Se faisant le plus discret possible, Fili observa longuement le marchand de pâtisseries en se demandant comment procéder. Son cœur cognait sourdement dans sa poitrine et ses mains devenaient moites, mais il ne pouvait pas reculer. C'était devenu une question de vie ou de mort.

Lorsque quelqu'un s'arrêta pour acheter une galette bien chaude, le jeune nain décida d'en profiter. Il s'approcha, faisant mine d'examiner l'étal, comme s'il attendait simplement son tour. Aussi doucement que possible, il tendit la main vers le bord de la planche, posée sur deux tréteaux, sur laquelle l'homme avait déposé sa marchandise. Le client donna de l'argent et le vendeur se détourna un instant pour ouvrir la bourse qu'il avait à sa ceinture. Fili jugea le moment opportun, se saisit de deux galettes, posées l'une sur l'autre, puis s'écarta vivement, dans l'idée de s'éloigner en toute hâte.

- Tu crois que je ne t'ai pas vu, sale petit voleur ?! tonna le marchand en bondissant vers lui. Tu crois que je ne t'ai pas repéré tout de suite, avec tes airs de ne pas y toucher ?

Terrifié, Fili voulut s'enfuir. C'est alors que le client, qui venait de payer et s'apprêtait à s'éloigner, intervint en lançant sa jambe en avant et en fauchant les chevilles du jeune garçon, qui s'affala à plat ventre sur le sol. Le marchant hurla en voyant la marchandise volée se briser et s'émietter sous le choc. Epouvanté par les conséquences à venir, Fili quant à lui se releva en toute hâte. Mais celui qui l'avait fait tomber l'empoigna alors par derrière, les deux mains serrées comme des pinces sur ses bras, juste sous les épaules, et le maintint fermement.

- Hein ! fit-il, très fier de lui, en se tournant vers le marchand. Je l'ai eu, vous avez vu ça ?

Il jeta un coup d'œil au garçon qui se débattait désespérément sous sa poigne et ajouta :

- Voleur, comme tous les nains. Sale race, je l'ai toujours dit.

- Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! supplia Fili, éperdu. Laissez-moi partir.

- Tiens donc, sûrement !

- Je vais m'en occuper, dit le marchand, très fâché. Vous voudriez aller chercher un garde ?

- Bien sûr, répondit l'autre. Ne le laissez pas filer ! Je vais vous envoyer du monde.

Et il partit à grands pas. Fili ne se souvenait pas avoir jamais eu aussi peur de toute son existence. La loi n'était pas tendre envers les voleurs, ça il le savait. Et si on le renvoyait à l'Institution, ce serait pire. Pire que tout. Mais surtout, songeait-il, son cœur lui martelant les côtes, surtout, qu'allait-il advenir à présent de Kili, seul et mourant de faim ?

- Ecoutez, balbutia-t-il, je ne... je peux travailler pour vous payer, si vous voulez. Je… mon frère et moi n'avons pas mangé depuis trois jours, je... j'ai pensé…

- Ton frère ?

L'autre balaya les alentours du regard, comme s'il s'attendait à voir un second voleur embusqué tout près.

- Il tient à peine sur ses jambes, plaida Fili, blême de terreur à présent. Il va peut-être mourir.

- C'est ça. La racaille cherche toujours des excuses. Tes histoires ne m'intéressent pas. Tu t'expliqueras avec la milice.

- S'il vous plaît… s'il vous plaît !

L'homme ne voulut rien entendre. Un quart d'heure plus tard, trois gardes de la ville apparurent, triomphalement menés par l'homme qui avait été les chercher et qui paradait comme s'il avait accompli une mission d'éclat. Fili sentit ses entrailles se liquéfier. Son cœur paraissait à présent vouloir s'échapper de sa poitrine tant il tambourinait avec force et son esprit affolé tournait en rond, désespérément, cherchant en vain une échappatoire. Ça ne pouvait pas finir comme ça… c'était impossible…

- On nous a quéris pour un vol, commença celui des soldats qui commandait les autres.

- Ouais, ce pouilleux a…

Le marchand commença à raconter son histoire tandis qu'un bruit de sabots résonnant sur le pavé se faisait entendre. Une troupe de cavaliers était apparue au bout de la rue, avançant au pas sous la pluie qui commençait à tomber.

- C'est bon, fit le chef des gardes quand le marchand se tut, en laissant tomber de tout son haut un regard accusateur sur Fili, arrêtez-le.

- Non, s'il vous plaît, implora encore l'enfant. Je réparerai, je vous le promets.

Entre-temps, les cavaliers étaient arrivés à leur hauteur. Accaparé par ce qui arrivait, le jeune nain ne les avait ni entendus, ni remarqués. Il ne vit donc pas celui qui chevauchait en tête lever la main pour demander aux autres de s'arrêter. En revanche, il entendit soudain une voix grave demander :

- Que se passe t-il, ici ?

Tout le monde tourna la tête. Fili cligna plusieurs fois des yeux sous la pluie : les nouveaux venus ne montaient pas des chevaux, mais des poneys. Et ce n'était pas des hommes. C'était des nains. L'enfant ne conservait que des souvenirs flous de son père, mais ces étrangers lui parurent différents. Evidemment, il n'aurait pas pu en jurer, tout cela était si loin... Son père portait-il si haut la tête, avait-il des yeux aussi farouches ? Ceux-là en outre avaient des armes en tous genre, épées, haches ou lances. La bouche de Fili s'ouvrit toute seule, ses yeux s'écarquillèrent et se posèrent sur un véritable colosse, au crâne chauve recouvert de tatouages. Deux haches de guerre dépassaient derrière ses épaules massives et à voir sa mine rébarbative, le jeune garçon estima que personne ne devait jamais venir lui chercher des histoires ou lui manquer de respect.

- Ne restez pas là, lança le chef des gardes, manifestement mécontent. Allez votre chemin, rien de tout cela ne vous concerne.

Le nain qui avait parlé la première fois laissa tomber son regard sur Fili. Il était pratiquement aussi grand, quoique moins massif, que celui qui portait les haches de guerre et son allure, comme son regard, imposaient le respect. Il portait de longs cheveux noirs et Fili frémit sans savoir pourquoi lorsque ses yeux clairs au regard pénétrant se posèrent sur lui. Sans même en avoir conscience, il se redressa et leva haut la tête.

- Qu'est-ce qu'il a fait ? s'enquit l'inconnu sans quitter l'enfant des yeux.

- En quoi cela vous regarde-t-il ? se rebiffa le garde.

- Il s'agit d'un jeune nain. Je me sens concerné.

- Un nain ! ricana l'homme. Ah oui ! Une belle engeance ! Des voleurs, des….

Le regard que le cavalier posa sur lui le fit taire d'un seul coup. Voyant que le géant qui l'accompagnait esquissait un geste vers les armes accrochées dans son dos et que leurs compagnons paraissaient prêts à suivre son exemple, il bafouilla aussitôt :

- Je ne parle pas pour vous, seigneur. Je ne voulais pas généraliser, pardonnez-moi. Mais ce gamin a volé de la marchandise à cet homme.

Il désigna le marchand de pâtisseries d'un geste vague. Le nain aux cheveux sombres reporta à nouveau son regard sur Fili, qui refusa de baisser les yeux et le toisa en retour avec toute l'arrogance dont il était capable. Terrorisé un moment plus tôt, il se refusait à laisser un inconnu, un étranger juger ses actes. Peut-être aussi, inconsciemment, ne voulait-il pas avoir l'air de s'effondrer devant les tout premiers nains qu'il rencontrait, sa famille exceptée.

- Ce gosse a l'air de mourir de faim et de misère, grogna le colosse au crâne tatoué.

- Et si j'en juge par son museau, il a été vilainement battu, renchérit l'un de ses compagnons, plus âgé, dont la barbe grise se séparait en deux.

Le premier cavalier avait déjà soulevé le rabat de son sac de selle. Il en extirpa une bourse dont il défit les lacets avant de tendre plusieurs pièces d'argent au garde interdit.

- Voilà pour ce qu'il a volé, dit-il avec calme. Maintenant laissez-le.

Il s'était exprimé d'un ton bref, avec la tranquille assurance de celui qui est accoutumé à donner des ordres. Machinalement, le soldat tendit la main. Le marchand fut plus rapide que lui et intercepta les pièces au vol. Le garde lui lança un regard courroucé. Quant à Fili, il n'avait pas très bien vu mais il lui avait semblé que la somme remise excédait très largement le prix de deux galettes.

Le chef des gardes hésitait visiblement. Il n'aimait pas que l'on interfère ainsi dans ses affaires et qu'on lui dicte sa conduite. Et il n'aimait pas l'idée de s'être déplacé pour rien, pas plus que celle de laisser un petit voleur en liberté. Mais les nains ont mauvaise réputation et ceux-là n'étaient manifestement pas du genre à se laisser éconduire sans discuter. Ils étaient armés et il ne faisait aucun doute qu'ils savaient se servir de leurs armes. Par ailleurs, ils étaient nombreux. Ses hommes et lui-même n'étaient que trois.

- Pas sûr que vous lui rendiez service, marmonna-t-il enfin, de mauvaise grâce. Enfin, ça vous regarde. Mais une autre fois, il aura moins de chance.

Puis il s'en alla en grognant dans sa barbe. Fili sentit ses jambes flageoler sous lui. Il n'arrivait pas y croire. Non seulement il n'arrivait pas à croire que la garde s'en allait en le laissant libre mais encore il ne parvenait pas à réaliser que quelqu'un, quelqu'un qu'il n'avait jamais vu de sa vie, venait de lui porter secours.

- Où habites-tu ? lui demanda encore le nain en le regardant.

- J'habite nulle part, répliqua le garçon, qui ne savait plus que penser. Et de toute façon, qu'est-ce que ça peut vous faire ?

Sa méfiance reprenait le dessus. Cet inconnu ne l'avait pas aidé pour rien, ça au moins il en était sûr. Allez savoir ce qu'il avait derrière la tête ?

- Qui sont tes parents ? demanda encore le nain.

- J'ai pas de parent… ils sont morts.

Fili se sentait de plus en plus mal à l'aise. Il n'osait pas rembarrer ce nain trop brutalement, d'abord parce que celui-ci l'intimidait, ensuite parce qu'il craignait des représailles. Ce n'était pas tant qu'il craigne pour lui-même : au point où il en était, il lui semblait que plus rien ne pouvait lui arriver de pire. Mais il pensait toujours à son petit frère. Kili n'avait que lui sur qui compter, il devait absolument aller le retrouver ! Il vit le nain qui lui avait adressé la parole échanger un regard avec le colosse qui chevauchait à ses côtés, puis avec celui qui avait la barbe grise.

- Si tu es seul au monde, reprit l'inconnu, tu ne devrais pas rester ici, parmi les hommes. Il n'y a rien de bon pour les nains dans ces cités nauséabondes. Personne ne se souciera jamais de toi. Viens avec nous. Tu seras bien mieux au sein de ton propre peuple. Tu auras au moins un abri sûr, de quoi te nourrir et te vêtir.

- Je ne suis pas seul au monde ! protesta Fili, qui sentit à nouveau la peur l'envahir.

Ces inconnus allaient-ils l'enlever, l'emmener de force ? Que deviendrait Kili ? Puis il réalisa ce que le nain venait de dire : « un abri sûr, de quoi te nourrir et te vêtir »… Oh bien sûr il y aurait une contrepartie -personne et surtout pas les adultes ne font jamais rien pour rien- mais au vu de la situation présente... Fili pensa à Alisa. Cette vieille femme qui elle aussi leur avait promis un abri et de la nourriture et qui les avait menés tout droit dans un bordel ! Oui, il y aurait quelque chose à "payer"', d'une manière ou d'une autre, forcément. Toutefois, au point où il en était...

- Mon petit frère ! ajouta précipitamment le garçon. Il n'a que moi au monde. Je…

Il prit une grande inspiration et plongea son regard dans celui de l'inconnu :

- Je ne suis pas un voleur. C'est la première fois que… mais ça fait plusieurs jours que nous n'avons rien mangé et mon frère… il… j'ai peur qu'il finisse par mourir.

L'enfant ne savait pas lui-même pourquoi il tentait ainsi de se justifier. Mais après tout, quelles que soient ses craintes, ces gens étaient des êtres de sa race. Fili ne les connaissait pas, bien sûr, mais il n'avait pas envie que les premiers nains qu'il voyait le prennent pour un voleur.

Les deux cavaliers les plus proches de lui se regardèrent à nouveau. Le premier fit un léger signe de tête et le colosse aux haches de guerre tendit à l'enfant sa large main :

- Viens, gamin, dit-il d'un ton bourru. On va arranger tout ça. Dis-nous où est ton frère et ce soir vous aurez de quoi manger.

Fili n'avait plus rien à perdre. Même si ça cachait un piège, la situation ne pouvait pas empirer davantage. Quand on n'a plus rien, vraiment plus rien, pas même un soupçon d'espoir, on ne peut plus avoir peur. Il accepta la main tendue et le nain le hissa devant lui sur sa selle.

La troupe se remit au pas, exception faite de celui qui avait une barbe grise, qui fit avancer son poney jusque devant l'étal du pâtissier.

- Ça a l'air bon, dit-il avec un sourire aimable.

Il tendit une pièce d'argent.

L'homme hésita, empocha la pièce et tendit une galette. Le nain ne dit rien et se contenta de le regarder en haussant un sourcil. Le marchand baissa précipitamment les yeux et lui tendit deux autres pâtisseries en bafouillant quelque chose d'inintelligible.

Le nain n'insista pas : il n'avait pas envie de discuter une heure sur le prix d'un gâteau. Il prit ce qu'on lui tendait et rejoignit ses compagnons.

OO00OO

Ce ne fut que plusieurs années plus tard que Fili commença à repenser aux événements de cette froide journée d'automne, au cours de laquelle sa vie et celle de son frère avaient changé de manière si radicale. A ce voyage un peu étrange qui les avait emportés, au milieu de parfaits inconnus, loin de cette ville qui dans leurs souvenirs resterait toujours un endroit sale, sombre et froid.

Ni Fili ni Kili ne se retournèrent une seule fois tandis que les poneys qui les emportaient quittaient la ville puis s'en éloignaient. Fili était toujours assis devant le guerrier au crâne tatoué et Kili avait été hissé sur la selle d'un autre nain. Fouillant dans leurs affaires, leurs nouveaux compagnons avaient exhumés des capes de rechange et les avaient données aux enfants. Bien qu'elles soient beaucoup trop grandes pour eux, il était agréable d'être ainsi emmitouflé et protégé de la fraîcheur et de l'humidité. Et surtout, surtout, le nain à la barbe grise leur avait donné à chacun une galette encore tiède, qu'ils étaient occupés à dévorer avec avidité. Bien trop occupés pour se soucier de ce qu'ils abandonnaient, sans le moindre regret d'ailleurs.

- Mangez déjà ça, leur avait dit le nain. Essayez de ne pas manger trop vite. Si vous n'avez rien dans le ventre, ce serait mauvais pour vous. Ce soir vous aurez un vrai repas, mais mieux vaut dans un premier temps espacer les prises de nourriture.

Fili avait hésité à prendre la pâtisserie qu'on lui tendait. Il craignait un piège. Gentiment, le nain avait insisté :

- Tiens, prends. C'est pour toi. Tu en as bien besoin, je crois.

Fili se méfiait toujours mais voir cette pâtisserie, pour laquelle il avait failli avoir tant d'ennuis, avec sa croûte dorée, et son odeur enivrante qui montait vers lui, tout ça à quelques centimètres de ses doigts... Kili n'avait pas fait tant d'histoire et mordait déjà à belles dents dans sa part. L'aîné n'avait pas pu résister bien longtemps et s'était saisi de ce qu'on lui proposait, pour se hâter d'en ingurgiter une bouchée. Même si c'était un piège, il aurait au moins avalé ça.

Il n'y avait eu aucune réaction alentours, cependant. Au contraire, "Barbe-Grise" avait souri, simplement, et la troupe avait continué son chemin pendant que les enfants engloutissaient la nourriture.

Il n'y avait eu qu'un incident désagréable dans tout cela : peu après avoir récupéré Kili, tandis que la troupe progressait au pas vers la sortie de la ville, elle était passée devant une auberge à la porte de laquelle des hommes se disputaient.

- Et ne reviens pas ici tant que tu n'auras pas de quoi payer, c'est compris ? criait l'un d'eux, manifestement mécontent. La prochaine fois, je te fais arrêter pour escroquerie !

- Faut bien que j'mange ! glapit une autre voix, que les deux frères ne connaissaient que trop bien. J'suis un pauvre homme, j'peux pas travailler, et on m'a laissé deux sales petits ingrats sur les bras. Tu t'rends compte que j'peux même pas les nourrir ?

- Ce n'est pas mon problème, rétorqua le premier, qui devait être le patron, en se détournant et en claquant la porte.

Frégor demeura là, bras ballants, regarda la porte avec hargne en marmonnant des imprécations entre ses dents. Les nains arrivaient à sa hauteur, sans d'ailleurs se soucier de lui, et Fili trembla de peur rétrospective : si Frégor les avait à présent trouvés à la maison, son frère et lui, il les aurait battus sans pitié pour se venger de ce qui venait de lui arriver. Le garçon réagit avec un instant de retard et tira le capuchon de la cape qu'on lui avait prêtée sur son visage, cela à l'instant même où l'homme se retournait et levait machinalement les yeux vers la troupe qui passait. Le mouvement de Fili attira son attention et sa bouche s'ouvrit en grand lorsqu'il le reconnut.

- EH ! hurla-t-il.

Ses yeux balayèrent le petit groupe et ne tardèrent pas à repérer Kili qui se tétanisa sur la selle, la bouche pleine, la galette entamée à mi-chemin de son visage. Frégor se précipita en hurlant :

- Eeeeh ! Les nabots ! C'est mes gosses à moi, ça !

Il trébucha dans sa précipitation mais parvint à saisir les rênes du poney qui emportait Fili. De l'autre main, il empoigna la cheville du jeune garçon et le tira vers lui.

- Descends d'là, sale vermine ! Oussque tu crois aller comme ça ? J'ai besoin d'argent pour vivre, moi, et vous allez m'en rapporter maintenant, avant c'soir, c'compris ?! Sinon gare à vous, j'vous jure qu'vous l' payerez !

Fili sentit, simultanément, la panique l'envahir et une chose à laquelle il ne s'attendait pas : deux mains puissantes le retinrent alors qu'il glissait de côté. Un bras s'enroula, protecteur, autour de sa poitrine. Ensuite il y eut un mouvement et, soudain, une hache de guerre entra dans son champ de vision. Le fil en était tranchant et l'expression de Frégor, lorsqu'il vit l'acier bleuté menacer son visage mangé d'une barbe sale, faillit arracher à Fili un éclat de rire malgré le sérieux de la situation :

- Tu lâches ce gamin tout de suite et mon poney aussi, dit alors la voix la plus menaçante que le jeune garçon ait jamais entendu. Ou je te fends le crâne jusqu'au nombril. Tu as compris, l'homme ?

Frégor avait fort bien compris. Il lâcha prise et recula précipitamment, mais cela ne l'empêcha pas de protester :

- Y sont à moi, ces gosses ! Vous avez pas l'droit d'les prendre !

Celui qui commandait le groupe, le nain imposant aux longs cheveux noirs, avait fait faire volte-face à sa monture.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-il sèchement. Sûrement pas leur père !?

Frégor ouvrit la bouche comme s'il allait répondre par une invective mais il se ravisa aussitôt : la troupe était trop nombreuse. Sans compter qu'il s'agissait à l'évidence de nains de haut rang et surtout, de guerriers, bardés d'armes en tous genres. Ajoutez à cela que le mauvais caractère des nains était bien connu et que l'un d'eux venait de le menacer d'une manière qui lui avait donné à réfléchir… Il préféra négocier.

- Leur pauv'mère m'les a laissés, argumenta-t-il. Y sont à moi, c'est moi qui m'occupe d'eux.

- Vous vous en occupez bien mal, dans ce cas, laissa tomber son interlocuteur.

Tandis que Frégor blêmissait de rage, le regard impérieux du nain chercha celui de Fili et il demanda :

- Tu connais cet homme, mon garçon ?

Terrifié, Fili fit signe que oui, faiblement, car nier lui semblait absurde : Frégor avait déjà tout dit et, par ailleurs, s'il avait été pour eux un inconnu, il ne les aurait pas réclamés avec tant de véhémence. Les nains allaient les abandonner à l'ivrogne, c'était certain. Et ce dernier allait leur faire payer cher, très cher ce qui venait de se passer.

- Ce qu'il dit est vrai ?

- Non, murmura le garçon. Il ne s'occupe pas de nous. Il veut seulement qu'on aille voler pour lui, pour avoir de l'argent.

- C'est un comble ! murmura « Barbe Grise ».

Le nain aux cheveux noirs fit rapidement passer son regard de l'un à l'autre des enfants, sur leurs visages meurtris, et ses yeux s'assombrirent.

- C'est lui qui vous a arrangés comme ça ? s'enquit-il encore.

Deux hochements de tête lui répondirent par l'affirmative.

L'étranger jeta un bref coup d'œil à Frégor, son visage altier exprimant tout à la fois le mépris et le dégoût. Ensuite il regarda Kili, revint à Fili et demanda encore :

- Vous voulez rester avec lui ?

- Non !

- Non !

Les deux réponses avaient fusé en même temps.

- Il est méchant ! ajouta Kili, qui venait enfin d'avaler ce qu'il avait dans la bouche. Et puis il sent mauvais.

A la vérité, les deux jeunes garçons sales sous leurs haillons crasseux ne sentaient pas la rose non plus, mais l'enfant faisait allusion à l'odeur de bière et de nourriture rance qui émanait de son « tuteur ».

Le chef des nains reporta son attention sur Frégor, sans chercher à dissimuler la répugnance que celui-ci lui inspirait manifestement, et dit simplement :

- Vous les avez entendus ? Cela clôt le débat. Ils viennent avec nous.

Frégor brandit subitement le poing :

- Sales voleurs ! Y sont à moi !

- Répète un peu ce que tu viens de dire ? fit alors le guerrier aux tatouages d'une voix éminemment menaçante, en balançant sa hache au bout de son bras. Tu viens de nous traiter de quoi, là ?

Il fit avancer son poney mais son compagnon tendit la main pour l'arrêter :

- Dwalin ! fit-il.

Les deux nains se regardèrent.

- Il n'en vaut tout simplement pas la peine, dit le premier (Fili se sentit déçu).

Après quoi, celui qui paraissait être le chef de la troupe se borna à regarder Frégor... ma foi, comme il aurait pu regarder une chose particulièrement repoussante au bord du chemin.

- Quoi que vous entendiez par « ils sont à moi », laissa-t-il tomber d'un ton bref, tandis que « Barbe-Grise » approuvait d'un hochement de tête, de l'émotion plein les yeux, c'est terminé. Terminé de les faire souffrir et terminé de les exploiter. Ce sont de jeunes nains et leur place est parmi ceux de leur race. Je les emmène.

Puis il remit sa monture au pas d'une pression des talons, sans plus accorder un seul regard à Frégor qui brailla de plus belle :

- Vous avez pas l'droit ! J'vais me plaindre chez l'bourgmestre ! C'est du vol !

Personne ne jugea utile de lui répondre et la troupe poursuivit son chemin, aussi tranquille que si rien ne s'était jamais passé. Fili se demandait avec angoisse si Frégor allait mettre sa menace à exécution ? Et s'il allait se plaindre chez le bourgmestre ? Et si ce dernier les renvoyait, Kili et lui, à l'Institution ? La gorge du jeune garçon se dessécha à cette idée. Il aurait bien voulu que les nains aillent plus vite et se hâtent de quitter la ville.

Ses inquiétudes pourtant étaient vaines. D'une part parce que Frégor, en parfaite canaille qu'il était, évitait soigneusement d'approcher toute personne incarnant un tant soit peu l'autorité, ensuite parce qu'il ne tenait pas du tout à ce que "ces deux sales rats" recommencent à dire qu'il les pousser à voler...

Tandis que, furieux et frustré, il s'en retournait à sa masure en pestant à mi-voix, les nains poursuivaient leur chemin. Personne ne surgit plus sur le chemin de la petite troupe pour lui réclamer ou lui demander quoi que ce soit et elle franchit l'enceinte de la cité sans le moindre souci.

Les deux enfants avaient encore faim, en fait ils avaient l'impression que les galettes n'avaient fait que passer, mais au moins la nourriture absorbée avait un peu atténué la brûlure lancinante de leurs estomacs vides. Au bout d'un certain temps, le nain à barbe grise leur donna à chacun une pomme, avec une moitié de galette (celle qui lui restait) en leur disant qu'il était préférable pour eux de manger par petites quantités, mais souvent. Les garçons ne répondirent rien, chacun pensant qu'il avait assez faim pour avaler de grosses quantités mais qu'il n'avait rien contre le fait que ça revienne souvent. Les fruits furent promptement rongés jusqu'au trognon et le gâteau disparut jusqu'à la dernière miette. Plus tard encore, chacun se vit donner un gros morceau de pain. Ça commençait à aller mieux.

Ils chevauchèrent jusqu'à la tombée de la nuit avant de s'arrêter pour bivouaquer. Les nains déchargèrent leurs poneys avant de les entraver et allumèrent un grand feu au-dessus duquel fut bientôt placée une marmite. Un gros nain à l'air jovial entreprit alors d'y verser de l'eau, puis divers ingrédients qui répandirent bientôt une odeur particulièrement alléchante pour les deux enfants affamés.

Certes, à deux reprises les nains leur avaient promis "un vrai repas le soir"... mais l'expérience personnelle de Fili et Kili allait dans un autre sens. Peut-être, pensaient-ils, auraient-ils droit à quelques cuillerées de ce ragoût, ou peut-être que, quand les autres se seraient restaurés, on leur permettrait de manger les restes ? Et ce serait déjà bien beau, bien plus que ce à quoi ils étaient accoutumés. Il ne fallait sans doute pas trop en demander : après tout, on leur avait déjà donné un peu de nourriture dans les heures qui venaient de s'écouler. Sans même parler du fait d'avoir échappé à Frégor et d'avoir quitté Carnoval.

Deux nains se postèrent en sentinelle de part et d'autre du camp, un troisième près des poneys. Le gros nain qui cuisinait emplit bientôt trois bols à ras bord et trois de ses compagnons se dévouèrent pour les porter à ceux qui étaient de garde. Pendant ce temps-là, les autres prenaient place autour du feu. Fili et Kili, prudents, étaient assis à l'écart, blottis dans leurs capes trop grandes, et observaient. D'autres bols furent emplis l'un après l'autre et circulèrent à la ronde.

- Où sont les deux petits ? demanda quelqu'un.

Plusieurs paires d'yeux cherchèrent les enfants et finirent par les trouver, passablement inquiets, comme chaque fois que l'attention se focalisait sur eux.

- Venez ici, dit le chef du groupe. Approchez-vous du feu et mangez tant que c'est chaud.

Fili et Kili échangèrent un regard puis, un peu inquiets malgré tout, ils se levèrent et s'approchèrent, se tenant sur leurs gardes, prêts à s'écarter au moindre geste menaçant.

Au lieu de cela, les nains se poussèrent un peu pour leur faire de la place près du foyer. Les enfants hésitaient encore à s'asseoir parmi ces inconnus quand deux bols bien remplis furent déposés aux places ainsi libérées, accompagnés de deux morceaux de pain.

- Allons, venez, les encouragea l'un des nains. Vous avez l'air tout effarés. On ne vous fait pas peur, quand même ?

Le chef de la troupe observa longuement les deux enfants, qui se sentirent encore plus mal à l'aise.

- Si, dit enfin le nain de sa voix grave. Je crois que nous leur faisons peur.

Il y eut un long silence gêné. Fili et Kili n'osaient plus remuer un doigt. Finalement, le caractère jovial des nains reprit le dessus. Ils se remirent à bavarder et plaisanter entre eux. Les deux enfants, un peu rassurés, se jetèrent sur la nourriture. Ils ne laissèrent pas une goutte de sauce au fond de leurs bols ni une seule miette de pain ! Ayant terminé, ils commencèrent à observer leurs nouveaux compagnons, discrètement, leur lançant des regards furtifs par-dessous leurs franges de cheveux sales. Nombre d'entre eux se resservaient en ragoût mais les garçons n'osèrent rien demander (ils savaient qu'ils ne devaient surtout pas se faire remarquer, sous peine de s'attirer de nouveaux ennuis. Dans le monde qui était devenu le leur, commettre une telle imprudence leur aurait bien plus sûrement valu quelques paires de gifles et de sévères remontrances qu'autre chose. Ces nains, pour le moment, paraissaient bien disposés envers eux. Le vent hélas tournerait bien de lui-même et bien trop tôt de toute façon). Quant à s'approcher eux-mêmes de la marmite, ils n'y pensèrent même pas : on les aurait sans le moindre doute tués sur le champ s'ils s'y étaient risqués. Les garçons sursautèrent quand l'un de ceux qui était assis près d'eux les regarda avec sympathie et demanda :

- Vous en voulez encore ?

Les deux frères se figèrent aussitôt et échangèrent un regard méfiant, se demandant ce que cela cachait. L'autre semblait jeune, à peine adulte, et il avait une coiffure qui paraissait aux deux enfants tout simplement extravagante. Il avait l'air sincère mais cela ne voulait rien dire... Cependant, le nain à barbe grise qui leur avait déjà donné à manger dans l'après-midi intervint :

- Non, Nori. Pas ce soir. Ils doivent manger souvent mais pas trop, ou ils seront malades. Ils doivent se réhabituer à des repas normaux.

Fili et Kili pensèrent d'abord que ce nain ne voulait tout simplement pas leur donner plus. Pourtant, en y réfléchissant... n'avait-il pas dit qu'ils devaient manger souvent ? Enfin, dans l'immédiat, même s'ils se sentaient très capables de manger encore et qu'ils en éprouvent d'ailleurs l'envie, ils ne souffraient plus de cette faim tenace et persistante qui les torturait depuis trois jours, grandissant comme un incendie attisé par le vent.

Les nains bavardèrent encore un peu puis, quand le feu commença à baisser, ils entonnèrent plusieurs chansons en chœur, dont l'une qui éveilla un monde de souvenirs dans l'esprit des deux enfants : il leur semblait que Dis la chantait parfois, autrefois, il y avait longtemps... Kili commençait à s'assoupir et Fili luttait lui aussi contre le sommeil, mais il n'osait pas se laisser aller : qui sait ce qui pouvait encore leur arriver ?

Pourtant, il ne se passa rien de particulier. Peu à peu les nains se trouvèrent un endroit où s'installer et s'allongèrent à même le sol, enroulés dans leurs couvertures. Le nain à barbe grise s'approcha alors des deux garçons :

- Il faut aller dormir, maintenant, dit-il gentiment. Demain nous ferons une longue route.