Fili rentrait chez lui en traînant les pieds. A vrai dire, plus il se rapprochait de la maison plus il ralentissait l'allure. A deux rues de la bicoque qu'il lui fallait bien considérer comme son foyer, il s'arrêta complètement et demeura un moment immobile, s'attirant des regards vaguement méfiants, voire hostiles de la part des quelques personnes qui entraient ou sortaient de chez elles. Dans ces quartiers, tout le monde se méfiait de tout et de chacun. Il ne vint à l'idée de personne de s'apitoyer sur l'allure misérable de cet enfant et sur les ecchymoses de son visage. Encore moins de se demander s'il pouvait avoir besoin d'aide (même s'ils avaient pu voir dans quel état était le reste de son corps, couvert de bleus, de plaies et de croûtes, personne n'aurait réagi).
Fili quant à lui sentait ses entrailles se tordre d'appréhension. Il savait ce qui l'attendait lorsqu'il rentrerait : malgré tous ses efforts, il ne ramenait rien. Pas un sou. Rien. Que quelques navets déjà flétris ramassés sur la place du marché, qu'il garderait pour son frère. Lui-même en avait déjà grignotés quelques uns sur place. Frégor n'en voudrait de toute façon pas. Et le voir rentrer sans un sou ni rien qu'il puisse considérer comme valable n'allait pas être de son goût.
Le jeune nain pouvait toujours à peine remuer. Son épaule gauche était totalement bloquée. Il ne pouvait pas bouger le bras. Il ne pouvait tout simplement pas. Chaque mouvement provoquait un pic de douleur qui se propageait ensuite dans sa nuque et dans son dos. Et chaque fois qu'il se crispait sous l'impact du trait de feu qui parcourait ses nerfs, il éveillait tout le reste de son corps endolori, chaque endroit meurtri par les coups reçus. Il pouvait à peine marcher, à peine se mouvoir. Alors la perspective d'une nouvelle correction était plus pénible aujourd'hui que jamais. C'était un cercle vicieux, pensa sombrement Fili. Il était trop mal en point pour effectuer n'importe quel travail et ça ne se voyait que trop bien. Alors il avait tenté de trouver sur la plage des objets récupérables qu'il aurait pu tenter de vendre, en vain. Il avait longuement parcouru la place du marché, les yeux rivés au sol, dans l'espoir de trouver une quelconque pièce d'argent perdue par un passant (cela arrivait assez régulièrement, mais rien non plus aujourd'hui). Résultat : Frégor allait encore le rosser en le menaçant de les jeter dehors, son frère et lui, tout cela en les agonissant d'injures. Alors oui, les pas de Fili ralentissaient à mesure qu'il approchait, qu'il forçait son corps dolent à avancer alors qu'il n'avait qu'une seule envie, celle de faire demi-tour au plus vite. Mais pour aller où ? Fili en revenait toujours au même. S'il y avait eu un endroit possible, il s'y serait rendu depuis longtemps, et son frère avec lui.
Pour éviter ce qui l'attendait au retour, Fili se serait peut-être résolu à passer la nuit dehors, bien que ce soit très risqué, mais il ne pouvait pas abandonner Kili. Frégor était très capable de l'oublier dans la cave, jusqu'à le laisser bel et bien périr d'inanition. Pire : si l'aîné ne rentrait pas, la brute se vengerait certainement sur le cadet et le battrait encore une fois jusqu'au sang, ainsi qu'il en avait pris l'habitude. Non, songeait sombrement Fili, il n'avait tout simplement pas le choix. Il devait rentrer. En lui l'amour fraternel et le sens du devoir (Dis ne lui avait-elle pas confié son jeune frère ?) l'emportaient sur la peur. Pourtant c'était dur, à « pas tout à fait douze ans », de prendre ainsi sur soi, d'accepter ce qui devait arriver, d'aller de lui-même vers des moments aussi pénibles. Mais Fili avait appris depuis longtemps les cruelles réalités de la vie. Il savait que tout est question de choix et il savait aussi que les choix ne sont jamais, jamais faciles à faire.
Cela n'empêchait pas qu'en ce funeste soir, le jeune garçon repoussait le moment fatidique en ralentissant l'allure à mesure qu'il approchait de son but. En fait il lui fallut faire appel à tout son courage et à toute sa volonté pour parcourir les deux dernières rues et pousser la porte de la maison, après avoir caché son butin à l'extérieur de manière à ne pas risquer de se le voir confisquer par Frégor par manière de représailles.
Le cœur battant, le jeune garçon pénétra à l'intérieur de la maisonnette et, comme toujours, l'odeur le prit à la gorge. Il n'y prêta cependant pas attention et embrassa les lieux d'un regard, en retenant son souffle. Il y avait à présent deux possibilités : la première, Frégor serait là, auquel cas il exigerait que le garçon lui remette "son loyer" et le battrait comme plâtre, après l'avoir fouillé, quand il comprendrait qu'il revenait sans rien. Il faudrait attendre alors qu'il s'en aille ou qu'il s'endorme. A ce moment là seulement Fili pourrait libérer Kili et lui donner la nourriture qu'il avait rapportée en cachette.
Si l'humain était absent en revanche, Fili ouvrirait à son frère dès à présent et ce dernier pourrait manger ses navets tout de suite, aussi vite que possible, avant le retour de leur tourmenteur. Ils le guetteraient et le cadet retournerait se cacher dans la cave lorsqu'il arriverait, comme s'il ne l'avait jamais quittée, ce qui lui éviterait, à lui du moins, d'être cogné ce soir. C'était du moins ce que pensait Fili, lequel se basait sur l'expérience des quatre derniers mois pour bâtir ses hypothèses.
Or, ce jour-là les choses se révélèrent différentes, et pas exactement en bien. En tous les cas du point de vue de Fili.
Frégor se trouvait là, affalé à table, une bouteille devant lui quand le jeune nain entra. Le cœur du garçon eut un soubresaut de crainte en l'apercevant. Il déglutit et dut faire appel à toute sa volonté pour refermer la porte derrière lui plutôt que de s'enfuir en courant, comme il en avait bonne envie.
- Te v'là, toi.
- Oui, fit l'enfant à voix basse, me voilà. Et je n'ai rien pour toi. Je n'ai rien pu gagner aujourd'hui.
Autant en finir tout de suite, songeait Fili. Puisque de toute façon la chute était inéluctable, inutile de faire durer les choses. Frégor se leva lentement, ses yeux injectés de sang fixés sur le garçon.
- J'espère que j'ai mal entendu... commença-t-il.
Fili fit seulement un signe de dénégation.
- ... si tu mens, poursuivit l'autre, t'vas avoir à faire à moi... tu voudrais m'voler, hein, saloperie ?
Fili, à nouveau, fit signe que non, tout en pensant que le vol se situait plutôt du côté de celui qui s'appropriait ainsi ce que son frère ou lui-même mettaient des heures à obtenir. Lorsque l'homme s'avança vers lui, poings serrés et regard menaçant, le jeune nain éprouva une telle détresse qu'il fut sur le point de supplier. Ça n'était encore jamais arrivé et cela n'arriverait qu'une seule fois, laquelle se rapprochait à la vitesse de l'éclair, mais jamais jusqu'à ce jour il n'avait encore été si près de céder à la peur qui l'envahissait. Pourtant, quelque chose le retint, il n'aurait su dire quoi. Peut-être la fierté. Peut-être la haine : concéder quoi que ce soit à cet humain le révulsait. Ou peut-être les deux.
Raide comme la justice, Fili sentit les mains brutales de Frégor le fouiller, chaque poche, chaque repli de vêtement, tandis que son odeur de crasse et d'alcool lui emplissait les narines et qu'il fronçait le nez de dégoût. Il avait le souffle court et s'attendait à chaque seconde à encaisser une nouvelle grêle de coups. Le garçon espérait seulement -quelle pauvre, faible et dérisoire espérance- que cette fois Frégor éviterait d'avoir recours à son bâton de bois vert. Les nains ont les os solides et la peau épaisse, certes, mais quand même.
Ce fut pire.
Frégor se recula subitement, une lueur de folie dans son regard délavé :
- Pourriture... charogne... murmura-t-il.
Il était fou de rage. Il avait le ventre creux, pas un sou en poche et la bouteille posée sur la table provenait d'un larcin. Il avait fermement escompté que Fili ramènerait un peu d'argent. Oh pas beaucoup, bien sûr : il ne fallait rien attendre de mirobolant de cette sale engeance qui, il en était certain, faisait exprès de le contrarier sans arrêt. Car enfin, comment avaient-ils vécu avant, hein ? Tant que la crevure qui leur avait donné le jour (depuis quatre mois, Frégor avait complètement oublié combien Dis l'impressionnait par sa superbe innée) avait été là ? Sûr que les mioches avaient été dressés de bonne heure à rapporter. La vérité, pensait Frégor, c'était qu'ils refusaient de faire pour lui ce qu'ils avaient, assurément, toujours fait auparavant. Putain de saloperie d'engeance. Avec tout ce qu'il faisait pour eux ! Car oui, ces deux fientes auraient dû lui être redevables, non ? Il les tolérait sous son toit et s'occupait d'eux alors qu'ils ne valaient rien, oui ou non ? Rien de rien... à cause de tous ces sales nains qui s'étaient tous fait tuer comme les gros abrutis qu'ils étaient ! Ou alors, c'était une autre possibilité, ils gardaient tout pour eux. Oui, ça aussi, Frégor y pensait souvent. Saletés. Saletés de nains. Vermines arrogantes, menteuses, ingrates et... voleuses.
Fili n'espérait aucun recours contre ce qui devait arriver mais il fit malgré lui un pas en arrière, tout en levant son bras valide pour se protéger, en voyant le visage de l'homme lorsque celui-ci posa son regard enflammé sur lui.
- P'tite charogne... t'voudrais m'voir crever de faim, hein ? Moi j'me saigne aux quat' veines pour vous mais toi... saloperie ! Tu vas l'payer cher, ça j'te l'jure !
Fili avait toujours su qu'il paierait cher. Mais il s'avéra qu'il avait encore sous-estimé le prix et la teneur de la punition. Il comprit tout de suite ce qui allait arriver en voyant Frégor se détourner de lui d'un mouvement saccadé et se diriger vers la porte de la cave. Le jeune nain sentit tout son sang geler dans ses veines.
- Non ! Non !
Perclus comme il l'était, il ne put rattraper l'homme qu'alors que ce dernier tournait la clef dans la serrure. Fili s'agrippa de toutes ses forces à son bras.
- Non, je t'en supplie ! Pas lui, ne lui fais pas de mal !
La brute n'eut aucun mal à se débarrasser de l'enfant nain, d'un violent mouvement du bras qui projeta Fili en arrière et le fit tomber. Le garçon cria de douleur en heurtant le sol : c'était comme si son corps entier venait d'éclater sous l'impact, tant le choc s'était violemment répercuté dans ses os et sa chair déjà meurtris.
La suite ressembla à un cauchemar : Fili vit Frégor saisir Kili par les cheveux et le secouer avec violence, avant de le gifler à plusieurs reprises, à toute volée, lançant à chaque fois son bras loin en arrière.
Ensuite, l'homme perdit tout contrôle de lui-même et se mit à déverser un torrent d'imprécation sur ses victimes, d'où il ressortait qu'il allait certainement crever de misère pour prix de la générosité dont il avait fait preuve en recueillant les deux étrons abandonnés par cette salope qui l'avait toujours mal considéré, comme si elle croyait qu'elle valait mieux que lui, et son sale rouquin de mari qui croyait lui faire la charité. Parce que tout était pourri ici-bas et qu'on acceptait que des nains aient un toit quand un pauvre homme comme lui n'en avait pas.
Tout en vociférant, et sans lâcher la chevelure brune entortillée autour de ses doigts, Frégor frappait Kili à coups de poing, à l'aveugle, indifférent aux endroits du corps sur lesquels s'abattaient ses phalanges repliées, et cela continua durant ce qui parut être une éternité.
Lorsque les cris de l'enfant se turent et que ses yeux se révulsèrent, Fili, épouvanté, crut que Frégor l'avait tué. Quelques coups tombèrent encore mais Kili, le corps mou, n'avait plus aucune réaction. Sa main toujours refermée sur les cheveux sales et emmêlés, l'homme traîna le jeune garçon quasiment inconscient jusqu'à son grabat et l'y jeta sans ménagement. Le crâne de Kili émit un son terrifiant en heurtant le cadre de bois. Après quoi, Frégor planta son regard chassieux dans les prunelles écarquillées d'horreur de Fili et laissa tomber de sa voix pâteuse :
- Si demain tu fais pas mieux, sale rat, tu le reconnaîtras plus, ce morveux. T'as compris ?
Fili n'avait d'yeux que pour la forme inerte qui gisait, les membres entremêlés, sur le lit de fortune.
- Est-ce que t'as compris ? beugla Frégor en se penchant pour le saisir par le devant de sa tunique et en le secouant.
- Oui, souffla Fili, terrorisé. Oui, j'ai compris.
Frégor grogna quelque chose dans sa barbe sale, le lâcha en le laissant retomber à terre puis il se détourna et se rassit à table avant de porter à nouveau sa bouteille à sa bouche. Fili n'avait jamais été aussi terrorisé de toute son existence. Il rampa plus qu'autre chose vers son frère, presque certain que ce dernier était mort. Et sans doute jamais plus, de toute son existence, n'éprouva-t-il pareil soulagement que lorsqu'il réalisa qu'il respirait toujours.
Avec des gestes maladroits tant il était effrayé, il allongea l'enfant dans une position aussi confortable que possible, puis il se servit du bas de sa tunique pour éponger le sang qui coulait sur le visage tuméfié. La frimousse de Kili faisait peur à voir. Les hématomes qu'il portait déjà, avant ce qui venait de se passer, disparaissaient à présent sous de nouvelles marques. Les lèvres avaient éclaté et le petit était, en effet, quasiment méconnaissable.
- Kili, chuchota l'aîné en se penchant à l'oreille de son frère, de peur que Frégor prenne encore prétexte de les entendre se parler pour les maltraiter à nouveau. Kili, je t'en prie. Reviens. Ouvre les yeux.
Comme si son frère l'avait entendu ou, du moins, compris, ses paupières se soulevèrent. Mais ce fut pour papilloter inutilement, sur des yeux hagards qui ne voyaient rien.
- Oh, Kili...
Des sanglots secs, douloureux, déchiraient la poitrine de Fili. Il souleva avec précaution les vêtements de son jeune frère pour juger des dégâts. Il aurait mieux fait de s'abstenir, car ce qu'il découvrit lui fit monter une nausée dans la gorge. Kili donnait l'impression d'être passé sous le marteau d'un forgeron. Partout sur son corps amaigri, d'horribles meurtrissures rougeâtres ou noirâtres, recouvrant partiellement les marques plus anciennes. Agenouillé près du grabat, ne pouvant rien faire d'autre, Fili se contenta de caresser le visage enflé et les cheveux de son cadet en murmurant son nom.
Quand enfin Frégor se leva et qu'il sortit, Fili attendit quelques instants et courut, aussi vite que cela lui fut possible dans son état, jusqu'à la fontaine, à quelques quartiers de là. Il retira sa chemise, la trempa dans l'eau fraîche et revint sans tarder. Après avoir longuement bassiné le visage de son frère, il déposa le vêtement mouillé, soigneusement plié, sur son front.
- Kili, ne meurs pas. Ne meurs pas. Kili, reviens.
Il répétait ces mots en une litanie sans fin. A un moment toutefois, son esprit enfiévré se demanda, d'une manière pernicieuse, si au fond ça ne vaudrait pas mieux, pourtant ? Que Kili meure maintenant, sans revenir à lui, sans rouvrir les yeux sur ce monde cruel, et ne connaisse plus jamais la souffrance et la peur ? Il lui fallut un moment pour réaliser que son petit frère le regardait et que son regard, cette fois, était lucide. Fili oublia aussitôt ses pensées morbides.
- Kili ! Tu m'entends ?
Les lèvres gonflées remuèrent faiblement mais aucun son n'en sortit. Le petit se contenta de faire un vague signe affirmatif.
- Oh, Kili ! J'ai eu si peur ! J'ai cru qu'il t'avait tué.
Cette fois, le blessé parvint à exhaler un faible son :
- Fili...
- Essaie de te lever, Kili.
Exténué, l'intéressé remua à peine la tête, en gémissant de douleur, pour signifier qu'il ne le pouvait pas. Fili se pencha vers lui. Il était terrifié mais résolu. Il avait pris une décision pendant qu'il prodiguait ses soins à son cadet :
- Il faut qu'on parte, Kili. On s'en va d'ici. Je vais t'aider à marcher.
Un faible espoir anima le regard brun, mais il fallut quelques instants encore pour que Kili parvienne à souffler quelques mots :
- On va où ?
- Je sais pas... mais on reste pas ici. Nous partons. Pour toujours. Frégor ne nous enfermera ni ne nous battra plus jamais. Tu comprends ?
- J'ai peur, Fili… et s'il nous rattrape ?
- Il est trop bête pour ça, laissa tomber l'aîné, qui espérait ne pas se tromper. Allez, petit frère.
Fili avait eu trop peur ce soir. Vraiment trop peur. Alors non, il ne savait toujours pas où aller, hélas. Oui, il savait que les rues de Carnoval étaient dangereuses la nuit, encore plus que le jour. Mais tant pis : il ne pouvait pas permettre que Kili soit à nouveau tabassé de cette manière une autre fois. Il estimait ne pas pouvoir prendre ce risque. Et pour tout dire, lui-même ne s'ennuierait pas non plus des coups de bâton, de pied et de poing, ni des gifles et des claques de Frégor. Pas du tout.
Il y avait toutefois un sérieux obstacle à son plan : Kili avait l'habitude de faire tout ce que son frère lui disait, certes, mais malheureusement, pour l'heure il gisait sans force sur son lit et ne paraissait pas capable de se redresser. Or, Fili savait que le temps leur était compté. Car lorsque Frégor rentrerait, il serait peut-être à nouveau saoul. Et dans ce cas, tout recommencerait. L'aîné des garçons savait qu'il ne pouvait pas porter son frère : ce dernier était trop grand et trop lourd pour lui. Et par ailleurs, Fili était lui-même si endolori et si raide, avec ce bras qui lui refusait tout service, qu'il était totalement inutile de seulement y songer. Que faire, alors ?
Il sembla que des heures s'écoulaient. Fili encourageait son frère à voix basse, lui répétant de faire un effort, que c'était dur maintenant mais que ça irait mieux ensuite. Peu à peu, Kili parut aller un peu mieux. Il eut toutefois beaucoup, beaucoup de mal à s'asseoir, puis à se lever. Handicapé par son épaule raide, Fili, ne pouvait pas l'aider aussi bien qu'il l'aurait voulu. Il passa cependant son bras valide autour de la taille du petit afin de le soutenir, lui recommanda de faire de même pour se tenir à lui puis, l'un soutenant l'autre, boitillant et gémissant tant et plus, les deux frère se glissèrent hors de la maison et s'éloignèrent, le cœur battant, en surveillant les alentours avec inquiétude de peur de voir revenir Frégor. Cahin-caha, faisant régulièrement des pauses pour reprendre leur souffle, ils s'éloignèrent et s'enfoncèrent dans les rues sales.
Ce fut pour les deux petits nains un véritable calvaire. Kili toussait régulièrement et son frère craignait que Frégor lui ait cassé des côtes. Le cadet ne parlait pas mais gémissait fréquemment. Alors, Fili l'entraînait dans un recoin obscur et tous deux se reposaient un moment, tendus, tous leurs sens aux aguets. Les nains sont une race solide, grâce en soit rendu à leur créateur ! Cependant, cette fuite à l'aveugle et dans l'inconnu fut une terrible épreuve pour les deux enfants. Chaque fois qu'ils songeaient à abandonner et à se laisser aller, ils pensaient à Frégor et repartaient. Ils ignoraient qu'ils devaient leur opiniâtreté à leur peuple et d'ailleurs n'en avaient cure, mais il est certain qu'en cette longue nuit, elle leur fut des plus utiles.
Ils avançaient au hasard, droit devant eux, sauf lorsqu'ils entendaient un bruit quelconque (surtout des bruits de voix). Dans ce cas, ils changeaient de direction et continuaient à avancer. Comme ils ne savaient pas où aller, cela n'avait pas la moindre espèce d'importance : ils se rendaient là où leurs pas voulaient bien les conduire.
Lorsque vraiment ils se sentirent à bout de force, ils se blottirent une dernière fois dans l'encoignure la plus reculée et la plus sombre qu'ils purent trouver et, blottis l'un contre l'autre, endoloris, affamés et frissonnants, ils sombrèrent dans un sommeil agité et inconfortable.
Ils pensaient avoir laissé le pire derrière eux. Ils ne se doutaient pas que tout au contraire, le pire était à venir.
