éraillée de Frégor s'éleva dans leurs dos :

- Ousque vous foutez l'camp comme ça ? Comme des sales voleurs ?

Les deux garçons se figèrent, tout en pensant que le seul voleur qu'il y ait sous leur toit, ils le connaissaient bien. Fili se retourna à contrecœur.

- On va... commença-t-il.

- Moi j'vais t'dire, où qu'tu vas !

Frégor se leva et s'approcha. Les deux enfants se reculèrent d'un même mouvement. L'aîné serra les dents. L'homme l'empoigna par ses vêtements :

- T'vas bosser un peu, sale feignant ! Tu crois qu'j'te loge à rien foutre ?!

Il désigna, sur la table sale, la petite pièce que Fili y avait déposée la veille et qu'il venait seulement de repérer :

- Tu crois que j'vais me contenter de ça ? D'la merde ! V'la ce que c'est, 's'pèce de bon à rien !

Fili prit sur lui pour ne pas répondre, bien que les mots se bousculent sur sa langue. Mais il n'avait pas envie d'être tabassé à nouveau. Il n'avait pas non plus envie que Frégor fasse payer son insolence à Kili, comme c'était déjà arrivé par le passé.

Le tenant toujours par ses vêtements, Frégor le fit pivoter sur lui-même et le propulsa vers la porte, accompagnant le geste d'un coup de pied qui atteignit le jeune nain au bas des reins. Déjà grandement meurtri par la bastonnade de la veille, Fili poussa un cri tandis que la douleur explosait dans tout son corps. Puis il perdit l'équilibre et tomba sur les genoux.

- Fili !

Kili se précipita vers son frère. Le souffle coupé, ce dernier avait pâli et serrait les dents de toutes ses forces pour ne pas geindre en présence de Frégor. Il se demanda un instant s'il n'avait pas les reins brisés tant il avait mal.

- Pas tant d'chichis ! grogna Frégor en s'avançant. Dehors, et rev'nez pas les mains vides, vermines !

C'en fut trop pour Kili. Il n'avait que sept ans mais il avait son petit caractère bien à lui. Et puis il ne fallait pas toucher à son frère. Jamais. Il se planta devant ce dernier, ou plutôt entre ce dernier et leur tourmenteur, et se redressa de toute sa taille, toute peur momentanément envolée :

- Laisse-le tranquille ! Tu lui as fait mal, t'es un méchant homme ! Tu nous fais toujours mal...

- Et toi, t'vas apprendre à m'parler autrement, p'tit salopiot.

- Kili... gémit Fili.

Frégor asséna une claque à l'enfant, sur le côté de la tête, l'empoigna par le bras et le traîna vers la porte de la "cave", ainsi qu'ils l'avaient tous toujours appelée. C'en avait été une autrefois mais ce n'était plus, aujourd'hui, qu'un réduit insalubre, obscur et surtout très humide, à tel point que l'air empestait le renfermé et la moisissure. Ce n'était pas la première fois que Frégor y enfermait les garçons, ensemble ou séparément...

- Non... protesta vainement Fili.

L'homme ne l'entendit sans doute pas. Il ouvrit la porte à la volée et poussa brutalement Kili à l'intérieur avant de claquer le battant et de donner un tour de clef (celle-ci restait toujours sur la serrure).

- Laisse-moi sortir ! piailla le petit nain à l'intérieur.

- Ta gueule ! Si je dois ouvrir, gare à toi, charogne.

Puis Frégor lança un regard noir à Fili, toujours agenouillé sur le sol :

- T'es encore là, p'tit bâtard ? Disparais vite fait avant qu'j'me fâche.

Fili savait qu'il n'y avait rien à faire. Il se releva tant bien que mal, en pensant qu'il n'y parviendrait jamais, et se traîna plus qu'autre chose vers la porte. Au moins, pensait-il, au moins, Kili ne risquait plus d'être frappé, pas tant qu'il serait enfermé. En revanche, il n'allait pas tarder à ressentir la faim et la soif, car leur pauvre repas de poisson et de coquillages de la veille était déjà très loin.

- Il faut que je trouve quelque chose à manger, pensa Fili en clopinant difficilement dans les rues.

Il se sentait comme écrasé par la fatalité. Il avait mal à crier, chaque mouvement était pour lui un supplice, il n'avait quasiment pas dormi de la nuit et la faim lui tenaillait le ventre. Trouver de quoi manger... si ç'avait été si facile, ils n'auraient jamais eu aucun souci et Dis serait sans doute encore parmi eux. Fili ne se souvenait pas avoir déjà eu autant envie de pleurer qu'en ce matin sinistre. Pourtant, il savait qu'il ne parviendrait pas à verser une seule larme. Comme si elles s'étaient solidifiées et gelées à l'intérieur de lui-même. Cela l'aurait sans doute soulagé, mais il n'y arrivait pas. Quelque chose en lui paraissait brisé.