- Je n'ai plus besoin de toi, mon petit Kili. Va donc jouer un peu. Ou te promener. Mais fais bien attention à ne plus te perdre, cette fois.

Kili traîna les pieds hors de la cuisine, indécis. Fili était encore aux terrains d'entraînement et il ne savait pas quoi faire. Irait-il admirer son grand frère et voir comment il se débrouillait ? Il n'y était encore jamais allé. Avec le temps, sa jalousie et sa mauvaise humeur s'étaient estompées. Ou bien, il pouvait essayer de retrouver le chemin des écuries pour voir les chevaux. Kili pensait s'y retrouver dans le dédale des couloirs, cette fois. Il était encore en train d'hésiter entre les deux possibilités quand il croisa un visage connu : Ori, un livre sous le bras, trottinait vers un but mystérieux.

- Oh, tiens, c'est toi ? dit Kili.

- Euh... oui, répondit timidement Ori.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Je vais à la bibliothèque.

- Ah.

- Tu veux venir ? J'avais dit qu'un jour je te la montrerais.

- D'accord.

Les deux enfants s'acheminèrent vers leur but en silence, toujours un peu gênés pour se parler. Kili n'avait pas la moindre idée de ce qu'était une bibliothèque. Mais lorsqu'ils furent parvenus à destination, il fut impressionné : ce n'était pas une très grande pièce, mais les murs étaient couverts d'étagères jusqu'au plafond et sur ces étagères s'alignaient des volumes reliés et des rouleaux de parchemin. Un grand feu flambait dans l'âtre, des tapis épais recouvraient le sol et des flambeaux métalliques, garnis de bougies, étaient disposés près des trois tables de la pièce, pour fournir un maximum de lumière. Pour le moment, à part les deux jeunes garçons, les lieux étaient déserts. Des lieux à la fois douillets et paisibles. Il y avait ici une atmosphère spéciale, Kili le ressentit tout de suite. Il ne se lassait pas de regarder les étagères en se dévissant le cou. Il n'avait que très rarement vu des livres, alors autant d'un coup !

- Tu as lu tout ça ? demanda-t-il naïvement.

Ori se mit à rire.

- Oh non, bien sûr que non.

- Il y en a tellement !

- Oui. Et encore, c'est une toute petite bibliothèque.

- Petite ?! s'exclama Kili, effaré.

- Balin m'a parlé de la bibliothèque d'Erebor... ça, c'était une vraie bibliothèque. Immense, paraît-il. Cinq ou six fois plus grande que celle-ci. Malheureusement, elle a sûrement brûlé.

Ori parut soudain très malheureux, comme si la destruction de tant de volumes précieux lui causait une terrible peine. Quant à Kili, il se souvint de l'histoire qu'il avait entendue le soir de la fête du solstice d'hiver.

- Erebor ? La ville sous la montagne, avec les murs couverts d'or et tous les diamants dans les mines ?

- Oui.

- Mais je croyais que c'était une histoire ?

- Non, Erebor existe. Mais c'est loin, très loin d'ici. Et puis il y a le dragon, alors...

Kili parut dubitatif. Tout cela lui semblait un peu fantastique. Ori quant à lui se dirigea vers un rayonnage et y glissa son livre, à une place restée libre. Il s'aperçut alors que Kili s'était approché aussi et regardait avec intérêt les volumes alignés.

- C'est... ce sont mes préférés, murmura Ori en baissant soudain les yeux. C'est de la poésie.

Puis il se tut, les joues rougissantes, comme s'il avait proféré une énormité. En fait, il s'attendait à ce que Kili, comme les autres garçons de leur âge, se moque de lui.

- C'est quoi, de la poésie ? demanda Kili.

- Tu ne sais pas ce que c'est ? demanda Ori, étonné.

- Non.

Ori choisit un livre sur l'étagère, le feuilleta rapidement et, lorsqu'il eut trouvé la page qu'il cherchait, il dit simplement :

- Ecoute :

... Là le marteau dessus l'enclume retombait,
Là burin et rivet gravaient des mots secrets,
Là la lame était faite et le pommeau forgé,
Là les mineurs creusaient, les maçons bâtissaient,
Là la perle et la pâle opale et l'émeraude,
Et le fer façonné en maille de poisson,
Le corset, la ceinture, et la hache et l'épée,
Et la lance luisante : tout était amassé.(1)

- C'est joli, dit Kili.

Il n'avait pas compris grand chose mais aimait le rythme des phrases. En outre, il lui semblait que les paroles, même si elles étaient pour lui obscures, éveillaient quelque chose en lui. Peut-être l'amour atavique des nains pour les belles choses bien faites, qui sait. Ori eut un petit sourire. Sa première impression semblait se confirmer, Kili ne paraissait pas menaçant. Il lui tendit le livre :

- Tu veux lire la suite ?

- Euh... fit Kili. Non. Je sais pas.

- Tu ne sais pas quoi ? Lire ?

- Ben oui. Enfin non. Enfin, juste un peu, mais... pas assez pour lire dans un livre.

Il soupira et ses yeux se voilèrent de tristesse.

- Ce n'est pas grave, se hâta de dire Ori, qui ne voulait pas le désobliger. Tu as le temps d'apprendre.

- Ma mère avait commencé à m'apprendre, fit Kili tristement. Mais c'était il y a longtemps. Avant qu'elle soit malade.

Il poussa à nouveau un soupir et essuya vivement ses yeux.

- Elle me manque, avoua-t-il très bas.

- Ma mère me manque aussi, dit Ori d'une voix très douce. Elle est morte au début de l'été.

- Et la mienne l'hiver dernier.

- Et ton père ? demanda Ori non sans hésitation.

- Il est mort il y a très longtemps. Avant ma naissance.

- Ah, comme le mien.

- Tu as un frère aîné, toi aussi ?

- Deux.

- Ah oui ?

- Oui, mais Nori est assez souvent absent. Il n'aime pas rester en place. Vous viviez où, ton frère et toi, avant de venir ici ?

- A Carnoval, près de la mer. C'est une ville d'hommes.

- Oh !

Les yeux d'Ori brillèrent.

- J'aimerais tant voir la mer !

- Moui... fit Kili, qui ne gardait de Carnoval que le souvenir de la faim et des mauvais traitements.

- Mais si c'est une ville des hommes, comment ça se fait que vous viviez là-bas ?

- Je ne sais pas.

- Mais tes parents, ils venaient d'où ?

- Je ne sais pas. Ma mère n'en a jamais parlé. Je ne sais même pas comment s'appelait mon père, elle ne parlait jamais de lui non plus.

- Ah bon ? C'est drôle... Alors tu ne sais pas à quel clan ils appartenaient, tu ne sais rien de ta famille ni quelle est ta lignée ?

- Ben non. Je ne connais que le nom de ma mère : Dis.

- Dis ? répéta Ori. Comme la sœur du seigneur Thorin ? C'est amusant.

- Il a une sœur ? demanda Kili, un peu étonné.

- Non, elle est morte. Enfin je crois. Toute sa famille est morte, ses parents, ses grands-parents, son frère et sa sœur.

- Oh, fit Kili, attristé.

Thorin lui était sympathique et il était navré pour lui.

- Je vais te montrer, ajouta Ori.

Il trottina jusqu'à un autre rayonnage, se hissa sur la pointe des pieds, fouilla parmi quelques rouleaux de parchemin et en prit un qu'il déroula et alla poser sur une table.

- Tu vois ? Regarde. Là c'est son grand-père, Thror, le dernier roi. Son père et sa mère, et puis lui, son frère et sa sœur.

Kili se pencha vers l'arbre généalogique qui s'étalait sous ses yeux, sincèrement intéressé. Il parvint à déchiffrer quelques runes mais préféra regarder les minuscules portraits dessinés sous chaque nom.

- Oh, il a changé, dis-donc, fit-il en regardant celui de Thorin.

- Oh oui, pouffa Ori. C'était il y a longtemps.

- Ça alors… C'est sa sœur, là ?

- Oui.

- Elle ressemble à ma mère, dit Kili, troublé. Enfin, ma mère n'était pas tout à fait comme ça, mais...

- La princesse Dis était une petite fille quand ce portrait a été tracé, dit Ori. Il en existe un autre, plus récent et surtout plus grand, sur lequel on voit mieux. Il n'y a pas toute la famille, seulement le prince Thorin, son frère et sa sœur. Balin nous l'a montré une fois, quand il nous a parlé de la lignée de Durin. Il parait que ce portrait a longtemps été encadré dans les appartements du seigneur Thrain. Mais le prince Thorin ne veut plus le voir, Balin dit que ça lui fait trop de peine. Alors le tableau a été rangé ici, dans la bibliothèque. Tout en haut, ajouta Ori en désignant les étagères qui se trouvaient au ras du plafond.

- J'aimerais bien le voir, dit Kili à mi-voix. J'aimerais bien voir la princesse en plus grand et un peu plus vieille.

- Il faudra demander à un grand de nous le descendre, dit Ori. Mon frère aîné viendra sûrement tout à l'heure, il a toujours peur qu'il m'arrive quelque chose et ne me laisse jamais très longtemps seul. On lui demandera. Il y a des escabeaux mais ils sont très lourds. Il faut un adulte pour les porter.

Kili n'aimait pas attendre. Il leva le nez vers les hauteurs et estima que le portrait convoité n'était pas hors de portée.

- Pas besoin, répondit-il. Il n'y a qu'à grimper pour le prendre.

- C'est défendu ! s'affola Ori.

Peine perdue : Kili avait déjà posé son pied sur la première étagère, ses mains sur la seconde et entrepris d'escalader la bibliothèque.

- Tu vas tomber ! couina Ori. Et si quelqu'un te voit, on se fera gronder !

Kili ne prit pas la peine de répondre et continua son ascension, pareil à un lézard le long d'un mur. Effrayé par son audace, Ori le suivait du regard, les yeux ronds et une main devant la bouche. La chevelure brune de Kili effleura la roche du plafond.

- Je vois une sorte de gros et grand rouleau, dit-il. C'est ça ?

- Je… je crois, balbutia Ori.

Kili lâcha son appui de la main droite et tira le tableau –si c'était bien lui- soigneusement roulé. De la poussière se dégagea des documents qu'il venait de remuer et lui piqua le nez.

- Aaaa... atchoum !

L'enfant éternua violemment, sa main gauche glissa, il se sentit partir en arrière.

- Aah !

- Kili ! cria Ori, paniqué.

Kili tenta de se retenir à quelque chose. Le tableau qu'il tenait toujours dans sa main droite passa le bord de l'étagère et tomba. En tentant de se rattraper, l'enfant balaya de ses deux mains tendues les rayonnages de la bibliothèque, précipitant plusieurs livres et parchemins dans le vide. Ils tombèrent tous ensemble. Ori, toujours le nez en l'air, reçut le coin d'un épais volume dans la figure et glapit de douleur tandis que Kili s'écrasait sur le tapis à ses pieds, au milieu d'une pluie d'ouvrages en tous genres.

Il y eut un moment de silence et d'immobilité, durant lequel seule la poussière, dérangée par tout ce remue-ménage, retomba silencieusement. Enfin, un peu sonné et un tantinet courbatu, Kili se redressa lentement au milieu du fatras de livres et de parchemins qui s'était éparpillé sans dessus dessous sur le sol. Une main plaquée sur son visage, Ori avait l'impression de ne plus voir que de petites lueurs brillantes du côté gauche. Gémissant de douleur, il se mit à frotter son œil et soudain poussa un cri :

- Le tapis ! Kili ! Attention !

Kili tourna la tête et cria à son tour : dans sa chute, il avait renversé l'un des candélabres qui éclairaient la pièce et quelques parchemins étaient en train de prendre feu. Kili se souvint de la fois ou une bûche avait éclaté dans leur cheminée, projetant des escarbilles sur les roseaux secs qui couvraient le sol de leur maisonnette, à Carnoval. Dis les avait aussitôt piétinés, avec vigueur, de façon à ce qu'ils ne s'enflamment pas. Le garçon se releva précipitamment et se mit donc à piétiner les ouvrages avec détermination, jusqu'à ce que les flammes naissantes soient étouffées. Les parchemins en revanche n'étaient plus très beaux à voir et certainement plus très lisibles !

Ori s'était relevé également et les deux enfants, consternés, regardèrent un instant autour d'eux pour juger de l'étendue des dégâts.

- Oh là là ! gémit Ori. Oh là là ! On va avoir des ennuis, Kili !

Comment nier pareille évidence ? Ils ramassèrent toutefois les livres épars et les empilèrent soigneusement, firent un gros tas des parchemins en cachant sous le dessous de la pile ceux qui étaient noircis, froissés ou pliés et les choses parurent déjà moins graves.

- Qu'est-ce que tu as à l'œil ? demanda soudain Kili. Tu es tout rouge.

- J'ai mal… j'ai reçu un livre sur la figure, tout à l'heure.

Et comme il n'avait pas pu s'empêcher de frotter depuis, cela n'avait pas arrangé les choses. Kili y regarda de plus près puis hocha sentencieusement la tête :

- Tu vas avoir un coquart.

A sa grande surprise, le visage d'Ori se chiffonna comme s'il allait se mettre à pleurer.

- Un coquart ?! pleurnicha-t-il. Oh non ! Qu'est-ce que je vais dire à Dori ? Il va m'interdire de revenir à la bibliothèque !

- Pourquoi il ferait ça ? demanda Kili, surpris.

- Parce que… chaque fois que je me fais mal, il m'interdit de retourner à l'endroit où c'est arrivé ou de toucher à nouveau à l'objet avec lequel c'est arrivé…

Des larmes se mirent à rouler sur ses joues.

- Qu'est-ce que je vais faire, si je ne peux pas revenir ici ?! sanglota-t-il.

Kili se sentit navré pour son compagnon. Il comprenait que pour Ori, c'était important. Sans doute autant que l'était son entraînement pour Fili.

- Mais ça n'est pas ta faute, dit-il.

- Ça ne changera rien.

Kili secoua la tête puis soudain il eut une idée :

- Tu n'auras qu'à dire que c'est moi ! dit-il impulsivement.

- Que c'est toi quoi ?

- Que je t'ai frappé… que c'est moi qui t'ai fait un œil au beurre noir.

Ori fut si stupéfait qu'il cessa de pleurer.

- Je ne peux pas dire ça, protesta-t-il. C'est un mensonge !

Kili avait une autre vision des choses :

- C'est pas vraiment un mensonge, objecta-t-il. C'est moi qui ai tout fait tomber.

Cette fois, Ori eut l'air scandalisé.

- Tu ne l'as pas fait exprès. Et je ne dirai sûrement pas ça ! protesta-t-il avec véhémence. En plus, si je raconte que tu m'as frappé, Dori sera furieux… Il… Comme tu n'as pas de parent à qui aller se plaindre je ne sais pas ce qu'il fera, mais je sais qu'il sera furieux. Et il ne voudra plus que je t'approche.

Kili regarda autour de lui, le candélabre à terre et ses chandelles brisées, le tapis noirci et encore fumant à l'endroit où les parchemins avaient pris feu, il pensa aux documents brûlés et chiffonnés et quelque chose de froid s'insinua en lui. Pas un instant il ne douta d'être sévèrement puni pour ce qui venait d'arriver. Il ne se posa même pas la question : il avait eu presque un an, depuis que Dis n'était plus, pour apprendre comment les choses se passaient pour les garçons comme lui, ceux qui n'avaient plus de parents, ceux dont personne ne voulait. Les autres aussi, d'ailleurs, d'après ce qu'Ori venait de lui dire... Son ami apparemment ne serait pas épargné. Serait-ce pire s'il racontait l'histoire qu'il venait de lui suggérer ?

- Tu vas voir ce qui arrive, ici, aux bagarreurs...

Presque malgré lui, Kili cacha ses mains dans ses poches. Il lui semblait encore sentir les coups de cravache de Deth... Toutefois, avant que les enfants aient pu trancher leur dilemme, la porte de la bibliothèque s'ouvrit et Dori entra : depuis la mort de leur mère, il se sentait toujours extrêmement nerveux dès lors qu'Ori n'était plus dans son champ de vision. Aussi était-il venu s'assurer que tout se passait bien. Il s'arrêta sur le seuil, surpris, et huma l'air :

- Qu'est-ce que ça sent, ici ? fit-il à haute voix. On dirait une odeur de brûlé.

Il fit du regard le tour des lieux et avisa Kili.

- Tiens, tu es là, toi ?

Dori fit ensuite quelques pas, inspirant toujours à plein nez :

- Qu'est-ce que vous avez fait ? D'où vient cette….

Il s'interrompit brusquement en avisant les fumerolles qui montaient toujours du tapis noirci. De là, son regard passa au candélabre renversé, puis aux livres empilés les uns sur les autres.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il d'une voix effrayée. Ori, qu'est-il arrivé ?

Il se tourna vers son frère et son visage s'altéra :

- Mais... mais... balbutia-t-il.

Il rejoignit l'enfant d'un bond et lui saisit le menton pour l'obliger à lever la tête. L'œil gauche du petit nain était déjà presque fermé, enflé, et un énorme hématome était en train de se former, menaçant de lui manger la moitié du visage.

- Quelqu'un t'a frappé ? glapit Dori, horrifié, en lançant un coup d'œil soupçonneux à Kili.

Celui-ci, l'estomac contracté, ne parvint pas à émettre le moindre mot. Les épouvantables souvenirs de l'Institution se pressaient dans son esprit. Les coups de cravache. Les privations de repas. Le temps passé face au mur en pénitence dans le réfectoire. La voix sifflante de Deth :

- Tu aimes ça, hein, vermine naine ? Voilà de quoi te satisfaire.

- Non, bafouilla Ori, j'ai reçu un livre dans la figure, Dori...

- Quoi ? Comment est-ce possible ? Comment est-ce arrivé ?

- Les… livres sont tombés, tenta d'expliquer l'enfant, les yeux baissés.

- Des livres qui tombent ? Un tapis brûlé ? J'exige de savoir avec exactitude ce qui s'est passé ! cria Dori d'une voix qui montait dans les aigus.

Ce fut assez laborieux mais, pressant les deux enfants de questions, il finit par avoir le récit complet de ce qui venait de se passer. Bien loin de le calmer, cela parut le rendre hystérique :

- J'aurais deux mots à dire à Thorin ! vociféra-t-il. C'est lui qui voulait que tu fréquentes ce garnement ! Et pour quel résultat ? Tu vas peut-être perdre ton œil ! Et tu aurais pu être brûlé vif ! Ah oui, il va m'entendre !

Sur ce, Dori empoigna son frère par le bras et l'entraîna à grands pas, sans cesser de tempêter.

Juste avant de passer la porte, Ori parvint à peine à tourner la tête et à lancer à Kili un regard navré. Dès lors que Dori avait commencé à élever la voix, Kili s'était mis d'un bond hors de portée, retrouvant d'un seul coup le vieux réflexe qui consistait à lever son bras pour se protéger, le cœur battant à tout rompre. Demeuré seul, un peu soulagé par le brusque départ de ce nain qui semblait (comme d'ailleurs il s'y attendait) lui en vouloir pour ce qui était arrivé mais ne l'avait pas touché (pas encore), le jeune garçon se sentit soudain terriblement effrayé. Il lui semblait encore entendre les cris de Dori. Etait-il possible qu'Ori perde vraiment un œil ? Avaient-ils vraiment failli mourir brûlés, tous les deux ? A vrai dire, Kili ne chercha pas très longtemps à savoir si c'était vrai ou non : il savait, hélas, que la vérité importe peu. Seules comptent les accusations. Dori avait dit qu'il allait tout raconter à Thorin… Brusquement, Kili se sentit soulagé. Thorin ne lui faisait plus vraiment peur. Il s'était toujours montré très conciliant jusqu'à présent, il lui était même arrivé de prendre sa défense et le jeune nain préférait du même coup avoir à faire à lui qu'à n'importe qui d'autre. N'empêche, se demanda l'enfant avec une nouvelle pointe d'inquiétude, comment réagirait le seigneur d'Ered Luin après que Dori lui aurait assuré que Kili avait blessé son frère et avait manqué le tuer, le faire périr dans les flammes ? Sans parler des livres renversés et des parchemins abîmés. Ori l'avait bien prévenu qu'il était défendu de grimper, il ne l'avait pas écouté….Kili commençait à retrouver un semblant de confiance, il pensait qu'ici, personne ne les brutaliserait sans raison, ni Fili ni lui-même. Mais voilà, aujourd'hui il avait vraiment fait une grosse bêtise... Le jeune garçon regarda autour de lui les dégâts occasionnés à la pièce et arbora un air sombre : non, Thorin n'allait pas être content !

La première pensée de l'enfant fut de rejoindre Fili, auprès duquel il trouverait du réconfort. Sauf que Fili était encore aux terrains d'entraînement. En outre, Kili se souvint que son grand frère tentait toujours de prendre sa défense et que, par le passé, cela lui avait déjà coûté affreusement cher. Le petit repoussa aussitôt cette idée. Non, plus jamais ça. Plus jamais. Alors il pourrait regagner les cuisines où Thalma saurait le rassurer par sa seule présence. Sauf que c'était aux cuisines que se rendrait Fili dès qu'il aurait terminé de jouer au petit guerrier et que si quelqu'un... zut !

Kili réfléchissait toujours quand la porte de la bibliothèque fut à nouveau poussée de l'extérieur. Cette fois, ce fut Balin qui entra. Terrifié, le petit nain ne fit qu'un bond, jusqu'au fond de la pièce, cherchant vainement des yeux une cachette et se tenant le plus loin possible du nouveau venu. Lequel cependant, ayant fait du regard le tour des lieux, secouait la tête comme quelqu'un qui a confirmation de ce qu'il pensait :

- Dori a encore une fois largement exagéré, je vois, dit-il. A l'entendre, je pensais que la bibliothèque avait été réduite en cendres.

Il s'avança, jetant quand même un coup d'œil au tapis fumant, puis regarda Kili.

- Que s'est-il passé exactement, mon petit ? s'enquit-il.

- Les… les livres sont tombés… balbutia l'enfant. Et le….

Il désigna le candélabre à terre, dont les chandelles s'étaient brisées en tombant. Balin commença par redresser l'objet, puis leva les yeux pour regarder les rayons en partie dévastés de la bibliothèque. Il allait faire un commentaire quand la porte s'ouvrit à nouveau, cette fois devant Thorin, dont les sourcils froncés parurent à Kili de très mauvais augure. Pourtant, il se sentit rassuré. Le gamin se souvint aussi de ce que son frère lui avait raconté à propos des cinq jours durant lesquels il n'avait pas pu aller s'entraîner. Son grand frère avait certes été puni, mais il avait assuré que le seigneur d'Ered Luin ne lui avait fait aucun mal.

- Je t'avais dit qu'il était gentil ! avait triomphé Kili.

L'enfant se détendit en y repensant. Comme l'avait fait Balin, le prince commença par balayer la pièce du regard puis, à son tour, il huma l'air.

- Je m'attendais à pire, grogna-t-il.

Balin rit silencieusement :

- J'en conclus que Dori t'a raconté à toi aussi les choses à sa façon.

- Mouais… il m'a dit qu'Ori était défiguré et risquait de rester borgne et je suis certain qu'il a employé le mot « incendie »… Il prétend...

Là-dessus, Thorin lui aussi se tourna vers Kili, dont l'estomac se contracta malgré lui.

- ... que c'est toi qui es cause de tout, acheva le prince.

Le petit nain ne s'attendait pas à autre chose. D'ailleurs ce n'était pas un mensonge, pour une fois. Son inquiétude augmenta.

- Viens un peu par ici, ordonna Thorin.

La respiration de l'enfant se précipita tandis que son cœur accélérait sa cadence : en dépit de tous les raisonnements qu'il s'était tenu à lui-même un instant plus tôt, ses mauvais souvenirs l'emportaient encore sur les bons dans une situation aussi critique que l'était celle-ci.

- J'ai pas fait exprès, articula-t-il d'une voix faiblissante, tout en reculant craintivement.

- Encore heureux, gronda Thorin. Il ne manquerait plus que ça ! Ton frère en a assez fait de son côté, inutile que tu t'y mettes aussi.

Il tendit la main et fit signe au garçon d'approcher :

- Allons, viens là.

- Est-ce que vous êtes très en colère ? s'enhardit à demander Kili d'une petite voix ténue.

- Thorin, dit Balin sur le ton de l'avertissement.

L'intéressé lui jeta un rapide coup d'œil et le vieux conseiller lui adressa un regard signifi-catif : l'enfant était effrayé, il ne fallait pas le brusquer, ni lui parler sur ce ton bref dont Thorin avait l'habitude mais qui lui faisait peur, même si en réalité il ne cachait aucune menace.

- Non, répondit Thorin d'une voix radoucie, en se tournant à nouveau vers Kili, je ne suis pas en colère. Mais j'aimerais entendre ta version des faits. Allons mon garçon, ce n'est pas la fin du monde. Viens ici.

- Je voulais pas faire ça, je vous jure... balbutia Kili en dévorant anxieusement des yeux le visage de son interlocuteur à la recherche d'un signe quelconque pouvant lui indiquer ce qu'il avait en tête.

La confiance de Kili était encore très fragile. Thorin soupira : il avait devant lui un long chemin à parcourir s'il voulait un jour débarrasser ces deux garçons de leur peur. Un très long chemin. Plongeant son regard dans celui de Kili, il répéta posément :

- Ne t'effraie pas ainsi, Kili. Viens près de moi. Tu n'as rien à craindre. Te souviens-tu de ce que je t'ai dit, le soir où tu t'es perdu ?

Oui, Kili se souvenait. Thorin avait assuré qu'il faisait toujours ce qu'il disait. Et jusqu'à présent, ça s'était avéré exact. Ce nain tenait ses promesses. Il avait dit aussi que le jour où il voudrait lui faire du mal, il le dirait. L'enfant opina puis s'approcha, rassuré. Thorin de son côté ne commit pas l'erreur de le toucher lorsqu'il fut à sa portée, ni même de faire le moindre geste vers lui. Il savait que ce serait mal interprété.

- Dis-moi ce qui est arrivé à Ori, intima-t-il. Je n'ai rien compris à l'histoire de Dori.

- Je voulais voir le… commença Kili, avant de se souvenir qu'Ori l'avait averti que Thorin ne voulait plus voir le tableau qu'il était allé chercher (et dont le rouleau gisait toujours sur le sol, intact).

Mieux valait sans doute ne pas en parler, sous peine d'aggraver son cas.

- … je voulais voir quelque chose tout en haut, reprit-il timidement. Alors j'ai grimpé…

Il désigna les étagères.

- Mais quand j'étais là- haut j'ai glissé et tout est tombé. Et Ori a reçu un livre dans la figure.

- Et toi ? Tu n'es pas tombé ?

- Ben si…

- Et qu'est-ce qui est arrivé à ce tapis ?

- Les chandelles sont tombées aussi, répondit Kili en baissant les yeux. Et…

Thorin et Balin se regardèrent, horrifiés. Ils venaient de penser à la même chose.

- Par Durin, pesta Thorin. Tu aurais pu t'empaler sur ce candélabre, malheureux !

Kili releva timidement le nez. Il ne savait pas ce que signifiait "empaler" mais les deux adultes paraissaient à la fois fâchés et effrayés, ce qui ranima aussitôt ses craintes.

- Viens ici.

Thorin le saisit par le bras et le tira jusqu'à hauteur de l'objet incriminé. Effrayé par la brusquerie du geste, Kili eut un mouvement de recul et tenta en vain de se libérer.

- Regarde ! dit le prince, plus rudement qu'il ne l'aurait voulu.

Il posa ses doigts sur l'une des longues et dures pointes métalliques destinées à s'enfoncer dans le pied des chandelles pour les maintenir en place :

- Tu imagines ce qui serait arrivé si tu étais tombé là-dessus ?

Terrifié, Kili ne pipa mot. Ses yeux passèrent alternativement du candélabre à Thorin et inversement, comme s'il se demandait lequel des deux représentait le danger le plus grand. En réalité, l'enfant commençait à réaliser à quoi il avait échappé et après une vive frayeur rétrospective il éprouva une brusque émotion : ainsi donc, Thorin se souciait de ce qui pouvait lui arriver ? Se méprenant sur son air effaré, le prince le lâcha. Il y eut un silence.

- Continue ton histoire, mon petit, intervint alors Balin de sa voix paisible. Le pire a été évité, c'est ce qui compte.

Kili observa tour à tour les deux adultes et estima que décidément, malgré ce qui venait de se passer et la manière dont Thorin s'était si brusquement saisi de lui, ils ne paraissaient pas menaçants. L'incident paraissait clos et le calme revenu. L'enfant hésita cependant à poursuivre : devait-il parler des parchemins qui avaient pris feu ou seulement du tapis ? Bien entendu, tôt ou tard quelqu'un retrouverait les documents noircis cachés tout en bas de la pile…

- Eh ben, dit-il d'une petite voix, après, le tapis a...

Il désigna l'endroit noirci, la gorge sèche.

- … a pris feu ?

- Euh… oui.

- Que s'est-il passé ensuite ?

- J'ai donné des coups de pied… pour éteindre les flammes, fit Kili très bas. Et après, Dori est arrivé.

Thorin parut se détendre :

- C'est tout ? On est loin de l'incendie qui aurait pu coûter la vie à deux gamins !

Balin sourit.

- C'est bien, Kili, ajouta Thorin. Tu as eu le bon réflexe en piétinant les flammes. Tu ne t'es pas brûlé ?

- Non, fit l'enfant, étonné de ce compliment qu'il n'attendait pas.

- La prochaine fois que tu voudras voir quelque chose en hauteur, tu attendras que quelqu'un t'approche un escabeau. C'est compris ? Je t'interdis de recommencer à grimper sur les étagères. Tu as eu de la chance aujourd'hui, ça ne veut pas dire que ça se reproduirait une autre fois. Balin, emmène-le chez Oïn.

Un instant rassuré, Kili sentit renaître sa peur. Car il ne savait absolument pas qui était cet Oïn ni ce que ce dernier pourrait bien lui faire !

- Je veux être sûr qu'il ne s'est pas blessé en tombant, acheva Thorin. Ne me regarde pas comme ça, reprit-il à l'intention de l'enfant, cette fois sur un ton grondeur. On dirait que tu as vu un troll. Et... hum ! Dis-toi que c'est bien parce que tu es tombé... et aussi parce que tu as eu l'intelligence d'éteindre les flammes que je ne tire pas les oreilles. Compris ?

Rassuré, l'enfant fit un signe affirmatif. Il eut même une esquisse de sourire. Cette scène lui devenait soudain familière : Dis autrefois le grondait parfois en des termes assez similaires.

- Maintenant file, va avec Balin, acheva Thorin. Et n'oublie pas ce que je t'ai dit : plus d'exercice de haute voltige, ou tu auras à faire à moi.

Kili obéit docilement. Avec toute cette histoire, ajoutée à ses appréhensions vis à vis du mystérieux Oïn, il avait momentanément oublié l'étonnant portrait, cause de toute cette aventure.

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Mais pas oublié pour longtemps. Disons jusqu'au prochain chapitre. Cela vous fait plaisir ? Hum... connaissez-vous ce dicton ? "la vérité est comme le soleil : elle brûle les yeux/le cœur de ceux qui la regardent en face".

Le poème est extrait de Khazad-dûm (Tolkien)