En quittant Thorin, Fili retrouva Kili assis à la grande table de la cuisine, occupé à fendre des châtaignes que l'on allait griller.
- Je croyais qu'en fin d'après-midi, c'était temps libre ? fit-il, hargneux.
- Je sais pas quoi faire, répondit tranquillement Kili. Je préfère aider Thalma.
Fili attendit un bref instant. Rien. Kili était apparemment absorbé par sa tâche.
- Tu ne me demandes pas si tout va bien ? s'enquit enfin l'aîné. Si je n'ai pas eu d'ennuis ?
Kili parut étonné.
- Le seigneur Thorin est gentil, se borna-t-il à répéter. Et t'avais rien fait de mal, Fili.
C'en était trop pour Fili. D'un revers de main, il envoya valdinguer les châtaignes dans toutes les directions et s'enfut à grands pas, indifférent aux piaillements outrés de Kili auxquels faisaient écho les vives protestations de Thalma.
Ah non ! Décidément, rien n'allait plus ! Rageur, le jeune garçon fonça dans les couloirs, remâchant sa hargne. Kili ne s'en faisait même plus pour lui, à présent ? Il avait donc une telle confiance en tous ces nains ? Son frère existait-il seulement encore, à ses yeux ? Il ne parlait plus que de cette Thalma et maintenant... c'était trop fort ! Pourquoi Kili ne pouvait-il pas comprendre qu'ils n'étaient que tous les deux et que c'était très bien comme ça ? Thorin avait beau dire que ce n'était -soi-disant- pas sain, Fili n'aimait pas du tout la manière dont les choses étaient en train de tourner.
Il était tellement furieux, tellement désorienté et tellement ulcéré qu'il décida aussitôt de passer outre à tout ce que Thorin lui avait dit. Il allait se venger de Mila, pour ce qu'elle les persécutait -parfaitement ! - tout le jour et pour les avoir "punis" le jour de la fête du solstice d'hiver. Et pas plus tard que tout de suite ! Cette garce se tiendrait peut-être tranquille, après ça. Evidemment, il se pouvait bien également que ce soit là un peu de la provocation envers Thorin... Gentil, je vous demande un peu !
Fili réfléchit un moment puis un sourire torve glissa sur ses lèvres. Il venait d'avoir une idée. Une idée de génie. Il savait où se trouvait Mila actuellement. Elle devait être en train de laver et d'étendre du linge. Bientôt elle se rendrait aux cuisines pour s'assurer que Kili et lui prenaient leur repas du soir... pour cela, elle devait emprunter un escalier étroit et particulièrement raide, qui tournait plusieurs fois sur lui-même et qui... hé, hé !
Fili se rendit aux salles d'eau et en ressortit comme il y était entré, au grand étonnement de ceux qui se trouvaient là. Dans sa main, il tenait un pain de savon humide. Rirait bien qui rirait le dernier !
Dents serrées, ruminant sa colère et sa peur, Fili gagna l'escalier et entreprit d'en frotter chaque marche avec son savon. A sa décharge, il faut dire qu'il ne réalisait pas à quel point ce qu'il faisait était dangereux. Certes, il espérait que Mila allait faire une spectaculaire cabriole et qu'elle verrait trente-six chandelles. Il ne réalisait pas qu'elle pouvait se rompre le cou. Le ressentiment de Fili n'allait pas jusque là. Et pas un instant ne lui vint à l'esprit que d'autres qu'elle empruntaient cet escalier. Fili était en phase de révolte et ne songeait qu'à satisfaire sa vindicte. Il était si absorbé par ses pensées vengeresses et sa rancœur qu'il n'entendit pas les autres arriver. En revanche, il sentit parfaitement la poigne qui se fermait sur son col pour le relever sans douceur, en même temps qu'une voix furieuse éclatait à ses oreilles :
- Tu as perdu l'esprit ?! Tu veux tuer quelqu'un, espèce de sale gamin ?!
Le nain avait une épaisse chevelure brune et bouclée, une barbe à l'identique, et il était congestionné jusqu'aux oreilles. A ses côtés, une naine enceinte jusqu'aux yeux regardait l'escalier avec effroi. Fili n'eut pas même l'idée de protester.
- C'est encore ce petit malotru, brailla le nain pour sa compagne, celui dont tout le monde se plaint. Et je comprends pourquoi ! Mahal, quand je pense... si nous étions arrivés seulement un moment plus tard et que nous n'ayons rien vu...
Il eut un regard éloquent pour le ventre rond de sa femme et secoua Fili si fort que ce dernier se sentit tournis.
- Un assassin ! Voilà ce que tu es ! hurla encore le nain.
- Fimbur... commença la naine. C'est un enfant, modère tes propos.
Elle était un peu pâle et semblait toujours effrayée, sans doute à l'idée de ce qui aurait pu arriver.
- Un enfant ?! beugla Fimbur. Un enfant ! Oui, c'est un enfant ! Si ce n'était pas le cas, je lui aurais déjà tranché la gorge ! Mais ça ne se passera pas comme ça ! Je vais te flanquer une de ces raclées... commença t-il en secouant Fili derechef.
- Non, protesta la naine, non, Fimbur. Cet enfant n'est pas à nous et...
- Encore heureux ! hurla l'autre, bleu de fureur. Je mourrais de honte si j'avais engendré pareille saleté de gosse ! Ce qui n'empêche que...
- ... et je n'ai pas envie d'assister à ça ! Les émotions violentes me sont déconseillées en ce moment, tu le sais parfaitement.
Fimbur parut se calmer d'un seul coup.
- C'est vrai, tu as raison. Très bien, dans ce cas... au prince de décider ! Toi, reste ici, préviens ceux qui voudraient monter ou descendre... Sale petit ingrat ! hurla encore le nain, dont la colère un instant apaisée enflait à nouveau comme un feu de forge, tout en resserrant sa prise sur le col de Fili. Voilà comment tu nous remercies tous de t'avoir offert un foyer ? Vagabond ! Enfant sans père ! Sale...
- Fimbur ! protesta encore la naine.
Le nain ravala le reste de ses vociférations et entraîna Fili manu militari. Cette fois, celui-ci savait où on l'emmenait. Encore. Mais cette fois, Thorin ne serait sans doute pas aussi conciliant que tout à l'heure. Après tout, il l'avait mis en garde. Plutôt gentiment, d'ailleurs, il fallait le reconnaître. Kili n'avait peut-être pas tort, après tout. Et en retour... Avant que Fimbur lui fasse franchir le tournant du couloir d'une bourrade, Fili jeta un dernier coup d'œil à la naine, immobile au pied de l'escalier. Il n'avait pas pensé que quelqu'un d'autre que Mila pourrait passer par là. Et si cette femme était tombée avec l'enfant qu'elle portait ? Fili ne s'intéressait ni aux femmes ni aux bébés, ce n'étaient pas là les préoccupations d'un garçon de douze ans, mais il pensa soudain à Dis, enceinte de Kili. Il était encore très petit à cette époque, mais il ne se lassait pas de poser ses menottes sur le ventre de sa mère en lui demandant comment serait son futur petit frère (il était assez peu probable que ce soit une sœur, étant donné le peu de filles qui naissaient chez les nains).
Fili se souvenait également d'une scène qui lui avait laissé un souvenir marquant, tant elle l'avait impressionné sur le coup. Ce jour-là, Dis qui en était à son sixième mois de grossesse (Fijar se noierait cinq semaines plus tard) était montée sur une chaise pour, du bout de son balai, ôter des toiles d'araignées au plafond de leur maison. Assis sur son grabat, Fili jouait tranquillement. Son père était entré, sa journée de travail terminée, et alors que l'enfant se levait pour courir à sa rencontre il avait vu l'expression de l'arrivant changer brusquement :
- Est-ce que tu es devenue folle ?! avait-il hurlé à l'adresse de sa compagne. Qu'est-ce que tu fais là-haut ?
- Tu le vois bien, je nettoie un peu. Inutile de hurler comme ça, qu'est-ce qui te prend ?
- As-tu envie de tuer notre enfant ?! avait vociféré Fijar en se ruant sur elle et en la forçant à descendre de son perchoir. Imagine que tu sois tombée ?
- Je suis encore capable de monter sur une chaise ! avait répliqué Dis très sèchement. Et…
Ils s'étaient disputés un bon moment, criant l'un comme l'autre de plus en plus fort, jusqu'à ce qu'ils réalisent que leur fils aîné les regardait, terrifié, des larmes de frayeur et de détresse inondant son petit visage. Fili ne pouvait tout simplement pas se souvenir d'une autre fois où ses parents se seraient ainsi pris de bec, en tous les cas aussi vivement et en élevant ainsi la voix.
Fijar était sorti furieux, histoire de prendre l'air et de se calmer, et Dis s'était hâtée de consoler et cajoler son fils. Elle lui avait expliqué qu'il ne devait pas avoir peur, que si son père s'était ainsi mis en colère, c'était uniquement parce qu'il les aimait beaucoup, lui, elle, et le petit à venir, avait-elle ajouté en posant une main sur son ventre. Il ne s'attendait pas à la trouver ainsi perchée sur une chaise et cela l'avait effrayé.
- Parce que quand une femme attend un enfant, avait dit la princesse en berçant doucement Fili contre elle, elle doit faire très attention. Un choc ou une chute pourrait faire beaucoup de mal au bébé. Tu comprends ?
- Il... il pourrait mourir ? avait demandé Fili, terrifié à nouveau, en se souvenant des paroles de son père.
- Il faudrait un très, très gros choc pour qu'il meure, mon chéri. Notre race est solide et forte. Et je fais très attention. Tu ne dois pas avoir peur. Je ne suis pas encore si grosse ni si empotée que je ne puisse pas monter sur une chaise. Mais ton père nous aime tant qu'il s'est effrayé. Chut. Ce n'est rien.
A présent, huit ans plus tard, Fili se dit soudain qu'il aurait pu tuer le petit enfant que portait cette femme, ou du moins lui faire beaucoup de mal avant même sa naissance. Cette idée lui fit horreur. Etait-il devenu pareil à Frégor, pareil à Deth ou aux garçons de l'Institution, pour ainsi faire du tort à plus faible que lui ? A un bébé ? Un bébé qui n'avait même pas encore vu le jour ? Le garçon se sentit soudain affreusement coupable. Un peu tard, il admit que son idée était tout simplement déplorable. Malheureusement, il était bien trop tard pour regretter. Encore plus pour revenir en arrière.
OO00OO
Ce furent d'abord des beuglements furieux dans le couloir. Ensuite, quelqu'un frappa à la porte comme s'il voulait la défoncer. Thorin leva la tête, sourcils froncés.
- Entrez, dit-il.
La porte s'ouvrit avec violence. Fimbur entra en poussant Fili devant lui. Un Fili qu'il maintenait toujours par le col de ses vêtements et bousculait à chaque pas. L'enfant avait la tête penchée en arrière et gémissait à chaque mouvement trop brusque, car en resserrant sa prise sur ses vêtements le nain avait emprisonné des cheveux sans s'en apercevoir et tirait dessus à chaque nouvelle secousse.
- Que se passe-t-il encore ?! s'exclama Thorin en découvrant ce spectacle incongru.
Le nain pesa sur les épaules du jeune garçon pour le forcer à s'agenouiller. Les rotules de l'enfant heurtèrent le sol avec brutalité.
- Aïe !
- Doucement, fit Thorin. Lâche-le, tu lui fais mal.
Fili fut très content que Fimbur obéisse. Le nain raconta avec force gestes ce qui venait de se passer et comment sa femme, qui était sur le point d'accoucher, aurait pu se blesser gravement et perdre son enfant du même coup.
- Le garçon mérite le fouet, Monseigneur, acheva-t-il avec indignation. Il aurait pu tuer quelqu'un !
Thorin avait écouté sans mot dire. Il s'approcha en regardant Fili.
- Lève-toi.
Le gamin obéit.
- Une explication à me donner ?
Fili secoua la tête et baissa les yeux.
- Non, chuchota-t-il. Je... je ne pensais pas que... je n'avais pas réalisé que ce serait si dangereux.
- Mais encore ?
Avec maladresse, Fili expliqua qu'il ne s'agissait à la base que d'une plaisanterie destinée à Mila mais qu'il n'avait pas imaginé que quelqu'un d'autre pourrait en être victime. Ni qu'il soit possible de se blesser gravement en tombant, voire de se tuer, même si à présent ça lui semblait évident.
- Je vois.
Thorin regarda Fimbur.
- Je m'en charge, dit-il. Tu peux nous laisser.
L'autre sortit aussitôt, en bougonnant tant et plus dans son épaisse barbe brune, à propos des sales gosses irresponsables et des plaisanteries stupides.
- Il t'a blessé ? demanda Thorin dès que la porte se fut refermée.
- Non, fit le garçon à mi-voix, les yeux toujours baissés.
Il se sentait coupable. Un peu tard, il réalisait qu'il aurait pu causer un très grave accident. Cette fois du moins, pensa-t-il, le châtiment serait mérité.
- Retourne-toi, dit Thorin.
Fili obéit sans un mot. Il ne voyait pas ce qu'il aurait pu dire. Il pensait savoir ce qui allait arriver à présent mais il savait aussi, par expérience, que discuter ne sert à rien quand on a à faire à plus fort que soi. Par ailleurs, cette fois il se sentait vraiment en tort. Difficile de se justifier quand on n'y croit pas soi-même, n'est-ce pas ?
La main du seigneur nain se posa sur son épaule, à la base du cou, puis souleva ses cheveux. Une main chaude, à la paume calleuse, un peu rude par habitude mais dépourvue de brutalité, sous le contact de laquelle Fili se sentit frissonner. Ce n'était pas de la peur : au contraire, il trouvait ce contact plutôt agréable. Presque sécurisant. Il n'aurait su dire d'où lui venait cette pensée surprenante mais, soudain, il fut certain que Thorin ne lui ferait pas de mal. Pas maintenant, en tous cas. Pas comme ça. Non, ce nain n'était pas du genre à vous frapper par derrière, ni sans prévenir, Fili en était sûr. Il aurait été bien en peine de dire d'où lui venait sa certitude mais elle n'en était pas moins solide en lui. Il devait y avoir un mot, pour cela. Intuition, peut-être ? Il sentit les doigts du seigneur des Montagnes Bleues écarter son col de quelques centimètres, puis épousseter ses épaules.
- On dirait bien qu'il t'a arraché des cheveux.
- C'est quand il m'a pris par mes vêtements, Monseigneur.
Un silence. Fili, dont l'esprit, la logique et l'habitude s'insurgeaient contre la voix de l'instinct, décida d'en avoir le cœur net. Et puis franchement, il préférait mettre fin à l'expectative. Il prit donc deux longues inspirations pour tâcher de maîtriser sa voix avant de dire très bas, d'un ton qu'il s'efforça de rendre neutre :
- Il a dit que vous... devriez m'arracher la peau des fesses.
- Il a des raisons pour ça, répondit calmement Thorin. Les conséquences auraient pu être graves, voire tragiques.
Fili se retourna pour lui faire face et chercha son regard :
- Je n'ai pas peur, laissa-t-il tomber avec une pointe de défi.
Il mentait. Le souvenir de toutes les volées de coups qu'il avait déjà reçu dans sa vie n'était que trop présent à son esprit. Par ailleurs, il conservait un souvenir plus que cuisant des coups de fouet qui lui avaient été administrés à l'Institution en ce jour de cauchemar. Il lui semblait parfois en sentir encore la brûlure et il n'avait pas oublié cette sensation effroyable qu'à chaque coup, c'était son corps tout entier qui se déchirait en deux.
- C'est ce que je vois, répondait cependant Thorin.
Le jeune garçon avait bien conscience de jouer avec le feu, il savait que défier Thorin pouvait lui coûter très cher mais c'était plus fort que lui. Le prince leva la main et retira une mèche blonde qui pendait contre la joue de l'enfant. Toujours avec une certaine vivacité, innée chez lui. Mais Fili n'avait pas bronché, encore une fois. Il ne parvenait pas à se sentir menacé. C'était idiot, illogique, mais c'était pourtant comme ça.
- Pourquoi as-tu fait cela ?
- Parce que...
Fili ne sut pas quoi ajouter. Pourquoi ? Parce que Kili ne s'était pas inquiété pour lui et ne paraissait plus jurer que par Thalma ? Parce que Mila lui tapait sur les nerfs ? Parce qu'il voulait provoquer Thorin, avec toutes ses belles paroles ?
- Parce que quoi ?
- Je voulais... je pensais... que Mila glisserait mais... je ne croyais pas qu'elle se ferait très mal, dit le jeune garçon à mi-voix. Je voulais seulement... qu'elle nous laisse tranquilles.
- Ne t'ai-je pas expliqué tout à l'heure que Mila faisait son travail ? Tu as tort de croire qu'elle te déteste, Fili. Elle a souvent pris votre défense, au contraire. Y compris ces jours-ci, alors que tu es odieux avec elle. Y compris le jour où Kili l'a blessée au visage.
- Il ne l'avait pas fait exprès ! protesta aussitôt Fili avec feu.
- Et toi aujourd'hui ? Ce n'était pas fait exprès ?
- Si, admit l'enfant en baissant les yeux.
- Je sais que les choses ne sont pas faciles pour toi en ce moment, Fili. Mais ça n'excuse pas un tel geste.
Le garçon releva brusquement son regard et croisa celui de Thorin. Il savait ? Comprenait-il vraiment ce que Fili traversait ? Cela paraissait impensable. Comment ce nain aurait-il su ce qui se passait dans sa tête ? N'empêche : l'enfant était totalement dérouté par l'attitude de son interlocuteur. Il s'était attendu à... tout autre chose. Il existait donc des gens qui ne criaient pas, ne vous insultaient pas, cherchaient des réponses sans vous rouer de coups pour le principe ? Qui pouvaient vous toucher sans pour autant vous blesser ? Même quand vous étiez réellement coupable ? Depuis quand le monde avait-il donc commencé à tourner autrement ? Tandis que toutes ces idées, questions, impressions le traversaient en un tourbillon confus, le jeune nain ouvrit la bouche et parla avant même d'avoir pensé aux mots qu'il allait prononcer :
- Si... si vous pensez que... enfin, si vous voulez... si vous avez l'intention... bredouilla-t-il à voix basse, je préfèrerais...
Sa voix baissa jusqu'au murmure mais eut néanmoins un peu de mal à sortir :
- Je... je préfèrerais que Kili ne le voit pas.
Il espérait ne plus jamais avoir à revivre les moments de ce jour-là, à l'Institution. La table renversée. Les yeux malveillants des autres, luisants de venin de Deth. Kili tentant de le protéger de ses faibles forces et puis arborant soudain ce regard vide. Si désespérément vide. Le garçon aux oreilles tailladées dans la souillarde... Fili sentit quelque chose d'énorme paralyser sa poitrine puis remonter dans sa gorge. Quelque chose de râpeux, de douloureux.
- Et puis... continua-t-il, les yeux au sol.
- Et puis quoi ?
- Eh bien... je préfèrerais aussi que ce soit vous qui… enfin, je préfèrerais que ce soit vous, acheva-t-il maladroitement.
Il n'aurait pas su dire lui-même pourquoi. Peut-être parce qu'il commençait malgré lui à éprouver du respect pour ce nain et qu'il était plus enclin à accepter une punition de sa main que de celle d'un autre, d'un parfait inconnu. D'un mercenaire, en somme. Qui n'avait rien à voir avec lui, ne lui avait jamais parlé, ne le connaissait pas, ne savait rien de ce qui était arrivé et s'en moquait totalement, quelqu'un qui... qui... trop souvent déjà par le passé... comment oublier tous les actes gratuits et cette révolte impuissante devant les événements ?
Mais peut-être était-ce aussi parce que Thorin s'était toujours montré bienveillant envers Kili et lui et que Fili éprouvait la sensation que même s'il lui administrait une correction, il ne le ferait pas par malveillance ou par plaisir. Ou encore parce qu'en effet, il avait l'impression que Thorin le comprenait, peut-être mieux qu'il se comprenait lui-même. En réalité, ses sentiments étaient confus. Mais il savait que la raison de sa surprenante lubie en découlait.
Thorin de son côté haussa les sourcils :
- Moi ? Quelle drôle d'idée !
- Je préfèrerais... chuchota encore Fili, très bas.
Thorin l'observait avec attention et peut-être, encore une fois, en voyait-il plus que Fili ne le pensait. Il n'avait de toute manière jamais eu l'intention de le battre, cette seule idée lui répugnait, et lorsque ses yeux se posaient sur la balafre de son visage, Thorin ne savait ce qui l'emportait en lui, du dégoût ou de la colère. Mais l'enfant ignorait tout cela et ne pouvait que supputer la suite des événements en fonction des seules règles qu'il avait connues jusqu'alors. Le silence perdura un instant. Fili et Thorin s'observaient sans mot dire, l'un d'ores et déjà résigné, l'autre étrangement ému par le combat que livrait cet enfant, en proie à un monde qu'il ne comprenait plus. Thorin était également touché, malgré lui, par l'attitude, si digne et si courageuse du jeune nain. Oui, Fili l'ignorait mais, en ce jour pour lui plutôt déplaisant, indépendamment de ce dont il s'était rendu coupable et de l'accident qu'il avait failli provoquer, il avait fait vibrer en son oncle (bien que l'un comme l'autre ignore totalement leur parenté) une corde sensible. Lorsque Thorin remua, il vit l'enfant se crisper malgré lui.
- Trêve de faux semblants, mon garçon, fit-il. Je ne suis pas partisan de ces méthodes là, sache-le. Et je ne crois pas à leur vertu.
Il regarda Fili avec gravité et acheva :
- Mais tu seras puni quand même pour ce qui vient de se passer. Tu te passeras d'entraînement à l'épée.
Les yeux clairs de l'enfant s'écarquillèrent tandis qu'il réprimait une exclamation horrifiée.
- Monseigneur !
- ... pendant cinq jours, précisa Thorin.
- Cinq jours ?! gémit Fili. Oh, s'il vous plaît...
- Je ne reviendrai pas là-dessus.
Fili baissa la tête.
- Après les cinq jours, chuchota-t-il, je pourrais y retourner ?
- Oui.
Et tout fut dit.
OO00OO
Le lendemain après-midi, Fili se sentit néanmoins le cœur bien gros. Thorin avait touché juste. Il ne pouvait pas le punir davantage qu'en le privant d'entraînement. Ne sachant que faire, Fili décida de rester à la cuisine, avec Kili. Il devait bien l'admettre, il était un peu jaloux de la complicité qu'entretenait son petit frère avec Thalma. D'autant plus que Kili lui en voulait encore pour l'affaire des châtaignes et lui faisait la tête. Mais après tout, pensa Fili, lui aussi avait abandonné Kili le jour où il avait commencé à suivre les leçons de Dwalin… et Kili lui aussi l'avait assez mal vécu, d'ailleurs.
- Est-ce que je peux vous aider ? demanda-t-il, désœuvré et un peu embarrassé.
Kili le regarda. Thalma à son tour se tourna vers lui :
- Tu ne comptes plus rien jeter à terre, aujourd'hui ?
- Non, répondit humblement Fili. Et je m'excuse pour hier.
(Saélon et Deth auraient sans doute été très étonnés, eux qui jugeaient cet enfant à la fois trop stupide et trop corrompu pour présenter des excuses à quiconque, eux qui avaient échoué à lui arracher par la force, le chantage ou la contrainte le moindre semblant de repentance, de le voir parler ainsi sans que quiconque lui ait rien demandé).
- Dans ce cas… fit Thalma, magnanime, j'aurais besoin d'eau. Kili n'est pas encore assez fort pour actionner la pompe. Est-ce qu'à vous deux vous y arriveriez ?
- La pompe ?
- Oui, fit Kili, qui semblait avoir soudain oublié sa rancune, viens voir.
Il s'équipa d'un seau et conduisit son frère aîné jusqu'à la fameuse pompe. Il plaça son seau sous le bec et désigna le levier, presque aussi long que lui :
- C'est trop dur pour moi, fit-il.
Fili pesa sur le levier, puis tenta de le soulever. Houlà ! En effet, c'était très dur. Il s'arc-bouta de toutes ses forces.
- Viens m'aider…
Kili obtempéra volontiers. A eux deux, les garçons parvinrent à soulever le lourd bras de métal. Quand à le rabaisser, c'était une autre affaire. Fili s'y suspendit carrément et Kili, trouvant cela amusant, l'imita. Lentement, le levier céda.
- Eh ben ? dit Fili, essoufflé par l'effort. Ça ne marche pas ? Il n'y a pas d'eau ?
- Oh, il faut pomper plusieurs fois pour que l'eau monte…
Ils s'activèrent donc sans se décourager et virent enfin couler un filet d'eau claire dans le seau. Mais il leur fallut un bon moment pour le remplir, et cela sans ménager leur peine. Au bout du compte, Fili ne sentait plus ses bras. Pour être physique, ça l'était !
- Pff… je n'en peux plus, haleta-t-il. Attends Kili, laisse-moi porter le seau.
Il était content de s'être réconcilié avec son petit frère. Pour les récompenser de tous leurs efforts, Thalma leur offrit des parts d'une tarte épaisse et moelleuse qui collait un peu aux dents mais embaumait les épices.
Ainsi, les cinq jours passèrent plus vite que Fili l'avait craint, d'autant plus vite qu'en définitive les deux frères furent heureux de passer ces après-midi ensemble. Fili comprenait mieux l'attrait de Kili pour les cuisines : on y rendait service, certes, mais l'ambiance y était gaie, Thalma était très chaleureuse et, réunis, tous deux eurent de nombreuses occasions de rire et de chahuter.
Le sixième jour, après le repas de milieu de journée Fili reprit le chemin du terrain d'entraînement, à la fois heureux et légèrement inquiet. Il craignait un peu que Dwalin ne lui fasse des réflexions et il espérait surtout qu'il l'accepterait encore. Après tout, il l'avait déjà chassé une fois. Lorsqu'il arriva cependant, le maître d'armes n'était pas encore là. Seuls les autres jeunes nains étaient sur place et lui lancèrent des regards moqueurs en le voyant. Fili sentit aussitôt sa colère, un moment oubliée, renaître de ses cendres. Et Thorin qui prétendait qu'il devrait sympathiser avec eux ! Qui ne le croyait pas quand il le disait, que tous ces garçons ne l'aimaient pas et ne l'acceptaient pas parmi eux !
- Te revoilà, toi ? lança Sven. Je croyais qu'on t'avait envoyé à la cuisine nettoyer les culs de marmite ?
- Non, répondit Fili du tac au tac, pour tirer de l'eau. J'en ai profité pour pisser dedans, quand j'ai su que les seaux devaient être apportés ici pour vous rafraîchir.
Chaque jour en effet, plusieurs seaux emplis d'eau fraîche étaient déposés près des terrains d'entraînement, de manière à permettre aux guerriers, ainsi d'ailleurs qu'aux apprentis, de se rafraîchir ou de nettoyer une coupure lorsqu'ils en avaient terminé.
Il se fit soudain un grand silence. Sven regardait Fili bouche bée, effaré.
- Quoi ? continua le jeune nain, imperturbable. Tu viens de te souvenir que tu en as bue ?
- Tu n'aurais pas osé… commença l'autre.
Fili ricana sans répondre. Les garçons se regardaient, chacun manifestement se demandant s'il fallait croire à cette histoire ou non et, si oui, quelle attitude ils devaient adopter à présent et s'ils pouvaient avoir encore confiance en l'eau des seaux…. Dwalin arriva avant que quiconque ait trouvé quelque chose à ajouter et l'entraînement commença. Tout se déroula normalement jusqu'au bout mais, lorsque ce fut terminé, Fili ricana à nouveau en voyant Sven regarder avec dégoût ceux qui plongeaient leurs mains dans les seaux pour s'asperger le visage (bien que plus d'un parmi eux ait observé l'eau avec méfiance avant de se décider). Quant à lui, il s'en alla à grands pas sans y avoir touché.
- Bien fait, murmura Fili, plutôt fier de lui.
Naturellement, tout ça n'était qu'une vaste blague. L'eau qu'il avait pompée avec Kili le premier jour était destinée à la cuisine (il en avait encore des raideurs dans les épaules). Et de toute manière, lesdites cuisines fourmillant de monde et d'activité du matin au soir, il aurait eu bien du mal à… faire ce qu'il prétendait avoir fait !
Le jeune nain sentit une présence à ses côtés. Tournant la tête, il croisa un regard à la fois grave et légèrement amusé. Il reconnut le garçon qui le soir de la fête du solstice d'hiver paraissait tant s'intéresser à eux, à Kili et à lui.
- C'est vrai ce que tu as dit tout à l'heure ? A propos de l'eau ?
- Oui, répondit Fili sur un ton de défi.
- Et personne n'a rien vu ?
- Non, personne.
Le garçon le regarda un moment en silence puis lui sourit :
- Dans ce cas, tu n'aurais pas dû en parler. Cette histoire va faire le tour de la cité.
Sans vouloir le montrer, Fili se sentit aussitôt inquiet : si tout cela parvenait aux oreilles de Dwalin ou de Thorin, ne risquait-il pas d'être à nouveau privé d'entraînement ? Qui sait, peut-être définitivement ? Cependant, ce n'était pas sa faute à lui si les autres l'asticotaient sans cesse, non ? Avant qu'il ait trouvé quelque chose à répondre, son interlocuteur continua comme si de rien n'était :
- Pourquoi tu n'es pas venu pendant cinq jours ? On t'a vraiment envoyé à la cuisine ?
- Qu'est-ce que ça peut te faire ?
L'autre haussa les épaules :
- Oh rien. En fait je m'étais demandé si tu étais malade ou blessé. Mais si tu le prends comme ça…
Il tourna les talons pour s'éloigner. La méfiance de Fili se mêla soudain d'une pointe d'émotion : c'était bien la première fois que quelqu'un se souciait de savoir s'il était malade ou blessé… Et il se souvint que ce garçon lui avait proposé de se joindre aux jeux, le soir de la fête... Presque malgré lui, il lança soudain :
- Je ne voulais pas te vexer.
Le jeune nain se retourna.
- Je croyais que vous vous moquiez de moi, ajouta Fili, gêné.
Son interlocuteur pivota sur ses talons, de manière à lui faire face.
- Quelqu'un a dit que tu n'avais plus le droit de venir et qu'on t'avait envoyé à la cuisine comme serviteur, dit-il. Ça a fait beaucoup parler, c'est tout. Pourquoi tu te fâches chaque fois qu'on t'adresse la parole ?
Fili demeura coi. L'autre n'insista pas et ajouta :
- Tu ne viens pas te baigner avec nous ?
Fili savait qu'après la séance d'entraînement, plusieurs des garçons se rendaient ensemble aux salles d'eau pour se laver (les nains sont tout sauf pudiques, leur mode de vie ne le leur permettant absolument pas). Jusqu'à présent, Fili avait soigneusement évité ce moment de la journée, justement pour ne pas risquer d'être avec les autres. Il préférait accompagner Kili le soir. « Pourquoi ne leur donnes-tu pas une chance ? » avait demandé Thorin.
- Une chance de quoi ? pensa Fili, mécontent. De me tomber dessus tous ensemble et de me noyer ?
Il n'avait pas oublié les « récréations » de l'Institution. Oh que non ! Sur les terrains d'entraînement personne ne le molestait plus, parce que Dwalin avait fait des remontrances à tous, mais au-delà… Fili se détourna pour partir et faillit heurter Dwalin, précisément. Il n'avait pas réalisé que ce dernier se tenait à quelques pas derrière lui. L'enfant rougit et se demanda si le guerrier avait entendu, ou compris, ses bêtises à propos de l'eau des seaux...
- Tu devrais aller avec eux, observa seulement Dwalin d'un ton neutre.
- Ce n'est pas une bonne idée, grinça Fili. Ils ne m'aiment pas.
- Non, répondit tranquillement le maître d'armes. Ils ne te connaissent pas. C'est différent. Les nains sont très solidaires, petit. Faire bande à part ne te mènera jamais nulle part et ne fera que te rendre malheureux.
Sur ces mots, il se détourna et s'en alla. "Ils ne te connaissent pas". Thorin avait dit la même chose. Thorin qui...
- Non, pensa Fili, j'ai déjà raté cinq séances, je ne lui dois plus rien.
Mais il aurait pu tuer quelqu'un avec sa blague idiote... et ce nain, Fimbur, l'avait traité d'ingrat... Fili hésita encore un peu puis, brusquement, il fit demi-tour et courut pour rattraper le garçon avec lequel il venait d'échanger quelques mots. Pas du tout persuadé encore, cependant, que c'était une bonne idée.
- Eh ! cria-t-il.
L'autre se retourna et, le voyant accourir, l'attendit.
- Tu viens quand même ? demanda-t-il.
- Ouais…
S'il en sortait vivant, pensa Fili avec mauvaise humeur, Thorin et Dwalin ne pourraient plus dire qu'il ne faisait aucun effort. Si ça finissait mal, peut-être seraient-ils forcés d'admettre qu'il avait eu raison depuis le début... et si...
- Tu t'appelles comment ? demanda-t-il au bout de quelques secondes.
- Alrim.
Ils ne parlèrent plus jusqu'aux salles d'eau. Quand ils entrèrent, plusieurs de leurs compagnons étaient déjà là, se frictionnant dans l'eau chaude d'un bassin. Alrim et Fili se dévêtirent et s'apprêtaient à les rejoindre quand le premier se figea, les yeux ronds de stupeur :
- Par Durin ! souffla-t-il. Mais… mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qui t'a fait ça ?
Un peu tard, Fili se souvint des multiples cicatrices et traces de coups que portait son corps, des genoux à la nuque. Certes, toutes les plaies étaient cicatrisées depuis longtemps. Il avait bien encore quelques bleus reçus lors des séances d'entraînement, comme les autres, mais ce n'était là que broutilles. En revanche, il avait gardé des cicatrices. De plus, par endroit la peau conservait encore des marques pareilles à des ombres, à peine visibles mais bien présentes. Il en était de même pour Kili. Les salles d'eau étant rarement désertes, les enfants avaient déjà surpris, lorsqu'ils venaient se baigner, des regards sur leurs corps malmenés. Cela agaçait l'aîné mais sans plus, car très rares sont les nains adultes qui n'ont pas de cicatrices, alors les enfants n'avaient pas l'impression d'être si différents. Et puis personne ne leur avait jamais rien demandé…. jusqu'à aujourd'hui. Toutefois, il était trop tard pour reculer.
- Des hommes, grogna seulement Fili.
Il entra dans l'eau. Tout le monde le regardait avec étonnement, sinon une pointe de compassion.
- Des hommes ? risqua quelqu'un. Mais pourquoi ?
- Je n'ai pas envie d'en parler.
Il y eu un moment de silence, seulement empli du bruit de l'eau. Fili, dents serrées, se frottait en silence en se reprochant d'être venu. Il savait bien que c'était une mauvaise idée, pourquoi avait-il cédé ? Puis il se souvint de ce que Alrim lui avait demandé un peu plus tôt : « pourquoi tu te fâches chaque fois qu'on te demande quelque chose ? ». « Ils ne te connaissent pas ». " Ils ne peuvent pas te connaître si tu ne parles pas un peu avec eux ".
Le garçon plongea sa tête sous l'eau puis se frictionna vigoureusement le visage. Ensuite, redressant ses épaules, il laissa son regard se poser tour à tour sur chacun de ses compagnons et se lança comme on se suicide :
- Mon frère et moi venons de Carnoval, une ville des hommes, dit-il en haussant légèrement la voix pour être certain que tout le monde l'entendrait. Mes parents y sont morts. Mon père il y a des années, ma mère à la fin de l'hiver dernier.
Fili s'interrompit le temps de prendre une longue inspiration. Tous les regards étaient fixés sur lui et plus personne ne faisait un mouvement. Il sentit des picotements parcourir sa peau, des pieds jusqu'à la tête.
- Je n'ai pas envie de parler de ce qui s'est passé après sa mort, reprit-il. Mais à l'automne, on a rencontré le seigneur Thorin qui passait par Carnoval avec ses compagnons. Il nous a proposé de venir ici, pour vivre avec notre peuple. Voilà.
Le silence perdura un moment mais l'atmosphère avait changé. Les garçons semblaient satisfaits. Fili, lui, attendait la riposte.
- Mais pourquoi ton frère reste toujours à la cuisine, les après-midi ? demanda quelqu'un.
- Parce que Mila veut qu'on s'occupe en donnant un coup de main, les après-midi, grogna Fili. Enfin, plus moi, parce que je participe aux entraînements. Mais Kili est encore trop petit. Et il préfère rester à la cuisine parce que l'une des cuisinières est gentille avec lui.
- Vous veniez toujours nous regarder, avant, dit un autre jeune nain. Mais depuis que tu nous as rejoints, ton frère ne vient plus jamais ?
- Non, soupira Fili. Ça lui ferait de la peine. Il aimerait pouvoir s'entraîner aussi, mais Monsieur Dwalin ne veut pas de lui pour le moment. Il dit qu'il faut attendre quelques années.
Il y eut quelques hochements de tête. Fili craignait qu'on lui demande à nouveau pourquoi il n'était pas venu pendant cinq jours. Il n'avait pas très envie de s'étendre là-dessus non plus. Mais sans doute ses compagnons avaient-ils plus ou moins compris par eux-mêmes, car personne n'aborda plus le sujet. Les garçons terminèrent leur toilette sans plus poser de questions. Ils discutèrent un peu de choses et d'autres et Fili fut surpris lorsque quelques uns d'entre eux l'invitèrent d'un mot à participer. A vrai dire il ne parla pas beaucoup, un mot à peine, mais personne ne parut s'en offusquer. Une fois propres et rhabillés, chacun partit de son côté et Fili reprit la direction des cuisines.
- Qu'est-ce qu'ils sont curieux, grommela-t-il pour lui-même. Est-ce que je leur pose des questions, moi ?
Mais il n'était pas vraiment fâché. Un peu contrarié sans doute, mais pas fâché. Agacé par les questions qu'on lui avait posées et auxquelles il s'était senti obligé de répondre, un peu malgré lui, pour qu'on ne l'accuse plus de ne faire aucun effort. Et néanmoins content, parce que personne ne s'était moqué de lui, ni de Kili, et que les autres avaient fait un effort pour l'intégrer à leur conversation, comme s'ils étaient prêts à l'accepter parmi eux. Mmmm... leurs questions ne lui avaient pas plu, cependant... Là, Fili se remémora soudain le garçon qu'il avait connu dans la souillarde de l'Institution. Lorsqu'on l'avait emmené, il s'était dit qu'il perdait son premier et seul ami. Et tous deux avaient commencé par se poser mutuellement des questions...
Fili se sentit soudain un peu plus détendu. Certes, ni sa méfiance ni ses réticences n'avaient disparu, il faudrait des mois sinon des années pour cela, pourtant, à son corps défendant il était comme tous les enfants de son âge : il avait besoin d'avoir des amis avec lesquels discuter et chahuter, besoin de se sentir accepté et de faire partie d'un groupe… Il ne se rendait pas consciemment compte qu'il avait fait le premier pas dans cette voie mais, en cette fin d'après-midi, il se sentait pourtant inexplicablement joyeux. Un peu comme le soir de la fête du solstice d'hiver. Comme si désormais il n'était plus tout à fait un étranger à Ered Luin.
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Vous êtes contents ? Vous pensez que Fili s'en ait bien tiré et que les choses s'arrangent enfin ? Sauf que comme chacun sait, c'est toujours quand on se croit tiré d'affaire que le sol se dérobe sous vos pas.
OK, vous avez eu de la patience, et il est temps que la vérité commence à pointer le petit bout de son nez. Hum...
