Ce que Fili et Kili aimaient le mieux, durant leur temps libre, c'était de se rendre sur les terrains d'entraînement de la montagne et de regarder les guerriers s'affronter ou entretenir leurs techniques de combat. Les yeux brillants, les deux frères pouvaient rester là des heures durant, jusqu'à ce que l'insupportable Mila vienne interrompre la fête pour les faire passer à table ou leur confier ce qu'ils considéraient comme une corvée, quelle qu'elle soit.

Ils aimaient aussi voir Dwalin, ce colosse au crâne tatoué, enseigner les rudiments du combat à un groupe d'enfants et d'adolescents et rêvaient ensuite qu'eux aussi pourraient peut-être, un jour qui sait, apprendre à manier les armes. Ils n'en savaient évidemment rien mais en eux courait le sang des guerriers : tout ce qui touchait aux armes et au combat exerçait sur eux une grande fascination et un enthousiasme absolu.

Un jour, ils regardèrent longtemps de jeunes garçons comme eux (enfin, tous plus âgés que Kili, tout de même) suivre une leçon d'escrime, utilisant des bâtons en guise d'épée. Dwalin passait entre eux, corrigeait leurs positions, les obligeait à recommencer sans fin les mêmes mouvements, les bousculant légèrement chaque fois qu'ils semblaient relâcher leur attention ou faisaient mine de s'arrêter.

Dwalin faisait peur à Fili et Kili plus que n'importe quel autre nain, bien que l'aîné ait longtemps chevauché avec lui lors du voyage jusqu'à Ered Luin et qu'aucun mal n'en ait découlé. N'empêche : il n'avait vraiment pas l'air commode. Ses élèves paraissaient avoir pour lui le plus grand respect et ne répliquaient jamais, même lorsqu'il leur affirmait d'un ton rogue "qu'ils ne pourraient même pas affronter une grand-mère armée de son aiguille à tricoter tant ils étaient empotés". Pourtant, les deux frères songeaient souvent que pour pouvoir se joindre aux autres garçons, ils seraient prêts l'un et l'autre à supporter les sarcasmes de l'intraitable instructeur, malgré la crainte que ce dernier leur inspirait. D'ailleurs, l'observant jour après jour, ils constatèrent que malgré ses commentaires parfois acerbes il ne rudoyait jamais personne...

Ce jour-là cependant, au bout d'un temps Kili parut se lasser :

- Fili, dit-il en tirant sur la manche de son frère. J'ai faim. Tu viens ?

Fili savait parfaitement à quoi s'en tenir : depuis que leur route avait croisé celle des nains, ni son frère ni lui-même n'avait plus jamais souffert de la faim. Ils faisaient trois copieux repas par jour, tous les jours. Mais ce matin-là, l'une des cuisinières qui, semblait-il, les avait pris en affection, leur avait promis des gâteaux au miel. Apparemment, la gourmandise de Kili l'emportait sur son intérêt pour les armes et les techniques de combat.

- Filiiiiii, insista-t-il.

- Oui, oui, fit l'aîné, sans quitter le terrain des yeux tant il était fasciné. Vas-y tout seul, Kili. Je viens dans cinq minutes.

- C'est sûr ?

- Oui, c'est sûr.

Fili ne réalisait pas lui-même à quel point il était désormais rassuré par son environnement ; autrefois il ne quittait son frère que contraint et forcé. A présent, il savait qu'il ne risquait rien, à priori du moins, à l'intérieur de la montagne. A condition, pensait-il, de se tenir à l'écart de tous. Même les soldats, qui leur avaient fait si peur au début, ne les inquiétaient plus vraiment. Les garçons ne les appréciaient pas beaucoup, c'est vrai, car ils étaient assez rudes, parfois grossiers, souvent curieux, mais aucun d'eux ne leur avait jamais fait le moindre mal, aucun d'eux n'avait jamais levé ne serait-ce qu'un doigt sur eux. Fili savait que Kili ne se risquerait pas à aborder qui que ce soit et la cuisine leur paraissait l'endroit le plus sûr de toute la cité. En dépit de sa méfiance toujours exacerbée envers tout un chacun, l'aîné ne croyait donc pas que son petit frère puisse courir le moindre risque. Pas en si peu de temps, en tous cas.

Kili décampa en se pourléchant par avance et Fili demeura concentré sur le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. C'était d'ailleurs terminé. Les garçons s'éloignaient, leur bâton à la main, certains boitillant, d'autres grimaçant en massant leurs membres ou leur dos endoloris : les bleus et contusions étaient le lot commun des futurs guerriers, tant qu'ils n'avaient pas acquis l'adresse nécessaire pour parer tous les coups. Fili soupira, la tête emplie de rêves de bataille. Il se détournait, prêt à rejoindre son frère, lorsque ses yeux luirent d'un subit éclat : il venait d'apercevoir, abandonné sur le sable, un bâton que l'un des garçons avait dû abandonner sur place plutôt que de le ramasser (si Dwalin s'en était aperçu, le coupable aurait sans doute entendu parler du pays !). Fili hésita. Il fit plusieurs fois des yeux le tour des lieux, totalement déserts. Quel mal y aurait-il à... ? Oh bien sûr, il n'y était certainement pas autorisé, mais... Un dernier coup d'œil circulaire, puis la tentation fut la plus forte. Le jeune garçon s'avança sur le sable du terrain (rien que cela, déjà, avait quelque chose de merveilleux), les yeux fixés sur l'objet de sa convoitise. Lorsqu'il ramassa le bâton, son cœur cognait à grands coups dans sa poitrine, mais c'était de l'exaltation qui pulsait dans ses veines à chaque battement. Emerveillé, Fili se mit en garde, comme il avait vu les autres le faire, puis il sabra l'air de son bâton en imaginant qu'il pourfendait des légions d'orcs et de gobelins. Son rêve était à son apogée quand une voix rude se fit entendre derrière lui :

- Ce n'est pas comme ça qu'on fait.

Fili sursauta si fort qu'il laissa échapper son arme improvisée. Effrayé, il pivota lentement sur lui-même, pour apercevoir Dwalin à quelques mètres de lui. Le souffle de l'enfant se bloqua dans sa gorge, avant de devenir erratique lorsqu'il vit que le guerrier tenait lui aussi en main un bâton. Pour Fili, la conclusion était évidente : ce nain avait l'intention de le rosser. Il ne se demanda pas pourquoi ; l'expérience lui avait enseigné qu'il n'y a nul besoin de raison pour être roué de coups : il suffit de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit. De se trouver sur le chemin de quelqu'un qui est de mauvaise humeur. Ou de croiser une personne qui cherchait justement sur qui passer ses nerfs. Il suffit parfois que votre tête ne revienne pas à celui ou celle qui par hasard laisse tomber son regard sur vous, même si vous êtes occupé à vos affaires et ne lui prêtez pas attention. Enfin bref, il existe tant de raisons possibles qu'il est inutile et superflue de chercher la bonne. D'autant que ça n'a aucune importance. Non, aucune. La seule chose qui compte dans ce cas-là, c'est de savoir si celui (ou celle) qui vous tombe dessus va vous cogner fort et longtemps. Le reste n'entre pas en ligne de compte.

- Une épée ne sert pas à chasser les mouches, observa Dwalin en avançant. Et c'est exactement ce que tu donnes l'impression de faire.

Le grand nain s'arrêta à deux pas de Fili et leva son bâton. Il était certes plus petit que Frégor, mais infiniment plus impressionnant. Or, le jeune garçon n'avait certes pas oublié les coups de cet humain détestable. Ses corrections n'étaient pas des plaisanteries, il était malheureusement très bien placé pour le savoir. Fili sentit sa bouche s'assécher et se retint de fermer les yeux, avant d'appeler à lui toute la fierté dont il était capable et de lever le menton aussi haut que cela lui était possible.

- Ne crie pas, songea-t-il, comme autrefois à Carnoval. Ne lui fais pas ce plaisir. Tais-toi, tais-toi, tais-toi !

Il n'avait d'ailleurs pas toujours réussi à tenir cette promesse envers lui-même. Il se souvenait que très souvent, Frégor ne cessait pas de le frapper tant qu'il n'avait pas crié de douleur. Quant aux coups de cravache ou de fouet de l'Institution... Ces souvenirs enflammèrent les joues de Fili, qui surveillait chacun des gestes de son antagoniste. Cette fois, il tiendrait bon et garderait sa bouche fermée. Il s'en faisait le serment.

- Ramasse ton bâton, fit Dwalin. Et en garde.

Fili ne bougea pas.

- Allons ! fit le guerrier en désignant le morceau de bois qui gisait, inutile, sur le sol. Ramasse-le. Tu veux voir comment on fait ou pas ?

Fili crut avoir mal entendu. Comme dans un rêve, il ramassa le bâton sur le sol et le leva devant lui. A ce moment là seulement il reprit ses esprits et se dit que l'autre l'avait piégé : il allait sans doute tirer prétexte de son geste pour le frapper en jurant qu'il avait fait preuve d'agressivité, ou quelque chose de ce genre... un pervers, donc... un de ceux qui jouaient au chat et à la souris avec leurs victimes...

- Plus haut, fit Dwalin. Les jambes plus souples. Qu'est-ce que tu regardes ? Tu cherches des papillons ? Le regard sur moi. Tu regardes ton adversaire dans les yeux. Toujours. Tu ne quittes jamais ses yeux du regard. Jamais. C'est la règle numéro un.

Le quart d'heure suivant ressembla à un songe. Dwalin donna à Fili un véritable cours, comme il le faisait pour les autres. Pas une seule fois il ne fit mine de le frapper ou de lui faire du mal, même lorsque le jeune garçon laissait échapper son bâton. Dans ces cas-là, Dwalin levait le sien en disant :

- Ramasse-le, dépêche-toi.

Et la leçon continuait.

Fili était prêt à entendre toutes les railleries, tous les persiflages du monde pour que ça continue. Mais tel ne fut pas le cas : lorsqu'enfin le guerrier nain jugea que cela avait assez duré, lorsqu'il dit, de sa voix rude :

- Bon, ça suffit pour aujourd'hui.

que Fili, à regret, baissa son arme improvisée en songeant qu'il n'aurait jamais espéré vivre ça, Dwalin le regarda un instant d'un air songeur et soudain demanda :

- Tu aimes ça ?

- Oh oui ! répondit le jeune garçon, les joues rouges, oubliant pour un court instant la règle absolue qui est de ne jamais dévoiler ses sentiments sous peine de voir le monde entier s'en servir contre vous.

- Bien. Tu sembles avoir des dispositions. Je vais en parler à Thorin. Si tu veux, tu pourras suivre l'entraînement avec les autres.

- Moi ? demanda Fili, incrédule. C'est vrai ?

Il se fit aussitôt de vifs reproches : il avait laissé voir ce qui lui tenait tant à cœur, c'était une faute. L'autre avait à présent de quoi se moquer de lui et le tourmenter...

- Est-ce que j'ai l'air de parler dans le vide ? grommela Dwalin. Je ne pense pas que Thorin dira non. Viens demain en début d'après-midi. Et tous les autres jours. Ne t'avise pas d'être en retard, je n'accepte pas les retardataires.

Fili sentit tout son enthousiasme et toute son exaltation retomber brutalement.

- Je ne pourrais pas, murmura-t-il. En début d'après-midi, Mila nous oblige à aller travailler.

Dwalin le considéra un moment sans rien dire. Puis il eut comme une esquisse de sourire :

- Je vais parler à Thorin. Viens demain. Si finalement tu n'es pas fait pour les armes, je te rendrais à Mila. Mais je crois que tu vas rester.

Il eut un bref mouvement du menton vers le jeune garçon et ajouta :

- De quelle main te sers-tu ?

- De... ? Je vous demande pardon ?

- Tu te sers de ta main droite ou de ta main gauche ?

- Je... ne sais pas... balbutia Fili, perdu.

- C'est bien ce que j'ai cru remarquer. Tu es ambidextre, n'est-ce pas ? Tu te sers indifférem-ment de n'importe quelle main ? Lorsque tu auras appris les rudiments, il faudra que tu essaies les épées doubles... c'est une technique difficile que peu de gens peuvent maîtriser...

Puis Dwalin fit une grimace, comme s'il craignait d'en avoir trop dit.

- Nous n'en sommes pas encore là, ajouta-t-il d'un air ronchon. Viens déjà demain et nous verrons ce que nous pouvons faire de toi.

Il se détournait déjà lorsque Fili osa le rappeler :

- Seigneur Dwalin...

Le grand nain se retourna pour le regarder.

- Est-ce que... est-ce que je peux amener mon frère ? demanda Fili, la gorge sèche.

Dwalin fronça les sourcils :

- Quel âge a-t-il ?

- Sept ans... et demi.

- Non, il est trop jeune. Pour lui on verra plus tard. Ce n'est pas une pouponnière, ici, hein ? Toi seulement.

Et Dwalin tourna les talons, sans un mot de plus. Fili n'aurait su dire ce qui l'emportait en lui, de la joie de voir ses rêves se réaliser ou de la déception à l'idée que Kili allait être tenu à l'écart.

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- J'ai demandé, Kili, mais il a dit que tu étais encore trop petit...

- Alors t'es un menteur !

- Quoi ? Pourquoi tu dis ça ?

- Parce que tu disais toujours qu'on était que tous les deux et qu'on faisait tout ensemble...

- Mais attends, à Carnoval, tant que Mère était là, on faisait pas tout ensemble, Kili !

Kili se croisa les bras sur la poitrine et se tut, la mine renfrognée, image même de la réprobation (dans une attitude et avec une expression semblables à celles de Thorin, mais il n'y avait que Fili pour le voir et Fili ne connaissait pas suffisamment Thorin pour que cela lui saute aux yeux).

- Et puis, reprit le grand, quand tu auras fini ton travail, tu pourras venir me voir, comme on faisait tous les deux.

- Je veux pas faire de travail.

Cela ne fut pas pour améliorer l'état d'esprit de l'aîné, qui était déjà terriblement inquiet. Après la joie qu'il avait éprouvée quand Dwalin lui avait proposé de se joindre à ses élèves, il avait réalisé ce que cela signifiait : chaque après-midi désormais, Kili et lui-même seraient séparés. Pour la toute première fois de sa vie, Fili ne se sentait pas le courage de renoncer à quelque chose qui lui tenait tellement à cœur pour rester avec son frère. Du coup, à son inquiétude se mêlait une bonne dose de culpabilité. Mais après tout, se répétait-il, après tout, personne jusqu'à présent ne leur avait fait de mal ici. Et d'ailleurs, si quelqu'un voulait s'en prendre à Kili, comment pourrait-il l'en empêcher ? Malgré toute sa bonne volonté, il n'avait jamais pu lui éviter les ennuis par le passé, hélas. Au fond, le vrai problème provenait de la réaction, prévisible pourtant, du jeune garçon.

- Il a dit que pour toi il verrait plus tard, Kili. Ça veut dire que tu pourras venir quand tu seras un peu plus grand.

Kili jeta à son frère un regard méprisant puis lui tourna le dos.

- Ne le prends pas comme ça, Kili, ce n'est pas ma faute...

- T'as qu'à pas y aller !

Fili soupira. Ne pas y aller... alors qu'il en mourait d'envie... Les deux garçons étaient assis à table, dans cette petite pièce jouxtant les cuisines où ils prenaient tous leurs repas, le plus souvent en compagnie de soldats ou de serviteurs, chacun venant manger quand son emploi du temps le lui permettait. Ce jour-là pourtant, Kili ne faisait pas honneur à son dîner. Son visage s'assombrissait de minute en minute et, du bout de son couteau, faisant mine de tripoter la nourriture qui se trouvait devant lui, il se mit à la faire tomber de l'assiette, sur la table.

- Kili, dit Fili.

Excédé, Kili fit intentionnellement tomber un gros morceau.

- Kili, ne fais pas ça. On va avoir des ennuis. Et puis franchement, ce n'est pas malin.

- T'es qu'un lâcheur !

- Ne dis pas ça. Je...

Fili s'interrompit, incapable de terminer sa phrase. "Je"... quoi ? Sa culpabilité augmenta.

- Tu disais qu'on devait rester ensemble.

- Tu exagères, murmura le grand. Vraiment. Ce n'est pas ma faute si...

Il allait dire "si j'ai cinq ans de plus que toi" mais il ne put terminer sa phrase : furieux, Kili empoigna son verre et, d'un geste rageur, le lança de toutes ses forces en direction du mur.

- J'exagère pas ! glapit-il.

Malheureusement, Kili ne pouvait deviner que Mila entrerait au même instant. Le projectile passa au ras de son nez et, au lieu du mur, le verre se fracassa contre la porte qu'elle venait de pousser. L'un des éclats rebondit et frappa la naine au visage, lui entaillant profondément la joue. Il se fit un grand silence.

- Kili... chuchota Fili d'une voix rauque.

Non, il n'aimait pas Mila. Mais il pensait que son frère allait subir de terribles représailles à présent pour ce geste et, surtout, ses conséquences. La femme tira un mouchoir de sa poche et l'appliqua sur sa joue, qui saignait abondamment.

- Ramasse ça, Kili, dit-elle. Dépêche-toi.

Statufié, l'enfant osait à peine respirer.

- Allons ! fit l'intendante d'un ton bref.

Les deux garçons se levèrent ensemble et, dans le plus grand silence, se hâtèrent de ramasser les morceaux.

- Bien, si vous avez fini de manger, allez vous laver, dit Mila. Je vais finir.

Fili et Kili s'éclipsèrent sans demander leur reste, lèvres scellées. La naine débarrassa la table, son mouchoir toujours plaqué sur sa joue. Avec une seule main, ce n'est pas très facile. Un soldat qui entrait s'en aperçut.

- Qu'est-ce que tu as ? fit-il. Tu saignes beaucoup, on dirait.

- Rien de grave.

- Tu plaisantes ? Ton mouchoir est trempé et ça goutte sur ta robe ! Laisse ça, va voir Oïn, je vais enlever ces assiettes. Allez, dépêche.

Mila inclina brièvement la tête en guise de remerciement et s'en alla. Oïn avait vieilli, bien sûr, depuis le temps où, à Erebor, il avait pris ses fonctions. Il était à présent entre deux âge. Il examina la blessure et fronça les sourcils :

- C'est profond, dit-il. Comment est-ce arrivé ?

- Je me suis coupée.

- Au visage ? Comment est-ce possible ?

Mila haussa les épaules avec lassitude :

- C'est le plus jeune des gamins. Il est contrarié, il a lancé son verre, qui s'est cassé. Et un des morceaux a rebondi, c'est tout.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! gronda une voix derrière eux.

L'intendante et le guérisseur tournèrent tous deux la tête, cela pour découvrir Thorin qui venait d'entrer. Mila avait laissé la porte ouverte et ils ne l'avaient pas entendu arriver.

- C'est l'un des gamins qui t'a blessée ? demanda Thorin, sourcils froncés, en regardant la joue ensanglantée de la femme.

- C'était un accident, Monseigneur. Il ne savait pas que j'allais entrer à ce moment-là.

- Il n'empêche. Ce ne sont pas des manières. Tu leur as tiré les oreilles, j'espère ?

- Non... Monseigneur, ce n'est pas grave. Le petit est seulement effrayé et contrarié, parce que son frère aîné…

- Ce n'est pas une excuse. Où sont-ils ?

- Ils sont partis se laver, je pense, murmura Mila, qui regrettait d'avoir donné des précisions alors qu'elle se croyait seule avec Oïn.

- Dès qu'ils auront fini, envoie-les-moi. Je vais leur dire deux mots.

- Ils étaient terrifiés, Monseigneur. Vous auriez dû voir leurs visages quand ils ont réalisé ce qui arrivait. Ils semblaient s'attendre à être tués sur place. Les réprimander ne servira à rien qu'à les effrayer davantage.

- Mila, je sais que ces garçons ont souffert mais ce n'est pas une excuse pour se conduire de la sorte. Envoie-les-moi dès ce soir.

Et Thorin fit demi-tour.

- Thorin ? le rappela Oïn, qui sentait le désarroi de Mila. Tu voulais quelque chose ? Je peux t'être utile ?

- Rien d'urgent, grogna l'intéressé.

Il était venu demander un baume dont le guérisseur avait le secret, car sa hanche endommagée lors de la nuit funeste où son frère avait trouvé la mort et son père avait disparu le lançait. Il estimait toutefois que ce qui venait de se passer était plus urgent qu'une vieille coupure ayant touché l'os et le taquinant souvent en hiver.

Fili et Kili avaient rapidement fait trempette, encore sous le choc de ce qui était arrivé. Une fois qu'ils furent sortis du bassin et qu'ils quittèrent les salles d'eau après avoir enfilé des vêtements propres, ce fut sans la moindre surprise qu'ils entendirent Mila leur annoncer que Thorin souhaitait les voir. Ils avaient trop de mauvaises expériences derrière eux pour avoir imaginé que l'histoire du verre fracassé resterait sans conséquence. Ils s'attendaient d'ailleurs à ce que leur bête noire les accompagne, des injures plein la bouche, afin de réclamer vengeance. En réalité, elle les abandonna à la porte sitôt celle-ci ouverte. Thorin fumait sa pipe devant la cheminée et ses yeux clairs parurent aux enfants lourds de menaces.

- Vous voilà, fit le prince d'une voix calme. Approche, Kili.

Les yeux de l'enfant s'emplirent de frayeur. Persuadé qu'une nouvelle correction l'attendait, il commença par regarder son grand frère avec effroi avant de reporter son attention sur Thorin. Fili s'était fait exactement le même raisonnement que lui et ce fut lui qui avança de quelques pas, tout aussi effrayé mais ne pouvant se résoudre à ne rien tenter. Jamais plus il ne pourrait supporter de voir Kili maltraité devant lui. Jamais plus ! Durant les trois derniers mois qu'ils avaient tous deux passés avec Frégor, ç'avait été le pire pour lui, voir l'ivrogne cogner sur son frère jour après jour, et seule la peur d'être renvoyé à l'Institution l'avait poussé, plutôt mal que bien, à le supporter. Mais plus maintenant, oh non, plus maintenant ! Alors Fili fit ce qu'il avait toujours fait : il tenta de s'interposer.

- Non, s'il vous plaît, plaida-t-il. Ne le battez pas. Ce n'est pas sa faute, c'est la mienne. C'est à cause de moi que... je veux dire, je n'ai pas su lui expliquer... c'est parce que... enfin, ce n'est pas lui qui... non, c'est moi, je…

- Non ! protesta Kili en se cramponnant à son frère aîné. Non, c'est pas vrai !

Car si Fili cherchait désespérément ses mots, espérant contre toute raison qu'il parviendrait à convaincre son interlocuteur d'épargner son frère, ce dernier voyait très bien où il voulait en venir et n'en était que plus terrifié encore. Il lui arrivait encore de rêver de ce jour terrible où Fili avait été fouetté devant tous pour avoir voulu prendre sa défense. Il s'éveillait toujours en larmes quand ces souvenirs horribles venaient le tourmenter la nuit.

- Ça suffit, dit Thorin, le regard noir. Maudits soient ceux qui vous ont maltraités au point de vous faire vivre constamment dans la peur. Quant à toi, ajouta-t-il pour Fili, tu es très courageux et très généreux, mais je n'aime pas te voir mentir.

Puis son regard se posa sur le cadet, à demi caché derrière son frère et toujours agrippé à ses vêtements :

- Viens là, Kili. Dépêche-toi. Je ne te toucherai pas. Tu as ma parole.

L'enfant jeta un nouveau coup d'œil, cette fois mi- interrogateur mi- résigné à Fili, ne vit que le désarroi et l'impuissance dans ses yeux et se détacha de lui à regret, comme celui qui sait qu'il n'a aucune issue de toute façon. Il approcha avec réticence, nullement rassuré par une promesse à laquelle il n'avait, au fond, aucune raison de croire : le mensonge, ça aussi il connaissait. Il ne connaissait que trop bien. Thorin prit bien garde à ne faire aucun mouvement dans sa direction, de manière à ne pas l'effaroucher davantage.

- Je ne suis pas très content de toi, dit-il d'un ton grave. Tu ne t'es pas bien comporté, aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est que ces façons d'agir ? Depuis quand jette-t-on de la vaisselle à la tête des gens ?

Il vit distinctement le jeune garçon se contracter, en même temps que l'appréhension grandissait dans ses yeux. Aussi se hâta-t-il d'ajouter :

- Ça passe pour cette fois, mais je ne veux pas que tu recommences. Tu as compris ? Ce ne sont pas des manières.

Kili fit signe que oui, toujours sur la défensive.

- Il n'y aura donc pas de prochaine fois ?

A nouveau un signe de tête.

- J'aimerais te l'entendre dire à voix haute.

- Non, murmura Kili. Je ne le ferai plus, seigneur Thorin.

- Très bien. Dans ce cas, vous pouvez partir. Il n'y aura pas de sanction.

Mila avait raison : les deux garçons étaient déjà bien suffisamment effrayés comme ça. Inutile de les gronder, ça ne ferait qu'empirer les choses. Une réflexion suffirait certainement.

A l'extérieur, Fili et Kili s'acheminaient vers leur alcôve de pierre en silence, encore abasourdis par la manière dont les choses s'étaient déroulées.

- Il n'a rien dit, chuchota enfin Kili, tout bas, comme si le fait même de parler à voix haute risquait de déclencher quelque chose. Il ne nous a rien fait.

- Non... Mila ne sera pas contente.

- Tu crois ?

- Je crois qu'elle espérait qu'on serait punis.

- Mais t'as rien fait, toi !

Fili haussa les épaules :

- Comme si ça l'intéressait. Tout le monde s'en fiche de ça, tu le sais bien.

Kili se rembrunit aussitôt. Oui hélas, il le savait. Il n'est pas nécessaire de faire quoi que ce soit pour avoir des ennuis. C'était une chose qu'il avait apprise très tôt. Tant Frégor que l'Institution le lui avaient confirmé chaque jour sans exception.

Les événements et les appréhensions de la soirée lui avaient fait perdre de vue les raisons de sa dispute avec son frère. Cela ne lui revint à l'esprit que le lendemain matin et il y pensa davantage à mesure que la matinée avançait. Lorsqu'arriva le repas de milieu de journée, il n'avait plus que cela en tête. Fâché, il s'enferma dans un silence boudeur. Fili hésitait, ne sachant quelle conduite adopter, espérant que son frère n'allait pas recommencer comme la veille : tous deux s'en étaient bien tirés, ils avaient eu beaucoup de chance. Inutile de s'imaginer que cela pourrait se reproduire.

- Dépêche-toi de manger, lui dit soudain Mila, impavide comme à l'ordinaire, quelques points de suture barrant sa joue. Dwalin n'a guère de patience, il ne t'attendra pas.

Kili se renfrogna aussitôt mais Fili prit son parti. Il avait décidément trop envie d'y aller. Et puis en toute objectivité, il n'y avait aucune raison pour qu'il arrive quelque chose à Kili pendant ce temps-là, pourvu qu'il se tienne tranquille et ne bombarde plus personne à coup de vaisselle. Il était certainement plus exposé au danger dans les rues de Carnoval, un an plus tôt, à explorer seul les caniveaux et les places de marché qu'il le serait aujourd'hui.

- Tu viendras tout à l'heure, Kili ? Pour voir ?

- Nan, j'ai pas envie.

Malgré le regard accusateur de son cadet, Fili se hâta d'avaler quelques bouchées avant de filer : il était trop nerveux pour pouvoir manger. Comme la veille, Kili chipota ce qui restait dans son assiette mais, quand Mila lui demanda s'il n'avait plus faim, il ne répondit pas. Sans mot dire, la naine débarrassa la table.

- Viens avec moi, dit-elle ensuite, sur un ton encourageant. Aujourd'hui tu vas aller aider Yter, le tailleur. Ça va sûrement t'amuser.

- Je veux pas y aller.

- Tu te conduis comme un bébé. Dépêche-toi de te lever de table.

- Je veux pas.

Et il n'y eut rien à faire. Kili pouvait se montrer terriblement buté quand il le voulait, et en l'occurrence il refusait de se lever et d'aller où que ce soit. Il se cramponna même au plateau de la table, au cas où Mila aurait essayé de le faire lever de force. La femme finit par hausser les épaules :

- Tu ne veux pas bouger ? Tant pis pour toi. Reste là à t'ennuyer tout seul. Mais souviens-toi de ce que je t'ai dit à propos des paresseux.

Plus renfrogné que jamais, Kili haussa ostensiblement les épaules. Mila commença par entrer à nouveau dans la cuisine –allez savoir ce qu'elle allait y faire- puis elle revint et s'en alla. Obstiné, l'enfant demeura assis à table, ses mains serrées sur le plateau, le front buté et la lippe boudeuse. Du temps passa. Kili entendait les bruits habituels de la cuisine, tout près. Il s'ennuyait mais refusait de l'admettre. S'il avait su quoi faire et à quoi s'occuper tout seul il ne s'en serait pas privé mais, justement, il ne savait pas. Il était sans doute trop contrarié pour ça. La seule chose dont il soit absolument convaincu, c'était qu'il n'avait aucune envie d'aller jusqu'aux terrains d'entraînement pour "admirer" Fili. Fili qui l'avait abandonné... Un bruit se fit à la porte, celle qui donnait sur les cuisines, et la chevelure rousse et bouclée de Thalma, la cuisinière en chef, apparut.

- Tu es toujours là, toi ? fit-elle d'un ton jovial. Que fais-tu là tout seul ?

Pas de réponse.

- Si tu ne sais pas quoi faire, reprit la naine (à laquelle Mila avait discrètement demandé de garder un œil sur l'enfant), viens donc m'aider.

- J'ai pas envie.

- Tu es sûr ? Je vais préparer des gâteaux. Si tu viens m'aider, je t'en donnerais un lorsqu'ils seront cuits.

Indécis mais tenté, Kili leva le nez et la regarda. Il la connaissait un peu et la trouvait plutôt gentille. Pas plus tard que la veille, elle lui avait donné du gâteau de miel. Elle était très souriante, toujours vive et toujours de bonne humeur, plaisantant et bavardant amicalement avec tout un chacun. Certes, l'enfant avait aussi bonne envie de continuer à bouder, mais il s'ennuyait tellement que toute distraction était la bienvenue. Et puis, pensa-t-il soudain, et puis si Thalma lui donnait un gâteau, ce serait une petite revanche sur Fili qui l'avait planté là...

D'assez mauvaise grâce, il se leva donc et passa dans la cuisine elle-même, une vaste salle éclairée en permanence par les flammes de trois gigantesques cheminées.

- A la bonne heure, approuva Thalma. Assieds-toi, ajouta-t-elle en désignant l'immense table de bois qui occupait le milieu de la pièce, tu vas déjà éplucher des pommes, tu veux bien ?

Un moment plus tard, Kili se retrouvait assis devant un monceau de pommes. La naine s'assit non loin de lui et tous deux commencèrent l'épluchage. Lorsqu'ils eurent terminé, ils concassèrent des noix et Kili trouva cela amusant. Thalma prépara alors ses gâteaux et demanda à l'enfant d'aller lui chercher un seau d'eau. Il y avait une pompe dans un coin de la cuisine, qui puisait dans une nappe d'eau pure située dans les profondeurs de la montagne, mais l'actionner demandait une grande force. Kili était trop petit pour ça. Un assistant cuisinier lui donna un coup de main et l'enfant, non sans fierté, ramena avec quelques peines un seau empli presque à ras bord, dont il renversa d'ailleurs une partie sur ses pieds. Entre-temps, une odeur délicieuse avait commencé à se répandre et Kili commença à attendre son gâteau avec impatience. Thalma lui donna un verre de lait en attendant.

Finalement, cet après-midi sans Fili ne se passait pas si mal que ça.

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Pendant ce temps-là, Fili fait ses premiers pas de futur guerrier. Mais comme il se passe beaucoup de choses à cette occasion, cela fera l'objet du chapitre suivant.