Fili était aux anges. Il avait douté jusqu'à la dernière seconde, pourtant c'était vrai : il avait intégré le groupe des jeunes nains et recevait sa première -non, en fait sa seconde- leçon de combat. Tout cela paraissait trop beau pour être vrai ! Mieux encore : Dwalin ne faisait aucune différence entre lui et les autres. Comme s'il était tout naturel qu'il soit là. Comme si lui, l'étranger, l'orphelin, était considéré comme l'égal des autres garçons. Cela avait quelque chose d'enivrant.

Tout se déroula à la perfection, jusqu'à ce que la leçon prenne fin. Les élèves allèrent ranger leurs bâtons dans un râtelier prévu à cet effet. Dwalin était parti. Les jeunes nains, intrigués, se tournèrent alors vers le nouveau venu :

- Qui es-tu ? Quel est ton nom ?

- On t'a vu souvent nous regarder avec un autre, aux cheveux bruns. C'est ton frère ? Pourquoi il n'est pas venu aujourd'hui ?

- D'où est-ce que vous venez ? Comment ça se fait que tu aies intégré le groupe aujourd'hui ?

Fili sentit son cœur battre à coups sourds. Le rêve se transformait en cauchemar. Tous ces visages autour de lui... Il se souvenait des garçons de l'Institution et ne voyait pas pourquoi ceux-là seraient différents. Quand toute sa vie on a été traité en paria, il est assez difficile de penser que quelqu'un qui vous harcèle de questions est simplement curieux, sans aucune mauvaise intention.

- ... les putes, ici, ça dure pas longtemps... T'es prévenu, le nain. Vous ferez pas de vieux os.

Un visage trop pâle aux oreilles mutilées… Fili sentit la peur s'insinuer en lui.

- Je suis Fili... fils de Dis, siffla-t-il entre ses dents.

En même temps il serrait les poings et cherchait une issue. Les autres se tenaient tout autour de lui, lui coupant toute possibilité de fuite.

- Dis ? fit quelqu'un, perplexe. C'est un nom de femme !

- Normal, c'est le nom de ma mère, riposta Fili d'un ton hautain.

L'autre jeune nain arbora d'abord un air surpris :

- Personne ne se présente avec le nom de sa mère, ironisa-t-il ensuite. Tu n'as donc pas de père ?

Fili avait si souvent été traité d'enfant sans père et de bâtard que ces termes, bien qu'il ne les apprécie guère, avaient perdu le pouvoir de le blesser. Et il n'avait pas l'intention de raconter sa vie à ces inconnus qu'il jugeait hostiles, ni de donner des détails.

- Je ne me souviens pas de lui, gronda-t-il. Ma mère ne prononçait jamais son nom.

- Peut-être parce qu'elle ne savait pas qui c'était ? lança quelqu'un d'un ton narquois.

- Quoi ?

Fili se retourna d'un bond pour toiser celui qui venait de parler.

- Peut-être qu'il y avait tellement d'hommes sans sa vie qu'elle ne savait pas lequel était ton père ?

Fili ne chercha ni à discuter ni à se justifier. De toute façon, il était certain que personne ne l'écouterait.

- Tu ne parles pas de ma mère comme ça, espèce de face de rat ! rugit-il.

- Hein ? Face de rat ? C'est à moi que tu t'adresses, bâtard sans père ? rétorqua l'autre, menaçant.

Fili savait depuis longtemps que la meilleure des défenses, c'est l'attaque. Il n'attendit pas davantage, se jeta sur son antagoniste et lui lança son poing dans la figure. En un instant à peine, la mêlée fut générale. Fou de rage, Fili frappait de toutes ses forces, sans se soucier des coups qu'il recevait lui-même ni des bras qui le ceinturaient pour le tirer en arrière. Il perdit pied très vite face à la multitude et se retrouva allongé sur le sol, dans un tourbillon de cris, de bras et de jambes. Puis des voix plus graves, des voix d'adultes se firent entendre, d'autres cris éclatèrent, quelques taloches tombèrent, la mêlée cessa.

- Qu'est-ce qui vous prend ? demanda sévèrement un nain en toisant chacun des garçons tour à tour. Vous n'avez pas honte ? Et depuis quand se met-on à dix contre un ?

- Mais c'est lui ! protesta quelqu'un en désignant Fili. Il a commencé. Il a traité Sven de "face de rat" et l'a frappé.

- C'est vrai ? demanda le nain, toujours aussi sévèrement, à l'adresse de Fili.

Contusionné, les cheveux en bataille et toujours aussi furieux, ce dernier lui lança un regard meurtrier avant de répliquer par un juron plutôt salé appris dans les rues de Carnoval. La réaction ne se fit pas attendre : le nain lui asséna une claque et l'empoigna par le bras.

- Viens avec moi, espèce d'insolent. On dirait que tu as besoin d'apprendre la politesse, toi.

Fili sentit le désespoir l'envahir. Il le savait. Il l'avait toujours su. Ça ne pouvait finir que comme ça, tôt ou tard.

Comme toujours et comme partout.

00OO00

La pièce était simplement meublée, propre, mais paraissait abandonnée et sentait un peu le renfermé. Un lit bas et étroit, une table flanquée d'une chaise, un meuble ventru empli de vêtements d'un autre âge. Ah, et il y avait une petite cheminée, dans laquelle un fagot ne demandait qu'à être enflammé. Chose rendue possible par la lampe à huile demeurée sur la table. Fili fit le tour des lieux d'un pas traînant et eut un rictus de dérision : l'endroit était autant dire luxueux comparé au réduit humide et noir, au sol de terre battue, dans lequel Frégor les enfermait, son frère lui, parfois des journées entières. De même que comparé à l'horrible "souillarde" de l'Institution. Si ces nains s'imaginaient qu'il allait se laisser insulter et laisser insulter les siens avec si peu ! Après avoir tourné un moment en rond, le garçon finit par s'asseoir sur le lit, puis par s'y allonger. Ouais, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire, ces nains d'Ered Luin ! songea-t-il encore. Fili avait été élevé à une rude école. Il en faudrait plus que ça pour le contraindre à devenir leur singe savant. Non mais des fois. Le nain qu'il avait insulté l'avait trainé ici et l'y avait enfermé en disant qu'il allait de ce pas prévenir qui de droit. Mila, sans doute ? Oh, celle-ci serait ravie, à n'en pas douter, pensa Fili. Elle devait attendre ça depuis longtemps. Si elle avait été déçue la veille, elle prendrait sa revanche aujourd'hui. Quant à la suite des événements, il pouvait la prédire sans difficulté. Ce n'était pas comme s'il n'avait jamais vécu ce genre de situation, n'est-ce pas ?

Mila en effet avait été prévenue. Elle soupira et réfléchit un instant. Elle n'avait pas l'autorité nécessaire pour régler ce problème. Après tout, elle ne s'occupait que de l'intendance. Puisque le petit n'avait pas de parent, il fallait prévenir Thorin. Encore. Autant la veille elle aurait préféré qu'il ne sache rien, autant là ça n'allait pas être possible.

L'intendante eut la chance de trouver le prince assis à son bureau, plongé dans l'étude de plusieurs rapports relatifs aux provisions que les siens avaient pu préparer pour l'hiver. Il y avait une chance pour que, cette année, il ne soit pas nécessaire de se rationner avant le printemps. Il écouta Mila sans mot dire puis hocha la tête :

- Décidément. Hier le petit qui te jette un verre à la figure, aujourd'hui le grand qui fait des siennes ? On ne s'ennuie pas, avec eux. C'est bon. Va me chercher ce petit bagarreur. Où est-il ?

- Si j'ai bien compris, Hurgar l'a enfermé dans l'une des chambres destinées aux invités, Monseigneur. Comme le petit n'a pas de famille, vous comprenez, il ne savait pas quoi en faire.

- Et tu dis qu'il l'a insulté ?

- Oui, apparemment. Après avoir déclenché une bagarre avec les autres garçons qui suivent l'entraînement de Dwalin.

- Et dire que ce n'est que le premier jour. Il ne perd pas de temps.

Thorin se leva.

- Non, finalement, laisse. J'y vais moi-même.

OO00OO

Faute d'avoir quelque chose à faire, Fili avait fini par s'assoupir. Il avait les nerfs à vif et ce brusque retour au calme avait eu raison de lui dès que l'adrénaline s'était évacuée. Il fut tiré de son sommeil par le bruit du verrou que l'on tirait et se redressa d'un bond, l'esprit encore embrumé et cependant déjà sur le qui-vive : il savait très bien que tout n'était pas terminé. Lorsque, d'un battement de paupière, il eut chassé de ses yeux les dernières brumes du sommeil, il sentit son cœur battre un peu plus fort en constatant que Thorin lui-même se tenait dans la pièce, le regardant avec sévérité.

- Eh bien ? fit brièvement le seigneur nain. Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Tu te conduis mal, parait-il. Pourrais-je savoir de quoi il retourne et pourquoi tu agis de la sorte ?

Fili ne répondit pas. Bien qu'il répugne à se l'avouer, Thorin l'impressionnait. Et puis de toute façon, à quoi bon ? Il n'avait aucun doute sur ce qui allait se passer à présent, autrement dit sur ce qui allait lui arriver.

- Fili, j'attends une réponse, dit Thorin d'un ton dangereusement calme. Que s'est-il passé tout à l'heure ?

- Qu'est-ce que ça peut faire ? répliqua le jeune garçon, résigné. Vous me battrez de toute façon.

- Je n'ai pas l'intention de te battre, répondit Thorin, agacé, mais j'aimerais avoir une réponse à ma question.

Fili le défia du regard :

- Je n'ai pas envie de vous répondre !

- Tiens donc. Et pour quelle raison ?

- Parce que je n'ai pas envie !

C'était puéril, bien sûr, mais la vérité c'était que Fili n'avait réellement aucune raison particulière, sinon qu'il n'avait pas envie de céder. Et ce nain pouvait bien le rouer de coups, il ne lui céderait pas quand même, un point c'est tout !

- Vous n'êtes rien du tout, pour moi, ajouta-t-il en relevant le menton avec arrogance. Et je m'en fiche de ce que vous dites et de tout ce... de tous ces... de tout ça.

Fili s'était levé et faisait face, bien déterminé à avoir le dernier mot. Sauf que tout à coup, il songea à Kili. Oh Valars, comment avait-il pu oublier son petit frère ? Il se souvenait du nombre de fois où Frégor s'était servi de son cadet pour l'obliger, lui, à lui obéir. Il le voyait encore saisir l'enfant par les cheveux et le secouer jusqu'à ce qu'il parvienne à lui arracher un cri. Il entendait encore sa voix éraillée lançant menaces et injures, il revoyait le visage de Kili, noir, violet, bleu à force de coups... Pire que cela, il lui sembla réentendre siffler à ses oreilles la voix pleine de venin de Deth :

- Ton frère paiera pour toi, vermine naine. Tu peux me faire confiance.

Fili baissa précipitamment les yeux, le cœur battant encore plus fort qu'auparavant. Thorin était le maître, ici. Il n'avait qu'un mot à dire pour que tous les autres obéissent. Il pouvait très facilement se venger de l'affront sur Kili.

- En fait, reprit-il avec effort, je... je ne sais pas trop ce que... C'est allé trop vite. Il y a un garçon qui a insulté ma mère et puis... et puis voilà, acheva-t-il maladroitement.

Thorin lui lança un regard aigu. Le changement de ton et d'attitude du jeune garçon avait été si brutal qu'il cachait forcément quelque chose. Mais quoi ? Thorin s'incita lui-même au calme, prit Fili par le bras (le garçon tressaillit violemment) puis le fit asseoir sur le bord du lit avant de s'asseoir à son côté.

- Regarde-moi.

Fili ne bougea pas.

Le prince lui saisit le menton et le força à se tourner vers lui puis à lever la tête.

- Qu'est-ce qui se passe ? On dirait que tout à coup tu as peur. Pourtant, il y a deux minutes tu avais la langue bien pendue.

Fili ne répondit pas et détourna les yeux.

- Je t'ai déjà dit que je ne te frapperai pas, insista Thorin. De quoi as-tu peur ?

Pas de réponse. Le regard du prince se posa sur la ligne si nette qui balafrait la joue de l'enfant, de la mâchoire jusqu'au coin de l'oeil, souvenir du coup de cravache de Deth. La cicatrice n'était plus qu'à peine rose et finirait par blanchir, mais elle ne disparaîtrait jamais. La chair paraissait avoir littéralement éclaté sous l'impact. Qu'avait-il pu se passer ? Thorin n'était pas un guérisseur mais il estimait qu'une telle blessure aurait dû être recousue, ce qui n'avait manifestement pas été le cas, de manière à laisser une trace aussi peu visible que possible.

- D'où vient la cicatrice que tu as au visage ? demanda-t-il, changeant volontairement de sujet dans l'espoir que Fili consentirait enfin à répondre.

Le garçon porta machinalement sa main à sa joue, touchant du bout des doigts l'endroit où la chair s'était fendue, toujours aussi peu enclin à parler. Qu'est-ce que ça pouvait lui faire, à celui-là, franchement ?

- Un coup de cravache, répondit-il presque malgré lui, comme si les mots lui avaient échappé, d'une voix si basse que c'était presque un murmure.

Thorin changea d'expression, indigné :

- De cravache ?! répéta-t-il. Au visage, en plus ?

- Si vous aviez vu les mains de Kili ! lança le jeune garçon sur un ton soudain véhément. C'était bien pire !

- J'ai vu les marques sur les mains de Kili, répondit Thorin d'un ton sourd. C'était ça ?

Il serrait les dents, furieux. Il ne demanda pas ce qui avait pu justifier pareil traitement. Il connaissait la réponse : rien. Rien ne justifiait que l'on ait recours à de telles méthodes sur des enfants. Même sur un adulte, ce serait de la torture... Franchement, il y avait d'autres moyens de venir à bout d'un garnement d'une dizaine d'années, non ? Thorin regarda encore le visage marqué de Fili. Il avait vraiment du mal à admettre... Un geste de colère, peut-être ? Un mouvement dont on n'est pas maître et qu'on regrette ensuite ? Mais non. Cela n'expliquait pas les mains du cadet. On peut perdre son sang-froid une fois... avoir un mouvement incontrôlé... mais pas plusieurs fois. Définitivement non.

Il se rendit compte soudain que l'enfant le regardait avec un air de défi qui cachait mal sa vulnérabilité, dont il n'avait sans doute pas conscience lui-même. Fili retenait son souffle.

- Quoi ? fit Thorin. Tu penses que je vais agir de même ? La réponse est non. Mais je veux quand même savoir ce qui s'est passé aujourd'hui.

Fili à nouveau regarda ailleurs et s'enferma dans le silence. Thorin réfléchit. Il se remémora ce qu'il savait déjà des deux frères, ce que Mila lui avait raconté jour après jour. Il revit en pensée la scène qui s'était déroulée la veille. Plus encore que ce qui pouvait lui arriver à lui-même, cet enfant paraissait redouter ce qui pouvait arriver à Kili. Ce serait ça ?

- C'est à cause de ton frère ?

Fili ne pipa mot mais il tressaillit à nouveau et serra les poings. Thorin avait sa réponse.

- Cet homme avec qui vous viviez, reprit-il avec une douceur qu'il ne se connaissait pas lui-même. Il s'en prenait à ton frère quand il avait quelque chose à te reprocher ?

La réponse se fit attendre. Thorin pensa même qu'elle ne viendrait jamais. Finalement, Fili souffla très bas :

- Oui. Il le brutalisait jusqu'à ce que... je... et... il y avait aussi une... femme... elle s'est vengée sur Kili parce que je ne voulais pas lui obéir.

- C'est très lâche, laissa tomber Thorin avec un mépris non dissimulé.

Il laissa passer un instant et poursuivit tranquillement :

- Rien de tel n'arrivera ici. Je préfère que tu dises ce que tu penses, même si tu es effronté, plutôt que de dire n'importe quoi ou de mentir de peur d'attirer des ennuis à Kili.

Fili réfléchit à ce qu'il venait d'entendre, se demandant si c'était vrai, s'il pouvait le croire sans risque. Etait-ce un piège ? Et s'il s'y laissait prendre, Kili risquait-il d'en payer les conséquences ?

- Tu as perdu ta langue ?

Fili hésita encore et murmura très bas :

- Je ne vous connais pas…

Sur le coup, Thorin demeura bouche bée : il avait bien entendu, n'est-ce pas ? Ce petit morveux épais comme un clou de sabot venait de mettre sa parole en doute ? Il inspira longuement pour se calmer en se rappelant que les deux garçons avaient sans doute de bonnes raisons d'être méfiants, puis il répondit :

- Tout le monde n'est pas comme cet humain qui vous tenait à sa merci. Ou cette femme dont tu me parles.

Fili médita ces paroles et décida finalement qu'il pouvait se permettre d'y croire : Thorin ne gagnerait rien à le tromper à ce sujet, après tout. Jusqu'alors, personne ici n'avait paru prendre plaisir à les tourmenter, son frère et lui. Et si ce nain avait voulu se servir de Kili comme otage, il aurait pu déjà le faire. Par ailleurs, la veille il avait tenu parole, n'est-ce pas ? Il avait juré qu'il ne toucherait pas Kili et il ne l'avait pas touché. Ni de près ni de loin. Soulagé, Fili releva le nez et affronta à nouveau Thorin du regard.

- Et maintenant, si tu me disais ce qui est arrivé tout à l'heure et pourquoi ?

Le prince fronça brièvement les sourcils et ajouta :

- Je te préviens, je ne te laisserai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas répondu.

Comme Fili se taisait, Thorin poursuivit en accentuant à dessein le ton grave de sa voix :

- Que je sache si je dois te pendre par les pieds pendant huit jours ou t'enfermer dans un sac avec un warg et un serpent venimeux.

Fili le regarda fixement, interloqué. On l'avait déjà menacé de bien des choses au cours de ses douze années d'existence (et la plupart du temps, les menaces avaient été suivies d'effet), mais jamais de... ça. Il n'avait même jamais entendu parler de tels... châtiments ? Il s'efforçait mentalement de mettre des images sur les mots quand quelque chose, dans l'expression de son vis à vis, lui fit comprendre que ce dernier le faisait marcher et qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il avait dit. Presque malgré lui, il sourit :

- Je préfère être pendu par les pieds, dans ce cas, répondit-il.

C'était bien la première fois que Fili parvenait à plaisanter d'une menace, à ne pas la prendre au sérieux...

- Compte sur moi, mon garçon, assura Thorin sans se départir de sa feinte gravité. Et maintenant, tu m'expliques ?

Fili soupira. Tout à coup, s'obstiner à se taire lui semblait un peu absurde, il ne savait pas lui-même pourquoi.

- Un garçon s'est moqué de moi parce que je ne connais pas le nom de mon père, dit-il. Et puis il a traité ma mère de putain.

Ses yeux luirent de colère.

- Je comprends, fit Thorin. Tu as parfaitement raison de ne pas laisser insulter ta mère.

Fili le regarda d'un air stupéfait ; il s'attendait plus ou moins à ce que son interlocuteur affirme lui aussi que ne pas connaître le nom de son père sous-entend des choses peu reluisantes quant à la moralité de la femme qui vous a mis au monde.

- Mais pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite, au lieu de renchérir et de t'en prendre à Hurgar, qui n'avait certainement aucune mauvaise intention à ton égard ?

Fili se sentit un peu bête.

- Je ne sais pas trop... dit-il, confus. J'étais en colère et je pensais que tout le monde... enfin, que tout le monde dirait comme lui... comme l'autre. A Carnoval, tout le monde nous traitait de bâtards, Kili et moi.

- Un bien vilain mot, se borna à dire Thorin d'un ton calme. Tu as parfaitement raison de ne pas l'accepter.

Qu'un adulte lui donne raison, et cela deux fois de suite, était quelque chose de tellement nouveau pour Fili qu'il avait un peu de mal à admettre qu'il avait bien entendu. Il considéra son interlocuteur d'un air soupçonneux, cherchant la faille. Pourtant, la suite le stupéfia plus encore.

- Allez, dit Thorin, sauve-toi. Mais la prochaine fois, explique-toi donc simplement au lieu de t'en prendre à tout le monde comme aujourd'hui. Personne ne te reprochera de défendre l'honneur de ta mère et le tien. Inutile de traiter les gens de tous les noms ni d'agresser quelqu'un qui ne t'avait rien fait. C'est un avertissement, Fili. Je te suggère d'en tenir compte.

Le jeune garçon entendit à peine la fin et le dévisagea avec des yeux ronds, sans pouvoir en croire ses oreilles :

- Vous... n'allez rien me faire ?! balbutia-t-il, abasourdi.

- Pourquoi ? Tu tiens tant que ça à être pendu par les pieds ?

Le feint sérieux de Thorin acheva le garçon, qui eut soudain un immense sourire :

- Non, dit-il sans cesser de sourire, non, en fait je n'y tiens pas, seigneur Thorin. Ce doit être très inconfortable.

- Je le pense aussi.

Thorin désigna la porte du menton :

- File.

L'enfant quitta donc sa "prison" d'un pas léger, encore ahuri de la manière dont les choses avaient tourné mais sans pouvoir se départir de son sourire. Il n'avait pas les mots pour se l'expliquer à lui-même mais il sentait, intuitivement, qu'en ce jour quelque chose avait changé pour lui. Quelque chose d'important, même s'il ne savait pas quoi.

00OO00

Ce soir-là, Fili et Kili étaient l'un comme l'autre plutôt contents de leur journée. L'aîné éprouvait bien quelques inquiétudes relatives au lendemain : il espérait qu'il pourrait continuer à participer aux entraînements, malgré ce qui était arrivé et malgré les autres garçons. Mais après tout, personne n'avait dit, ni même sous-entendu, qu'il ne devait plus y aller. Quant aux autres… Thorin lui-même avait dit qu'il avait eu raison de ne pas se laisser insulter, non ?

L'humeur de Fili changea lorsqu'il vit que Mila, l'air plus revêche que jamais, ne déposait qu'une seule assiette sur la table à l'heure du repas. Elle la fit glisser devant lui puis déposa devant Kili plusieurs épaisses tranches de pain ainsi que du beurre.

- C'est ton souper, dit la naine. Je t'avais averti : ceux qui ne font rien dans la journée n'ont pas besoin de reprendre des forces le soir.

- Je m'en fiche, répondit effrontément l'enfant. J'ai pas faim. Thalma m'a donné un gâteau, tout à l'heure.

Il jeta un coup d'œil à Fili pour juger de l'effet de sa déclaration et ajouta :

- En plus, c'est pas vrai que j'ai rien fait. J'ai épluché les pommes, cassé les noix et porté l'eau.

- Tu avais bien mérité ton gâteau, alors, répondit Mila, imperturbable.

Fili lui lança un regard noir et poussa son assiette sur le côté :

- On va partager, Kili, dit-il sur un ton de défi, en regardant toujours l'intendante.

- Sûrement pas, répliqua cette dernière. Toi tu t'es dépensé tout l'après-midi, tu as besoin de prendre un vrai repas.

Elle regarda Kili et précisa :

- De toute façon, si tu as aidé à la cuisine tu as droit à davantage que du pain beurré.

Elle s'éloigna et revint bientôt avec une seconde assiette bien garnie. Ce fut cependant inutile : Kili n'avait réellement pas faim, ayant l'estomac plein de gâteau aux noix et aux pommes.

Dans une autre partie de la cité, Thorin au même moment buvait un verre de vin au coin du feu avec Balin. Ce dernier avait entendu parler des événements de la journée et son ami lui avait brièvement résumé ce qui s'était passé avec Fili et Kili, la veille comme le jour même.

Balin sirota longuement une gorgée de vin puis dit soudain, les yeux pétillants de malice :

- Tu nous avais caché cet aspect de ta personnalité, Thorin, fit-il. Il semble que tu saches mieux t'y prendre avec les enfants qu'avec les adultes.

Le prince haussa les épaules :

- Ces gosses ont dû survivre par eux-mêmes et supporter mille avanies. Le grand se sent à l'évidence responsable de son frère. Il a été forcé d'agir en adulte et de se battre comme un adulte contre le monde entier, mais ce n'est encore qu'un enfant. Il a seulement besoin de réapprendre ce que c'est. Et surtout, il faudrait qu'il parvienne à retrouver un semblant de confiance... Ils en ont besoin tous les deux.

Il y eut un court silence et Thorin ajouta, les yeux perdus dans les flammes :

- Ces gamins ont quelque chose de pathétique mais aussi de très attachant. J'aimerais voir la peur disparaitre de leurs yeux, Balin. Je voudrais qu'on puisse leur parler sans qu'aussitôt ils s'imaginent qu'on va les rudoyer. J'aimerais les entendre rire et les voir jouer comme tous les autres, les voir sortir de leur réserve. Par moment, il semble qu'on puisse presque les atteindre, comme s'ils ne demandaient que ça. Mais tout aussitôt ils se referment sur eux-mêmes. C'est navrant, de les voir.

Balin but encore une gorgée et ricana sous cape. Il était le seul qui puisse se permettre de taquiner Thorin. Privilège de l'âge et d'une très longue amitié.

- Tu m'étonnes, tu sais ? fit-il d'un ton légèrement moqueur. Je croyais que tu n'étais qu'une grosse brute... un peu comme mon frère, ajouta Balin d'un ton affectueux. Y aurait-il une part de sensibilité en toi ?

Comme il s'y attendait, Thorin lui lança un regard farouche, sans rien répondre, et le vieux nain se mit à rire silencieusement dans sa barbe.

- Je peux savoir ce qui t'amuse ? grinça le prince, acide.

- Je te connais par cœur, mon ami, répondit Balin. Tu te sens responsable de ces deux gosses, comme à une époque tu t'es senti responsable de nous tous. Sans doute parce qu'ils ont besoin d'aide. Au fond, ce petit, l'aîné, réagit exactement comme toi : il se sent responsable de son frère, sans doute parce qu'il n'y a personne d'autre pour le faire.

Balin cligna de l'oeil et acheva, sans se douter un seul instant de toucher du doigt la vérité :

- Qui sait ? Vous êtes peut-être apparentés ?

- Tu es tellement drôle... grogna Thorin. Je crois que je vais m'étouffer de rire.

- Ça se voit tout de suite, persifla Balin pour avoir le dernier mot.