- Vous êtes plus bête que le cul d'un âne ! explosa Fili. Ce n'est pas lui, il a été piégé, vous ne comprenez donc pas ?
Le garçon savait qu'il paierait très cher ce qu'il venait de dire mais il était hors de lui. Et à bout de nerfs. Tout cela durait depuis trop longtemps. Autour d'eux, les autres garçons, silencieux, échangèrent des regards réjouis : ils n'en avaient pas espéré autant, avec leur manège. Ils pensaient bien attirer à Kili, en l'occurrence, une solide correction, mais ils n'avaient pas été jusqu'à croire que son frère aîné, en voulant prendre sa défense, commettrait la folie d'insulter un surveillant. Deth en particulier. Alors là, vraiment, ils étaient fiers d'eux. Coup double, les gars ! Coup double. Voilà que cet imbécile aux cheveux blonds cherchait de lui-même les ennuis en essayant de défendre son asticot de frère. Alors là pour sûr, c'était trop beau ! Sûr et certains que tous les deux allaient danser sous peu ! C'était tout juste si les garçons ne se pourlèchaient pas les lèvres, dans l'attente de la suite. Une idée si basique, pourtant, hein ? Qui aurait pu croire à ce résultat... tout simplement royal ?
C'était le matin et les garçons de l'Institution venaient de quitter la cour, après leur sommaire toilette de début de journée. Plusieurs d'entre eux cachaient dans leurs mains de petits cailloux arrachés, cette fois encore, à la margelle du puits. Plus gros que ceux qu'ils avaient un jour forcé les deux frères à avaler. Bien entendu, le jour n'avait pas été choisi au hasard. Il fallait que ce soit Deth qui achève sa "garde de nuit". Avec elle, on était certain que ça tournerait au plus mal du plus mal. D'autant qu'elle était particulièrement hargneuse ces matins là, fatiguée de ne pas avoir dormi. Oh oui, c'était tellement simple, le B-ABA du piège idiot : soudain, une petite pierre était venue frapper la femme à l'épaule. Tout de suite furieuse, elle s'était retournée pour apostropher les garçons :
- Qui a fait ça ? Qui lance des pierres ?
Grand silence. Regards qui se détournent prudemment. Très fâchée, Deth pivotait à nouveau sur ses talons lorsqu'une seconde pierre l'avait frappée cette fois à l'oreille. Il n'en avait pas fallu plus pour qu'elle se déchaîne et, folle de rage, d'autant plus folle que son autorité paraissait être en jeu, elle avait aussitôt décrété que tous les garçons sans exception seraient ce jour-là privés de petit-déjeuner si le coupable n'était pas identifié à l'instant même. Aussitôt, une main s'était levée :
- C'est lui, ma dame. Le nain. Regardez.
Et le délateur de plonger sa main pleine de pierres dans la poche de Kili dont il s'était sciemment rapproché. Lâchant lesdites pierres dans la poche du petit nain, il en avait exhibé une seule en la levant haut, pour que tout le monde puisse la voir. Le rugissement de Fili avait déchiré le silence :
- Sale menteur ! C'est toi qui as lancé ces pierres, Kili n'y est pour rien !
Deth fonçait déjà sur eux et la découverte, dans la poche de Kili, des quelques projectiles que l'autre venait d'y fourrer suffit à la convaincre. Le véritable coupable n'avait plus le moindre petit caillou sur lui (car elle vérifia, par acquis de conscience ou excès de méchanceté, allez savoir). Le garçon n'avait même pas de poche, car il portait un pantalon et une tunique fournis par l'Institution et les poches étaient considérées comme une perte de tissu inutile.
- Vous êtes plus bête que le cul d'un âne !
Ah non, cette fois Fili n'avait pas pu se contenir. C'en était vraiment trop. Deth le regarda fixement puis, lentement, très lentement, ses lèvres s'étirèrent en un sourire terrifiant.
- Retire ça tout de suite, fit-elle d'une voix étonnamment basse, presque douce. Tout-de-suite ! Mets-toi à genoux et demande pardon.
- Plutôt crever !
- Quel dommage...
Sans lâcher Kili qu'elle tenait fermement par le col, la femme abandonna soudain son masque doucereux pour crier de toute sa voix :
- Borlas ! Varhil !
Profitant des quelques secondes où elle se détournait pour ainsi appeler du renfort, Fili et Kili échangèrent un rapide regard : la peur et l'épuisement se lisaient dans les yeux de l'un comme de l'autre. Déjà, du réfectoire surgissaient deux silhouettes qui s'avancèrent à grands pas. Deth lança alors un regard venimeux à Fili :
- Ton frère paiera pour toi, vermine. Tu peux me faire confiance.
Fili s'abstint de protester, sachant que cela ne changerait plus rien (il avait appris sa leçon avec Frégor : plus il tentait de s'interposer, plus l'autre s'acharnait), mais il ne put empêcher son visage de trahir sa détresse. Il aurait dû le savoir. Il aurait dû savoir qu'avec cette ignoble garce, les choses se passeraient ainsi. Tandis qu'elle expliquait aux autres ce qui venait d'arriver ("mais je ne peux pas répéter les mots de ce petit cancrelat, c'est trop grossier !"), Fili lança à son jeune frère un regard empli d'excuses et de désarroi. L'échange fut rompu lorsque Deth entraîna le cadet des garçons loin des autres.
- Je me charge de celui-ci, crut-elle bon de préciser, tout en dardant un nouveau regard de pure malveillance sur Fili.
Ce dernier sentit à peine la poigne de l'un des hommes se refermer sur lui.
- Alors comme ça tu as besoin qu'on t'enseigne la politesse, toi ?! gronda ce dernier. Viens un peu par ici !
Fili puisa dans la haine qu'il éprouvait pour ces humains, Deth en particulier, la force de ne pas crier sous les coups de cravache qu'il reçut sur les fesses et les cuisses. Cette forme de résistance ne fut pas du goût de son tourmenteur qui ne l'en battit que davantage. Le jeune nain crut qu'il n'arrêterait jamais. Chaque nouvelle cinglure, mordant la peau déjà à vif, était pire que la précédente. Lorsqu'on le lâcha enfin, il tenait à peine debout et se traînait plus qu'il ne marchait, chaque mouvement intensifiant l'incendie qui dévorait sa chair maltraitée. La douleur était cuisante et ne passerait pas aisément, il le savait. Il savait aussi que ses jambes seraient raides et douloureuses pendant plusieurs jours. Sans compter qu'il aurait bien du mal à s'asseoir pendant un certain temps (la première fois il faillit renoncer et sentit la sueur ruisseler sur son visage, éprouvant la sensation atroce que sa peau se déchirait du bas en haut. Cependant, demeurer assis était encore pire, c'était une véritable torture. Les heures de l'après-midi, durant lesquelles il était forcé de rester tranquille sur un banc, étaient tout simplement effroyables. Quant à la nuit, il lui fallut dormir sur le ventre ou le côté pendant plus d'une semaine).
Hélas, la vue des mains de Kili, violacées et si enflées qu'elles n'avaient même plus de forme, lui fit encore plus mal. A force de recevoir des coups toujours au même endroit (toujours la malveillance de Deth), le jeune garçon ne pouvait plus plier les doigts, ni même fermer ses mains et donc s'en servir correctement. Plusieurs ongles étaient fendus ou avaient éclaté et Kili pleurait parfois en silence tant il souffrait, se mordant les lèvres jusqu'au sang pour ne pas se plaindre à voix haute, peut-être un peu par fierté vis à vis de ceux qui, sans relâche, guettaient la moindre défaillance, mais surtout parce qu'il avait appris à ses dépens à ne jamais attirer l'attention sur lui-même si cela lui était possible : les conséquences en étaient toujours désastreuses. Il endurait donc son mal bouche cousue tandis que les larmes dévalaient ses joues. Deth était ignoble. Elle cherchait à faire le plus mal possible, quelle que soit sa victime. L'autre jour par exemple, elle avait presque arraché l'oreille d'un garçon. Indifférente à ses cris de douleur, elle l'avait secoué et secoué encore, si fort que la peau le long du cartilage avait fini par se fendre sur toute sa longueur. La victime avait pas mal saigné et l'on voyait bien que son oreille droite était à présent décollée par rapport à l'autre. Durant la nuit, il geignait chaque fois qu'il tournait la tête dans son sommeil tant il avait encore mal. Deth aimait bien tirer les cheveux, aussi, en les saisissant si possible sur le côté, à hauteur des tempes. Encore que les garçons de l'Institution aient les cheveux coupés si ras qu'il n'y avait pas grand-chose à tirer. Tout ceci sans parler de sa badine infernale, dont elle ne se séparait jamais et dont elle aimait tant faire usage au moindre prétexte.
Car il aurait été faux de croire que Fili et Kili étaient les seuls à être battus. Il ne se passait quasiment pas de jour sans que quelqu'un reçoive des coups, dans cette maison. Ce qui ne consolait d'ailleurs personne.
Pour les deux jeunes nains, les choses étaient pires en ce sens que tous étaient leurs ennemis et qu'ils étaient en butte aux persécutions des autres enfants. Ceux-ci leur menaient une guerre sournoise qui trop souvent hélas, comme en ce jour, leur valait coups ou punitions. Auraient-ils dû pour autant éprouver de la satisfaction lorsque le couperet tombait sur un autre qu'eux ? Non. Tout au plus du soulagement. Ils étaient trop malheureux, trop endoloris et surtout trop sur le qui-vive, en permanence, pour penser à autre chose. Même à une vengeance éventuelle. Dans ce contexte, les douze ans de Fili passèrent totalement inaperçus, y compris de l'intéressé. Il avait des choses bien plus graves en tête, hélas.
- Pardon, murmura-t-il, désespéré, lorsque les deux frères se retrouvèrent, une fois de plus, exposés aux regards de tous dans le réfectoire, face au mur, privés l'un et l'autre de déjeuner. Pardon, Kili. J'aurais dû me taire, je le sais. Je suis désolé.
- C'est pas ta faute.
La voix de Kili était enrouée, peut-être d'avoir trop crié, à peine audible. Il ne parlait presque plus de toute façon et, quand il le faisait, sa voix était méconnaissable et paraissait sortir avec peine.
- C'est eux...
- Je sais, mais si je n'avais rien dit... peut-être que...
Ils n'osaient pas tourner la tête l'un vers l'autre et parlaient du bout des lèvres, bien que le brouhaha ambiant couvre de toute façon aisément leur échange. Leurs conditions actuelles de vie n'étaient même pas le pire. La faim, la violence, ils connaissaient. Ils avaient toujours connu et Frégor leur en avait fait des démonstrations tout simplement capitales. Les coups de cravache n'étaient pas forcément beaucoup plus douloureux que les volées de bois vert. L'injustice non plus ne leur avait pas été épargnée depuis la mort de leur mère. Non pas que tout cela leur soit indifférent : on ne peut pas s'habituer à ce genre de choses. Mais ce n'était pas le pire. Le pire, depuis trois interminables semaines qu'ils étaient à l'Institution, c'était la malveillance quasi générale et l'obligation qui leur était faite d'être constamment, à tout instant sur le qui-vive.
L'histoire du lit sur lequel l'un de leurs commensaux avait jugé bon de se soulager le premier jour n'avait été que le début d'une longue série. Indépendamment de l'heure passée dans la cour en fin d'après-midi, qui était un calvaire pour Fili et Kili, indépendamment encore de quelques passages à tabac les premières nuits (allez donc vous défendre quand cinq ou six gaillards, tous plus grands que vous, vous tombent dessus dans votre premier sommeil et vous rouent de coups), les autres garçons s'ingéniaient à les piéger, de manière à ce que les surveillants puissent les prendre en défaut. En fait, ils avaient même organisé un concours entre eux, à celui qui réussirait le mieux. Fili et Kili vivaient sur les nerfs. Ils s'efforçaient de regarder constamment autour d'eux et, même la nuit, tâchaient de ne dormir qu'à tour de rôle. De surveiller leurs arrières en permanence. De ne répondre à aucune provocation (et elles ne manquaient pas). C'était épuisant. Nerveusement, ils étaient à bout. Le manque de sommeil et la faim perpétuelle (en cela d'ailleurs tout le monde ici était logé à la même enseigne et si la nourriture n'était ni substantielle ni suffisante, les deux frères avaient cependant déjà connu bien pire) s'y ajoutant, les deux jeunes nains étaient au bord du gouffre. Kili sursautait à tout instant, au moindre bruit, au moindre geste, et ses yeux sombres, toujours effrayés, évoquaient ceux d'un animal traqué. Fili avait les nerfs à fleur de peau et avait parfois envie de se mettre à hurler, là comme ça, tout seul, juste pour évacuer la tension. Ils n'avaient plus jamais aucun moment de répit. Et malgré tout, comme aujourd'hui, ils ne pouvaient pas éviter tous les pièges qui leur étaient tendus.
Le plus commun était d'essayer de renverser ou leur faire lâcher les objets qu'ils avaient en main, par une bourrade sournoise, un croche-pied ou un "faux" mouvement, comme le seau renversé le premier jour. Ce pouvait être le bol de gruau du matin ou le potage du soir (et c'était arrivé deux fois. Auquel cas, en plus de supporter des réprimandes cinglantes, celui qui avait ainsi renversé son bol se voyait obligé de se serrer la ceinture jusqu'au repas suivant). Oh et une variante : à midi ou le soir, renverser d'un revers de main un verre d'eau sur les cuisses de l'un des jeunes nains. Le pantalon trempé, ils avaient droit aux moqueries des autres et aux réprimandes acides des surveillants.
Il y avait eu les mains écrasées d'un coup de talon bien appuyé pendant qu'ils briquaient le sol.
Il y avait eu les chaussures lancées par la fenêtre (tant et si bien qu'à présent, Fili et Kili les gardaient aux pieds même pour dormir, bien qu'ils les considèrent comme des carcans plutôt que comme des chaussures et que leurs orteils soient tout écorchés. Car si marcher pieds nus ne les gênait pas, ils avaient cette fois là encore été sévèrement tancés et avaient encaissé quelques taloches pour faire bonne mesure).
Il y avait eu cette souris morte et en bonne partie décomposée cachée entre le sommier et le matelas de Fili, répandant son odeur de charogne dans tout le dortoir et notamment dans le lit de la victime.
Il y avait eu les fausses provocations (avant que les deux jeunes nains se résolvent à les ignorer une fois pour toutes, de même que les injures), ayant pour but de les pousser à se rebiffer quand un surveillant était là pour les voir.
Il y avait eu le fait de pousser brutalement l'un des garçons dans un couloir, à l'improviste, de sorte à le faire tomber ou, mieux encore, de le faire heurter un surveillant (Fili et Kili s'en tenaient désormais toujours très loin, ce qui ne les empêchaient malheureusement pas d'être régulièrement projetés contre un mur, ou subitement poussés au moment où quelqu'un tendait traîtreusement un pied devant eux).
Oh, il y avait eu aussi cette eau mise à croupir dans un verre subtilisé au réfectoire et brusquement lancée sur Fili, qui avait répandu une odeur fétide et écœurante jusqu'à ce qu'on lui ordonne d'aller se laver et de nettoyer ses vêtements par la même occasion, ce qui lui avait laissé le choix entre rester nu ou ré-enfiler ses hardes trempées (à vrai dire, ce choix il ne l'avait d'ailleurs pas : s'il s'était exhibé nu, aucun doute qu'il aurait reçu une nouvelle correction et aurait été agoni de reproches et d'injures à propos "des nains, ces barbares").
Durant les heures si mortellement ennuyeuses de l'après-midi à écouter des âneries sans intérêt, Fili et Kili s'efforçaient désormais toujours de s'asseoir au dernier rang, las de recevoir des coups de pied dans les fesses, de se faire cracher dans le dos ou dans les cheveux ou, comme c'était arrivé plusieurs fois, de sentir tout à coup une main glisser quelque chose dans leur col (y compris, une fois, un petit lézard sans doute capturé dans la cour et qui assurément n'en demandait pas tant lui non plus. Au bout de deux fois cependant, la vigilance désormais toujours en éveil des deux frères avait pu leur éviter ce type de désagrément).
Il y avait eu aussi le simulacre de vol : une cuillère, subtilisée au réfectoire, cachée sous la couverture de Fili qui cependant, cette fois-là, avait eu de la chance. Lorsqu'il avait déployé sa couverture pour se coucher et ouvert des yeux ronds en voyant une cuillère posée sur le matelas, son voisin de lit, qui guettait le moment, s'était écrié très fort :
- Oh, une cuillère ! Tu l'as volée ?
Le surveillant de nuit qui supervisait le coucher s'était approché et avait haussé les épaules :
- Que veux-tu faire avec ça, le nain ? Manger ta propre cervelle durant la nuit ?
Des rires méchants avaient couru mais l'homme les avait fait taire.
- Tu ramèneras ça au réfectoire demain matin. Et que ça n'arrive plus.
- Tu ne perds rien pour attendre, le nain, avait soufflé son voisin dès que l'adulte s'était éloigné.
Oui, cette fois-là Fili avait eu de la chance. Si ç'avait été Deth qui s'était trouvée là pour exercer la surveillance, les choses ne se seraient pas si bien passées. Et le jeune garçon ne faisait pas que le supposer, il le savait parfaitement. Deux jours après l'histoire de la cuillère, c'était Deth qui avait pris la garde de nuit. Elle était la seule de tous à entrer dans les dortoirs plusieurs fois par nuit et à promener sa lampe à huile sur les dormeurs -on se demandait bien ce qu'elle cherchait, franchement !- Fili ne dormait pas, il montait la garde. Dès que cette foutue garce serait passée, il se lèverait sur la pointe des pieds et irait réveiller Kili, pour dormir un peu pendant que son frère s'assurerait que personne ne leur jouait à nouveau un mauvais tour.
Or, Fili n'eut pas à éveiller son frère. Les pas de Deth approchaient, elle entrerait dans un instant. Oh, quelle saut ! Fili avait bondi de dix centimètres dans son lit quand son voisin avait soudain poussé un beuglement effroyable. Une seconde plus tard, la porte s'ouvrait à la volée et la surveillante faisait irruption, levant haut sa lampe. La lumière avait éclairé un garçon à l'air épouvanté assis sur un lit en désordre.
- Que se passe-t-il ? avait demandé la femme de sa voix sèche.
- Le nain ! Ma dame... il a voulu m'étrangler ! avait gémi le garçon.
Une marque rouge en effet cerclait son cou. Il se l'était faite lui-même. Il avait été jusque là.
Fili avait reçu une terrible correction et, le corps rompu, il avait été enfermé toute une journée dans la fameuse "souillarde", qui portait bien son nom. C'était une petite pièce exiguë et sale (elle n'était jamais entretenue) comportant en tout et pour tout une paillasse crasseuse, un tabouret répugnant couvert de résidus non identifiés et un baquet à l'odeur épouvantable destiné à ce que le prisonnier puisse se soulager. Il devait d'ailleurs le vider lui-même à la fin de sa réclusion.
Qu'était-il advenu de Kili durant cette journée ? Fili l'ignorait mais subodorait que son petit frère avait vécu un nouvel enfer ce jour-là : c'était depuis lors qu'il ne parlait plus, ou quasiment plus, et de cette drôle de voix qui n'était plus la sienne. Il n'avait répondu à aucune question. Il semblait peu à peu se détacher totalement de ce qui l'entourait et cela terrorisait Fili.
Comment le protéger, comment se protéger lui-même de la ruse et du mensonge ? Et de Deth. Ce n'avait pas été un hasard si ce menteur avait choisi la nuit où c'était elle qui patrouillait pour son coup monté. D'ailleurs, si ça n'avait tenu qu'à elle, il serait demeuré enfermé plus longtemps. Fili le savait, car elle avait parlé de trois jours devant lui. Mais le lendemain, on l'avait laissé sortir et on lui avait seulement dit de cesser de se bagarrer avec les autres, rien de plus.
Deth était tout simplement abominable. Trois fois pire que les cinq autres surveillants réunis qui, cependant, n'étaient pas tendres. Elle semblait haïr tous les garçons qui peuplaient l'Institution et ne laissait passer aucune, mais alors aucune occasion de les frapper ou de les punir. Fili et Kili estimaient qu'elle était bien pire que Frégor. Ce dernier était un ivrogne, une brute et un lâche. Il cognait pour cogner, pour se venger de sa vie sordide ou juste parce qu'il avait la possibilité de le faire, parce qu'avoir quelqu'un sous sa coupe lui donnait l'illusion d'être quelqu'un.
Les surveillants de l'Institution traitaient les garçons de l'établissement, quels qu'ils soient, avec rudesse et, bien qu'ils n'aiment guère les nains et ne perdent aucune occasion de le rappeler aux intéressés, ils ne s'acharnaient pas particulièrement contre eux. Tout au plus se bornaient-ils à être encore moins indulgents envers eux qu'envers les autres, ce qui à tout prendre n'allait pas chercher si loin que ça.
Deth, c'était autre chose. Elle était mauvaise. Et elle était vicieuse. Tous les garçons, sans exception, la redoutaient et la haïssaient. Fili pensait qu'elle était très capable de tendre des pièges elle aussi, à tout un chacun ici, juste pour avoir un prétexte. Il n'y avait qu'à voir comment elle avait fait payer à Kili l'insulte lancée par son frère dans un moment d'exaspération dont il n'avait pas été maître.
Kili qui s'était laissé piéger par les autres, qui avait été cruellement fustigé sans rien avoir à se reprocher ! Cela mettait Fili hors de lui mais, hélas, il était totalement impuissant face à tout cela. Ça arriverait encore et il ne pourrait toujours rien faire.
Le garçon pensait que son frère et lui-même étaient les seuls à être ainsi en but à la malveillance générale des autres pensionnaires de ce lieu éprouvant. Il allait pourtant découvrir que tel n'était pas le cas.
Cela commença une nuit, par un étrange remue-ménage de l'autre côté du mur. Autrement dit, dans le second dortoir, celui qui jouxtait le leur. Cela ne faisait pas très longtemps que tout le monde avait été se coucher et Fili, comme toujours, assis dans son lit, luttait contre le sommeil de crainte de ce qui pouvait encore passer dans la tête des autres.
Il fronça les sourcils, étonné. Il ne pouvait pas entendre distinctement ce qui se disait ou se passait à côté mais on aurait dit une bagarre. Fili crut entendre des cris étouffés, comme si celui qui les poussait avait été bâillonné. Et puis soudain, il y avait eu un bruit de pas dans le couloir, une porte qui s'ouvrait. Des clameurs. De nouveaux cris, cette fois furieux. Des appels. Fili comprit que plusieurs garçons étaient accusés de quelque chose qu'il ne comprit pas. Des gifles claquèrent, des pas s'éloignèrent, accompagnés de vociférations : certains allaient avoir droit aux coups de cravache, à l'évidence.
Peu à peu, le silence revint. Ceux qui s'étaient éveillés se rendormirent ou du moins essayèrent. Fili sentait ses paupières se fermer et luttait contre le sommeil mais voulait attendre encore avant de réveiller son frère. Et puis, il y eut ce cri... non, ce hurlement. Atroce. Cette fois, cela ne venait pas de leur dortoir. Ni du voisin d'ailleurs. Cela semblait venir d'assez loin dans le bâtiment. Fili sentit la sueur lui jaillir des pores tandis qu'autour de lui tout le monde se réveillait en sursaut. Puissants Valars, qui avait pu crier de cette manière ? Le cœur cognant sourdement dans sa poitrine, le jeune garçon se sentit inexplicablement terrifié. Jamais il n'avait entendu un cri pareil. Jamais. Il avait entendu les garçons ici pleurer ou hurler sous les coups, mais pas comme ça. Personne. Autour de lui, tout le monde paraissait pareillement effrayé. Et cela recommença : un hurlement déchirant, exprimant une souffrance abominable, telle que nul ici ne pouvait seulement concevoir.
Blêmes de terreur, tous les garçons se blottirent au fond de leur lit. Plus personne ne songeait à chercher querelle à quiconque !
A nouveau, le silence s'installa. Mais plus personne ne parvint à dormir cette nuit-là.
00OO00
Le lendemain matin, tous les garçons étaient mal à l'aise. Tous se regardaient d'un air inquiet ou chuchotaient à voix basse. Fili et Kili n'ayant personne à qui parler se tinrent comme toujours à l'écart et nul ne les persécuta ce jour-là. Le malaise latent prenait le pas sur l'hostilité qu'on leur portait.
Cela dura deux jours entiers. A leur démarche terriblement raide et leurs grimaces lorsqu'il fallait s'asseoir ou s'agenouiller pour nettoyer les sols, Fili comprit qu'en effet certains garçons du dortoir voisin du sien avaient reçu de sévères corrections. D'ailleurs, le matin qui avait suivi "la nuit des hurlements", ils étaient cinq au réfectoire debout contre le mur, le dos tourné à la salle et privés de leur gruau matinal.
Fili avait tout de même peine à croire que c'était l'un d'eux qui avait hurlé comme ça durant la nuit. Les coups de cravache ça faisait mal, il ne le savait que trop bien, sa peau en portait encore les marques et ses muscles étaient toujours douloureux, mais de là à crier comme ça ? Cela lui paraissait douteux et sa nervosité s'accrut encore. Il lui semblait que le danger s'était étoffé, multiplié, qu'il l'environnait encore plus qu'auparavant. Ses nerfs déjà malmenés atteignaient leur point de rupture.
Et c'est là que Deth entra encore une fois en scène. Fili avait été obligé de quitter son frère un moment, à son corps défendant : Saélon, le responsable de l'Institution, l'avait hélé alors que les deux garçons débarrassaient les tables du réfectoire après le petit-déjeuner, chacun s'étant vu, comme chaque jour, attribuer une tâche de nettoyage. Une fois les bols ramenés à la cuisine, il faudrait essuyer les tables et les astiquer.
- Toi, là-bas ! s'écria l'homme. Oui, toi, avec les cheveux blonds !
Lentement, Fili se redressa, se demandant ce qu'on allait encore lui reprocher.
- Viens donc ici, s'impatienta l'autre. Tu vas m'aider à porter tout ça.
"Tout ça", c'était deux gros paquets qu'une cuisinière venait de lui apporter. Les cuisinières, au nombre de deux, faisaient également office ici de factotum, ouvraient la porte quand quelqu'un s'annonçait, transmettaient les messages et, en l'occurrence, venaient de recevoir un cavalier chargé de deux colis du bourgmestre. Il n'y avait là aucun mystère : il s'agissait du matériel demandé par Saélon, savon, vêtements, etc.
Peu enthousiaste, Fili s'approcha.
- Prends ça, lui fut-il ordonné, et suis-moi.
Chargé du premier colis, assez volumineux, l'homme se dirigea vers la porte. Fili jeta un coup d'œil à Kili, qui frottait toujours la table, prit le second paquet et suivit le mouvement. Le colis était à la fois lourd et encombrant, un peu trop volumineux pour les bras d'un enfant nain mais, en le posant régulièrement à terre, le jeune garçon put cependant le transporter jusqu'à une sorte de magasin qu'il avait déjà vu le premier jour, quand on leur avait donné des chaussures et des tuniques.
- C'est bon, dit Saélon, pose ça là. Tu peux t'en aller.
Fili ne se le fit pas dire deux fois. N'empêche que pour monter trois étages et parcourir quatre couloirs avec ce gros machin, avec les pauses qu'il avait été forcé de faire pour ne pas le lâcher, un bon quart d'heure s'était écoulé.
Soulagé de retrouver sa liberté, le jeune nain redescendit rapidement et regagna le réfectoire. Là, il eut un coup au cœur : Kili n'était plus là. Un coup d'œil sur les tables lui indiqua qu'il y avait encore des traces de gruau ici et là et même quelques bols isolés. Le travail n'était pas terminé, où était donc son frère ?
Le cœur battant, Fili se dirigea vers la cuisine et y jeta un rapide regard. Personne, hormis les deux cuisinières qui avaient attaqué la vaisselle.
- Où est mon frère ? demanda Fili en haussant la voix.
Il sentait la peur battre en lui comme un métronome. Il dut cependant reposer sa question en criant presque pour qu'enfin quelqu'un daigne se tourner vers lui.
- Aucune idée, lui fut-il répondu. Vous avez apporté toute la vaisselle ?
Fili résista à la tentation de demander à cette femme si elle savait où elle pouvait se fourrer sa vaisselle et partit en courant. Il craignait que Kili ait été à nouveau piégé. Et c'était, hélas, exactement ce qui était arrivé.
Alors qu'il frottait les tables du réfectoire, l'enfant avait eu besoin d'aller aux toilettes. Mais à peine s'était-il soulagé qu'il s'était retrouvé face à un cercle d'autres garçons, lesquels avaient abandonné leurs tâches respectives en le voyant passer. Ici, à l'écart de tous, ils se sentaient à l'abri. Ça avait dégénéré très vite : Kili avait été insulté, poussé, frappé... dans un silence que seuls les ricanements et les injures de ses tourmenteurs emplissaient : Kili ne parlait pratiquement plus et encore, uniquement à son frère. Il ne pipa mot.
- Mais réponds, sale bâtard ! lança l'un de ceux qui s'acharnaient ainsi sur lui.
Kili n'émit pas un son. Cependant, bien qu'il l'ignore lui-même, dans ses veines coulait le sang des rois et des guerriers : se laisser faire sans se défendre, ce n'était pas dans sa nature. Même sans espoir. Même avec des mains si douloureuses et si abîmées qu'elles ne lui servaient pratiquement plus à rien. Ce genre de situation ne lui était pas étrangère, hélas. Le jour où son frère avait été enfermé dans la souillarde, il avait connu pire que ça.
Quoi qu'il en soit, toujours aussi muet, il rendit coup pour coup. Il ne faisait pas le poids face à trois garçons plus grands et plus âgés que lui mais n'importe, il fit de son mieux.
- Tu vas le payer, sale petite pourriture de nain ! siffla l'un de ses agresseurs en lui tordant soudain le bras dans le dos si fort que la sueur perla aux tempes de l'enfant.
L'autre accentua sa torsion. Kili pensa vomir de douleur mais refusa de lâcher un cri, un mot, un murmure.
- Lui casse pas le bras, souffla un autre garçon. C'est nous qui aurions des emmerdes. Regarde, il change de couleur. Arrête, lâche-le. Ça vaut pas la peine.
- D'accord, grogna l'autre, mécontent. Alors attrapez-le et tenez-le bien. On va lui mettre la tête dans les chiottes !
Ce beau projet fut interrompu par celui des garçons qui, par prudence, faisait le guet à la porte :
- La Mère Tape-Dur ! Attention !
Tous les surveillants ici avaient un surnom : Pisse-Vinaigre, Face-de-Limande, Dents-de-Rat... Mère Tape-Dur était le sobriquet de Deth.
Il y eut un moment de flottement, voire un début de malaise : les agresseurs de Kili savaient bien qu'ils étaient en tort d'avoir abandonné leur travail. Inutile de prétendre qu'ils avaient tous eu besoin d'aller aux toilettes en même temps ! Deth allait adorer ça, à n'en pas douter...
- Toi le nain, tu vas dire que tout est de ta faute, t'entends ? siffla l'un des enfants en direction de Kili.
Ce dernier ne répondit toujours pas mais une lueur de défi apparut dans ses yeux. De défi assorti d'un parfait mépris. Le garçon sortit alors (allez savoir d'où) un vieil ardillon de ceinture passablement pointu et en menaça l'œil du petit, maintenu par ses amis et incapable de se défendre ou de s'esquiver.
- J'te rends aveugle, si t'obéis pas, compris ?
Kili ne changea pas d'expression.
- Vite ! Elle arrive ! souffla le guetteur, affolé.
L'un de ceux qui maintenaient Kili lâcha alors le petit nain, bousculant celui de ses compagnons qui tenait l'ardillon et le lui arracha des mains.
- Ecoute, sale nabot ! dit-il précipitamment en regardant sa victime. Si tu fais pas ce qu'on te dit, cette nuit ce truc va se retrouver planté dans l'œil de ton frangin. Tu crois que vous pourrez nous en empêcher ?
Durant quelques secondes, le temps parut se figer. Mais il avait tapé juste : toute combativité disparut d'un seul coup du regard et du visage de Kili qui, toujours en silence, abaissa seulement ses paupières pour faire un signe d'assentiment. Oh non, il savait bien que même en restant éveillés tous les deux, ils ne pourraient rien empêcher. Pas à deux contre dix. Eternelle rengaine. Déjà, Deth faisait son entrée. A son habitude, elle ne chercha pas à savoir et entreprit allègrement de distribuer des taloches à la ronde, sans épargner ni les uns ni les autres.
- Vous ne mangerez pas à midi, aucun d'entre vous ! assura-t-elle triomphalement.
Comme toujours, l'un des enfants tenta pourtant de discuter :
- Mais c'est le nain, ma dame.
- C'est le nain qui vous a tous traînés ici ? riposta la femme avec hargne. Tu es un menteur !
En parlant, elle lui asséna une nouvelle claque, avant de se tourner vers Kili, qui saignait du nez et dont la lèvre fendue pleurait également des gouttes vermillon.
- Et toi, qu'est-ce que tu fiches ici ? Tu ne devais pas nettoyer les tables du réfectoire ? Fainéant ! Tu as essayé de venir te cacher ici pour ne rien faire ?
Kili ne répondit pas. Kili avait déjà pratiquement perdu l'usage de la parole. Deth s'énervait vite. Exaspérée, elle se mit à le secouer :
- Tu es sourd ? Répond quand on te parle !
Mais Kili ne disait toujours rien. La gifle qui lui endolorit la joue ne lui arracha même pas un soupir.
- Mais tu vas me répondre, oui, espèce d'insolent ? hurla la femme.
Occupée par sa nouvelle victime, elle ne vit pas, dans son dos, l'un des garçons brandir l'ardillon de ceinture d'un geste menaçant, en s'assurant que Kili le voyait. Kili qui, lorsqu'il cracha aux pieds de Deth un jet de salive ensanglanté, se doutait très bien des conséquences d'un tel geste. Mais il ne pouvait pas laisser ces monstres mettre leurs menaces à exécution, n'est-ce pas ? Deth demeura un instant statufiée par tant d'audace, puis une volée de claques s'abattit sur le petit nain.
- Sale porc ! Insolent ! Répugnant ! Ah, tu as perdu ta voix ? Je vais te la rendre, moi ! hurla-t-elle en l'entraînant.
OO00OO
Fili ne sut jamais comment, dans ce grand bâtiment, il s'était dirigé tout droit vers son jeune frère, alors même qu'il ignorait où ce dernier se trouvait. Il agissait dans une sorte d'état second, de fièvre qui lui battait aux tempes.
Il choisit au hasard (mais en était-ce un ?) l'un des escaliers qui menaient au premier étage, escalada les marches deux à deux et, une fois sur le palier, entendit les cris. Il n'y avait pas à se tromper sur cette voix, même si elle avait changé. Fili éprouva la sensation qu'autour de lui, tout s'obscurcissait soudain. Un sifflement emplit son crâne et il fonça. Le garçon venait d'atteindre le point de non-retour. Il fila droit comme une flèche et ne s'arrêta même pas pour ouvrir, d'un coup d'épaule, la porte de derrière laquelle provenaient les cris.
- Tu aimes ça, hein, saleté de nain ! Oui tu aimes ça, je crois ! Eh bien voilà pour te contenter !
La cravache fendait l'air et cinglait les mains déjà si abîmées de Kili. La peau bien trop malmenée se fendait à chaque nouveau coup, comme celle d'un fruit trop mûr, dessinant une ligne écarlate d'où perlaient des gouttes de sang.
La femme n'eut que le temps de lever la tête au bruit de la porte qui s'ouvrait et allait claquer contre le mur. Emporté par son élan, Fili traversa l'espace qui le séparait d'elle en deux bonds et se jeta sur elle avec un rugissement de rage. Il empoigna le bras qui tenait la cravache et le mordit de toutes ses forces. Le sang fade coula dans sa bouche. Ce fut au tour de Deth de hurler. Fili l'entendit à peine. Il sentit ses dents se rejoindre et un morceau de chair se détacher. Il le recracha avec dégoût. Il frappait à présent des deux poings, écumant de fureur, mais sans proférer le moindre son : il ne pouvait pas, il étouffait, il était à peine conscient de ce qui arrivait. Une brume opaque avait envahi son cerveau et voilait ses yeux, il voulait juste faire autant de mal que possible à cette créature ignoble, pour tout ce qu'elle leur avait déjà fait subir et le plaisir qu'elle y avait pris. Même si cela n'était pas clair dans son esprit. C'était confus, instinctif... mais il fallait cette fois que l'un d'eux y reste. Si Fili avait eu une arme, n'importe laquelle, il s'en serait servi dans l'espoir de tuer. La femme tenta de se défendre en le cinglant de sa cravache, il le sentit à peine. Sa joue s'ouvrit en deux, il ne s'en aperçut pas. Elle hurlait comme une folle, il ne l'entendait pas. Kili, les mains en sang, le visage défait, terrifié par les conséquences à venir, suppliait son frère de s'arrêter, il ne percevait rien. Ils durent se mettre à deux pour l'immobiliser. Deux hommes accourus au bruit.
- Sale nain! rugit l'un en lui assénant une gifle retentissante.
Les yeux clairs de Fili étaient noirs de rage et le firent frémir malgré lui. Se débattant comme un forcené, la joue droite en sang et la gauche rouge du coup reçu, le jeune garçon fut traîné jusqu'au bureau de Saélon, le cas paraissant trop grave aux subalternes pour trancher eux-mêmes.
- Dix coups de fouet, décida le responsable, sa longue figure plus sinistre que jamais, un rictus soulevant ses lèvres sur ses dents. Et cinq jours de souillarde, au pain sec et à l'eau.
Imitant son frère sans le savoir, Fili se contenta de cracher dans sa direction.
