On aurait pu penser que la fête du solstice d'hiver aurait marqué une étape importante pour Fili et Kili et qu'après cela, ils se seraient sentis totalement intégrés. Toutefois, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi.

A vrai dire, Kili, plus jeune et de caractère plus ouvert, paraissait prêt à vaincre la sauvagerie qu'il devait à son dur passé. Lors des leçons du forgeron le matin, Ori et lui échangeaient volontiers des regards amicaux, encore sur la défensive mais prêts, apparemment, à briser la glace. L'endroit et surtout le moment n'étaient cependant pas adéquats pour cela et aucun n'osa reparler de cette histoire de bibliothèque. A la cuisine l'après-midi, Kili se sentait désormais tout à fait à son aise. Il avait longuement parlé à Thalma de la fête pour s'extasier sur tout ce qu'il avait vu et entendu et, avec elle, il bavardait à présent tout son saoul et riait volontiers. Il était encore trop apeuré pour aller vers d'autres enfants de son âge mais Mila, qui observait de loin sans rien dire, pensait qu'Ori serait le premier et que d'autres suivraient sans doute, une fois que Kili serait assuré qu'il ne risquait rien. Ori était parfait : timide, fluet et de caractère doux et passif, il n'avait rien pour effrayer le petit nain encore traumatisé par tout ce qu'il avait vécu.

Le problème provenait de Fili. Qui bien loin de paraitre vouloir s'intégrer devenait plus difficile de jour en jour. D'une part, il ne supportait plus du tout Mila, qu'il n'avait de toute façon jamais aimée. Il se rebiffait contre ses directives et lui répondait effrontément. Le matin à la forge, l'après-midi sur le terrain d'entrainement, non seulement il ne faisait aucun effort pour parler aux autres garçons mais il se montrait de plus en plus cassant, voire agressif envers eux.

La vérité était que Fili ne savait plus du tout où il en était et qu'il se sentait terriblement mal, dans sa peau comme dans sa tête. Une part de lui-même désirait faire définitivement partie de ce groupe, de ce peuple. Mais il avait trop souvent été trompé et blessé pour s'y autoriser. Fili ne parvenait pas à vaincre sa méfiance, laquelle s'adressait au monde entier. Par ailleurs, lui aussi se rendait compte de ce qui se passait avec son petit frère. Cela le terrifiait. Kili lui échappait, lui semblait-il. Et Fili était persuadé que cela lui serait préjudiciable, plutôt tôt que tard. Il ne supportait plus de voir Mila, ou Thalma, interférer sans cesse dans sa relation avec Kili. Il ne supportait pas d'entendre Kili parler de Thalma, "qui avait dit ceci ou lui avait donné cela". Sa mère mourante lui avait confié son cadet et Fili se sentait toujours responsable de lui, mais comment veiller sur lui s'il commençait à subir des influences extérieures ? Si Mila supportait sans broncher son humeur acide, il n'en était pas de même pour Dwalin. Pourtant, il était sans doute le seul avec qui Fili file doux : d'une part il n'osait pas se montrer effronté avec lui, d'autre part il éprouvait une sorte de vénération infantile pour lui en tant que maître d'armes.

Un jour, le guerrier lui ordonna de quitter le terrain et de ne pas revenir avant d'être calmé, tant l'agressivité de Fili se jour-là plombait l'ambiance générale. Le garçon pâlit, se mordit les lèvres puis redressa le menton avec arrogance.

- Et tu ranges ton bâton avant de partir ! ajouta Dwalin d'un ton rogue.

Le jeune nain obéit sans un mot, lèvres pincées, et s'en alla la tête haute mais le cœur terriblement serré. S'il en avait été capable, peut-être en aurait-il pleuré de rage mais les larmes paraissaient s'être définitivement taries en lui. Ses séances d'entraînement étant ce à quoi il tenait le plus, il se força pourtant, dès le lendemain, à se taire et à se montrer plus docile. Mais il était aisé de voir, à ses yeux flamboyants, qu'il se retenait à quatre pour ne pas exploser. A la fin du cours, Dwalin le prit à part :

- Tu as des dispositions, petit, et le maniement des armes semble te plaire, mais ton attitude n'est pas acceptable.

- Je n'ai rien dit à personne, aujourd'hui, protesta l'enfant.

- Non, mais tu donnais l'impression de vouloir égorger tous ceux qui t'ont servi de partenaire. Aucun de ces garçons n'est ton ennemi, alors ne les traite pas comme tels. Tu peux leur parler, tu sais. Mais pas les agresser comme ces derniers temps chaque fois que l'un d'eux t'adresse la parole.

Fili baissa les yeux mais ne répondit pas. Dwalin le regarda s'éloigner, pensif. Le soir-même, il en parlait à Thorin.

- Tu devrais intervenir, conclut-il. Ce gamin n'a pas un mauvais fond. Je crois surtout qu'il est complètement perdu. Il ne sait plus du tout où il en est et cela le rend agressif, ou alors volontairement provoquant. Il ne sait plus où se situer.

Il y eut un petit silence et Dwalin acheva :

- Je crois qu'il a besoin d'aide. Il est actuellement comme un poulain sauvage qui se débat parce qu'il a peur. Il aurait besoin de quelqu'un qui le « tienne » en souplesse, le rassure, lui fixe des limites sans le brusquer et l'aide à se retrouver.

- Tu me sembles tout indiqué pour ça, répondit Thorin. Tu es sûrement mieux placé que moi. Après tout, c'est ton élève.

Mais Dwalin secoua la tête :

- Non, je ne peux pas. En l'occurrence, mon autorité s'arrête au bord du terrain. Et surtout, je ne peux pas faire de différence entre mes élèves et m'occuper de l'un plus que de l'autre. Même si c'est un orphelin et qu'il est seul au monde. Tu sais comment sont les gosses : les autres auraient l'impression qu'il bénéficie d'un régime de faveur, que c'est mon "chouchou", et cela ne ferait que creuser encore l'écart.

- Dwalin, sérieusement, qu'est-ce que tu veux que je fasse ? J'ai autre chose à faire que m'occuper de ces gosses. J'en parlerai à Mila. Après tout, c'est à elle que je les ai confiés.

- Je pense qu'elle fait ce qu'elle peut, grogna Dwalin. Mais ce garçon a un tempérament difficile. Et somme toute, en cas de litige c'est bien à toi que tout le monde s'adresse, non ?

Thorin soupira.

- Très bien, je vais voir ce que je peux faire.

Il n'était pas enchanté par cette perspective mais Dwalin avait raison : c'était à lui de veiller à ce que règne le calme et à apaiser les mécontents. Il fit tout de même venir Mila, pour savoir pourquoi elle ne parvenait pas à faire en sorte que nul n'ait à se plaindre des deux orphelins. Ou du moins de l'aîné, car tout semblait bien se passer avec le cadet. L'intendante lui répondit avec le plus grand calme. Selon elle, la raison était aussi simple par elle-même que difficile à résoudre : Fili, dit-elle, était complètement perdu. Le monde dans lequel il vivait actuellement n'avait plus aucun rapport avec celui qu'il avait toujours connu. Tous les codes, toutes les règles avaient changé, il ne reconnaissait plus rien. Il y avait là, à dire le vrai, même de quoi perturber grandement un adulte. Fili ne savait plus où il en était. En outre, il avait peur.

- L'autre ne semble pas réagir comme lui, observa Thorin.

- Il n'a pas le même caractère, Monseigneur, répondit Mila. Il est encore très effarouché, un rien suffit à l'effrayer, mais il commence à prendre de nouveaux repères : le matin sa leçon à la forge et puis, l'après-midi, il ne quitte pas les cuisines. Thalma a su s'y prendre, avec lui.

Mila eut un bref sourire et précisa :

- Elle l'a eu par le ventre, en lui proposant des friandises, mais ça ne lui aura pas fait de mal, à ce pauvre enfant. Il est odieusement maigre ! Et grâce à elle, il reprend peu à peu son équilibre. Il a à présent plusieurs centres d'intérêt et une personne, autre que son frère, qui s'intéresse à lui et à laquelle il peut faire part de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il voit. C'est pourquoi il est tout disposé à l'aider et à faire ce qu'elle lui demande. Comme elle est gentille avec lui... cet enfant a besoin d'amour, Monseigneur. Comme tous les enfants, ajouta-t-elle un ton plus bas.

Elle laissa passer un silence et reprit :

- Cela contribue au mal-être de l'aîné.

- Comment ça ?

- Comprenez, Monseigneur : ce pauvre enfant se sent responsable de son frère. Qui jusqu'à présent n'avait que lui, ne voyait que par lui. Fili a peur, parce qu'il sent que Kili lui échappe et s'intègre à un monde dans lequel lui n'a pas encore sa place.

- En un mot, il est jaloux ?

- Non, non !

La naine secoua énergiquement la tête.

- Non, pas jaloux. Ou peut-être un peu, mais ce n'est pas là le problème. Je pense qu'il se sent plus seul qu'il l'a jamais été, tout en redoutant que le petit soit trompé et doive souffrir encore. C'est pourquoi il devient si agressif et si insolent.

- Hum... fit Thorin. Je suppose qu'en effet, il va falloir que j'intervienne.

Mila lui lança un regard presque suppliant :

- Cet enfant n'est pas facile, Monseigneur, mais songez qu'il n'a pas eu non plus une existence très plaisante. Il a sans doute vécu des choses qui dépassent de beaucoup les forces d'un enfant. Intervenir est une bonne idée. Je n'ai pas l'autorité nécessaire. Il ne respecte que Dwalin, mais...

- ... mais l'autorité de Dwalin s'arrête au bord du terrain, je sais.

- Si vous voulez m'en croire... surtout, n'essayez pas d'utiliser la force. Vous ne feriez qu'empirer les choses. Vous ne feriez que le convaincre qu'il a raison de vous redouter, vous, nous tous, et qu'il a raison de penser son frère en danger.

- C'est bien beau, tout cela, grogna Thorin, et pour ta gouverne, je n'ai jamais eu l'intention d'employer la force, comme tu dis. Il y a d'autres moyens de remettre un galopin dans le droit chemin. Mais en attendant, tout le monde se plaint de ce garçon. Je ne peux tout de même pas le laisser agir à sa guise sous le prétexte qu'il est mal à l'aise.

- Non, sans doute pas, murmura la naine en baissant la tête, l'air accablé.

- Où est-il, en ce moment ?

- Oh, il doit avoir fini sur le terrain d'entraînement, alors je suppose qu'il a rejoint son frère aux cuisines.

- Fais-le venir.

L'intendante le salua d'une révérence et sortit. Elle trouva les deux frères occupés à manger des pommes passées à la flamme de l'une des cheminées.

- Ch'est bon, fit Kili, la bouche pleine, mais...

- ... c'est chaud !

- Oh que oui !

- Fili, dit Mila avec calme, le seigneur Thorin te demande. Tout de suite.

Elle ajouta cependant :

- Tu as le temps de finir ta pomme, quand même.

Fili lui lança un regard venimeux et lui tourna le dos. Il savait bien qu'il serait obligé d'obéir mais n'avait pas envie de paraître céder à Mila.

- Qu'est-ce qu'il me veut ? grinça-t-il entre ses dents. Je parie qu'elle est allée se plaindre et lui raconter n'importe quoi, cette vieille garce !

- Le seigneur Thorin est gentil, assura Kili.

Fili le regarda, bouche bée. D'abord Thalma, maintenant Thorin ! Sans même parler de ce petit crétin avec sa coupe de cheveux ridicule le matin aux forges ! Ce n'était pas possible !

- Tu crois ça ? lança t-il d'un ton acide.

Kili, qui avait la bouche à nouveau pleine de pomme, hocha vigoureusement la tête.

- Moi cheu l'aime bien, parvint-il à articuler tout en mastiquant.

C'était un comble, estimait Fili, poings serrés, en s'acheminant vers le cabinet de travail du prince. Kili l'aimait bien ! Ah oui, c'était le bouquet !

OO00OO

- Les gens se plaignent de toi, dit Thorin. Ton attitude n'est pas acceptable. On me dit que tu es à la fois indocile et insolent.

- Vous m'avez dit que je devais dire ce que je pense ? répliqua Fili sur un ton de défi.

- En effet, mais tu peux le dire poliment. Et j'aimerais que tu prennes l'habitude d'obéir quand on te demande de faire quelque chose. Si on te le demande, c'est qu'il y a une bonne raison à cela.

Fili hésita. Il avait bonne envie de répliquer et de montrer qu'il n'avait de comptes à rendre à personne. D'un autre côté, Thorin n'était pas exactement le genre d'homme que l'on peut prendre de haut. Et puis… Fili devait s'avouer qu'il craignait un peu les conséquences. Il n'avait plus peur que l'on fasse payer son effronterie à son frère, non. Ce temps là, fort heureusement, paraissait bien révolu (et il en était indiciblement soulagé). Il ne craignait pas davantage les coups éventuels, ou du moins il s'efforçait de s'en persuader. Mais il pensait qu'on pourrait lui interdire de continuer à participer aux entraînements. Thorin n'avait qu'un mot à dire pour cela et Fili devait se l'avouer, il tenait beaucoup à ces séances. Sans doute bien trop, mais voilà, c'était ainsi.

- J'en ai assez que tout le monde me donne des ordres, marmonna-t-il. Vous nous traitez comme des esclaves, Kili et moi !

- Pardon ? fit Thorin.

Mais une lueur menaçante venait de s'allumer dans ses yeux. Fili comprit, rien qu'au ton de sa voix, que les choses tournaient à l'orage. Il refusa pourtant de se laisser intimider :

- Vous faites trimer mon frère à la cuisine, tous les jours ! Vous le prenez pour votre chien ?

En dépit de tout, Thorin sentit la moutarde lui monter au nez. La patience n'était pas sa vertu première et ce petit morveux insolent commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs.

- Et si je te flanquais une paire de gifles ? laissa-t-il tomber abruptement.

L'espace d'un bref, très bref instant, Fili parut soudain beaucoup plus jeune qu'il ne l'était en réalité, et terriblement vulnérable. Cela ne dura que le temps de deux ou trois battements de cils et son expression redevint celle, dure et fermée, du gamin des rues qu'il avait longtemps été.

- Vous ne seriez pas le premier, souffla-t-il, les poings serrés.

Puis, parce qu'il voulait se prouver à lui-même qu'il ne craignait rien ni personne (exception faite de ce qui pouvait arriver à Kili), il se força à ajouter, d'une voix sifflante :

- Vous ne cognerez jamais aussi fort que Frégor quand il était ivre, j'en suis sûr !

Mais tout en disant ces mots, il frissonnait et espérait de tout son cœur que son interlocuteur ne relèverait pas le défi, ne déciderait pas de lui prouver qu'un nain pouvait frapper aussi fort qu'un homme ivre... Deux mois et demi, presque quatre en comptant le temps qu'avait duré le voyage depuis Carnoval, ce n'était pas suffisant pour que Fili ait oublié ce que c'était qu'être battu... et il avait beau essayer de se persuader lui-même que cela lui était égal, la réalité était tout autre.

Thorin de son côté se reprochait déjà d'avoir cédé à l'emportement. Ce n'était pas la bonne méthode. Il voulait que les deux frères parviennent à laisser derrière eux leurs années noires et à s'épanouir au sein de leur peuple. Ils ne le pourraient pas s'ils continuaient à vivre dans la peur de châtiments injustifiés. Il fallait impérativement et avant toute autre chose éviter d'avoir recours aux coups, fussent-ils symboliques. Les deux garçons en avaient bien trop reçus. Pour eux ce ne serait jamais anodin. Et oui, c'était à lui qu'il appartenait de faire en sorte que les plus défavorisés parmi son peuple parviennent à se faire, comme le disent les hommes, leur place au soleil. Thorin secoua la tête et prit sur lui pour compter lentement jusqu'à cinq avant de poursuivre. Ne pas s'énerver. Surtout ne pas s'énerver.

- Allons, dit-il, tout cela est absurde. Nous ne parviendrons à rien de cette manière.

Il laissa passer un silence.

- Mila ne fait donc pas son travail ? demanda-t-il ensuite, d'un ton qu'il s'efforça de rendre neutre. Elle est chargée de veiller à ce que vous ne manquiez de rien et à ce que rien de fâcheux ne vous arrive. A-t-elle manqué à sa tâche ? Ton frère aurait-il été maltraité ?

C'était une question piège. Thorin avait toute confiance en Mila et en outre, il avait pu constater par lui-même que Kili semblait à l'aise avec Thalma. Mais il voulait tester Fili et voir ce qu'il répondrait. L'enfant, il faut le dire, hésita. L'occasion était belle de se venger de l'intendante ! Pourtant… le souvenir des nombreuses injustices qu'il avait lui-même subies était vif dans l'esprit du garçon. Il savait ce que l'on éprouve lorsqu'on y est confronté. Par ailleurs, depuis quelques temps, Kili et lui avaient inventé un jeu : ils imaginaient tous les tours pendables qu'ils auraient aimé jouer à Mila, ou toutes les choses déplaisantes qu'ils pouvaient lui souhaiter, puis ils en riaient tous les deux. Chaque jour il leur venait de nouvelles idées, qu'ils se hâtaient de partager. Mais voilà : tant que ça restait entre eux, ça ne portait pas à conséquence. C'était amusant et cela les soulageait. De là à raconter n'importe quoi à Thorin, qui avait le pouvoir de... qui pouvait faire ce qu'il voulait, en fait... qui peut-être réagirait très mal ? Après tout, Fili ignorait tout de la manière dont les choses se passaient ici. Il détestait Mila mais ne voulait pas mentir à son sujet, car cela l'aurait fait ressembler aux monstres de l'Institution.

-N-non, ce n'est pas ça, répondit le jeune garçon. C'est juste que c'est… une empoisonneuse.

Thorin cette fois faillit sourire et ne s'en empêcha que de justesse. Il avait très bien comprit ce que voulait dire Fili mais il feignit le contraire :

- Vraiment ? C'est très grave, ce que tu me dis. Qui a-t-elle empoisonné ? Ou tenter d'empoisonner ?

- Non, non ! Ce n'est pas ce que je voulais dire, Monseigneur ! se hâta de rectifier Fili, horrifié. Je ne parlais pas de poison, de vrai poison. Je veux dire : elle nous empoisonne la vie, à Kili et moi.

- Ah. Tu me rassures. C'est déjà moins grave. Que fait-elle donc pour vous empoisonner la vie ?

- Elle nous déteste.

- Mais encore ?

- Elle n'arrête pas de nous embêter.

- Sois plus précis, mon garçon. Que lui reproches-tu exactement ?

- Elle est toujours derrière nous.

- Vous a-t-elle brutalisés ?

- Non...

- Causé du tort d'une manière ou d'une autre ?

- Euh... je sais pas...

- Alors ? Tu te plains d'elle mais tu sembles incapable de me dire pourquoi. Que dois-je comprendre ?

- Elle dit qu'on est mal élevés... un jour elle a fait avaler du savon à Kili.

- Avaler du savon ?

- Elle lui a frotté la bouche avec du savon parce qu'il...

Fili s'interrompit, confus.

- Oui ? fit Thorin.

- Euh... parce qu'il avait dit... euh... il avait dit un gros mot...

- Ah.

- Et elle veut pas qu'on mange avec les mains.

- Elle a raison. Vous n'êtes pas des animaux, vous pouvez utiliser vos couverts. Autre chose ?

- Elle veut toujours qu'on se lave.

Thorin soupira.

- Mon garçon, tout ça se sont vraiment des enfantillages. Je suis certain que tes parents disaient exactement la même chose. Non ?

Fili détourna les yeux. Il ne voulait pas admettre que c'était vrai.

- Et pourquoi dis-tu que ton frère est devenu un esclave à la cuisine ? A ma connaissance, il y va de son plein gré. C'est même lui qui a choisi d'y passer tous ses après-midi, non ?

Thorin fit quelques pas pour se dégourdir les jambes et ajouta :

- Et pour ce que j'en ai vu moi-même, Kili parait heureux auprès de Thalma.

Fili changea de visage. Ses yeux jetèrent deux éclairs. Thorin comprit qu'il avait mis le doigt exactement là où ça faisait mal.

- Kili ne se rend pas compte ! gronda Fili, les yeux rétrécis et les poings soudain serrés.

- Pas compte de quoi ?

- Il écoute ce que dit cette femme... il lui raconte tout ! Il a oublié que...

Là, Fili s'interrompit et quelque chose passa dans ses yeux clairs. Quelque chose de douloureux.

- Je lui ai dit de ne pas faire ça, ajouta-t-il plus bas. Mais il ne m'a pas écouté. Il ne m'écoute plus.

Cette fois, l'enfant paraissait simplement malheureux.

- Fili, dit Thorin, je comprends que Kili et toi, pendant longtemps, n'avez pu compter que l'un sur l'autre. Vous n'aviez que vous-mêmes au monde. Je comprends. Mais toi, tu deviens grand et tu dois comprendre à ton tour que ce n'est pas très sain, comme relation. Et surtout, ce n'est plus nécessaire aujourd'hui. Vous êtes de retour parmi les vôtres. Il faut essayer de vous faire d'autres amis. Kili semble l'avoir compris mieux que toi.

- Quand on parle aux gens, ils vous tendent des pièges, répliqua Fili d'un ton dur. Moi je le sais, on ne peut faire confiance à personne. Pas sans le regretter un jour.

- Il y a toujours un risque, admit Thorin. Tu n'as pas entièrement tort. Mais c'est un risque que tout le monde court, toute sa vie durant. On peut toujours tomber sur une personne indigne de confiance, c'est vrai. Mais il y en a beaucoup d'autres qui au contraire ne te trahiront jamais et qui te soutiendront dans les moments difficiles. Comme ton frère et toi vous êtes toujours soutenus. On ne peut pas vivre sans prendre de risques, Fili. Prends un exemple simple : tu as commencé à apprendre le maniement des armes, n'est-ce pas ? Un jour viendra où tu livreras de vrais combats, contre de vrais ennemis. Ce jour-là tu courras le risque d'être blessé ou tué. Pour autant, voudrais-tu abandonner et ne plus jamais toucher une arme de ta vie ?

- Oh non !

- Eh bien, c'est pareil pour tout. Ce n'est pas parce que tu risques d'être déçu que tu dois te renfermer sur toi-même. Il faut que ton frère se fasse des amis, et toi aussi.

Fili haussa les épaules.

- Pourquoi es-tu si désagréable avec les garçons de ton âge ?

- C'est pas moi, c'est eux ! Ils m'ont insulté et l'un d'eux a voulu m'empêcher un jour de m'entraîner !

- Ils ne te connaissaient pas. Et ils ne peuvent pas te connaître si tu ne parles pas un peu avec eux. Laisse-leur une chance. Tu pourrais être surpris du résultat.

Thorin fut sidéré par la dureté du regard que l'enfant plongea soudain dans le sien. Un regard qui n'était tout simplement pas celui d'un enfant de douze ans, mais celui d'un adulte ayant vu et entendu beaucoup de choses, et pas des plus belles.

- Je ne crois pas, riposta Fili d'un ton sourd. Vous croyez que je ne sais rien ? Que je n'en ai jamais vus, des garçons comme eux ? Je sais ce qu'ils font aux plus faibles, à ceux qui ne peuvent pas se défendre, à ceux qui ne sont pas comme eux. Et même aux autres. Je les connais, moi, les garçons qui se blessent eux-mêmes pour vous accuser ensuite. Et ceux qui se mettent à dix contre un pour vous taillader les oreilles. Tous ceux qui font en sorte qu'un jour vous soyez vendu comme une bête pour aller mourir dans les marais salants...

Haletant, Fili se tut. Thorin, qui avait senti ses cheveux se hérisser sur sa nuque en l'écoutant, le regardait fixement, abasourdi et horrifié par ce qu'il venait d'entendre. Le gamin n'inventait rien, il en avait la conviction. Chaque mot était vrai. C'était effroyable.

- Et Mila est la même, accusa Fili. Elle nous déteste, elle aussi. Si elle pouvait nous piéger, elle le ferait. Elle voudrait bien nous faire punir, ça aussi je connais. Je l'ai déjà vu faire, vous savez.

- Fili, fit Thorin avec douceur. As-tu déjà été piégé, puni ou maltraité depuis que tu es ici ?

- Oui ! Elle a voulu nous empêcher d'assister à la fête du solstice en nous faisant nettoyer la suie. Et Kili n'y était pour rien !

- Mais toi oui, n'est-ce pas ? Et puis vous y avez assisté quand même, à cette fête.

- Seulement parce que vous avez dit qu'on pouvait venir.

- Bon, écoute-moi bien : je vais passer un marché avec toi, petit. Tu vas me promettre de te montrer un peu plus poli et un peu plus docile. Je ne te demande pas de te laisser faire : je t'ai déjà dit que tu avais eu raison, ce jour-là, de ne pas laisser insulter ta mère. Mais tu ne dois pas non plus agresser tout le monde comme tu le fais. Mila fait son travail en veillant à ce que vous ne manquiez de rien et en vous reprenant lorsque vous agissez mal. Quant à toi, tu suis l'entrainement de Dwalin, ça te plait ? Vous ne vouliez plus vous laver dans un baquet, et vous ne le faites plus ? Ton frère préfère rester à la cuisine plutôt que d'aller donner un coup de main à droite ou à gauche et il a pu le faire ? Alors ne joue pas non plus les persécutés. Mais si vraiment quelque chose ne va pas, je t'autorise à venir m'en parler. Viens me trouver et nous en discuterons. Ça te va ?

Fili n'était qu'à moitié convaincu mais il ne voyait pas comment se dérober. D'autant qu'à son corps défendant, il était obligé d'admettre que Thorin avait raison sur bien des points. Même si cela ne lui plaisait pas.

- D'accord, fit-il de mauvaise grâce.

- Bon. Alors restons-en là pour aujourd'hui.

Dès que l'enfant fut sorti, Thorin se laissa enfin aller à sourire. Dwalin avait raison, le garçon n'avait pas un mauvais fond. Il n'était par ailleurs ni menteur ni mesquin. Il se comportait simplement... comme un enfant. Et cela, personne ne pouvait le lui reprocher. Le sourire de Thorin persista longtemps. Les deux orphelins étaient attachants, pensait-il, chacun dans son genre. Vraiment.

C'est du moins ce que pensa Thorin jusqu'à ce que, deux heures plus tard, Fili manque tuer quelqu'un. Mais ça, à ce moment-là il ne pouvait pas s'en douter.