Deux semaines s'écoulèrent encore, sans le moindre événement notable. Fili continuait à suivre tous les jours l'entraînement de Dwalin, Kili à assister Thalma à la cuisine. Thalma qui avait toujours de bonnes choses à lui donner en récompense de ses services. A ce régime, le petit nain commençait à avoir bien meilleure mine. Son visage avait perdu sa pâleur, il avait commencé à se remplumer et se montrait à présent alerte et presque gai. Il n'avait pas perdu sa méfiance ni oublié toutes ses craintes, loin de là : un mot, un éclat de voix, un geste suffisaient encore à l'effrayer, mais il semblait toutefois, peu à peu, se sentir plus à l'aise et plus détendu. Peut-être aussi que passer ses journées aux mêmes endroits et avec les mêmes personnes l'aidait à se sentir presque en sécurité.

Pourtant, les deux frères paraissaient toujours, l'un comme l'autre, incapables de nouer le moindre lien avec quiconque, pas plus le matin lors des leçons du forgeron que le reste du temps. Ils n'adressaient la parole aux gens, ou même aux autres enfants, que contraints et forcés et se tenaient autant que possible à l'écart. Kili faisait une exception pour Thalma, mais il n'avait pas encore totalement confiance en elle, même s'il commençait à l'apprécier.

- Ces enfants, dit Mila un soir à Thorin, auquel elle continuait à faire des rapports réguliers, auraient besoin de quelqu'un qui les aime et qu'ils puissent aimer en retour. C'est épouvantable, Monseigneur, un enfant qui vit sans amour. Il leur faudrait quelqu'un qui puisse leur redonner confiance et les inciter à aller vers les autres, ou au moins à ne pas systématiquement les repousser.

- Une famille, en somme. Un père ou une mère, sinon les deux.

- Je suppose qu'on peut appeler ça comme ça. Cela les aiderait sans doute à se faire des amis de leur âge et ils en auraient bien besoin, l'un comme l'autre. A partir de là, le reste viendrait tout seul, je pense. C'est affreux, la solitude dans laquelle vivent ces deux garçons. Ils n'ont personne, personne en dehors d'eux-mêmes et semblent considérer le monde entier comme leur ennemi. Ils paraissent incapable de sortir de ce… ce cercle vicieux. Même le fait d'être séparés quelques heures chaque jour n'y a rien fait.

- Balin m'en a déjà parlé, Mila, mais je n'ai pas de famille sous la main pour ces enfants. Toi qui t'occupes d'eux et qui t'intéresses manifestement à eux, tu ne…

- Non.

Elle lui avait coupé la parole d'un ton catégorique.

- Non, Monseigneur. Je ne peux pas remplir ce rôle auprès d'eux. D'ailleurs ils ne m'aiment pas, je crois même qu'ils s'imaginent que je les déteste. C'est faux mais je… ne peux pas… Je m'assure qu'ils ne manquent de rien sur le plan matériel et qu'ils se comportent à peu près bien, Monseigneur. Je veille à ce que vos ordres soient exécutés. Je ne peux pas faire plus.

Thorin la regarda un moment sans rien dire puis se borna à conclure :

- Alors je n'ai pas de solution.

Mila soupira mais n'insista pas : elle non plus ne voyait pas de solution dans l'immédiat.

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Thorin n'oublia pas cette conversation mais il ne voyait vraiment pas quoi faire pour remédier à la situation, sinon espérer que le temps finirait par venir à bout de la sauvagerie des deux orphelins.

Deux jours après que Mila lui ait parlé, il quitta Ered Luin à l'aube avec tout un groupe de nains : l'hiver s'installait et ils voulaient faire provision de viande fraîche. Thorin avait décidé d'une grande chasse, la dernière sans doute avant maintenant plusieurs mois. Bientôt, les sentiers et chemins de la montagne seraient rendus impraticables par l'hiver et les battues deviendraient quasiment impossibles à organiser.

Ils revinrent vers la fin de l'après-midi et firent irruption dans les cuisines, couverts de neige et apportant le froid avec eux. Kili, qui venait de tremper un doigt gourmand dans la coupelle de confiture que Thalma lui avait donnée, ouvrit démesurément les yeux en voyant entrer cette troupe de nains encapuchonnés jusqu'aux yeux, la peau rougie par le froid, les bottes et les vêtements encroûtés de neige et de glace, bardés d'arcs et de lances dont certaines portaient encore des traces de sang. Ils évoquaient à l'enfant un groupe de monstres des montagnes tels qu'il y en avait dans les histoires que lui racontait sa mère autrefois.

Ils commencèrent par déposer leurs armes en vrac sur le sol, contre le mur, puis repoussèrent leurs capuchons. Kili fut un peu rassuré en reconnaissant plusieurs visages familiers. Là-dessus, les chasseurs allèrent déposer leur gibier dans une petite salle creusée dans le roc, fermée par une épaisse porte de chêne qui s'ouvrait sur la cuisine. Enfin, ils retirèrent leurs manteaux et, gelés, s'assirent tous à table en réclamant du vin chaud. Entretemps, la neige qui couvrait leurs bottes et leurs vêtements avait commencé à fondre et laissé des flaques d'eau un peu partout.

Thalma eut tôt fait de prendre sur une étagère une marmite propre et de la suspendre au-dessus du feu. Elle y versa du vin, puis diverses épices et aromates. Pendant ce temps, Kili s'était prudemment écarté des nains et s'était approché de leurs armes abandonnées. Il mourait d'envie d'en prendre une en main mais n'osait pas, persuadé que cela lui attirerait de gros ennuis. N'empêche... il se souvenait que Thalma lui avait dit qu'un jour, peut-être, il pourrait lui aussi aller chasser. Ses yeux rêveurs posés sur un arc encore mouillé de neige, Kili se projeta dans un avenir idéal où, en effet, un jour, il pourrait avoir un arc comme celui-ci et s'en servir pour aller à la chasse. C'était une idée particulièrement plaisante et il fantasma un moment dessus.

Ensuite, il se glissa dans le local où avait été déposé le gibier et dont la porte était restée ouverte, car tous les animaux allaient être dépouillés et vidés aussitôt. L'enfant fit lentement le tour, ébahi. Il n'avait jamais vu ça. Autant de bêtes. Il ignorait le nom de la plupart d'entre elles. Le clou du spectacle consistait en un énorme sanglier, dont il eut d'abord peur de s'approcher.

- Il est mort, s'encouragea-t-il, il ne peut plus rien faire.

Quel animal énorme ! Rien que sa tête paraissait aussi grosse que Kili tout entier. Fasciné, l'enfant aurait pu rester là des heures. Mais la voix de Thalma le tira de sa contemplation :

- Kili ? Kili ?

Une pointe d'inquiétude perça le cœur de l'enfant, comme chaque fois que quelqu'un paraissait lui porter attention. Mais après tout, Thalma ne le rudoyait jamais, ni en actes ni en paroles, n'est-ce pas ? Au contraire, elle lui parlait gentiment et lui donnait toujours de bonnes choses à manger... Le jeune garçon se coula jusqu'au seuil de la pièce.

- Ah, te voilà, dit la naine. Va me chercher des brocs, tu veux ? Je les remplirai, et puis tu feras le service.

Kili aurait de beaucoup préféré continuer à regarder le gibier et les armes, d'autant qu'il avait un peu peur de s'approcher de ces nains dont les yeux, lui semblait-il, luisaient d'un éclat sauvage, l'excitation de la chasse n'étant pas retombée. Cependant, Thalma était vraiment très gentille avec lui, alors il ne voulut pas lui refuser son aide. Il commença donc, comme elle le demandait, par aller chercher des brocs. Il en fallait évidemment autant que de nains et l'enfant, au final, n'était pas très sûr de ne pas s'être trompé dans ses comptes. Ensuite, équipée d'une petite louche, Thalma puisa avec précaution du liquide dans la marmite, de laquelle s'échappait un arôme tout simplement divin, et en emplit les deux premiers verres.

- Va les porter, Kili. Fais bien attention à ne pas renverser.

L'enfant se saisit des récipients. Ils étaient chauds car le liquide était brûlant, mais Kili estima qu'il arriverait à les apporter jusqu'à la table sans se brûler les mains.

- Ça sent bon, fit-il tandis que la vapeur parfumée lui montait au visage.

- Oui, n'est-ce pas ? Le seigneur Thorin en premier, souffla Thalma.

Kili entreprit de traverser l'espace qui le séparait des chasseurs, les yeux fixés sur les brocs afin de ne pas faire verser le liquide. S'il renversait la moindre goutte en présence de tous ces nains, pensait-il, les conséquences pour lui seraient certainement terribles : Thalma, encore, le gronderait peut-être sans méchanceté, mais que feraient les autres ? Kili préférait ne pas le savoir. Il appréhendait par ailleurs de s'approcher de ces adultes et aurait préféré se tenir à distance. Il s'efforça toutefois de se rassurer en pensant qu'il connaissait un peu Thorin et que lui non plus ne s'était jamais montré dur envers eux, Fili et lui. Pas même le jour où il avait blessé Mila. Pas davantage la fois où il l'avait trouvé endormi dans la paille. Tout au contraire. Ce jour-là, il lui avait parlé avec gentillesse et lui avait donné de la soupe. Le petit nain posa ses verres avec précaution sur la table et jeta un coup d'œil à la dérobée aux convives. La plupart des visages lui étaient familiers, c'était ceux des nains qui les avaient amenés à Ered Luin. Bon. Ceux-là non plus n'avaient jamais paru vraiment menaçants, même si, une fois, Balin leur avait fait très peur... Mais Fili avait dit par la suite qu'il ne lui avait pas fait mal : il lui avait seulement effleuré la nuque (on se demandait bien pourquoi, quand même). De toute façon, Balin n'était pas là aujourd'hui.

Kili se rendit vite compte qu'en dépit de ses craintes, les chasseurs ne paraissaient pas du tout animés de mauvaises intentions à son égard. Chaque fois qu'il arrivait avec des verres pleins, ils se poussaient de manière à lui permettre de se glisser entre eux pour accéder à la table, sur laquelle l'enfant déposait ses brocs avec précaution. Certains des nains attablés, pour l'aider, lui prenaient les verres des mains et les déposaient eux-mêmes devant leurs compagnons. Beaucoup eurent pour lui un mot gentil. L'un d'eux, à un moment, lui ébouriffa les cheveux. Kili se figea aussitôt et cessa de respirer. Frégor l'empoignant par les cheveux et le secouant… ou lui cognant la tête contre le plateau de la table…

- Ne le touche pas, ordonna une voix calme.

Tous les yeux se tournèrent vers Thorin, qui venait de parler. Devant les visages stupéfaits, voire choqués de ses compagnons (quel mal y avait-il à un geste si anodin, plutôt affectueux ?), il expliqua posément :

- Cet enfant a de bonnes raisons de redouter tous les contacts physiques. Il ne sait pas qu'un contact peut être amical.

Le regard bleu de Thorin plongea dans celui de Kili, qui se colora de reconnaissance. Oh bien sûr, celui qui venait de lui frotter les cheveux ne lui avait pas fait mal. Pas du tout. Mais comment savoir s'il n'allait pas le faire ? S'il n'avait pas été interrompu juste à temps ? Kili repartit chercher deux nouveaux verres, soulagé et rassuré à la fois d'avoir entendu le chef des nains prendre sa défense et interdire aux autres de poser leurs mains sur lui. Même si ça se voulait amical –c'était le mot qui avait été employé- il préférait éviter. On ne sait jamais. Il déposa sans encombre son chargement (les paumes de ses mains étaient toutes chaudes à force de tenir ces brocs emplis de liquide fumant, mais ça allait, ça n'était pas douloureux) et repartit une fois encore. Mais il s'arrêta tout à coup lorsque son regard tomba sur une longue plume grise, sur le sol. Très intéressé, Kili se pencha et la ramassa. Il n'en avait encore jamais vu de cette taille, ni de cette couleur. Le jeune garçon se demandait s'il pourrait la garder ou si la prendre serait considéré comme un vol lorsque le nain le plus proche de lui tourna la tête et vit ce qu'il était en train de faire.

- Oh ! s'exclama-t-il. Je l'ai laissée tomber.

Il tendit la main :

- Rends-moi ça, petit.

Kili obéit immédiatement, tout de suite apeuré : ce nain allait-il l'accuser de lui avoir dérobé son bien, alors qu'il n'avait fait que le ramasser à terre ?

- Tu perds tes plumes, Dori ? plaisanta l'un des nains.

Les autres se mirent à rire.

- Serait-ce déjà la mue de printemps ? C'est un peu tôt, pourtant, rigola un autre.

Dori ne parut pas les entendre. Il jeta un coup d'œil à la mine déconfite de Kili et à son expression inquiète et expliqua :

- C'est une plume d'oie sauvage, que j'ai trouvée. Pour mon petit frère. Il adore écrire. Tu sais écrire, mon petit ?

- Pas très bien, balbutia Kili, qui regrettait d'avoir touché à cette plume et craignait un nouveau piège.

Avant de tomber malade, Dis avait commencé à apprendre à lire et à écrire à ses enfants, du moins lorsqu'elle trouvait un petit moment pour ça, ce qui l'empêchait de consacrer à cette tâche tout le temps et toute l'attention qu'elle aurait voulu. Mais Kili était encore très petit à cette époque et comme il n'avait jamais eu l'occasion de pratiquer depuis, il avait quasiment tout oublié. Même Fili, qui avait eu plus de temps pour apprendre, avait beaucoup perdu.

- Kili, appela Thalma sans élever la voix, il reste encore des verres à apporter.

L'enfant ne demanda pas son reste et fila la rejoindre, content de pouvoir s'échapper. Il craignait un peu que quelqu'un dise quelque chose mais les nains bavardaient et riaient entre eux, sans plus lui prêter attention. Tant mieux. Lorsque chacun des chasseurs eut été servi, Kili se hâta de rejoindre la cuisinière (c'était quand même auprès d'elle qu'il se sentait le plus en sécurité), soulagé d'en avoir terminé.

- Tu veux un peu de vin chaud pour goûter ? demanda la naine.

- Oh, je peux ?

- Oui, mais seulement un fond : de quoi tremper tes lèvres, pas plus.

Thalma alla chercher encore un broc et y versa un fond de liquide. Kili inspira avec délice l'odeur parfumée, grisante, qui s'en échappait. La vapeur lui monta au cerveau et il sourit sans trop savoir pourquoi.

- Assieds-toi, dit la naine en lui désignant le bord de la cheminée, et boit lentement : n'avale pas d'un trait, c'est de l'alcool !

Kili entreprit de vider son verre à toutes petites gorgées. C'était chaud, parfumé, délicieux... unique ! Tandis qu'il buvait, il eut l'impression que les nains parlaient de lui. Ils avaient baissé la voix et rapproché leurs têtes, il lui avait semblé entendre son nom. Tout de suite inquiet, Kili les observa un instant avec appréhension. Soudain, Thorin tourna la tête vers lui et lui adressa un léger clin d'œil. Kili se détendit aussitôt. Il se souvenait de ce que le seigneur nain lui avait dit :

- Quand je dis quelque chose, je ne reviens pas dessus. Si je te dis que je n'ai aucune raison de te faire du mal, tu peux le croire. Le jour où il en ira autrement, je te le dirai aussi. Et ce sera tout autant la vérité. D'accord ?

Thorin de toute évidence était d'humeur bienveillante cette fois encore. Puisqu'il n'avait rien dit, sinon pour défendre aux autres de le toucher, il n'y avait rien à craindre, non ? Cela paraissait logique. Kili replongea son nez dans son verre.

Thorin de son côté, sans en avoir l'air et tout en participant à la conversation, avait discrètement observé l'enfant depuis leur arrivée dans la cuisine. Cela faisait près de huit semaines à présent que les deux garçons étaient à Ered Luin. Quelle différence, pensait Thorin en regardant Kili s'activer, avec la petite créature misérable, livide et terrifiée qu'ils avaient ramassée dans une rue sale par une fin d'après-midi pluvieuse à Carnoval. Certes, on voyait bien que le petit était toujours facilement apeuré et qu'il craignait leur proximité, mais il ne sursautait plus au moindre mouvement, il avait même perdu le réflexe navrant de constamment lever les bras devant sa frimousse pour se protéger, comme il le faisait au début. Sans même parler de sa santé, qui était sans commune mesure avec ce qu'elle était.

Thorin avait vu l'enfant regarder les armes puis se glisser dans la pièce du fond pour voir le gibier et il en avait été satisfait : c'était là la réaction normale d'un enfant de cet âge. Ensuite, il avait volontiers répondu à l'appel de Thalma. Cette dernière visiblement avait réussi à apprivoiser le petit sauvage. Thorin avait l'impression qu'avec elle, Kili avait une attitude bien plus naturelle. Il l'avait même vu sourire, lorsqu'elle lui avait proposé quelques gouttes de vin chaud. Tant mieux. Cela ne pouvait qu'être bénéfique pour Kili. Si seulement son frère aîné pouvait lui aussi se rapprocher ainsi de quelqu'un ? Malheureusement, d'après Mila Fili avait un caractère beaucoup plus réservé, plus introverti, ce qui, ajouté à sa méfiance exacerbée, rendait les choses encore plus difficiles.

Lorsque Kili avait ramassé la plume d'oie sur le sol et que Dori avait parlé de son petit frère, cela avait suggéré une idée à Thorin. Il connaissait le jeune Ori, bien sûr. En effet, ce que celui-ci préférait au monde, c'était lire ou écrire. Cet enfant manquait un peu de vitalité au goût de Thorin mais il était calme, doux et gentil. Timide, même. Il faudrait qu'il suggère à Dori de le présenter à Kili. Ori ne devrait pas l'effaroucher et il était à peine plus âgé que lui. Mila avait raison, il serait sans doute appréciable que les deux orphelins parviennent à se faire quelques amis de leur âge.

A nouveau, Thorin tourna machinalement la tête vers Kili, toujours assis près de la cheminée. Il eut un coup au cœur : l'enfant s'était tourné vers Thalma et, avec la lueur du feu qui l'éclairait de profil... l'espace d'un instant, Thorin crut revoir Frérin. Il faillit se frotter les yeux tant l'illusion était parfaite. Mais déjà, Kili avait changé de position et la ressemblance s'était estompée. Il n'empêche : Thorin préféra regarder ailleurs.

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Il faisait encore nuit noire quand Fili ouvrit les yeux. Il demeura un moment immobile, engourdi, savourant la chaleur et le confort du lit autant que la quiétude des lieux. A ses côtés il percevait la respiration paisible de son frère et cela lui fit chaud au cœur : c'était réconfortant de penser que rien ni personne ne viendrait les tirer du sommeil avec brutalité. Ils avaient eu peur parfois, au début, car des nains passaient de temps en temps, surtout au matin et en début de nuit, dans le couloir principal, à quelques pas de leur alcôve. Mais jamais aucun d'eux n'avait fait mine de seulement s'arrêter. Même Mila lorsqu'elle venait parfois les éveiller le matin le faisait avec douceur. Fili espérait ne plus jamais être tiré du lit par une volée de coups, comme autrefois. Et quel soulagement de n'avoir plus à veiller constamment de crainte d'un traquenard ou d'une agression !

Mais les pensées du garçon se tournèrent tout aussitôt vers sa dernière leçon d'escrime. Dwalin lui avait fait une démonstration, juste une petite démonstration, de la technique dite : "des épées doubles". Et Fili en était encore ébloui. Il avait tout de suite compris que cette manière de se battre était faite pour lui, et lui pour elle. C'était pour lui une évidence. Dwalin l'avait averti que c'était très difficile et que peu de gens parvenaient à maîtriser parfaitement leurs deux mains en même temps, indépendamment l'une de l'autre. Il fallait des années pour y parvenir, avait-il ajouté, même pour les meilleurs. Fili s'en moquait. Il avait découvert son idéal. Peu importait le temps qu'il lui faudrait pour le réaliser. Dwalin l'avait également averti qu'il ne pourrait pas tout de suite commencer à travailler cette technique : il avait déjà bien mémorisé les bases mais il devait pratiquer un certain temps encore avec une seule épée avant de passer à l'étape supérieure. Cela ne gênait pas Fili non plus. Il connaissait le but à atteindre et il était déterminé à travailler dur pour y parvenir. Il avait des années devant lui pour cela.

Avec un soupir, le jeune garçon se retourna, ferma les yeux et tenta de se rendormir. Rien à faire. La fameuse démonstration passait et repassait sous ses paupières closes. Il voulait... Fili s'assit, excédé. Il avait envie de s'entraîner... maintenant. Non, ce n'était pas tout à fait ça : avant de reprendre les exercices qu'il travaillait tous les jours, il avait envie de reproduire lui-même la démonstration, avec les deux épées. Juste une fois. Pour voir l'effet que cela faisait.

Une fois cette idée admise, tout naturellement le garçon se demanda : et pourquoi pas ? Il savait où étaient rangés les bâtons qui servaient à l'entraînement des novices et l'accès était facile. A cette heure, tout le monde à part lui devait dormir et il aurait le terrain pour lui tout seul. Par ailleurs, même si quelqu'un le surprenait... quel mal ferait-il ? Fili était certain que personne ne lui ferait de reproche. Enfin si. Une personne. Ce fichu dragon de Mila.

Fili haussa les épaules. Après tout, il se moquait éperdument de Mila (s'il avait approfondi sa pensée, le garçon aurait admis que, tout simplement, il n'avait pas peur d'elle : jamais elle ne les avait brutalisés. Peut-être qu'elle espérait que quelqu'un le ferait, mais elle, non).

L'enfant se glissa hors du lit avec précaution pour ne pas éveiller Kili, s'habilla en hâte et prit la direction des terrains d'entraînement. Il était assez étrange de parcourir les galeries d'Ered Luin totalement désertes à cette heure. Très étrange. A Carnoval, en tous cas dans les quartiers pauvres où il avait grandi, il y avait toujours du monde dehors. Il est vrai que la nuit était l'empire des crapules... Fili ne put cependant pas s'empêcher de se demander s'il n'y avait pas à Ered Luin un couvre-feu ou quelque chose du même genre ? Peut-être était-il interdit de circuler la nuit, comme à l'Institution ? Le jeune nain plissa les lèvres et repoussa ce souvenir. Vraiment, il ne voulait plus penser à ce lieu infâme. Et il refusait de continuer à seulement imaginer qu'il puisse y avoir la moindre similitude entre lui et la cité dans laquelle il vivait à présent. Ni entre les nains qui les avaient recueillis et ces humains sans cœurs et sans entrailles, qui allaient jusqu'à vendre certains des enfants confiés à leur garde (garde-chiourme, oui !). Non. Aucune similitude. Absolument aucune. Chaque heure passée ici le leur avait démontré.

Une fois sur place, Fili se glissa dans l'armurerie et prit deux bâtons à peu près identiques dans le râtelier. Il gagna ensuite le terrain, s'échauffa rapidement, comme Dwalin recommandait de le faire avant de commencer chaque cours, puis il entreprit de reproduire les gestes, parades et attaques que le maître d'armes lui avait montré la veille.

Le temps passa vite, si vite que Fili, absorbé par ce qu'il faisait, ne s'en aperçut pas. La fatigue toutefois commençait à plomber ses bras et il se demandait s'il était temps d'aller prendre le petit déjeuner quand une voix méprisante s'éleva non loin de lui :

- Qu'est-ce que tu fais là et de quel droit tu as pris ces bâtons, Le Sauvage ?

En nage, Fili s'interrompit et tourna la tête. Il reconnut Sven. Celui-ci le détestait depuis leur algarade du premier jour –leur bagarre en réalité- et ne se privait pas de le faire savoir. Quant à ce surnom de « Le Sauvage », tous les garçons du cours avaient pris l'habitude d'appeler Fili de cette manière, en raison de son attitude renfermée et distante.

- Est-ce que je t'ai demandé quelque chose ? répliqua Fili d'un ton rogue.

- Tu n'avais pas le droit de prendre des bâtons sans l'autorisation de Monsieur Dwalin ! répéta Sven. Personne n'a le droit de prendre des armes sans autorisation.

Fili n'avait jamais entendu dire cela. Personne ? De nombreux guerriers fréquentaient l'armurerie et tous se servaient sans faire de manière. Et franchement, quel mal y avait-il à prendre un bâton et à s'entraîner tout seul ? Ce n'était même pas une arme véritable (même en oubliant que toutes les armes servant à l'entraînement étaient émoussées, afin de les rendre moins dangereuses). En outre, la toute première fois, lorsqu'il avait ramassé le bâton sur le sol, Dwalin ne l'avait pas réprimandé pour ça, non ? (bien que sur le coup, Fili avait pensé qu'il allait le frapper. Mais tel n'avait pas été le cas).

- Et si tu te mêlais de tes affaires ? rétorqua sèchement le garçon, bien déterminé à ne pas se laisser intimider.

Sven dut le comprendre car il changea de tactique :

- Remarque, enchaîna-t-il d'un ton méprisant, je comprends que tu viennes ici la nuit, comme un voleur, pour que personne ne te voit. Se battre tout seul en frappant le vide, c'est facile : tu ne risques pas d'être vaincu, ni de te rendre compte de ton niveau tout juste pathétique.

- Au moins, moi j'essaie de m'améliorer, riposta Fili. On ne peut pas en dire autant de toi : à part jacasser comme une vieille femme en te tenant loin du terrain...

Sven rougit de colère.

- Tu crois que tu me fais peur, Le Sauvage ? Attends !

Il tourna les talons et se dirigea à grands pas vers l'armurerie.

- Il n'y a plus besoin d'autorisation, maintenant ? le railla Fili de loin.

Puis il inspira à fond pour se clarifier les idées et assura ses deux bâtons dans ses mains en attendant que l'autre revienne. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il serait peut-être plus à l'aise avec une seule de ses armes factices, puisque c'était là la technique que Dwalin lui avait fait travailler jusqu'à présent. Les "lames" doubles lui semblaient d'ores et déjà faire partie de lui-même. Sven revint un instant plus tard, un bâton à la main :

- Tu peux garder les deux tiens, lança-t-il avec mépris, un seul me suffira pour t'écraser !

Fili ne répondit pas et attendit l'assaut. Durant un instant, les deux jeunes nains tournèrent lentement l'un autour de l'autre, les muscles tendus, cherchant l'ouverture. Ce fut Sven qui porta le premier coup ; il était plus âgé que son adversaire et pratiquait le maniement des armes depuis bien plus longtemps : ce simple coup arracha à Fili l'un de ses bâtons et lui fit éclater l'arcade sourcilière par la même occasion. Le garçon sentit le sang lui couler dans l'œil et sur le visage mais il était trop occupé à parer les nouveaux coups pour s'en préoccuper. Le combat se poursuivit, acharné, inégal. Les coups pleuvaient drus et Fili n'était pas suffisamment aguerri pour les parer tous. S'ils s'étaient battus avec de vraies épées, il serait mort dès les premières passes. Toutefois il s'obstina, parant de son mieux et portant une attaque chaque fois qu'il le pouvait, ignorant la douleur chaque fois que le bâton de son adversaire s'abattait sur lui : Sven frappait pour de bon, sans chercher à retenir ses coups, au contraire. Aussi Fili ne se privait-il pas de l'imiter chaque fois que cela lui était possible. Vint le moment où il commit une grosse erreur : il se fendit trop largement et Sven profita de ce qu'il était en déséquilibre pour lui faucher les chevilles d'un coup de pied. Fili roula dans le sable du terrain et comprit, avant même de toucher le sol, qu'il allait prendre cher.

- Cette fois-ci je t'achève, minable ! rugit Sven en se jetant sur lui, le bâton haut levé.

- Ça suffit ! tonna une voix familière au même instant.

Les deux combattants, Fili haletant étendu sur le sol et Sven son arme encore brandie, tournèrent tous deux la tête en même temps. Dwalin se tenait à quelques pas d'eux, les poings sur les hanches, apparemment fort mécontent. Son regard dur se posa sur Sven :

- Toi, l'apostropha-t-il, à quoi tu joues ? Tu confonds un entrainement avec un vrai combat ? Si je te vois encore une fois faire mine de frapper un adversaire désarmé ou à terre, tu vires ! Avec mon pied dans le derrière en prime. C'est compris ?

Puis, baissant les yeux vers Fili :

- Debout.

Fili obéit lentement, le corps perclus de multiples douleurs et le cœur battant à toute allure. Il s'attendait à chaque seconde à ce que le maître d'armes lui dise qu'il était renvoyé pour avoir à nouveau provoqué une bagarre. Oh bien sûr, en réalité c'était Sven qui avait cherché l'affrontement, mais pouvait-on jamais savoir ? D'une part, Fili avait été averti à plusieurs reprises. D'autre part, quand on veut reprocher quelque chose à quelqu'un, on trouve. Ça, le jeune garçon le savait mieux que quiconque. En revanche, il n'avait jamais eu beaucoup l'occasion d'être traité avec justice...

Dwalin tendit le bras et écarta avec brusquerie les cheveux qui collaient au visage de l'enfant, pour regarder l'arcade fendue et le sang qui séchait sur la peau. Il grommela quelque chose dans sa barbe puis ajouta à voix haute :

- Viens avec moi. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers Sven, va ranger ces bâtons -oui, tous- et ensuite va voir ta mère, qu'elle te pose une ou deux compresses. Elle saura quoi faire.

Sur ce il se détourna et s'éloigna. Fili le suivit, très inquiet mais estimant qu'il n'avait guère le choix. Bon, il n'allait peut-être pas être renvoyé, mais qu'allait-il encore lui arriver ? Où l'emmenait-on et pourquoi ? Auprès de Thorin, encore ? Ou dans une nouvelle prison ? Ou bien...

Dwalin n'était pas du genre loquace, il se bornait à avancer droit devant lui, sans dire un mot. Fili n'osa pas le questionner. Enfin, le guerrier frappa deux coups à une porte et l'ouvrit sans attendre de réponse, faisant signe à Fili d'entrer. Le cœur battant, ce dernier découvrit un local qui sentait les herbes médicinales. Il y avait une sorte de lit dans un angle, plusieurs chaises, un matériel divers soigneusement rangé sur des étagères et de nombreuses bottes de plantes séchées pendues à des perches tendues au plafond, d'un mur à l'autre. Régnait sur tout cela un nain dont le regard paraissait aussi profond qu'une crevasse millénaire de la montagne.

- Oïn, le salua Dwalin dans un grognement.

- Que puis-je pour toi ? demanda l'autre.

- Le gamin s'est blessé. Un coup de bâton en s'entraînant. Et il doit avoir pas mal de bleus par ailleurs, étant donnés les coups qu'il a reçu.

- Viens là, mon garçon, fit Oïn. Assieds-toi ici, que je m'occupe de toi.

- Un guérisseur, pensa Fili, un peu rassuré.

Pour atteindre la chaise qu'on lui désignait, il devait passer devant Dwalin. Ce dernier le regarda, le visage impénétrable, puis déclara brièvement :

- C'était un beau combat. Tu t'es bien battu.

Fili n'avait pas les mots pour décrire les sentiments qui l'envahirent alors : la joie, le soulagement, l'allégresse... il se sentit reconnu et valorisé tout à la fois, des sensations qu'il n'avait encore jamais connues... et puis la fierté fit briller ses yeux, car un compliment de Dwalin, ce n'était pas rien, et il était rare qu'il en fasse à ses élèves.

Le maître d'armes s'en alla sur ces quelques mots et Fili, qui éprouvait la sensation de flotter sur un petit nuage, s'assit docilement, l'esprit ailleurs. En cet instant, il ne redoutait absolument plus rien. Oïn à son tour écarta ses cheveux et nettoya la plaie avec une solution dont l'odeur piquait les narines et dont le contact piquait la peau.

- Serre les dents, mon garçon, conseilla-t-il ensuite. Il va falloir faire quelques points de suture. Ce ne sera pas long.

Fili était tellement heureux qu'il sentit à peine l'aiguille lui percer la peau. Oïn avait des gestes précis, rapides et doux, la plaie fut bientôt suturée et Fili estima que la douleur avait été très supportable, même si ça piquait encore assez fort. Ce n'était pas agréable, c'était certain, mais il estimait avoir connu pire que ça.

- Tu feras attention pendant quelques jours, dit le guérisseur. Et reviens me voir si ça fait trop mal. A présent voyons le reste. Déshabille-toi, mon petit. Enlève ta tunique et ta chemise.

Fili se figea. Il n'oubliait pas ce qui était arrivé la dernière fois qu'on lui avait demandé de se déshabiller... Il en conservait même un souvenir tout simplement effroyable. Parfois, il lui semblait sentir encore la brûlure des coups de fouet... Mais les circonstances étaient totalement différentes, se dit-il pour se rassurer. Cette fois c'était demandé gentiment, d'une voix rassurante, par quelqu'un qui venait de le soigner avec une grande dextérité, sans lui faire plus mal que nécessaire, alors...

Fili se mit torse nu, prêt à tout, et Oïn soupira en le regardant : en effet, Sven n'avait pas été avare de ses coups. Les épaules, les bras et les côtes de l'enfant étaient couverts d'hématomes. Fili se consola en se disant qu'il avait lui aussi touché son adversaire à plusieurs reprises. Pas aussi souvent, et de loin, mais quelquefois tout de même.

- C'est comme ça qu'on apprend, soupira encore le guérisseur, philosophe. Même si c'est souvent douloureux. Viens par-là, mon petit, ajouta-t-il. Allonge-toi, ça sera plus commode.

Fili fit ce qu'on lui demandait, sans cesser toutefois d'épier avec attention chacun des gestes d'Oïn, qui s'approcha de lui en débouchant un petit pot de terre.

- Ça va faire un peu mal au début, prévint-il, parce que je vais être obligé d'appuyer, mais tu seras vite soulagé.

Il plongea ensuite deux doigts dans le pot, les retira enduits d'une sorte de pommade odorante et entreprit délicatement de l'étaler sur chaque lésion. Fili frissonna, car cet onguent était très froid sur sa peau brûlante, puis il retint mal un gémissement : le contact était effectivement douloureux. Oïn frottait avec douceur les endroits meurtris mais ils étaient si sensibles que le jeune garçon avait l'impression que ses doigts s'enfonçaient dans sa chair tuméfiée, accentuant la douleur.

- Ça ira mieux très vite, dit Oïn pour l'encourager.

Et ma foi, il n'avait pas tort : au bout de quelques instants, à l'endroit où la pommade avait pénétré dans la peau, la douleur s'estompa, remplacée par une sensation de fraîcheur plutôt agréable. Oïn poursuivait ses soins, enduisant soigneusement une meurtrissure après l'autre, et Fili sentit son corps se détendre sous les mains expertes qui prenaient soin de lui. Epuisé, il battit plusieurs fois des paupières et enfin ferma les yeux. Il s'était levé très tôt et s'était beaucoup dépensé depuis. A présent la fatigue envahissait ses membres comme un fleuve de plomb. Toute méfiance l'avait quitté. Il n'avait plus peur. Il se sentait bien. En sûreté. En fait, il n'avait plus éprouvé un tel sentiment de sécurité depuis que sa mère était tombée malade, si longtemps auparavant, et il s'assoupit sans même s'en rendre compte.