Fili et Kili dormirent tard en ce premier matin. Le long voyage jusqu'à Ered Luin ajouté aux découvertes et émotions de la veille les avaient grandement fatigués. Lorsque tous deux furent éveillés, ne sachant que faire ni ou aller ils demeurèrent étendus sous leurs couvertures, s'étonnant qu'on leur ait permis de dormir tout leur saoul : d'après ce qu'ils avaient compris la veille, ils pensaient qu'on les tirerait du lit à l'aube pour les faire travailler jusqu'au crépuscule, avec sans doute, pour tout salaire, quelques claques ou autres avanies.

Pourtant, quand Mila vint les chercher, elle les ramena simplement aux cuisines où il leur fut donné un verre de lait et une pomme. C'était une perpétuelle source de stupéfaction pour les deux frères, cette profusion de nourriture qu'on leur donnait si régulièrement, sans rien exiger (jusqu'à présent du moins) en retour. Même du vivant de leur mère ils n'avaient jamais connu le luxe de faire plusieurs repas par jour. En fait de repas, il s'agissait d'ailleurs le plus souvent de pain, parfois d'un peu de fromage, tout à fait exceptionnellement d'un quignon de lard.

Lorsqu'ils eurent mangé, Mila leur expliqua que selon le souhait du prince Thorin ils allaient à présent rejoindre un groupe d'enfants d'âges divers, garçons et filles, qui chaque matin suivaient les leçons du forgeron. Les plus jeunes, comme Kili, ne faisaient encore qu'écouter et regarder, les plus âgés avaient l'autorisation de commencer la pratique et tous étaient régulièrement appelés à balayer ou ranger. Le talent des nains pour les arts de la forge n'était un secret pour personne. Hommes et femmes s'y entendaient parfaitement, car on les leur enseignait dès leur enfance. Fili et Kili étaient sans aucun doute très en retard dans ce domaine.

C'est ainsi qu'au fil des semaines qui suivirent, les deux jeunes nains commencèrent à mener une existence qui leur paraissait totalement étrange. A tel point qu'ils avaient parfois l'impression de rêver tout éveillé. Il était tellement inhabituel de n'avoir jamais froid, de porter des vêtements chauds et confortables et d'être à l'abri des intempéries ! Dans un premier temps, une naine, la même que le premier soir, avait fait quelques retouches à leurs vêtements d'emprunt pour que ceux-ci soient parfaitement à leur taille. Et on leur avait donné des bottes, bien adaptées à leurs pieds, autrement plus confortables, chaudes et douillettes que les affreuses chaussures, dures comme de la carne, qu'ils portaient depuis leur séjour à l'Institution (ils avaient été contents de voir la grimace de dégoût de la naine lorsqu'elle avait emporté ces choses hideuses et si désagréables à porter : ils s'étaient sentis compris). Par la suite, on leur avait donné des vêtements neufs. Oui neufs ! Mieux encore, ils avaient à présent plusieurs tenues de rechange et une sorte de grande chemise ample pour la nuit. Mila veillait à ce que leurs vêtements soient lavés chaque fois que c'était nécessaire. Les enfants trouvaient tout cela étonnant, sinon extravagant, mais malgré tout bien agréable.

Le plus extraordinaire toutefois à leurs yeux était de ne plus jamais connaître la faim : non seulement on leur permettait de manger tous les jours, trois fois par jour, mais encore de manger jusqu'à ce qu'ils soient rassasiés. En outre, la nourriture était variée et excellente, ce qui ne gâchait rien. Enfin, plus jamais ils n'étaient frappés pour un oui ou pour un non. Pas plus à Ered Luin que durant le voyage qui les y avait amenés, nul n'avait encore jamais levé la main sur eux. Sur ce dernier point cependant, les deux frères demeuraient très craintifs. Ils avaient acquis des réflexes profondément enracinés en eux. Au moindre geste brusque ou même simplement un peu vif, ils avaient un mouvement de recul et de défense. En fait, l'un comme l'autre attendait le moment où viendraient les coups. Cela ne pouvait pas manquer, ils en étaient persuadés. Ils ne se posaient même pas la question. Néanmoins, le moment fatidique paraissait chaque jour reculé. Même lorsque les deux frères pensaient qu'il était arrivé : par exemple, un matin, lors de la leçon du forgeron, Kili qui regardait avec intérêt des outils sur un établi avait voulu en examiner un de plus près et l'avait donc pris en main. A ceci près que l'instrument s'était révélé être beaucoup plus lourd qu'il ne le pensait et qu'il lui avait échappé des mains, tombant sur le sol avec un bruit énorme. Kili s'était retourné d'un bond, le souffle court. Tout le monde avait tourné la tête et le regardait. Fili avait senti son cœur saisi d'un élancement douloureux et, malheureusement, familier :

- Oh non… avait-il pensé.

Les souvenirs affreux de l'Institution revenaient en foule à son esprit. Kili, sans doute, allait à présent être puni ou battu, ou les deux, pour avoir touché à ces outils sans autorisation et en outre en avoir laissé tomber un... Le souvenir de Deth et de sa cravache n'était pas loin ! Cependant, le forgeron coupé en pleine démonstration, ayant vu ce qui avait causé l'interruption, avait paru attendre quelque chose avant de dire, d'un ton paisible :

- Remets ça en place, petit, dépêche-toi. Et arrête de me regarder comme si j'étais un elfe à deux têtes.

Kili ignorait totalement ce qu'était un elfe et ne savait donc pas quel était le nombre de tête réglementaire porté par cette créature. Il s'était contenté d'obéir puis, tandis que le forgeron reprenait sa leçon, était demeuré coi, retenant son souffle, jusqu'à la fin de la séance. Il devait se passer quelque chose. C'était forcé. Et pourtant, non. Ni ce jour-là ni les suivants, personne n'avait fait la moindre allusion à l'incident.

Ce dernier ne resta cependant pas sans conséquences, positives cette fois : Fili et Kili avaient jusque-là suivi ces leçons uniquement parce qu'on les y forçait. A dater de ce jour, par une sorte de reconnaissance innée envers ce nain gentil qui n'avait même pas grondé Kili pour sa maladresse, ils s'efforcèrent de prendre de l'intérêt à ses démonstrations. Et très vite, il ne leur fut plus nécessaire de feindre : l'amour des nains pour le métal, et plus encore pour la mystérieuse alliance du métal et du feu, sans même parler de l'amour des choses bien faites, ils le portaient en eux à leur insu jusque-là et ils trouvaient enfin à l'exprimer. Ainsi, très vite, ils commencèrent à prendre plaisir à ces leçons. D'autant que le forgeron ne se fâchait jamais : d'un mot prononcé avec calme, il rappelait à l'ordre ceux qui paraissaient dissipés ou inattentifs, rien de plus. Jamais les garçons ne le virent crier ou frapper quiconque. Ils en étaient encore et toujours abasourdis. Bien sûr, aucun des deux frères n'avait suffisamment de recul encore pour comprendre combien les choses étaient différentes ici qu'à Carnoval : autrefois, lorsqu'ils étaient mis à mal par une bande de gamins ou même par un adulte, Dis n'avait aucun recours. Elle ne pouvait que les soigner et s'efforcer de les réconforter. Ni Fili ni Kili ne réalisait qu'ici, c'était différent : si un jeune nain avait été injustement puni par un tiers, ses parents auraient réagi avec vigueur. Cela étant, même s'ils l'avaient su, les deux garçons en seraient arrivés à la même conclusion : en ce qui les concernait, personne ne se souciait de ce qui pouvait leur arriver... ils ne pouvait réaliser que si quelqu'un avait porté la main sur eux sans raison, Mila s'en serait rendu compte et, avant même d'en informer Thorin, aurait fondu bec et ongles sur le coupable. Personne ne s'intéressait à eux, pensaient-ils, c'était une leçon qu'ils avaient durement apprise et depuis longtemps.

Quoi qu'il en soit, là ne s'arrêtaient pas leurs sujets d'étonnement. Ils avaient cru tout d'abord, ils avaient sérieusement cru qu'on allait les obliger à trimer du matin au soir, en échange de l'abri, des vêtements et de la nourriture qu'ils recevaient. Lorsque Thorin avait parlé de « leur trouver de l'occupation », « d'apprentissage », etc, ils avaient pensé que cela signifiait qu'on exigerait d'eux, chaque jour, de longues heures de labeur. N'était-ce pas ainsi que le monde tournait ? Tout comme Frégor, ce nain exigeait d'eux, en somme, qu'ils payent leur « loyer ». C'était du moins ce qu'ils avaient cru comprendre. Or, il s'avéra à l'usage qu'ils s'étaient trompés.

Lorsque la leçon du matin, à la forge, se terminait, ils avaient l'autorisation de jouer, ou explorer à leur aise. En un mot comme en cent, ils disposaient de temps libre, à utiliser comme bon leur semblait. Du temps libre ? Sans contrepartie ? Ils avaient beaucoup de mal à le concevoir. Fili se souvenait que cela arrivait, du temps que Kili était encore tout petit. Sa mère le laissait jouer… c'était si loin, cela semblait avoir été dans une autre vie. Très vite, il avait fallu songer à survivre et il n'y avait plus jamais eu de temps pour rien d'autre.

En milieu de journée, ils avaient droit à un second repas. Un vrai repas. Succulent de surcroît. Rien à voir avec le pain et le fromage de l'Institution. Très souvent, surtout au début, ce qu'on leur donnait leur était inconnu. Aussi, chaque repas était-il source de découverte. Refuser ce qu'on leur proposait, sous prétexte qu'ils ne connaissaient pas ou que l'aspect, l'odeur, voire le goût ne leur plaisait pas trop ? Ils n'y songeaient pas : ils avaient eu trop faim pendant trop longtemps. Trop longtemps ils avaient dû se contenter de déchets ou de rebuts et ils étaient trop heureux à présent de pouvoir manger à leur faim.

Après ce second repas, comme l'avait dit Thorin, Mila en effet trouvait à les occuper. Elle les conduisait chaque jour ici ou là dans la cité, auprès d'un nain ou d'un autre, qui leur demandait d'effectuer des tâches légères. Cela pouvait consister à balayer un atelier, à apporter quelques objets indispensables à un artisan occupé à travailler ou, au contraire, à ranger du matériel... Les deux frères n'aimaient pas beaucoup cela à vrai dire, mais ils ne songeaient pas à protester tant leur vie leur paraissait irréelle et tant il y avait de compensations. Pour être honnête, Fili devait s'avouer qu'on ne leur demandait rien de bien compliqué ou d'exténuant. Tirer de l'eau d'un puits durant des heures ou aider au chargement et au déchargement des bateaux dans le port était autrement plus dur. Par ailleurs (continuel sujet d'étonnement pour les enfants), même si certains des nains auxquels on leur demandait de rendre quelques services ne leur plaisaient pas trop, aucun ne les brutalisait jamais. Les deux garçons étaient parfois grondés, voire houspillés s'ils n'allaient pas assez vite ou commettaient une maladresse, rien de plus.

En fin d'après-midi, Fili et Kili étaient à nouveau libres jusqu'au repas du soir. Ils n'en revenaient toujours pas. Par-dessus le marché, on leur permettait de circuler dans toute la cité, qu'ils entreprirent donc d'explorer petit à petit. Un jour ils arrivèrent à l'entrée, gardée par une sentinelle. Dehors il faisait terriblement froid et le vent hurlait entre les cimes des montagnes. Les garçons firent demi-tour, sincèrement heureux de se trouver à l'abri.

Certes, après le troisième repas de la journée venait le moment qu'ils détestaient tous deux par-dessus tout : avant d'aller dormir, Mila les forçait à se laver. Tous les soirs sans exception. Et lorsqu'enfin elle les jugeait propres, elle entreprenait de démêler leurs cheveux, ce qui ne se faisait jamais sans glapissements de toutes sortes. Mila était la bête noire de Fili et Kili. Ils étaient certains qu'elle les détestait et qu'elle n'attendait, elle aussi, qu'une occasion de les brutaliser. En elle ils voyaient l'ombre de Deth, qui les avait tant persécutés. Certainement, cette naine à l'air sinistre aurait été ravie de les piéger elle aussi pour les faire punir. D'ailleurs elle passait son temps à les menacer, cela voulait tout dire, non ? Elle avait commencé dès le premier soir, lorsque Kili avait repoussé la brosse. Et elle ne s'était pas arrêtée en si bon chemin ! Ainsi, lorsqu'ils protestaient lors de l'effroyable séance de démêlage du soir, elle affirmait « que s'ils ne cessaient pas de bouger, elle leur arracherait tous les cheveux de la tête ». S'ils venaient à prononcer un mot que la naine jugeait mal élevé ou grossier, elle assurait que si elle l'entendait à nouveau elle leur frotterait la bouche avec du savon, comme elle l'avait fait avec Kili le premier soir. S'ils grommelaient qu'ils n'avaient pas envie d'aller aider tel ou tel dans l'après-midi, elle assurait qu'elle ne leur donnerait qu'un croûton de pain sec le soir au dîner, car "les paresseux ne peuvent pas avoir faim", etc.

Mila leur pourrissait l'existence. Fili et Kili la craignaient et la détestaient à la fois. Elle vérifiait régulièrement que leur paillasse et leurs couvertures étaient toujours propres (ça encore…) mais elle exigeait également qu'ils changent régulièrement de vêtements. Elle leur interdisait de jurer. Elle les houspillait pour qu'ils se montrent polis envers tout un chacun. Elle les empêchait de manger avec leurs doigts (un soir, elle avait forcé Fili, qui se rebellait et refusait de toucher à sa fourchette, à aller s'asseoir par terre, lui affirmant que s'il ne se tenait pas correctement à table, il ne serait plus autorisé à s'y asseoir. Le garçon en avait éprouvé une telle honte qu'il n'avait pas osé passer outre depuis, tout en injuriant copieusement la naine en pensée à chaque occasion qui se présentait).

Mais de toutes les vicissitudes que leur infligeait l'intendante, la toilette ou le bain du soir était le pire. Kili tout particulièrement appréhendait ce moment. Un soir, il s'enfuit en courant en voyant arriver la redoutable Mila avec sa brosse et alla se réfugier dans l'alcôve de pierre qui lui servait de lit. Lorsqu'elle vint le chercher par la peau du cou, il se débattit en hurlant. Mila l'avertit que s'il ne cessait pas, elle demanderait « à deux nains très forts de l'amener à la buanderie et de le tenir pendant qu'elle le laverait ». Et elle l'avait fait ! Kili ne s'était calmé que lorsque l'un des nains (il se nommait Gloïn) qu'elle avait hélé dans la galerie, l'avait menacé de lui donner une fessée s'il ne se calmait pas. Il faut dire qu'en se débattant, Kili venait de lui donner un grand coup de poing au passage. Plus tard, Mila avait fait son rapport à Thorin :

- A présent qu'ils ont repris des forces, dit-elle, ils sont pleins de vie et leurs véritables personnalités commencent à apparaître. Ils sont un peu rebelles, comme tous les garçons de leur âge. Et puis ils ont du mal à s'astreindre à une certaine discipline. Ils ne doivent pas avoir l'habitude. En même temps, chaque fois qu'on les oblige à quelque chose, ils semblent effrayés, comme s'ils redoutaient un piège. Heureusement qu'ils sont si jeunes, avec du temps ça leur passera. Le vrai problème est qu'ils ont été tellement brutalisés et maltraités qu'il leur faudra sans doute des mois, sinon des années, pour retrouver confiance en leur entourage. Ils ont toujours peur, Monseigneur. Ils se méfient de tout le monde et ils savent pourquoi. Il suffit de voir dans quel état ils sont. Le pire, c'est qu'ils s'attendent visiblement à être battus à tout moment. C'est à vous fendre le cœur. Et le souci, c'est que comme ils se méfient de tout un chacun, ils fuient tous les contacts avec les autres, enfants ou adultes. Ils ne pourront jamais s'épanouir tant qu'ils porteront cette peur en eux.

Mila était observatrice et avait parfaitement raison sur tous les points. Rien n'y faisait, ni Fili ni Kili ne parvenait à se sentir rassuré ou en confiance, jamais, avec personne. Ils continuaient à penser que tôt ou tard, les coups de bâton, ou de cravache, ou de poing recommenceraient à tomber. Du même coup, ils ne parlaient à personne, à moins d'y être forcés. Par voie de conséquence, ils ne se liaient avec personne et ne faisaient qu'entretenir leur relation unique et fusionnelle. Une fois pour toutes, ils étaient tous deux seuls contre le monde.

Cela ne tarda pas à poser certains problèmes : d'une part, les enfants de leur âge commençaient à les considérer bizarrement. D'autre part, sans qu'ils soient capables de s'expliquer pourquoi, Fili et Kili commencèrent à souffrir d'un mal-être permanent. Quelque chose d'important manquait à leur vie, ils le sentaient tous les deux mais étaient incapables de savoir quoi. C'est que sans le savoir ni pouvoir l'exprimer, les deux enfants qui désormais ne manquaient plus de rien sur le plan matériel éprouvaient tous deux un terrible vide affectif. Trop malheureux auparavant pour s'appesantir sur le passé, trop accaparés par leur survie, ils pensaient à présent souvent à leur mère disparue, dont l'absence se faisait cruellement sentir. Inconsciemment, ils avaient besoin de se sentir aimés et besoin d'avoir quelqu'un à aimer en retour. Ils ne s'en rendaient pas compte mais ce besoin était là, bien présent, n'attendant qu'un prétexte. Mila, qui était celle qui s'occupait le plus d'eux, aurait sans doute été la mieux placée pour remplir ce rôle (Fili et Kili auraient vivement protesté si on avait pu suggérer une telle chose devant eux). Et l'intendante le savait parfaitement. Elle connaissait la vie, les besoins du corps et ceux du cœur, elle savait bien que les enfants souffraient de n'avoir personne en dehors de leur duo fusionnel. Elle savait aussi qu'elle aurait pu devenir celle dont ils avaient besoin… Il aurait suffi de peu de chose. Un mot gentil, un geste tendre, une attention... moins que ça encore, qui sait. Sa raison disait oui mais son cœur ne pouvait s'y résoudre :

- NON ! Tu as assez souffert, tu perdrais ceux-là comme tu as perdu les autres et ce ne serait encore que souffrance, souffrance et souffrance…

Quelque chose en elle était mort, Mila en était consciente. Elle prenait soin des enfants et n'aurait jamais permis qu'on leur fasse du mal. Elle reconnaissait leurs qualités et était navrée de les voir si apeurés, mais elle ne s'autorisait pas à les aimer. Alors elle se cantonnait au rôle de gouvernante diligente obéissant aux ordres de son prince. Certes, elle se serait fait tuer pour protéger les deux orphelins s'ils s'étaient trouvés en danger, peut-être en souvenir des siens, ses enfants à elle, ceux que personne n'avait pu sauver, mais elle était incapable d'éprouver pour eux des sentiments plus tendres. Ni pour eux ni pour aucun autre. Elle en avait perdu le pouvoir et la latitude. Ou du moins, elle se refusait à le faire. Fili et Kili le sentaient sans pouvoir exprimer ce qui les rebutait chez cette femme et donc, de leur côté, ne pouvaient s'attacher à elle et croyaient à tort qu'elle était leur ennemie.

Thorin n'avait pas revu les deux frères depuis le jour de leur arrivée à Ered Luin, bien que Mila le tienne au courant de tous leurs faits et gestes. Il fut toutefois amené à intervenir dans leur nouvelle existence un soir, alors qu'il bavardait avec Balin dans l'une des galeries de la cité. Soudain, une petite silhouette brune jaillit au détour d'un croisement et, comme l'enfant regardait derrière lui, sans doute pour voir si quelqu'un le poursuivait, il heurta les deux nains de plein fouet.

- Et alors ?! gronda Thorin. Tu ne peux pas regarder devant toi ?

Il lui fallut quelques instants pour reconnaître le petit nain tant son apparence avait changé : il était à présent proprement vêtu, proprement tenu, sa chevelure brune commençait à retrouver quelque lustre et les marques de son visage étaient presque entièrement estompées. A vrai dire, il le reconnut surtout à son attitude car Kili, tout d'abord étourdi par le choc, avait machinalement reculé en levant les bras pour se protéger, dans un geste devenu instinctif.

- Oh, c'est toi ? fit Thorin. Qu'est-ce que tu fais là ? Où cours-tu si vite ?

L'enfant reprenait ses esprits. Comme la voix qui s'adressait à lui n'avait aucun accent menaçant et qu'aucune retombée déplaisante ne s'abattait sur lui , il jeta un coup d'œil prudent par-dessus le rempart de ses bras et reconnut à son tour les deux adultes. Tout d'abord effrayé, il jugea finalement, ni Thorin ni Balin ne paraissant vouloir s'en prendre à lui, que ces nains qui les avaient emmenés loin de Carnoval et leur avait donné à manger alors qu'ils mouraient de faim étaient moins redoutables que ce qui le menaçait dans l'immédiat. Et un plan désespéré se fit jour dans son esprit. Car la vérité était que si Kili courait si vite, c'était une fois encore pour échapper à l'horrible Mila et au bain du soir. Il était prêt à courir toute la nuit et aussi loin qu'il le faudrait, mais il ne voulait plus jamais avoir à supporter ça... En reconnaissant Thorin, il lui vint une idée : ce nain, après tout, n'était-il pas celui auquel tout le monde obéissait ici ? Mila ne cessait de leur en rebattre les oreilles : "le prince Thorin a dit... le prince Thorin veut que..." .. ces mots revenaient dans sa bouche dix fois par semaine. Et ledit Thorin ne paraissant pas nourrir de mauvaises intentions à son égard dans l'immédiat... s'il parvenait à le convaincre...

- Mila veut que je me lave ! débita-t-il à toute allure. Mais je veux pas ! Je veux pas, seigneur Thorin ! Plus jamais !

Les deux adultes éclatèrent de rire.

- C'est un véritable drame, à ce que je vois, fit observer Thorin, amusé.

Kili ne voyait pas ce qu'il pouvait y avoir de drôle ou d'amusant dans cette situation mais il savait que les adultes sont des êtres incompréhensibles. Aussi ne se laissa-t-il pas démonter :

- Je vais pas être obligé, hein ? insista-t-il en levant des yeux pleins d'espoir vers Thorin.

- On ne dit pas « hein », le corrigea machinalement ce dernier. On dit « n'est-ce pas ».

- Oui mais je serais pas obligé ? Je serais pas obligé, je serais pas obligé, dites ?

Thorin rit à nouveau.

- Ce petit nain ne veut pas se laver, fit-il en se tournant vers son compagnon. Que préconises-tu de faire, Balin ?

- C'est un grave problème, répondit Balin en souriant et en caressant sa barbe d'un air réfléchi. Un grave problème.

Au même instant, on entendit un nouveau bruit de pas précipités et Mila apparut à son tour, l'air fortement courroucée.

- Ah ! s'écria-t-elle en voyant Kili. Te voilà !

L'enfant adressa à Thorin et Balin un regard éperdu. Après tout, ils les avaient sauvés de Frégor, Fili et lui. Alors peut-être pourraient-ils le sauver aussi de Mila, son baquet et sa brosse ? Le jeune garçon se hâta de se placer derrière eux.

- Viens ici tout de suite ! décréta Mila d'un ton sec.

- Je veux pas ! piailla Kili en reculant précipitamment. Je veux pas, je veux pas !

- A ce point ? demanda Thorin, amusé.

- Je veux plus aller dans son baquet ! Plus jamais ! cria le petit d'une voix aiguë.

Thorin se mordit les lèvres pour ne pas rire et haussa un sourcil.

- Tu as raison, approuva-t-il ensuite avec gravité. Se laver dans un baquet, c'est bon pour les bébés. Tu es assez grand pour fréquenter les salles d'eau de la montagne et te laver seul, j'en suis sûr.

L'enfant se détendit aussitôt et adressa un regard triomphant, quoiqu'encore un peu méfiant, à Mila.

- Alors je suis plus obligé, seigneur Thorin ? demanda-t-il en guise de confirmation.

- Non, mais à condition de te laver toi-même quand même. Marché conclu ?

Kili fit la moue, hésitant. Ce n'était pas exactement ce qu'il aurait voulu. Mais après tout...

- Oui, d'accord, dit-il enfin, un peu boudeur.

Thorin se tourna vers Mila :

- Indiques-leur les salles d'eau. Je pense qu'ils pourront se débrouiller.

L'intendante ne répondit que par une courte révérence.

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L'affaire des salles d'eau fut considérée par Fili et Kili comme une grande victoire, dont ils ne furent pas peu fiers. Non seulement ils échappaient à Mila, mais encore ils étaient heureux qu'on les ait enfin reconnus aptes à se débrouiller seuls. Et il y avait encore un avantage considérable à ces nouvelles dispositions : même si les nains ne sont guère pudiques, il y avait des salles d'eau destinées aux hommes et jeunes garçons, d'autres pour les femmes et leurs filles. Ce qui signifiait que Mila n'était pas supposée entrer dans les salles destinées aux hommes. Fili et Kili avaient donc une paix royale et plus d'une fois ils expédièrent leur toilette très rapidement, préférant s'éclabousser et chahuter dans l'eau en toute impunité, d'autant plus qu'ils savaient que l'intendante les attendait. La faire lambiner était tout simplement délectable. Du coup ils ne rechignaient pas à fréquenter ces fameuses salles d'eau (qui, pour être honnête, les impressionnaient considérablement, notamment du fait de l'eau chaude qui coulait d'un petit canal creusé dans le roc) et à s'y attarder à loisir.

Il n'y avait qu'un seul inconvénient : ces salles étaient rarement inoccupées et les enfants ne parvenaient pas à vaincre leur méfiance vis à vis des autres, adultes ou non. Ils comprirent vite cependant que les adultes ne prêtaient aucune attention à eux. Malgré tout, Fili et Kili se tenaient à l'écart, parlant à voix basse, surveillant sans cesse les autres occupants des lieux.

Les enfants ou adolescents leur adressaient souvent la parole. Les deux frères coupaient court et s'éclipsaient au plus vite : ils gardaient un cruel souvenir des garçons de l'Institution, qui les avaient tant fait souffrir.

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Tout est en place... allez, on y va !