Ce premier soir à Ered Luin fut une véritable épreuve pour Fili et Kili. Surtout Kili. Certes, rien de commun avec leur arrivée à l'Institution... quoique ! Mila conduisit les enfants dans une sorte de buanderie, en tous cas un vaste espace aux murs nus dans lequel s'alignaient de nombreuses cuves de bois, de diverses tailles, et dans laquelle du linge séchait sur des cordes tendues. Elle eut tôt fait de rameuter quelques serviteurs qui emplirent d'eau chaude une cuve de taille moyenne, en faisant plusieurs allées et venues. Après quoi, la naine enjoignit aux garçons de se dévêtir et de se plonger dans l'eau pour se laver. Cela déjà ne se fit pas sans mal. En effet, Kili ne se souvenait pas avoir jamais pris un bain. Quant à Fili, il en avait quelques souvenirs, du temps où ses deux parents vivaient encore, mais c'était tellement lointain... ils mirent déjà quelque mauvaise grâce à se déshabiller, non par pudeur -les nains ne sont guère pudiques- mais parce que, nus, ils se sentaient vulnérables. Ensuite, à peine eurent-ils touché l'eau du bout du doigt qu'ils s'écrièrent en chœur qu'elle était trop chaude et qu'ils n'y entreraient pas.

Mila leur fit observer que l'eau avait la température voulue mais que s'ils tardaient, elle serait froide. Ils firent la sourde oreille. Finalement, la naine les traita de petites natures et de poltrons. Piqué au vif, Fili se décida à entrer dans l'eau et, une fois qu'il s'y fut assis, tout en grommelant, il encouragea son frère à le rejoindre. Cette première étape franchie, Mila apporta une brosse et un pain de savon. La voyant se saisir de l'instrument d'un geste qui lui parut menaçant, Fili décréta qu'il était assez grand pour se laver tout seul. La naine lui tendit la brosse sans faire de commentaire et alla en chercher une seconde, qu'elle enduisit de savon. Là, les choses se corsèrent. A peine eut-elle commencé à frotter le dos de Kili que celui-ci tenta de se soustraire à la friction en protestant à grands cris qu'elle lui faisait mal. Ce n'était pas entièrement faux : le dos de l'enfant, comme le reste de son corps d'ailleurs, était couvert de traces de coups à peine cicatrisées, il était sensible. Toutefois, il apparut bien vite que Kili en rajoutait beaucoup. En moins de deux minutes il y eut de l'eau partout, Mila avait l'air de s'être baignée tout habillée et le petit nain continuait à les repousser de toutes ses forces, elle et sa brosse.

La naine ne se fâcha pas et s'éloigna. Fili, qui lui aussi détestait le contact des crins, pourtant souples et donc doux, sur sa peau, estima que cela suffisait et sortit de l'eau. Il ramassa ses vêtements sales et usés à terre et entreprit de se rhabiller au moment où Mila revenait, tenant à la main un battoir à linge. Elle jura à Kili que s'il ne se laissait pas faire, elle le battrait comme une pièce de linge sale "jusqu'à ce que toute la crasse ait disparu". Ce n'était là qu'un moyen de convaincre le jeune nain de se tenir tranquille, la femme n'avait aucune, mais alors aucune intention de mettre ses menaces à exécution, mais elle dit cela avec un air très sérieux et aucun des deux frères ne mit sa parole en doute, pas un seul instant ! Ils avaient trop souvent été battus pour douter. Kili observa alternativement le battoir et la brosse, comme s'il se demandait quel supplice était préférable à l'autre.

Là-dessus, Mila regarda sévèrement Fili, lui fit remarquer qu'il était toujours aussi sale et lui ordonna de retourner dans l'eau et de se frotter "jusqu'à ce que ta peau soit nette, sans quoi je le ferais moi-même".

- Et laisse ces hardes répugnantes, ajouta-t-elle en désignant les haillons des enfants. Tu n'as donc pas entendu ce qu'a dit le prince Thorin ? On va vous trouver des vêtements propres. Quant à ceux-là... ils sont juste bons à jeter au feu. Je ne m'en servirais même pas pour frotter une auge à cochons.

Fili fut bien tenté de lui dire d'aller se pendre ! Il en avait assez, n'avait aucune envie de retourner dans l'eau ni de se frotter davantage. A ce moment, s'il avait pensé pouvoir s'enfuir avec son frère, il l'aurait fait sans la moindre hésitation. Sauf que même en oubliant qu'ils étaient nus ou presque (il venait de ré enfiler son pantalon), ils se trouvaient au cœur d'une cité dans laquelle Fili se sentait incapable de se retrouver. Il ne pourrait pas retrouver la sortie, il le savait. Même s'il n'y avait pas ici des centaines de nains qui s'empareraient d'eux à la moindre tentative. Et puis... bien qu'il ait un peu honte de cette pensée, le jeune garçon se souvint que l'entrée de cette cité s'ouvrait en pleine montagne, que dehors il neigeait et qu'il faisait très froid, sans compter que son frère et lui n'avaient rien à se mettre sous la dent. Alors qu'ici, il y avait de bons feux qui réchauffaient l'atmosphère, il y avait de la lumière et, bien que ce bain soit détestable, on leur avait promis un lit, certainement bien au sec, et un repas... En soupirant, il laissa tomber ses haillons crasseux, retourna dans le cuveau dont l'eau avait déjà changé de couleur et reprit sa brosse sans enthousiasme... puisqu'il fallait en passer par là... A tout prendre, même si c'était désagréable, ça valait mieux que des coups...

Il s'avéra toutefois que Kili ne s'était apparemment pas tenu le même raisonnement. Lorsque Mila s'approcha à nouveau avec sa brosse, ce fut plus fort que lui : il lui jeta un paquet d'eau à la figure, assorti d'un juron bien senti !

- Kili ! le gronda son frère, tout en lançant un regard à la fois farouche et effrayé à Mila, craignant comme toujours que le petit s'attire une correction et que la naine mette ses menaces à exécution.

Mila s'essuya les yeux sans mot dire puis darda sur Kili un regard assassin. Elle frotta le pain de savon avec sa main droite et, brusquement, les doigts de sa main gauche se refermèrent comme une pince sur la nuque de l'enfant. Avant que Kili ait pu protester, la naine lui frictionnait vigoureusement la bouche avec sa main savonneuse.

- Et ce sera comme ça chaque fois que tu diras un vilain mot ! affirma-t-elle. A présent, ça suffit.

Lorsqu'elle le libéra, Kili toussa, cracha, pleura... et Mila se borna à dire que puisqu'il avait craché dans son bain, il serait contraint de se laver avec de l'eau mélangée de salive. Cela étant, elle empoigna sa brosse comme une épée et frotta le jeune garçon de la tête aux pieds sans se soucier de ses hurlements de protestation. A la vérité, elle prit bien garde à ne pas arracher les croûtes qui s'étaient formées sur ses multiples blessures, mais ni Kili ni son frère ne s'en rendirent compte.

Une fois propres comme des écus neufs, Fili et Kili pensaient que leurs épreuves étaient terminées... mais Mila exigea alors qu'ils se lavent les cheveux. Une fois encore, il y eut des plaintes et des grincements de dents. Entre-temps une femme était venue, apportant des vêtements propres.

- Ils ne seront sans doute pas à la bonne taille, se borna-t-elle à remarquer, mais je ferai les retouches demain. Pour ce soir, ça conviendra.

Les deux frères purent enfin sortir de l'eau, la peau rougie sous l'effet de la chaleur et des frottements, et purent s'habiller. Mais cette diablesse de Mila leur apprit alors qu'ils devaient à présent démêler leurs tignasses, qui "ressemblaient à de l'étoupe pleine de nids de souris".

Ce dernier supplice cependant fut écourté, car la naine admit bientôt qu'il faudrait sans doute plusieurs semaines pour redonner à ces chevelures un aspect décent et qu'il se faisait tard ce soir-là. Les deux frères avaient un instant craint de se voir à nouveau couper les cheveux, comme à l'Institution, et ils se détendirent à l'unisson en comprenant qu'il n'en serait rien.

Mila emmena alors deux petits nains infiniment soulagés à travers les couloirs de la cité, jusqu'aux cuisines. Fili et Kili n'étaient pas très à l'aise. Leur peau vigoureusement frictionnée les picotait, leurs cuirs chevelus étaient échauffés par la première tentative de démêlage et le contact des vêtements propres leur semblait étrange.

Mila conduisit les deux garçons dans une pièce attenante à la cuisine. Elle ne comportait pas de cheminée car elle était chauffée par les immenses foyers de la pièce voisine. Elle était en revanche meublée d'une longue table flanquée de bancs. Plusieurs nains, des soldats d'après leur tenue, y était attablés. Ils jetèrent un coup d'œil à la naine et aux enfants lorsqu'ils entrèrent et l'un d'eux la salua avant de lancer sur un ton moqueur, en désignant les deux jeunes nains :

- Tu nous avais caché tes fils, Mila ? Je ne savais pas que tu avais des….

Il s'interrompit en voyant l'expression de la femme : le visage fermé, elle le regardait d'un œil tellement noir, les lèvres si pincées, que le nain piqua du nez vers son assiette, conscient d'avoir abordé un sujet tabou. Mila continua à le fixer durement pendant un instant puis parut faire un effort pour se décrisper.

- Asseyez-vous, dit-elle à Fili et Kili. Je vais aller vous chercher à manger.

Les deux frères s'installèrent en silence, à plusieurs places de distance des soldats, silencieux et légèrement soucieux. Ils avaient appris à craindre les adultes, quels qu'ils soient. Mila revint bientôt, porteuse de deux assiettes bien garnies et de deux gobelets emplis d'eau claire, portant le tout avec une adresse consommée.

- Mangez, fit-elle. Je vais revenir vous chercher dans un moment.

Puis elle s'esquiva. Les garçons sentirent croître leur malaise : certes, cette naine ne leur était pas sympathique, surtout pas après la séance de « décrassage ». Ils étaient certains que les menaces qu'elle leur avait adressées était sérieuses. Autrement dit, ils auraient été contents de la voir s'éloigner s'il n'y avait eu les soldats, qui les effrayaient presque davantage. Les enfants commencèrent cependant à manger, un peu tendus, toujours sur la défensive, tout en gardant un œil sur leurs voisins de table. Ces derniers d'ailleurs ne paraissaient guère se soucier d'eux et continuaient à se restaurer tout en discutant. Cela dura quelque minutes puis l'un d'eux, celui-là même que Mila avait remis en place d'un regard un peu plus tôt, tourna la tête vers les deux frères et les observa un instant. Croisant le regard de l'aîné qui le surveillait en retour, il demanda :

- Comment tu t'appelles ?

Le garçon avala ce qu'il avait dans la bouche avant de répondre, non sans réticence :

- Fili.

Le nain parut attendre une suite, qui ne vint pas, finalement demanda encore :

- Juste « Fili » ? Qui est ton père ?

Il était de coutume sur Arda de se présenter en donnant le nom de son père, Fili ne l'ignorait pas. Un jour, il s'en souvenait, un garçon plus âgé que lui qui travaillait à ses côtés à décharger les bateaux au port de Carnoval, lui ayant posé les mêmes questions et ayant reçu les mêmes réponses, lui avait fait remarquer que :

- Si je ne connaissais pas le nom de mon père, moi j'en inventerais un. Ça m'éviterait de passer pour un bâtard.

Fili n'avait pas répondu mais il rejetait cette suggestion de tout son être. Sans doute, s'inventer un géniteur, donner un nom quelconque lui aurait déjà épargné bien des désagréments, ainsi qu'à Kili. Mais l'enfant ne pouvait s'y résoudre. Il estimait que ce serait trahir son vrai père, en le dépossédant de son identité. Si peu qu'il l'ait connu, Fili demeurait indéfectiblement loyal à ce nain, celui à qui il devait l'existence, qui l'avait aimé et que sa mère elle aussi aimait tant, au point de ne plus pouvoir prononcer son nom après sa mort.

Il répondit sèchement au guerrier qui l'interrogeait :

- Je ne sais pas.

- Ah. Et ton ami ?

- Ce n'est pas mon ami, c'est mon frère. Il s'appelle Kili.

- Fili et Kili. Qu'est-ce que vous faites ici, avec ce dragon de Mila ?

- Je ne sais pas, répéta Fili, qui aurait bien voulu que l'autre cesse de poser des questions et lui fiche la paix.

- Tu ne sais pas ce que tu fais ici ?

- Non.

Le nain s'esclaffa :

- Tu ne sais pas grand-chose, mon garçon ! Ton frère et toi, seriez-vous par hasard sortis comme ça de la pierre de notre montagne ?

Exaspéré mais n'osant répondre vertement de peur de représailles, Fili pinça les lèvres et laissa tomber, sur un ton qui laissait clairement entendre ce qu'il pensait de cet interrogatoire :

- Le seigneur Thorin nous a amenés ici. Je ne sais pas pourquoi.

- Le prince Thorin ? Mais il n'est rentré que ce soir.

- Oui.

- D'où est-ce que vous venez, tous les deux ? Vous n'avez pas de parents ? Comment avez-vous…

- Oh, Burnin, laisse-le donc tranquille, grogna un autre soldat. Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu es assommant à toujours vouloir tout savoir.

- Quoi ? On ne peut plus parler ? Je peux poser des questions, non ?

- Moi j'ai l'impression que ce gamin n'a pas envie de te répondre. Fiche-lui la paix, tu l'empêches de manger.

Au grand soulagement de Fili, les deux nains commencèrent à se disputer, sans plus se soucier de lui. Il constata alors que Kili paraissait à demi endormi sur son banc, les yeux papillotants et jouant machinalement avec sa fourchette, sans plus manger. Etonnant, pensa l'aîné. Il était vrai que son frère et lui n'étaient plus si affamés, à présent : ils avaient pu se restaurer de manière très convenable durant tout le voyage. Mais les habitudes ne se perdent pas facilement : quand on sait ce que sait qu'avoir faim, faim à en avoir mal au ventre, on a tendance à manger chaque fois qu'on le peut et autant qu'on le peut.

- Kili, chuchota Fili. Tu n'as plus faim ?

Kili porta une nouvelle bouchée à ses lèvres, sans grand enthousiasme. Il paraissait vraiment fatigué. Mila revint comme Fili terminait sa propre portion et, après s'être enquis de savoir s'ils avaient fini de manger, elle les invita à la suivre. Elle les entraîna dans de multiples galeries, leur fit monter des escaliers, les conduisit à travers ce qui paraissait être un dédale dans lequel elle avançait cependant sans hésitation et les deux petits nains eurent l'impression qu'elle leur faisait faire plusieurs fois le tour complet de la cité. Enfin, elle enfila une série de couloirs plus étroits et s'arrêta pour finir dans un profond renfoncement, au fond duquel brûlait un brasero qui dispensait chaleur et lumière alentour. Puis elle désigna, dans la paroi de pierre, une sorte d'alcôve creusée à même la roche. Une épaisse paillasse y avait été déposée et plusieurs couvertures étaient pliées dessus.

- Vous allez dormir là, dit la naine. Si vous avez besoin de vous soulager, il y a des lieux d'aisance au bout du couloir que l'on vient de suivre. Je viendrai vous chercher demain.

Puis elle s'en alla, sans ajouter un mot de plus.

Kili se hâta de grimper dans la « niche » de pierre, rampa jusqu'au fond et s'étendit avec un soupir d'aise. La paillasse était propre et bien rembourrée, les couvertures épaisses, moelleuses et douces invitaient au sommeil et il était épuisé. Fili le rejoignit bientôt. L'alcôve était suffisamment haute, large et profonde pour tous les deux, la paillasse assez large. La lumière projetée sur les parois par le brasero les rassurait et l'air était tiède. Il n'y avait plus personne alentours, ce qui apaisait leur inquiétude. Cela faisait longtemps, très longtemps qu'ils n'avaient pas bénéficié d'un tel confort et d'une telle tranquillité.

Fili lui aussi sentit ses paupières se fermer sitôt qu'il fut allongé et qu'il eut étendu une couverture sur lui. En cet instant, aucun des deux frères ne se souciait plus le moins du monde de ce qui arriverait le lendemain. Dormir à l'aise, dans un endroit confortable, avec l'estomac plein leur paraissait déjà merveilleux. Un peu de l'insouciance de leur âge venait de leur être restituée.

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Tandis que Fili et Kili, propres et repus, s'endormaient au chaud, Mila frappait à la porte du cabinet de travail de Thorin Ecu-de-Chêne, qui l'invita aussitôt à entrer. Le prince nain se tenait devant la cheminée, sa pipe à la bouche, et semblait rêveur.

- Monseigneur, fit la naine en lui adressant une révérence. Les deux enfants sont lavés, habillés, nourris et couchés.

- Très bien. Ils ne t'ont pas donné de mal ?

- Non, assura Mila. Mais il faudra des semaines avant que ces tignasses hirsutes puissent ressembler à quelque chose. Il ne sera pas facile de venir à bout de tous ces nœuds.

- Cela prendra le temps qu'il faudra, dit Thorin. Et encore, leurs cheveux sont courts, je trouve, pour des nains.

- Il se pourrait qu'ils aient été coupés, Monseigneur, fit la femme avec un dégoût non dissimulé.

Thorin fronça aussitôt les sourcils : il ne serait jamais venu à l'idée d'aucun nain de toucher aux cheveux de l'un des siens, même d'un enfant, quand bien même ceux-ci ressembleraient à de l'étoupe, comme c'était le cas pour Fili et Kili. Il n'y a pas pire humiliation pour un nain que couper ses cheveux ou sa barbe. A tel point que c'est en fait un châtiment infamant, destiné à ceux qui ont abjuré leur honneur.

- Ce ne serait qu'une avanie parmi toutes celles que ces petits ont eu à supporter, ajouta Mila.

Thorin la regarda attentivement : la femme n'était ni loquace ni démonstrative. Mais il s'aperçut que ses yeux luisaient d'indignation… non, de colère.

- Mais encore ? s'enquit-il.

- Vous avez vu leurs visages ? Et les mains du cadet ?

- Evidemment, soupira Thorin. Et j'ai vu aussi leurs réactions dès qu'on les approche ou qu'on leur parle. Ils s'attendent à tout instant à être malmenés.

Mila fit un signe affirmatif, parut réfléchir un instant, peut-être aux mots qu'elle allait employer. Mais soudain tout jaillit en une fois, en une longue tirade qu'elle débita d'une traite, presque sans reprendre son souffle :

- Eh bien, Monseigneur, permettez-moi de vous dire que vous n'avez encore rien vu ! Je n'ai jamais vu des enfants aussi maigres. Tous leurs os menacent de leur percer la peau. Et si ce n'était que ça ! Ils ont été maltraités, Monseigneur, battus, tourmentés… ils sont tous les deux couverts de traces de coups, de bleus, de marques et de cicatrices ! Les bras, les jambes, le dos, les côtes... Enfin, il serait plus rapide de faire le compte des endroits du corps qui sont à peu près intacts, et les doigts d'une seule main y suffisent largement. Si j'en juge par ce que j'ai vu, ils ont été battus jusqu'au sang à maintes reprises. Certaines marques ne disparaîtront jamais, j'en ai peur. C'est une honte ! Le plus jeune n'a sûrement pas dix ans. Qui a traité ces garçons d'une manière aussi indigne ?

- Ce n'est pas moi, si c'est ce que tu suggères, dit Thorin en riant à moitié devant l'emportement et la révolte de la naine, tant il était exceptionnel que celle-ci laisse ainsi libre court à ses émotions.

Il eut l'impression que Mila se retenait de justesse de hausser les épaules :

- Je le sais, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. Vous êtes incapable de brutaliser des innocents de cette manière. Par ailleurs, si certaines marques sont récentes, d'autres remontent manifestement à loin. Mais…

- Je sais seulement que leurs parents sont morts, l'interrompit Thorin. Ils étaient aux mains d'un humain qui essayait de se servir d'eux pour… lui rapporter de l'argent.

Les yeux de Mila s'écarquillèrent d'un coup et son visage exprima l'horreur la plus profonde.

- Il voulait en faire des voleurs, d'après ce que j'ai compris.

Le visage du seigneur nain se rembrunit et il ajouta entre ses dents :

- J'espère de tout mon cœur que ce monstre n'a jamais pensé ou cherché à les prostituer. Au moins ça. Cependant, je ne pourrais pas en jurer.

Il y eut un silence. Mila semblait avoir des difficultés à respirer et ses yeux n'étaient plus que deux gouffres noirs.

- Les deux gamins mouraient de faim, quand nous les avons trouvés, poursuivit Thorin. Au sens propre du terme. L'aîné avait tenté de voler de la nourriture pour son frère. Je n'en sais pas plus. Essaie de les faire parler, ils t'en diront peut-être davantage.

- J'en doute, répondit la naine.

Elle avait repris son masque impassible.

- Je ne crois pas qu'ils en parleront, précisa-t-elle. Surtout pas à moi : je ne leur suis pas sympathique.

Elle eut un très rapide sourire et acheva :

- Et je ne le serai pas tant que je les forcerai à se laver.

- Fais au mieux, conclut Thorin. Et tiens-moi au courant.

Il savait ce qu'il faisait en confiant les deux orphelins à cette naine qui à Ered Luin assurait des fonctions d'intendante. D'abord, c'était une personne efficace, de bon sens et de grand sang-froid, en laquelle il avait toute confiance. Ensuite, il savait, et la scène qui venait d'avoir lieu n'avait fait que le lui confirmer, que bien qu'elle paraisse froide et austère, Mila prendrait grand soin des garçons. Nul n'ignorait le drame qui avait brisé sa vie. Mila avait été mariée, autrefois. Hélas, ni son époux ni ses trois enfants n'avaient survécu à l'attaque de Smaug. Depuis, elle ne supportait plus d'entendre évoquer les disparus. Certains à Ered Luin, qui avaient pu fuir en l'entraînant avec eux, amorphe, frappée d'horreur, avaient raconté qu'elle avait vu de ses yeux son fils aîné consumé par le feu du dragon. Personne n'avait jamais eu l'audace, ou la cruauté, de lui demander la moindre précision à ce sujet. Une chose en tous les cas était certaine : pour Mila, n'importe quel enfant était sacré. Elle aurait sans doute défendu de sa vie même le rejeton d'un orc si le cas c'était trouvé, plutôt que d'abandonner un petit à un sort funeste.

Fili et Kili étaient entre de bonnes mains.

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Coucou. Je m'excuse s'il ne semble pas se passer grand-chose pour le moment, ça ne durera pas très longtemps. De nombreuses péripéties attendent nos héros à Ered Luin, des rencontres, des découvertes et des "mésaventures" diverses (plus rien de méchant, promis), mais cette seconde partie est avant tout psychologique, c'est dans leurs têtes à présent qu'il faut que les choses se fassent, alors il me faut un peu plus de temps qu'au début pour tout mettre en comme Mila sera omniprésente jusqu'à la fin ou presque, il me fallait aussi la présenter en détails.