Bonjour, tout le monde. Juste pour vous dire que je m'absente jusqu'à la fin de la semaine. Je n'aurais donc peut-être pas le loisir de répondre à tous les commentaires avant mon départ. Mais pas de souci : je ne manquerai pas de le faire à mon retour. Bonne lecture à tous.

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Cinq jours s'étaient écoulés. Cinq jours que Fili avait passé dans la fièvre et la terreur, à se ronger les sangs. Pourtant, tout n'était pas encore terminé. Lorsque la porte s'ouvrit, le jeune garçon poussa intérieurement un soupir de soulagement. Il avait tort. Saélon fit son apparition, la mine toujours aussi sinistre :

- Alors, fit-il, t'es-tu repenti de tes fautes, nain ?

Fili serra les dents et ne répondit pas. La mine de l'homme s'allongea encore.

- Réponds.

- Je n'ai rien à vous dire, grogna le garçon.

- La barbarie est enracinée en toi, tu es un sauvage... je te laisserais toutefois sortir si tu présentes tes excuses à Deth pour ton inqualifiable conduite.

- D'accord, répondit Fili. Si elle s'excuse d'abord pour avoir battu mon frère sans raison !

Le visage de l'homme vira au rouge.

- L'arrogance des nains ! Personne ici n'agit sans raison, sache-le. Vas-tu présenter tes excuses, à la fin ?

- Non.

- Dans ce cas, tu ne sortiras pas !

Et l'homme se retira en claquant la porte. Fili laissa son corps tendu se relâcher. Puis, le remords l'envahit soudain : et Kili ? N'aurait-il pas dû céder, même si cela lui écorchait l'âme toute vive, pour retrouver Kili et pouvoir veiller sur lui ? Que devenait-il, tout seul au milieu de cette meute de loups déchaînés ?

- Kili est plus coriace qu'on ne pense, tenta de se rassurer le garçon, rongé par la culpabilité. Mais quand même... Il ne parle déjà presque plus...

Il se souvint avec angoisse de la dernière vision qu'il avait eue de son frère : Kili ne semblait même plus le voir. Il semblait avoir déserté son corps pour un ailleurs peut-être un peu plus clément. Ses yeux lui avaient fait peur. Ternes et dépourvus de vie. Eteints. Comme s'il n'y avait plus personne derrière.

Le jeune nain passa tout le reste de la journée à tourner et retourner son dilemme dans tous les sens. Quand vint le soir, il avait pris une décision : la mort dans l'âme, il s'était résigné à céder et à s'excuser. Pour Kili, bien sûr, mais au fond, pour lui aussi : s'il voulait s'échapper et quitter l'Institution, il fallait bien qu'il commence par sortir de cette cellule infâme. C'était dur, toute une partie de lui-même se rebellait et continuait à se refuser à cette nouvelle humiliation, mais hélas, quel choix avait-il ? Le danger ici était bien réel et terriblement concret. Ils avaient tenu le coup jusqu'à présent, tant bien que mal, parce qu'ils étaient deux. Mais seul... Hélas, Fili savait maintenant ce qui arrivait à ceux qui étaient seuls, vraiment seuls.

Plongé dans ses pensées, le garçon n'avait pas pris garde au temps qui s'écoulait. Il réalisa qu'il faisait nuit noire et que tout était silencieux depuis un bon moment. Le seul bruit qu'il entendait était celui de la pluie à l'extérieur.

Le jeune nain s'étendit sur la paillasse crasseuse et ferma les yeux. Peut-être s'assoupit-il un moment, puis ses paupières se soulevèrent à nouveau. Immobile, Fili mobilisa tous ses sens : il avait entendu quelque chose, il en était sûr. Oui, voilà que ça recommençait : une sorte de grattement. Un rat, peut-être ? Le garçon continua d'écouter. Non, on aurait plutôt dit que quelqu'un ou quelque chose grattait à la porte de sa prison, tout doucement, comme pour ne pas se faire entendre. L'enfant se leva silencieusement et se coula jusqu'au battant de bois. Le bruit se fit à nouveau entendre. Doucement, il gratta à son tour la surface plane. Et il éprouva alors la plus grande émotion de sa vie :

- Fili, chuchota quelqu'un, de l'autre côté. C'est toi ?

- Kili ?!

Ce n'était pas une vraie question. Comment n'aurait-il pas reconnu cette voix, même rauque et voilée comme elle l'était ? D'ailleurs, un bref instant, ce fut le soulagement qui se fit entendre dans cette voix :

- Tu vas bien ? Tu as encore mal ?

- Et toi ? Ils ne t'ont rien fait ?

Silence.

- Kili ?

- Fili... je veux que tu reviennes avec moi.

- Oui, Kili. Demain. Je vais... leur dire ce qu'ils veulent entendre et après, on trouvera le moyen de partir d'ici. Je te promets.

- On va partir d'ici ?

- Oh que oui !

- Tous les deux ?

- Bien sûr.

- Tu vas leur dire quoi ?

- Peu importe, grogna l'aîné. Kili, tu ne dois pas rester là, c'est dangereux. Si on te surprend, tu seras encore battu.

En pensée, le cœur lourd, il acheva :

- Et tes pauvres mains n'ont vraiment pas besoin de ça...

Silence.

- Kili, tu es encore là ?

- Fili, dit soudain la petite voix, Fili, il y a la clef accrochée...

- Quoi ?

- Mais elle est trop haut pour moi.

- Ça ne fait rien. Retourne te coucher en faisant bien attention. Demain ils me laisseront sortir. Tu verras.

C'était là toutefois mésestimer de beaucoup l'entêtement de Kili.

- Je vais chercher une chaise, dit soudain l'enfant d'un ton résolu. Et puis on partira tous les deux, Fili.

- Non, Kili, pas encore !

Mais l'enfant s'était déjà éloigné, petite souris furtive dans le noir. Fili se sentit envahi d'un mélange de fierté, d'allégresse et de panique. Kili était tout de même bien courageux ! Quant à lui, il allait sortir de là, enfin ! Oui mais... ils allaient faire quoi ? Fili comptait effectivement s'échapper, mais comment ? Il n'avait toujours pas de solution. A quoi servirait de sortir de sa prison, dans ce cas, sinon à leur attirer à nouveau, à tous les deux, d'énormes ennuis ? Pourvu que Kili soit prudent. Pourvu que ce ne soit pas Deth qui soit de"garde de nuit" aujourd'hui, sans quoi elle ne tarderait sans doute pas à découvrir le lit vide. Une idée, une idée, il lui fallait absolument une idée, tout de suite !

Agité par ces multiples pensées, Fili se remit à marcher de long en large, s'arrêtant parfois pour coller son oreille contre la porte. Le silence était absolu. Et si Kili s'était fait prendre ? La sueur aux tempes, le garçon imaginait la porte s'ouvrir à la volée, son frère jeté à l'intérieur après une nouvelle correction, en pénitence lui aussi dans cette pièce empuantie et infecte, aux murs imprégnés de désespoir et de souffrance... Et tout cela pour quel lendemain ? Oh, trouver quelque chose ! Il fallait qu'ils sortent de là, il le fallait, impérativement, ou ils allaient en mourir, d'une manière ou une autre !

- Valars, protégez Kili ! Une fois, une seule fois, cette fois, aidez-nous...

Le temps passa. L'espoir de Fili s'amenuisait de minute en minute. Il en était même incapable de se concentrer et de réfléchir à ce qu'ils feraient si son jeune frère réussissait. Mais non, inutile d'y songer, cela faisait trop longtemps. Kili devait avoir des ennuis...

Ce n'était pas le cas. Comme tous les nains, Kili avait des facilités pour se déplacer dans la pénombre. En outre, il connaissait les lieux. Son but était le réfectoire, où il pourrait prendre une chaise. La première partie de son plan se déroula sans anicroche. Toutefois, pour un petit nain de sept ans, porter une énorme chaise de bois de taille humaine n'était pas une sinécure. Et quand ce même petit nain avait les mains enflées, douloureuses et si raides, à force de coups, qu'elles n'étaient plus que des griffes sanguinolentes, pratiquement inertes, porter ou tenir quoi que ce soit relevait de l'exploit. Le pire, ce fut de monter les escaliers. Obstiné, l'enfant s'acharna. Faisant des pauses nombreuses, coinçant la chaise entre ses avant-bras, lentement mais sûrement, il revenait vers son frère avec l'objet de sa délivrance.

Lors de chacun de ses arrêts, l'enfant regardait craintivement autour de lui, oppressé par le silence qui l'environnait ou, plutôt, par la crainte que ce silence soit subitement rompu par un bruit de pas, un éclat de voix... Effrayé par la certitude que partout dans le bâtiment il y avait des présences hostiles, par l'éventualité que peut-être quelqu'un l'observait, invisible dans l'obscurité, et que ce quelqu'un donne l'alerte. La respiration sifflante, Kili éprouvait plus que jamais la dangerosité des lieux et leur atmosphère malfaisante. Il lui semblait qu'à tout instant, quelque chose ou quelqu'un pouvait surgir du néant et se jeter sur lui. Il était seul et vulnérable dans une mer peuplée de prédateurs et il n'était pas très facile de repousser toutes ces sensations qui lui électrisaient la peau et lui tordaient le ventre.

Lorsqu'il parvint enfin à la porte de la souillarde, Kili était en nage et ne sentait plus ses bras. Une bonne heure avait dû s'écouler, mais le jour était encore loin. Laborieusement, l'enfant positionna la chaise contre le mur et y grimpa. La clef était là, accrochée à un clou. Il se haussa sur la pointe des pieds et parvint à l'atteindre. Après quoi, agenouillé sur la chaise pour être juste en face de la serrure, il attaqua la partie la plus difficile : ouvrit la porte. Eh oui. Car cela nécessitait de tenir fermement la clef entre ses doigts et ceux-ci étaient comme morts... sinon qu'ils lui faisaient toujours horriblement mal ! La peau à vif s'ouvrit sous l'effort mais le gamin, dents serrées, persista. Heureusement, à force de servir, la serrure était lisse et la clef tournait assez facilement. Ainsi, Kili fut bientôt récompensé de tous ses efforts par l'étreinte familière des bras de son grand frère.

- Bravo, Kili. Magnifique. Je suis vraiment fier de toi !

Durant quelques instants, le petit nain demeura blotti contre son frère aîné. Ce dernier ne saurait jamais ce qu'avaient été ces cinq jours pour lui, Kili lui-même n'en avait ni n'en aurait jamais aucun souvenir, tant son esprit s'était trouvé détaché de son corps, mais il oubliait sa détresse en le retrouvant. Au bout d'un instant toutefois, le cadet plissa le nez :

- Tu sens mauvais, geignit-il.

- Quoi d'étonnant ? grogna Fili. Avec la puanteur qu'il y a là-dedans...

Et ce fut alors que l'idée qu'il cherchait se présenta à lui.

- Kili, ça y est, je sais ! Allez, viens avec moi. Vite !

- On s'en va, Fili ? On s'en va d'ici ?

- Oui. On s'en va. Dépêchons-nous.

L'un suivant l'autre, les deux frères se glissèrent de couloirs en couloirs jusqu'au rez-de chaussée et là, directement dans les toilettes.

- Je suis bête ne pas y avoir pensé plus tôt, dit Fili à mi-voix. La fenêtre, Kili !

Cette fenêtre, haute et étroite, perchée à un mètre soixante du sol, était la seule, de tout l'établissement, à n'être garnie que d'un seul barreau, horizontal, en son milieu. Certes, l'espace libre était très exigu mais, là où même un enfant humain de leur âge n'aurait pu passer, un enfant nain devait parvenir à se glisser.

- Ecoute, Kili, dit encore Fili. Je vais te faire la courte échelle. Tu grimpes, tu attrapes le barreau et tu passes tes jambes dehors, compris ? Ensuite, tu te laisses glisser et tu sautes. D'accord ?

Le petit opina dans le noir. L'aîné se plaqua dos au mur, réprimant une grimace à cause du contact contre ses blessures, qui n'étaient pas cicatrisées, et entrecroisa ses doigts.

- Et toi, Fili, comment tu vas faire ? C'est haut...

- Je vais y arriver, n'ai pas peur. Attends-moi dehors.

Fili ne se cachait pas que ce serait assez difficile pour lui mais, la motivation aidant, il n'avait aucun doute : il y parviendrait. Kili s'agrippa à ses épaules, posa son pied sur ses mains croisées et se hissa, aidé par son frère qui poussait par dessous. Il saisit le barreau entre ses mains, ou plutôt, entre le pouce et les autres doigts : il ne pouvait pas refermer ses mains sans rouvrir davantage les plaies sanguinolentes, causées par les coups de Deth. De toute manière, ses os endoloris s'y seraient refusés aussi. Cette difficulté ajoutée au peu de place qu'il y avait, faire passer ses jambes à travers l'ouverture ne fut pas très facile. Heureusement, Kili était très menu et avait toujours été très souple. Et Fili le soutenait de toutes ses forces pour l'aider.

- Tu me laisses pas, hein ? demanda encore le cadet. Tu viens aussi ?

- Bien sûr. Tu crois que je veux rester là ? Allez, Kili. Vas-y.

L'enfant se poussa en avant et disparut. Fili recula de toute la longueur disponible pour prendre son élan, s'élança et bondit pour atteindre l'ouverture. Il n'eut pas de mal à atteindre le rebord de fenêtre et à s'y s'accrocher mais comprit tout de suite qu'il ne parviendrait pas, comme Kili, à passer ses jambes en premier. Pas sans quelqu'un pour le soutenir et le pousser vers le haut. Qu'à cela ne tienne ! Prenant appui des pieds contre le mur, le garçon se hissa dans l'ouverture et passa sa tête sous le barreau. Dehors, une pluie diluvienne et froide, bien que l'on soit en juillet, tombait sans s'arrêter. Plus grand et plus corpulent que son cadet, Fili eut du mal à faire passer ses épaules. Il s'obstina, s'écorcha les doigts à force de se cramponner, les genoux et les épaules à force de frottements contre le mur. Il sentit les plaies de son dos se rouvrir et saigner à nouveau. Mais il s'en fichait. Il se démena, se tortilla, força et, finalement, se retrouva dehors jusqu'à la taille.

- Tu vas te faire mal, objecta la voix rauque de Kili.

- Tant pis. Comparé à ce qui se passe dedans, de toute façon...

Fili tendit les bras pour amortir sa chute et se laissa glisser tête la première. En effet, il se fit un peu mal à l'atterrissage. Aucune importance. Ils avaient réussi. Il essuya ses paumes douloureuses sur ses vêtements et se tourna vers son frère :

- Viens vite, Kili. Sauvons-nous d'ici.

Ils coururent droit devant eux. Peu à peu leur allure se ralentit, mais ils continuèrent à marcher longtemps. Finalement, trempés jusqu'aux os, ils s'abritèrent sous un porche. La pluie autour d'eux martelait le pavé avec violence.

- On a réussi, Kili, dit Fili, toujours à mi-voix. On est sorti. On les a eus.

Il éprouvait une merveilleuse sensation de liberté, mieux, un sentiment d'exaltation se répandait dans tout son être. Qui disparut presque entièrement quand, au bout d'un petit moment, Kili demanda :

- Et maintenant on va faire quoi ?

Fili ne répondit pas tout de suite. Au fond de lui, il savait qu'il n'existait qu'une seule solution. Car ils en étaient revenus à leur point de départ : non seulement ils n'avaient rien pour vivre ni aucun endroit où s'abriter des intempéries, mais encore Fili à présent craignait plus que tout d'être repris et ramené à l'Institution. Tout plutôt que d'avoir à retourner là-bas. N'importe quoi mais pas ça. Il leur fallait un abri et, d'abri, ils n'en connaissaient qu'un, hélas. Les deux garçons avaient appris à leurs dépens ce que l'on risque, à trop traîner dans les rues.

- Il faut rentrer à la maison, Kili, dit enfin le garçon. On n'a pas d'autre choix. Je regrette.

Un nouveau silence.

- Chez Frégor ?

La voix tremblait.

- Je sais. Mais... Frégor c'est rien, comparé à l'Institution. Tu crois pas ?

- Si...

Jamais la voix de Kili n'avait paru si ténue. Fili en eut le cœur broyé. Il se passa encore un moment puis la petite silhouette immobile dans le noir demanda encore :

- Comment on va rentrer à la maison, Fili ?

- On va suivre les mouettes. Elles nous ramèneront au port et de là on connaît le chemin.

Seul le silence lui répondit, meublé du martèlement insistant de la pluie.

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L'ennui avec les mouettes, c'est qu'elles ne volent pas en droite ligne du port à un endroit et de cet endroit au port. Fili et Kili, le nez en l'air, firent de nombreux tours, détours et contours, s'éloignèrent parfois de leur but pour ensuite en reprendre le chemin mais, finalement, après des heures et des heures de déambulations, ils retrouvèrent effectivement le paysage familier du port. Bien qu'épuisés et affamés -ils n'avaient rien avalé de la journée- ils n'osèrent pas s'arrêter pour se reposer. Ils ne se souvenaient que trop bien de ce qui était arrivé la dernière fois qu'ils s'étaient assis au bord de la jetée pour sucer leurs coquilles de moules.

Sans enthousiasme mais tenaillés par la peur d'être repris, ils s'engagèrent dans des rues désormais familières. Malgré tout, quand ils arrivèrent sur la place et virent la maison dans laquelle ils étaient nés et avaient passé presque toute leur vie jusqu'à ce jour, ils marquèrent un temps d'arrêt qui n'avait rien à voir avec l'émotion. Le visage sombre, ils songeaient à ce qui les attendait à l'intérieur, non seulement aujourd'hui mais encore tous les jours à venir.

- Ça vaut mieux que là-bas, Kili, répéta Fili en s'efforçant d'avoir l'air convaincu.

- Oui, je sais.

Résignés, ils traversèrent la place et poussèrent la porte vermoulue. Ils n'avaient en effet aucun autre choix. Oh, ils ne furent d'ailleurs pas déçus : toutes leurs sinistres suppositions devinrent réalité à l'instant même où ils franchirent le seuil. Cela commença par un beuglement effaré, trahissant à la fois la surprise et la peur. Frégor, pensèrent les garçons, était toujours aussi laid, toujours aussi sale, toujours aussi repoussant à tous égards. Il s'était endormi, affalé sur la table, une bouteille serrée dans sa main. Eveillé en sursaut par le bruit de la porte, il se dressa en braillant de terreur : il avait eu peur que l'on vienne l'égorger.

- Kess-vous foutez là, vous deux ?! s'époumona-t-il en reconnaissant les deux enfants. Ça vous prend souvent ? R'tournez d'où vous v'nez !

- On est revenu, commença Fili.

- J'vois ça ! Mais j'veux pas d'vous ici, compris ?! Dehors, vermines !

- C'est chez nous, objecta encore l'enfant.

- C'est chez moi ! Chez moi, s'pèce de salopiot ! R'gardez-vous ! Kess'vous avez fait à vos tifs ?! Z'avez l'air d'épouvantails. Et t'as vu ta gueule ?

La blessure au visage, due au coup de cravache, était loin d'être refermée et tranchait vilainement sur la peau de l'enfant.

- Ecoute... dit Fili, ignorant la fin de la phrase, on veut juste avoir un endroit où dormir... où rester au sec. On t'embêtera pas.

- Z'avez intéret, fit l'homme en les fixant de son regard aviné. Mais un endroit où dormir au sec, ça s'paye... t'as compris ?

- Oui, grinça Fili entre ses dents. J'ai compris.

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- J'ai faim, Fili, gémit Kili. J'ai mal au ventre tellement j'ai faim. Je me sens tout bizarre…

- Je sais, murmura le grand, le cœur brisé.

Lui aussi avait faim à en avoir mal au ventre. A en avoir des vertiges. Lui aussi se sentait « tout bizarre ». Mais imaginer le visage pâle de son frère et ses yeux caves, sans éclat, était encore plus insupportable que la faim. Il serra son cadet contre lui. Kili se laissa aller, mollement, et Fili s'affola de sentir ses os pointer sous sa chair. Kili était trop menu, trop amaigri et trop affaibli. Et s'il mourait ? Le cœur du jeune nain s'affola dans sa poitrine. La mort de Dis remontait à trop peu de temps (huit mois à peine, huit mois qui par certains côtés, pourtant, paraissaient avoir été une vie entière), pour qu'il ait fait son deuil. La perspective de perdre Kili le terrifia. Mais que faire ? Que faire sinon céder à l'odieux chantage de Frégor ?

Cela faisait trois mois que les deux frères s'étaient échappés de l'Institution. Trois mois qu'ils vivaient dans la terreur d'être repris et d'y être renvoyés. Trois mois qu'ils supportaient vaille que vaille les mauvais traitements de leur "tuteur" qui, à tout prendre, leur paraissaient plus supportables que la vie qu'ils avaient menée là-bas.

Car bien sûr, tout avait recommencé. La faim perpétuelle, la peur d'être rossé le soir, les reproches (assortis de coups de poing ou de bâton) parce qu'ils ne ramenaient rien ou pas assez, les soirs de beuverie... Non, en fait, les choses avaient empiré : Frégor était une véritable loque, il ne songeait plus qu'à une seule chose, boire ! Il ne sortait presque plus, sauf pour aller s'avachir dans une taverne quelconque. Taraudés par la peur d'être jetés à la rue et ramenés à l'Institution, Fili et Kili s'étaient efforcés, jour après jour, de lui rapporter un peu d'argent, résignés à recevoir une correction lorsqu'ils n'y parvenaient pas ou que ce n'était pas suffisant aux yeux de l'homme. Lequel ignorait totalement (et se moquait de savoir) combien cela coûtait désormais aux deux enfants de quitter leur précaire refuge : dès qu'ils étaient dehors, ils avaient plus que jamais les yeux aux aguets, se cachant au moindre bruit, le cœur battant au moindre mouvement. Tout plutôt qu'être renvoyés dans l'enfer qu'ils avaient réussi à fuir ! Ils ne se quittaient plus jamais, ni jour ni nuit : d'abord parce qu'aucun d'entre eux n'aurait supporté l'inquiétude de savoir son frère tout seul, exposé au danger. Ensuite parce qu'à deux, on double sa vigilance. Si l'un est occupé, l'autre veille. Et deux paires d'yeux peuvent surveiller un périmètre plus large qu'une seule. En effet, selon les garçons on devait les rechercher et ils étaient terrifiés en permanence à l'idée d'être retrouvés.

En réalité, Saélon n'avait pas signalé leur disparition. Certes, ses collaborateurs et lui-même avaient été extrêmement vexés à l'idée que deux gamins aient pu ainsi leur glisser entre les doigts et disparaître sous leur nez. Deux ! Ils auraient même toujours ignoré comment les enfants avaient pu fuir s'ils n'avaient trouvé des taches de sang sur le mur des toilettes, sous la fenêtre, et sur le barreau transversal. Le sang de Kili, principalement, suintant de ses mains meurtries. Certains pensaient que le cadet des garçons avait joué la comédie avec sa fausse atonie. Les autres étaient sceptiques : un regard aussi vide, aussi mort, cela ne pouvait pas s'inventer, ni se simuler, surtout pas à cet âge. Pas plus que cette disparition totale de tout réflexe, cette absence absolue de réaction. Non, ce qui était plus probable, estimaient-ils (à juste titre), c'était que le gamin avait repris ses esprits à leur insu. Quoi qu'il en soit, indépendamment du fait qu'ils se sentaient tous un peu diminués dans leur propre estime de soi, la disparition des deux jeunes nains, au fond, les arrangeait bien. Naturellement, aucun des autres pensionnaires ne savait ce qui c'était réellement passé. Ils pensèrent donc tout naturellement que « les nains » avaient pris le même chemin que d'autres avant eux. Certes, Fili et Kili couraient toujours le risque d'être à nouveau arrêtés par une patrouille de soldats de la ville. Mais même s'ils l'avaient longtemps ignoré, ce risque avait toujours existé.

Les deux enfants ignoraient tout cela et, en eux, la peur du lendemain était constante. Alors à côté de ça, les horions de Frégor étaient comme le mauvais temps : on ne pouvait rien faire pour l'éviter et c'était pénible, mais ici, avec lui, au moins ils avaient quelques moments de répit. Et si détestable et brutal qu'il soit, l'ivrogne n'avait pas la malveillance de Deth ou la sournoiserie et l'acharnement des autres garçons de l'Institution. Ici au moins, les deux garçons ne risquaient pas à tout moment d'aller mourir à la peine dans les marais salants. Oh, Fili pensait souvent à celui qu'il avait connu dans la souillarde et son cœur se serrait malgré lui : si misérable que soit sa vie actuelle, et celle de son frère, elle valait assurément mieux que celle de ce malheureux, s'il n'était pas mort depuis. Elle valait mieux que celle qu'ils avaient connue derrière les murs gris de cette effroyable prison.

Malheureusement, Frégor devenait gourmand. Il trouvait que finalement, sa vie serait bien agréable s'il n'avait plus rien à faire du tout et se laissait entretenir par ces deux gamins. Ne lui devaient-ils pas amplement cela ? Lui après tout était un pauvre homme usé par une vie de misère, eux étaient jeunes et pleins de sève, et il avait encore la bonté de les héberger, alors ?!

Trois jours plus tôt, Frégor était entré dans une colère noire en voyant les deux malheureuses petites pièces que Fili lui tendait.

- C'est tout ?

- L'hiver arrive, il n'y a plus de bateaux à décharger.

Fili n'ajouta pas qu'il avait peur de retourner sur le port et qu'il s'y risquait le moins possible.

- T'as qu'à voler, pauvre idiot ! avait hurlé l'homme. Ou mendier, si t'es trop bête ! Y'a qu'ça qui rapporte, t'as encore pas compris ? Y'a qu'les idiots comme toi qu'essaient d'travailler, s'rtout pour une misère ! Alors exécution ! Pigé ?

- Non.

- Quoi ?! avait braillé l'homme, si fort qu'il en avait eu mal aux cordes vocales.

- Kili et moi ne sommes ni des voleurs ni des mendiants. C'est non. Mère ne voulait pas que...

- Elle est crevée, ta conne de mère ! hurla Frégor. T'as vu où ça l'a m'née, ses idées d'princesse à la con ?! T'es qu'un moins qu'rien... comme nous tous ! Alors fait pas l'délicat ! Demain tu t'mets au travail et ton abruti d'frère aussi, c'est tout !

- Non.

- Ah, c'est "non" ?! T'vas voir.

C'était trois jours plus tôt. Fili n'avait pas cédé. Frégor l'avait roué de coups en le traitant de tous les noms. Pour finir, le saisissant violemment par les cheveux, il lui avait cogné la tête à plusieurs reprises contre le mur. Le jeune garçon s'était obstiné. Tout son corps lui faisait mal, son visage (bien qu'il ne puisse pas le voir ) était très abîmé et lui donnait l'impression d'avoir doublé, sinon triplé de volume et son cuir chevelu malmené le brûlait encore. Sa tête avait longtemps résonné de sinistre manière et son nez avait tellement saigné qu'il avait cru un moment qu'il allait se vider de son sang. Pour une fameuse raclée, c'était une fameuse raclée. Mais il avait tenu bon. Dans le contexte actuel, le souvenir de Dis était la seule chose qui lui restait. Le souvenir lumineux d'un temps où l'existence avait été autre, où on ne les maltraitait pas et où on leur prodiguait de l'amour. Alors ce souvenir était sacré. Sa mère lui avait enseigné que pour les nains, il n'y a pas pire crime que le vol. Fili tenait à rester digne de ses parents et de son peuple inconnu. Sans compter qu'il ne voulait pour rien au monde ressembler en quoi que ce soit à son persécuteur. Pour rien au monde !

Toutefois, l'entêtement de l'enfant lui coûtait cher, ainsi qu'à son frère. Kili n'avait pas été épargné : il avait voulu, bien entendu, défendre son grand frère, en se cramponnant au bras de Frégor et en lui lançant des coups de pied dans les tibias. Cela n'avait évidemment servi à rien qu'à lui valoir une nouvelle rossée. Ce n'était pas le pire toutefois, car depuis... depuis, les deux frères étaient enfermés dans la "cave" de leur maison. Trois jours. Sans rien boire ni manger. L'humidité des lieux leur permettait tant bien que mal de lutter contre la soif, ils passaient leurs mains sur les murs et suçaient ensuite leurs paumes. Pauvre palliatif qui ne les empêchait pas d'avoir la gorge douloureusement sèche. Et surtout, la faim, ce vautour tenace, leur dévorait les entrailles.

Comme c'était arrivé dans la "souillarde" de l'Institution, Fili comprit qu'il allait devoir céder. Frégor était capable de les laisser mourir ici. Et concernant Kili, ça ne tarderait sans doute pas.

Une flambée de révolte parcourut le jeune garçon. Alors quoi ? Il deviendrait un voleur ou un mendiant, ou les deux, tout ça pour que ce soit cet homme qui en profite ? Fili serra les poings, les yeux fixés sur le faible rai de lumière qui passait sous la porte de la "cave".

- Je le ferai ! se jura-t-il, la mort dans l'âme. Je le ferai… pour Kili. Mais seulement pour Kili.

Sa colère lui suggéra une ligne de conduite, un plan désespéré pour sortir d'une situation qui était devenue tout simplement intenable. Il repoussa son petit frère avec une infinie douceur, lui caressa la joue lorsque Kili protesta et lui murmura :

- Attends, ne bouge pas. Je sais ce qu'il faut faire.

Il commença par aller jusqu'à la porte et par coller son oreille contre le battant. Il n'entendit rien. Frégor devait dormir, ou alors il était reparti à travers les rues, en quête d'un mauvais coup, sans doute, songea Fili dont la bouche esquissa une moue de mépris. Ils n'avaient que trop supporté cet homme. Le jeune garçon entreprit de tâter la serrure dans le noir. Bien, la clef était toujours en place. Comme d'habitude. Fili s'agenouilla et regarda le bas de la porte. Il y avait deux bons centimètres de jeu entre le sol et le bois. Parfait. Il retira sa chemise et la glissa dans l'interstice, de manière à ce qu'elle dépasse largement de l'autre côté.

- Tu fais quoi ? murmura Kili dans le noir, derrière lui.

- J'ouvre la porte.

- Mais comment ?

- Tu vas voir.

C'était manière de parler, car il faisait trop sombre pour que son frère puisse voir ce qu'il faisait. Il avait juste vu diminuer la luminosité qui filtrait sous le battant. A tâtons, Fili alla jusque dans un angle de la cave, dans lequel un vieux tonneau éventré, au bois rongé par l'humidité, achevait de pourrir. Il ne fut pas trop difficile du même coup de casser un morceau de bois, assez long et assez fin, même si cela valu à Fili de s'enfoncer une écharde sous un ongle. Le plus difficile restait à faire. Il retourna à la porte et introduisit le morceau de bois dans la serrure. Lentement, non sans difficulté, il entreprit alors de pousser la clef à l'extérieur. Cela prit du temps. Au moment où il désespérait d'y parvenir, la clef se délogea et il l'entendit tomber sur le sol, de l'autre côté du battant qui les maintenait prisonniers. Sur le sol ou plutôt, sur le vêtement étendu devant la porte. Avec précaution, Fili tira alors tout doucement sur sa chemise et parvint ainsi à récupérer la clef. Elle passait tout juste sous le bois humide !

- Et voilà ! souffla le garçon, exténué mais content.

Il ouvrit la porte et se retourna :

- Viens, Kili.

Le petit se traîna vers lui, titubant sur ses jambes.

- Dis, Fili... où est-ce qu'on va aller cette fois ?

Fili vit dans ses yeux la peur qu'il éprouvait lui-même : plutôt mourir de faim dans une cave que retourner à l'Institution...

- Je vais trouver à manger, dit l'aîné d'un ton résolu. Et ensuite on partira. On quittera la ville.

- Pour aller où ?

- Sur un bateau. Mais pas ici.

Le plan de Fili était le suivant : se rendre au port et suivre la mer. Quitter Carnoval en suivant le rivage. Avec un peu de chance, ils pourraient trouver des coquillages ou des denrées rejetées par la marée. Ils marcheraient jusqu'au prochain port et là, tenteraient de s'embarquer clandestinement sur un navire quelconque. C'était un plan risqué, mais Fili préférait ne pas essayer de s'embarquer ici : si on les prenait, on les ramènerait à l'Institution. Ailleurs, ma foi, ils auraient des ennuis mais pas à ce point-là, du moins il l'espérait. Il ne se rendait pas compte que c'était irréalisable et ignorait totalement qu'il y avait des milles et des milles de côte déserte dans la direction qu'il voulait prendre. Il ne savait pas non plus que le plus souvent, les passagers clandestins si on les découvrait en mer étaient jetés par-dessus bord sans autre forme de procès. Fili n'avait que douze ans et il se sentait totalement acculé. C'était le seul semblant de solution qui lui soit venu à l'esprit. De toute façon, le plus urgent était de trouver à manger.

Ils sortirent et s'éloignèrent, l'aîné tenant le cadet par la main. Aucun d'eux n'eut le moindre regard en arrière. La masure qu'ils abandonnaient ne contenait plus rien ni plus personne qu'ils puissent regretter. Quelques rues plus loin, ils s'arrêtèrent au bord de la fontaine et se désaltérèrent longuement. Fili frotta avec ses deux mains son visage tuméfié pour en ôter au moins les traces de sang. Après quoi ils se sentirent tous deux déjà mieux.

L'après-midi touchait à sa fin et le froid commençait à tomber. L'automne s'avançait et déjà s'annonçait l'hiver. Fili voulait tout d'abord trouver une cachette pour son frère. Ensuite, il trouverait à manger. Il trouverait, quoi qu'il doive faire pour cela. Mais il préférait être sûr que Kili serait en sécurité pendant ce temps. Au cas où. Et puis aussi parce que même s'il ne voyait aucune autre solution, Fili avait un peu honte de ce qu'il projetait de faire. Ce à quoi il s'était toujours refusé jusqu'à présent, préférant se laisser cogner dessus plutôt qu'accepter de transgresser les préceptes que lui avait inculqués sa mère… Ni Dis ni son père au nom inconnu ne seraient très fiers de lui, assurément... préféreraient-ils voir leur cadet périr d'inanition ? Fili n'en savait rien. Il n'avait plus ni père ni mère de toute façon, ni pour l'encourager ni, au contraire, pour le tancer. Il lui fallait bien agir par lui-même et il avait fait un choix.

Un quart d'heure plus tard, les deux frères s'arrêtèrent devant une sorte de courette sale, encombrée de tout un tas de détritus et d'objets divers. Y compris une vieille porte fendue posée de travers contre un mur, formant une sorte de niche.

- Tu vas te cacher ici, Kili. Et tu ne bouges pas, d'accord ? Par ce temps et à cette heure, personne ne va venir traîner par là. Tu m'attends.

- Non, je veux rester avec toi.

- Non. Tu es trop fatigué.

La vérité était que Fili ne voulait à aucun prix que son frère l'accompagne. D'une part pour sa sécurité, d'autre part parce qu'il ne pouvait se résoudre à lui avouer ce qu'il s'apprêtait à faire.

- Mais tu vas trouver à manger comment ?

- Je vais trouver, c'est le principal, éluda l'aîné. Tu restes ici, tu as compris ?

- Oui... fit Kili sans le moindre enthousiasme. Mais tu reviens vite ?

- Aussi vite que je pourrais. Tu m'attends.

- Mais...

- Tu m'attends, Kili. D'accord ?

- D'accord, répondit mollement le petit.

Fili attendit qu'il se soit glissé entre le mur et le panneau de bois disjoint, puis il tourna les talons. Résolu, il se dirigea vers les rues dans lesquelles se trouvaient les échoppes qui vendaient de la nourriture, à la périphérie des mauvais quartiers. Là commençait la "vraie" ville, celle des gens qui avaient de quoi vivre et un toit sur la tête. Mais allons. Ce n'était pas le moment de s'appesantir sur le sort de tout un chacun.

Le cœur battant et le moral en berne, le garçon se glissa le long des boutiques. Les rares passants qu'il croisa le regardèrent de travers. Rien à faire, pensa Fili, on ne me laissera pas entrer, nulle part, misérable comme je le suis. Tout le monde peut voir du premier coup d'œil que je n'ai pas d'argent. Et en ce début d'hiver, il n'y a avait aucun étal extérieur. Si, pourtant : au coin de la rue, chaudement habillé et réchauffé de plus par un brasero, un homme vendait des pâtisseries chaudes aux passants, pour les réchauffer. Fili inspira à fond. Il devait tenter sa chance.

- Pardonne-moi, Mère, pensa t-il douloureusement. Je sais bien que tu ne voulais pas que nous devenions des voleurs, mais Kili va mourir de faim si je ne le fais pas. Je suis vraiment désolé, je n'ai pas d'autre solution.

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Chers lecteurs, j'espère que vous êtes toujours là. Vous avez d'ailleurs eu bien du courage. Aussi, j'ai une bonne nouvelle pour vous : avec le prochain chapitre se terminera la première partie de l'histoire.

Bisous.