- Le premier qui déclenchera encore une bagarre sur les terrains d'entraînement, je ne veux plus le voir ici. C'est compris ?
Très mécontent, le regard dur, Dwalin toisait ses élèves, sagement alignés les uns à côté des autres. Le garçon que Fili avait frappé la veille, Sven, ouvrit la bouche, manifestement pour protester. Dwalin lui coupa la parole d'un ton sec :
- Je ne veux rien savoir. J'ai déjà entendu plusieurs versions de ce qui s'est passé hier et ça suffit comme ça. Si ça doit se reproduire, le responsable dégage. Quel qu'il soit. C'est aussi simple que ça.
Le silence était total. Personne n'osa répliquer, personne ne tenta plus de dire un mot. Curieusement, Fili se sentit étrangement rasséréné. Il avait appréhendé ce moment, inutile de le nier. Dwalin n'avait prononcé aucun nom, n'avait accusé personne ni fait référence aux raisons ayant entraîné la bagarre de la veille. Fili vit que plusieurs de ses camarades le regardaient de travers mais il fit comme si de rien n'était. Après tout, Thorin lui-même lui avait assuré qu'il avait eu raison de ne pas laisser insulter sa mère, non ?
Fili ne se rendait pas compte que la méfiance et, partant, l'agressivité dont il avait fait preuve étaient cause de tout. Il pensait sincèrement être dans son bon droit. Et il trouvait réconfortant de voir que Dwalin ne faisait pas de différence entre lui et ses plus anciens élèves. Tous logés à la même enseigne. Oui, c'était réconfortant. Pour avoir souffert de l'injustice plus souvent qu'à son tour, le jeune nain appréciait à sa juste valeur le fait d'avoir à présent les mêmes droits que les autres.
Les autres ? Ils paraissaient nettement moins contents. Selon eux, c'était bel et bien Fili le coupable et ils trouvaient déplaisant d'être mis dans le même sac. Pour s'entraîner, il fallait former des équipes de deux. Dwalin les constituait lui-même en fonction du niveau de chacun de ses élèves. Le jeune nain qui la veille déjà avait eu Fili pour partenaire s'approcha de lui sans cacher son peu d'enthousiasme. Cela ne gêna pas l'intéressé qui, de toute façon, n'avait aucune sympathie pour aucun de ces garçons, qu'il continuait à assimiler à ceux de l'Institution. Il oublia cependant tous ces tracas et même ses craintes dès l'instant où le cours commença : il adorait cela et ne demandait qu'à apprendre. Il était aussi très excité de penser que très bientôt il commencerait à s'initier à d'autres techniques : Kili et lui-même avaient suffisamment observé pour savoir que les disciplines variaient en fonction de l'humeur de Dwalin. Ils avaient déjà vu les autres s'entraîner au maniement de la hache de guerre ou de la lance.
- Pas tant de précipitation, dit soudain Dwalin, juste derrière Fili. Si la vitesse au cours d'un combat peut te sauver la vie, la précipitation et un coup mal ajusté peuvent te conduire à la mort. Recommence. Oui, c'est mieux.
Il poursuivit son chemin, observant chaque duo. Fili se sentit plus heureux que jamais. Il était conscient d'avoir tout à apprendre mais il se sentait encouragé. Une lueur féroce dans les yeux, le jeune garçon se concentra sur ses mouvements.
Kili pendant ce temps se trouvait à nouveau à la cuisine. Il avait décrété ce matin-là que s'il devait encore "travailler" les après-midi, ce serait pour aider Thalma et personne d'autre. Mila y avait consenti, non sans dire haut et fort que ce n'était pas une raison pour se nourrir de pâtisserie.
Dès qu'elle eut le dos tourné, Thalma adressa un clin d'œil à Kili et lui assura qu'elle aurait quand même toujours quelque chose pour lui. On s'arrangerait pour qu'il ait encore faim le soir et personne ne saurait rien.
L'enfant sourit, heureux de ce semblant de complicité. Thalma, estimait-il, était vraiment gentille. Elle lui demanda de l'aider à plumer des poulets. C'était un travail ingrat et répugnant, estima Kili.
- Tu mangeras de ce poulet ce soir, lui dit la naine pour le consoler. Tu ne voudrais pas le manger avec les plumes, n'est-ce pas ?
- Ça ne sent pas bon...
- Ça sentira meilleur une fois cuit.
- Et puis... pffou... ça vole partout... c'est sale et ça donne envie d'éternuer.
Thalma prit un air entendu et, se penchant vers lui, dit sur le ton de la confidence :
- Mais le jour où tu seras grand, où tu iras à la chasse, où tu bivouaqueras le soir et où tu mangeras ton gibier, tu seras content de savoir le faire, n'est-ce pas ?
Cela plongea le jeune garçon dans un monde de perspectives nouvelles : un jour, il serait grand et il pourrait aller à la chasse ? Kili n'avait encore jamais imaginé son avenir. Il avait eu trop à faire avec un présent très difficile. Mais l'idée que venait de suggérer Thalma était terriblement excitante.
- Mais je sais pas chasser, objecta-t-il au bout d'un instant, un peu triste soudain.
- Tu es encore petit. Tu apprendras.
- Tu crois ?
- Bien sûr.
- Mais qui va m'apprendre, alors ?
- Je ne sais pas qui mais lorsque tu seras un peu plus grand il se trouvera bien quelqu'un, si tu en as envie.
- Tu crois ?
- Mais oui, tu verras. Mais il faudra quand même grandir encore un peu, hm ?
- On chasse avec quoi ?
Thalma eut un geste évasif :
- Des lances, des arcs...
- J'ai pas de lance et j'ai pas d'arc... soupira Kili, navré.
- Patience. Tu n'en as pas pour le moment, ça ne veut pas dire que tu n'en auras jamais.
Kili réfléchit à cette réponse puis objecta à nouveau :
- Comment je pourrais en avoir ? J'ai pas d'argent non plus pour en acheter.
- Tu ne seras pas toujours un petit garçon. Un jour viendra où tu gagneras ta vie.
- Je pourrais acheter tout ce que je voudrais ?
- Eh bien, oui, sans doute. Enfin, indépendamment de ce qui te sera nécessaire pour vivre et faire vivre ta famille.
- J'ai que mon frère, comme famille.
- Mais un jour tu auras peut-être une femme et des enfants.
Le visage de Kili exprima le doute le plus total. Une femme, des enfants ? Thalma lui aurait dit qu'un jour peut-être il aurait des ailes que cela ne lui aurait pas paru plus improbable. Il n'insista pas davantage et se concentra sur sa tâche, non sans arborer une moue dégoûtée.
- Bien, fit Thalma quand ils eurent terminé et pendant que plusieurs aides commençaient à balayer les plumes, qui avaient volé un peu partout. Il faut encore vider ces volailles avant de les mettre à cuire, mais je crois que tu en as assez fait pour aujourd'hui, mon enfant. Tu as bien travaillé, viens, je t'ai promis quelque chose.
Elle donna à Kili un gros morceau de sucre, qu'elle cassa avec un petit marteau sur un gros pain roux. L'enfant entreprit de le lécher et trouva cela très bon. C'était la première fois de sa vie qu'il voyait du sucre, du vrai sucre.
- Je n'ai plus besoin de toi, mon petit Kili, dit gentiment Thalma. Tu peux aller jouer, ou te promener. Tout à l'heure tu auras un beau morceau de poulet bien rôti, et tu pourras dire à ton frère que c'est toi qui l'as plumé.
- T'en as plumés aussi, toi...
- Ça ne change rien, mon petit chéri.
Nanti de son morceau de sucre qui commençait à fondre dans sa main, Kili quitta les cuisines, plutôt fier de lui-même et se demandant ce qu'il allait faire de son temps libre.
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Lorsque Fili, épuisé, rompu mais heureux comme un roi gagna les cuisines après son entraînement (il n'y avait plus eu aucun incident après la fin de la leçon, chacun évitant de le regarder et s'en allant au plus vite), il fut inquiet de ne pas y trouver Kili.
A l'heure du repas, le petit nain n'avait pas réapparu.
- Mange, dit Mila, il ne peut pas être loin.
Elle s'éclipsa et ne revint pas. Mort d'inquiétude, Fili attendit aussi longtemps qu'il le put puis, voyant que peu à peu les lieux se vidaient et que ni Mila ni Kili ne revenaient, il gagna son alcôve de pierre en traînant les pieds, sans prendre la peine de passer par les salles d'eau. Toute sa joie avait disparu et il ne pouvait s'empêcher de se juger coupable :
- Tu veilleras sur Kili, n'est-ce pas ? Je te le confie, avait dit Dis avant de s'éteindre.
Mais plutôt que de veiller sur son frère, il avait préféré aller s'entraîner au maniement des armes... Qu'avait-il pu arriver à son petit frère ? Bien qu'il n'ait confiance en personne, Fili avait pensé qu'Ered Luin était sûre. Et où était Mila ? Malgré l'antipathie qu'elle lui inspirait, Fili ne croyait pas qu'elle était pour quelque chose dans la disparition de Kili. Enfin... tout était possible, bien sûr, mais Thalma, il l'avait entendu, avait affirmé que le petit était là jusqu'en milieu d'après-midi...
- Oh Kili... pensa Fili, le cœur affreusement serré. Kili, s'il t'est arrivé quelque chose... je ne sais pas ce que je ferais, mais... ne me laisse pas, petit frère, ne me laisse pas... reviens !
Fili ne s'était plus jamais senti aussi mal depuis ce dernier après-midi à Carnoval, quand il ne voyait plus aucune issue nulle part pour son frère et pour lui-même. Où donc pouvait bien être Kili ?
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La nuit était bien avancée lorsque Thorin rentra ce soir-là. Les écuries étaient désertes et il ne lui vint pas à l'idée d'aller réveiller un palefrenier. Il déharnacha son poney et voulut le faire entrer dans sa stalle. L'animal renâcla et recula, comme effrayé. Thorin se saisit d'une fourche et pénétra dans l'espace clos, l'œil aux aguets, se demandant si par hasard un serpent (peu probable en hiver, mais sait-on jamais ? Les galeries après tout étaient chaudes) ou un rat aurait pu se faufiler jusque-là. Il ne vit que ce qu'il prit d'abord pour un paquet de vêtements abandonnés dans la paille. Toutefois, en s'approchant, il constata qu'en réalité il s'agissait d'un enfant endormi, roulé en boule sur le sol. Que faisait-il là ? Le prince se pencha et secoua le dormeur par l'épaule :
- Réveille-toi.
- Mmmmm….
- Allons, debout. En voilà un endroit pour dormir ?
L'enfant se redressa, les yeux papillotants, de la paille prise dans les cheveux, et Thorin reconnut alors le jeune Kili. Allons bon ! A cette heure ? Etonnant qu'il ait réussi à échapper à la sagacité de Mila. Celle-ci devait encore le chercher dans tous les coins (en réalité, Mila était bien venue jusqu'aux écuries mais n'avait pas pensé à regarder dans chaque stalle).
- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Thorin.
Encore à demi endormi, Kili mit quelques instants à reprendre ses esprits et à se souvenir de l'endroit où il se trouvait. Thorin reposa sa question.
- Je me suis perdu.
- Perdu ?
Le garçon opina :
- Thalma n'avait plus besoin de moi, alors j'ai voulu me promener. Mais j'ai pas fait attention où je passais et j'ai plus retrouvé le chemin pour retourner aux cuisines ou aux endroits que je connais.
- Il fallait demander à quelqu'un.
- Oh non ! répondit le jeune garçon en secouant sa tête encore lourde de sommeil. Oh non, il vaut mieux pas demander aux gens : sinon, ils peuvent vous emmener dans de mauvais endroits.
Son visage s'assombrit et il frissonna. Il parlait en connaissance de cause et ses souvenirs étaient encore vifs à son esprit.
- Et c'est pour ça que tu es venu dormir là ? demanda Thorin.
- J'étais fatigué, murmura Kili, qui commençait à reprendre ses esprits et qui à présent sentait renaître sa peur. Il y avait de la place et je savais pas où aller...
Thorin finit par convaincre son poney d'entrer dans la stalle, le bouchonna rapidement, s'assura d'un coup d'œil que la mangeoire était pleine puis reporta son attention sur le jeune garçon, toujours assis dans la paille, qui ne l'avait pas lâché des yeux et dont l'inquiétude s'était faite plus vive à mesure que les dernières brumes du sommeil s'estompaient. Pour Kili, les choses se simplifiaient ainsi : il n'aurait pas dû être là et, par conséquent, il risquait des ennuis. Que Thorin jusqu'ici se soit montré compréhensif n'entrait pas en ligne de compte : après tout, pendant des années et des années Frégor avait paru inoffensif... Et puis quoi ? Après tout ce qu'il avait vécu, l'enfant avait du mal à voir les choses de manière objective.
- Allez viens, dit Thorin.
Kili ne bougea pas.
- Tu es sourd ? Dépêche-toi un peu, moi aussi j'ai envie d'aller dormir.
- J'étais perdu, souffla encore Kili. J'ai pas retrouvé le chemin.
- J'avais compris.
Thorin s'approcha et vit l'enfant se recroqueviller, littéralement, sur lui-même. Il s'accroupit pour être à sa hauteur, espérant qu'ainsi le petit serait moins effrayé :
- Il n'y a pas de mal, Kili. Tu t'es perdu, tu n'as pas osé demander de l'aide et tu t'es endormi dans la paille. Ce n'est pas méchant. Rien de grave. Pas de quoi t'effrayer.
Kili l'observa avec attention, cherchant manifestement un signe quelconque lui indiquant s'il pouvait croire à ce qu'on lui disait ou non. Thorin s'en aperçut. La méfiance des garçons était toujours en éveil. Il prit l'enfant par la main, se leva et le remit sur pieds.
- Allons, viens avec moi.
Il sentit la menotte se crisper dans la sienne et ajouta :
- N'ai donc pas peur, je ne vais pas te manger.
Trois pas plus loin (le temps de prendre une inspiration tremblante), Kili demanda, non sans appréhension :
- Vous m'emmenez où ?
- A ton avis ? Je parie que tu n'as pas mangé et Mila doit te chercher partout. Sans parler de ton frère qui doit se demander ce que tu es devenu.
- Vous...
Le jeune garçon dut avaler la boule qui se formait dans sa gorge avant de poursuivre :
- ... allez me faire du mal ?
Thorin s'arrêta avec brusquerie, fixa le petit nain qui le regardait avec anxiété puis, lâchant sa main, il plongea son regard dans le sien :
- Kili... existe-t-il une seule raison pour que je veuille te faire du mal ?
- Je sais pas... chuchota l'enfant.
Car il savait, en revanche, qu'il n'y a pas besoin de raison pour être maltraité.
- Il n'y en a aucune, répondit gravement Thorin. Alors je le répète, n'ai pas peur. Tu n'as rien à craindre.
A nouveau ce regard inquisiteur, cherchant à percer les intentions cachées sous les paroles.
- Ecoute-moi, Kili.
Thorin devait prendre son temps avec ces gamins, il le savait. Toute précipitation serait préjudiciable.
- Quand je dis quelque chose, commença-t-il lentement, je ne reviens pas dessus. Si je te dis que tu ne seras pas puni, ni grondé d'ailleurs, et que je n'ai aucune raison de te faire du mal, tu peux le croire. Le jour où il en ira autrement, je te le dirai aussi. Et ce sera tout autant la vérité. D'accord ?
Kili continua à l'observer, longuement, avec ce sérieux inimitable des jeunes enfants. Finalement, un petit sourire se dessina sur sa frimousse :
- D'accord, répondit-il.
Ils parcoururent plusieurs couloirs, le petit nain trottinant sur les pas de Thorin, et soudain ce dernier sentit quelque chose effleurer sa main, puis se refermer sur ses doigts : la menotte de Kili.
- Eh bien ? fit-il, stupéfait. Qu'y a-t-il ?
Jusque là, les deux frères avaient plutôt évité tous les contacts physiques et mal réagis à tous ceux qu'on leur avait imposés par ignorance ou inadvertance... L'enfant leva son regard brun vers l'adulte, sans le lâcher. Il paraissait l'étudier, ceci avec le plus grand sérieux.
- Regarde donc devant toi, grogna Thorin, tu vas finir par trébucher ou par heurter quelqu'un.
En réalité, Kili avait très peu de chance de heurter qui que ce soit étant donné qu'à cette heure ils étaient seuls dans les galeries, cependant il obéit. Mais en même temps il serra un peu plus fort les doigts qu'il tenait. Sans trop savoir pourquoi, instinctivement peut-être, le prince enveloppa la petite main dans la sienne. Cette fois, l'enfant n'eut aucun réflexe de crainte et ne chercha pas à la retirer.
Thorin conduisit Kili dans les cuisines, désertes à cette heure. Toutefois, les braises couvaient toujours dans l'une des cheminées et des lampes à huile brûlaient sur la longue table de bois.
L'enfant regarda autour de lui d'un air perplexe, dérouté par le calme et le silence de ces lieux qu'il avait l'habitude de voir fourmillant de monde et d'activité.
- Y'a personne… observa-t-il. Thalma a dû aller se coucher.
- Thalma travaille dur toute la journée, répondit Thorin. Il faut bien qu'elle prenne un peu de repos. Est-ce que tu as faim ?
Kili n'avait pas soupé.
- Oui, répondit-il.
- Assieds-toi.
D'abord étonné, le jeune garçon trottina cependant jusqu'à la table, tira une chaise et s'y installa. Thorin avait été chercher deux bols. Il s'approcha de la cheminée et souleva le couvercle de la marmite suspendue au-dessus des braises. Lorsque les cuisiniers partaient le soir, ils laissaient toujours quelque chose au chaud : pour ceux qui avaient été appelés à sortir et rentraient tard, pour les sentinelles qui, leur tour de garde terminé, avaient envie de manger un morceau, ou même pour quiconque aurait eu un creux durant la nuit.
Thorin emplit les deux bols puis vint en déposer un devant Kili. Affamé, ce dernier plongea sa cuillère dans la soupe épaisse et entreprit sans attendre de se restaurer. Il était certes un peu étonné de ne pas voir trace de poulet rôti, il ne réalisait pas qu'à cette heure la viande avait été consommée depuis longtemps, mais la soupe était bonne et il avait faim. Il vida ainsi la moitié de sa ration avant de lever les yeux vers Thorin, qui avait contourné la table pour s'asseoir en face de lui et mangeait tranquillement, l'esprit ailleurs.
Personne n'avait jamais dit à Kili qu'il est impoli de dévisager les gens, aussi se mit-il à observer Thorin avec le plus grand intérêt, comme il l'avait déjà fait après s'être accroché à sa main un peu plus tôt. Au bout d'un instant, le prince leva les yeux vers lui :
- Qu'est-ce que tu as donc à me regarder sans arrêt comme ça ? grogna-t-il. Finis de manger. On ne va pas rester là jusqu'à demain.
Kili avala encore deux cuillerées, sans cesser pour autant d'étudier son vis-à-vis puis, comme s'il livrait le fruit d'une étude longuement réfléchie, il décréta très sérieusement :
- Vous êtes gentil.
Thorin écarquilla d'abord les yeux de surprise puis il étouffa un rire. « Gentil » n'était pas exactement un qualificatif qu'il se serait attribué à lui-même. Trop mauvais caractère pour ça. Entre autres choses. Mais c'était la spontanéité et l'ingénuité de l'enfant qui l'amusaient.
- Tu crois ça ? gloussa-t-il.
Kili opina, très sérieux. Car exception faite de sa mère et de Fili, qui ne pouvaient évidemment se comparer à personne, et puis de Thalma , il ne se souvenait pas que quelqu'un se soit montré aussi gentil avec eux que ce nain, et ce depuis le début (peut-être aussi que la personnalité, le charisme de celui dont il ignorait qu'il était son oncle, lequel agissait sur nombre de nains adultes, faisait également effet sur lui). Il avala encore quelques cuillerées de soupe et demanda, comme s'il voulait avoir confirmation :
- Vous nous ferez jamais de mal, seigneur Thorin ?
Kili avait désespérément besoin de se sentir en sécurité. Thorin à son tour examina l'enfant. Ce dernier paraissait légèrement inquiet. En fait, il semblait craindre davantage une désillusion qu'autre chose.
- Tout dépend de ce que tu entends pas là, répondit gravement Thorin. J'ignore avec exactitude ce que vous avez traversé, ton frère et toi. Sinon que vous avez souffert de la faim et que cet homme avec lequel vous viviez vous maltraitait.
- Les hommes sont méchants, murmura Kili.
Thorin ne débordait pas d'affection pour les humains et ne répondit donc pas directement.
- Mais comment êtes-vous donc arrivés, tous les deux, dans cette ville humaine ? demanda-t-il.
Kili haussa les épaules :
- Je sais pas. On y a toujours été.
Après que Smaug ait prit Erebor, les nains survivants avaient été contraints, eux aussi, de se rapprocher des hommes pour survivre, non sans peine. Certains avaient décidé de rester parmi eux, estimant que c'était désormais la seule chose à faire. Les parents de Fili et Kili, se demanda Thorin, auraient-ils été de ceux-là ? Des membres de son clan ? Certes, Carnoval lui semblait vraiment très, très éloignée d'Erebor, mais à présent que Kili avait repris des couleurs et commençait à avoir un peu de chair sur les os, à présent que les marques de coups sur son visage s'étaient presque entièrement estompées, ne laissant plus que des ombres qui, Thorin l'espérait, ne subsisteraient pas non plus, maintenant surtout que l'enfant, rassuré, se comportait de manière plus naturelle, Thorin se disait que Balin avait raison : il y avait quelque chose chez cet enfant qui lui semblait familier, il n'aurait su dire quoi. Peut-être ses attitudes ou sa manière de parler ? Certaines de ses expressions lui rappelaient son propre frère. Y avait-il une possibilité pour que les parents de ce petit aient été des cousins éloignés ?
- Comment s'appelaient tes… commença Thorin.
Ce fut le moment que choisit Mila pour faire irruption. En voyant Kili, son visage exprima un vif soulagement :
- Enfin, te voilà ! s'exclama-t-elle. Voilà des heures que je te cherche dans tous les coins !
Elle se fendit ensuite d'une courte révérence envers Thorin, sans oser poser de question concernant la présence de Kili en ces lieux et avec lui à cette heure avancée.
- Si tu n'as plus faim, dit celui-ci à l'enfant, va te coucher. Mila va s'occuper de toi.
- Je suis plus un bébé, vous savez ! rétorqua Kili avec humeur, en lançant un regard noir à l'intendante.
Thorin sourit :
- J'en suis sûr. Mais il faut quand même aller te coucher.
La naine et l'enfant sortirent, le laissant songeur.
