- C'est qui, Oïn ? demanda Kili à Balin.
- L'un de nos meilleurs guérisseurs, répondit le nain à barbe grise en souriant d'un air rassurant. Tu dois être contusionné, après ta chute ?
Kili ignorait ce que voulait dire "contusionné" mais il devina à peu près.
- J'ai moins mal qu'Ori, assura-t-il.
Puis il parut inquiet :
- Est-ce que c'est vrai que son œil va tomber ?
- Quoi ? Tomber ? répéta Balin, effaré. Qui t'a raconté de telles sornettes, mon petit ?!
- C'est Dori. Il a dit qu'il allait perdre son œil...
Balin éclata de rire :
- Ah, les enfants ! s'écria-t-il, apparemment enchanté. Non, mon garçon, rassure-toi, l'oeil d'Ori restera bien en place. Dori craint qu'il perde la vue, voilà ce que cela veut dire.
Kili s'arrêta au beau milieu du couloir :
- Vous voulez dire : devenir aveugle ? demanda-t-il, très ému.
- Oui mais rassure-toi, mon enfant, Dori s'inquiète toujours beaucoup. Tu as dit qu'Ori avait reçu un livre dans la figure, c'est ça ?
- Oui, quand ils sont tombés, confirma Kili, malheureux.
- Raison de plus pour aller voir Oïn : je pense qu'après avoir vu Thorin, Dori lui a amené Ori. Il pourra nous dire ce qu'il en est.
Kili ne put s'empêcher de s'inquiéter : lorsque Dori avait quitté la bibliothèque, il semblait très en colère contre lui. Balin avait d'ailleurs raison : Ori et Dori étaient encore sur place quand ils arrivèrent. Ori, qui pressait un linge humide contre son visage, sourit à Kili tandis que son frère aîné au contraire le foudroyait du regard. Oïn quant à lui (dont la physionomie rassura Kili), était en train d'expliquer avec patience, apparemment pas pour la première fois, qu'il n'y avait absolument aucun risque pour qu'Ori perde la vue. Il faudrait seulement renouveler la compresse toute la soirée, ce qui atténuerait la douleur. Ensuite, l'enfant aurait en effet l'oeil poché pendant quelques jours mais ça passerait vite et il n'y aurait aucune séquelle. Dori ne paraissait pas convaincu.
- En tous cas, assura-t-il à son petit frère, tu ne mettras plus les pieds dans la bibliothèque.
Kili oublia aussitôt toutes ses craintes : devant le visage décomposé de son tout premier ami, il bondit :
- Oh non ! Non ! cria-t-il. Non, ne le punissez pas. Surtout pas comme ça ! C'était pas sa faute !
Il y eut un silence. Tous les regards étaient fixés sur Kili et son visage tendu, son expression bouleversée.
- Je ne... commença Dori.
- Mon ami, intervint Balin d'un ton patelin, tu ne vas tout de même pas infliger ça à Ori ? Kili a raison, ce n'est pas sa faute.
- Mais je le sais ! protesta Dori, ulcéré, tout en jetant un regard furibond à Kili. Ce n'est pas une punition. C'est juste que je ne veux pas que pareille chose puisse se reproduire...
- C'est là ton avis, admit Balin. Mais songe un peu à ce que cela représente pour Ori. Tu ne peux pas lui faire pire. Et puis soyons objectifs : c'est la première fois que cela arrive et c'était un accident. Il n'y a absolument aucune raison pour qu'il y ait une seconde fois.
Dori regarda Balin, puis Kili, puis Ori qui était devenu tout pâle, finalement se mit à marmonner dans sa barbe qu'il allait réfléchir et sortit, entraînant son jeune frère.
La suite se passa mieux : bien qu'encore bouleversé, Kili comprit très vite qu'Oïn n'avait aucune mauvaise intention à son égard. Le guérisseur lui demanda s'il avait mal quelque part, passa précautionneusement ses mains sur ses membres, ensuite lui demanda de relever ses vêtements et enduisit plusieurs endroits devenus sensibles avec la même pommade qu'il avait déjà utilisée pour Fili le jour de son "duel" avec Sven. Soulagé, Kili s'en fut retrouver son frère et, l'esprit enfin libéré de toute autre contrainte, lui raconta l'histoire du mystérieux portrait.
- Du coup j'ai pas pu voir le tableau, conclut-il, parce que je suis tombé, et puis après les autres sont arrivés. Mais je voudrais quand même bien le voir. On pourrait y aller tous les deux maintenant, Fili.
- Non.
Le ton était non seulement catégorique mais encore plutôt sec et Kili ouvrit de grands yeux : il était bien rare que son frère aîné lui parle de cette manière.
- Mais pourquoi ?
- Parce que c'est idiot. Mère n'était pas une princesse. Et elle n'était pas d'ici. Sinon, on aurait toujours été ici. C'est évident, non ?
- Mais elle s'appelle Dis, la princesse !
Fili haussa les épaules.
- Il y a sûrement des tas de naines qui portent ce nom, Kili.
Devant l'air ahuri de son cadet, il ajouta :
- Tu crois que les noms ne sont portés que par une seule personne ? Bien sûr que non !
Kili réfléchit une minute puis objecta :
- Mais sur le parchemin qu'Ori m'a montré, la petite fille ressemblait vraiment à Mère.
- Une petite fille, justement. Mère n'était plus une petite fille. Ça ne veut rien dire non plus.
- Le seigneur Thorin aussi était pas sur le dessin comme il est en vrai. Pourtant c'est lui.
- Tu m'agaces, Kili. Je suis fatigué, tu m'embêtes avec cette histoire.
- Mais moi, insista le cadet, têtu, j'aimerais bien voir le tableau.
- Eh bien vas-y tout seul. Moi ça ne m'intéresse pas.
- Mais pourquoi ?
- Parce que tout ça est complètement stupide, Kili. Mais si tu y vas, tâche cette fois de ne pas te casser la figure.
Vexé, Kili lui tourna le dos et fila rejoindre Thalma. Fili en fut une fois encore blessé. Mais franchement, qu'est-ce que c'était que ces contes à dormir debout ? Sa mère, une princesse ? Quelle blague ! Dis était morte de misère, faute de soin et de nourriture, dans une masure presque en ruines des quartiers les plus pauvres de Carnoval... tu parles d'une princesse ! Pourtant, à son corps défendant le jeune garçon ne put se sortir les paroles de son frère de la tête. Passe encore pour le nom, mais cette ressemblance ? Ou alors, Kili s'était trompé. Obnubilé par la similitude des prénoms, il avait imaginé le reste ? Fili tenta de chasser l'idée de sa tête mais c'était comme si une force mystérieuse était à l'œuvre et le poussait en avant. Excédé, il décida de se rendre à la bibliothèque et de jeter un coup d'œil à ce portrait. Lui, il ne se ferait pas d'illusions, pensait-il. Et il pourrait enfin penser à autre chose. Comme par exemple au fait qu'Alrim l'avait invité à venir chez lui le lendemain...
Fili se trompa plusieurs fois de chemin mais finit par arriver à la bibliothèque. Tout était resté en l'état et l'odeur de brûlé saturait encore l'air. Le garçon regarda autour de lui et son regard parut attiré de lui-même par le grand rouleau de parchemin demeuré sur le sol, auprès des livres empilés et des documents entassés.
Le garçon s'approcha posément, s'agenouilla, défit le lien qui maintenait le tableau et le déroula. Le visage de Thorin lui apparut, pratiquement semblable à ce qu'il était à présent si l'on exceptait qu'il avait aujourd'hui les cheveux plus longs et le visage plus grave, marqué par les soucis et les deuils successifs. Puis un autre visage, celui d'un nain parfaitement inconnu, plus jeune que Thorin. Fili éprouva l'impression qu'on lui jetait de l'eau glacée au visage : sur le coup, la ressemblance avec Kili lui sauta aux yeux. En regardant mieux, cependant, il se convainquit qu'il s'était trompé : les yeux n'avaient pas la même forme, les cheveux étaient plus sombres, les mâchoires différentes... et pourtant, l'expression du visage… l'étincelle au fond des yeux… le pli têtu de la bouche… mais non, c'était absurde. Fili observa le portrait durant plusieurs minutes encore, les ressemblances lui apparaissant un instant pour disparaître aussitôt. Le jeune nain finit par hausser les épaules et abandonner.
- C'est idiot, se répéta-t-il avec force, pour lui-même cette fois.
Puis il termina de dérouler le parchemin craquant, un peu raide, et son souffle se suspendit : elle était jeune et radieuse, belle, pleine de santé et de vie, lumineuse... Jamais Fili ne l'avait vue ainsi. Jamais. Mais il ne pouvait subsister le moindre doute. C'était bien sa mère, dans tout l'éclat de sa jeunesse.
Le garçon demeura figé, cherchant cette fois encore à se détromper, tentant de se forcer à voir une autre réalité, comme avec le précédent portrait, mais en vain. Le tableau qui, si longtemps, avait été encadré dans les appartements de Thrain lui échappa des mains et se réenroula sur lui-même, reprenant la forme qu'on lui avait imposée. A cet instant, Fili éprouva la sensation de mourir. De s'éteindre et de disparaître. Et c'était très bien comme ça. Très bien. Il aurait voulu pouvoir s'arracher le cerveau de la tête, pour être certain de ne plus penser. De ne surtout pas penser à ce que cela voulait dire. De ne surtout pas avoir à comprendre toutes les implications. Et tout particulièrement, ne pas avoir à admettre à quel point il avait été trompé. Trahi. Manipulé.
Les mains tremblantes, le jeune nain se releva, l'esprit vide. Il resta là immobile, les yeux fixés sur le rouleau. Et puis malgré lui, les pensées commencèrent à affluer, comme un troupeau affolé qui se bouscule et piétine tout sur son passage. Il recula d'un pas, puis de deux... puis il recula jusqu'à la porte, les yeux toujours fixés sur le parchemin auquel il avait eu le grand tort de toucher. Si seulement il avait suivi sa première idée, si seulement il n'était pas venu… Vu d'ici il paraissait si inoffensif, ce rouleau seulement plus gros que les autres… Les trois visages étaient désormais cachés à tous les regards. Mais trop tard. Trop tard !
Fili éprouvait la sensation d'être victime d'une farce monstrueuse. Une fois hors de la pièce, il réalisa qu'il était trempé de sueur. Qu'est-ce que tout cela voulait dire ? Ou alors... ? Sa résolution lui revint brusquement. Il en aurait le cœur net. Il devait savoir ce qu'il en était et il saurait !
Lorsque Fili surgit devant elle, Thalma fut tout de suite frappée par son regard hanté dans son visage très pâle.
- Quelque chose ne va pas, mon petit ? demanda-t-elle, saisie. Tu es malade ?
- Je ne suis pas votre petit ! rugit Fili.
Il se força à respirer plusieurs fois, de manière à pouvoir maîtriser sa voix, puis demanda avec brusquerie :
- Dites-moi : c'est vrai que Thorin avait une sœur ?
Thalma porta sans y penser la main à son cœur.
- La princesse Dis, murmura-t-elle. Il ne faut pas parler d'elle, mon enfant. Jamais.
- Pourquoi ?
- Parce que le seigneur Thorin... n'aime pas ça. Personne ne sait ce qu'elle est devenue, tu comprends. Cette histoire remonte au temps d'Erebor, avant l'attaque du dragon. Et la princesse était tellement jeune, à cette époque ! On chuchote qu'elle se serait enfuie parce que sa famille ne voulait pas la laisser fréquenter le nain qui lui plaisait. Mais on raconte tant de choses…
Fili pensait savoir ce que souffrir voulait dire. Il se trompait, apparemment. Ces mots le brûlèrent comme un fer rouge.
- Un nain ? articula-t-il avec peine.
- On dit que le prince Thrain et ses fils les ont poursuivis. Mais seul Thorin, grièvement blessé, presque mourant, en est revenu.
- Alors ce nain a tué les deux autres ? demanda Fili avec une joie féroce tandis qu'une vague d'exultation montait en lui (ce nain, après tout, c'était peut-être bien son père !).
Thalma haussa les épaules :
- Quelle sottise ! Un seul nain n'aurait jamais pu défaire Thrain, Frérin et Thorin réunis, voyons. D'après ce que j'ai entendu dire, ils sont tombés dans une embuscade tendue par les orcs.
Fili eut l'impression qu'un coup de vent glacé éteignait le brasier qui s'était allumé en lui.
- Des orcs ? Mais alors ? La princesse et le nain ? Eux aussi ils sont morts ?
Il avait été stupide de se laisser emporter. Cette Dis là n'était pas la sienne. Elles portaient le même nom et se ressemblaient physiquement, voilà tout. C'était idiot d'avoir cru... Fili se sentit brusquement soulagé.
- Personne ne le sait, répondit Thalma. Personne n'a jamais su ce qu'ils étaient devenus. D'après ce que racontent les soldats, Thorin a longtemps recherché sa sœur. Il a envoyé des émissaires un peu partout, pendant des années. Il ne devait pas la croire morte. Mais jamais il n'a pu retrouver sa trace.
Fili n'en entendit pas plus. C'était comme si en lui le feu un instant éteint reprenait de plus belle, plus ardent que jamais. Le feu qui le consumait, le dévorait de l'intérieur. Un mot entre tous avait attisé sa colère, comme un grand vent chaud soufflant sur les braises : "sa sœur"... sa sœur... sa sœur ?! Sa sœur qu'il avait chassée ! Jetée sur des routes infestées d'orcs. Plus tard sans doute ils avaient regretté de l'avoir laissée partir avec son compagnon. Son père, son frère et lui les avaient alors traqués, pourchassés, pour les tuer sans doute. En tous les cas, pas avec de bonnes intentions.
Voilà, se dit Fili, la bouche emplie de fiel, voilà la vraie raison pour laquelle ce tableau était caché et pour laquelle personne ne devait plus parler de Dis. Ce maudit… traître de menteur… avait honte d'elle, voilà tout. Il préférait nier qu'elle avait existé. Et par conséquent, ses enfants n'étaient et ne seraient jamais rien pour lui. Car enfin, Thorin savait forcément la vérité, n'est-ce pas ? Si Fili avait été frappé par la ressemblance qui existait entre Kili et… l'autre, là… le personnage du milieu sur le tableau… alors tous ceux qui l'avaient connu devaient l'avoir remarquée aussi. C'était évident, non ? De toute manière, à ce stade Fili ne raisonnait plus et n'était plus capable de pensée rationnelle.
Dis s'était révoltée, rebellée pour avoir le droit de vivre sa vie comme elle l'entendait et elle avait payé le prix fort pour ça, abandonnée, reniée... Si sa famille avait eu la moindre décence, le moindre sentiment pour elle, la moindre compassion, alors sa mère serait encore en vie aujourd'hui. Elle aurait pu être soignée. Elle n'aurait jamais manqué de rien. Elle ne se serait pas usée, tuée à la tâche. Et... ni Fili ni Kili n'auraient jamais eu à souffrir autant. Ils n'auraient pas été livrés à Frégor. Ils n'auraient jamais cherché à fuir et ne sauraient même pas qu'un lieu comme l'Institution existait. Ils auraient grandi ici et seraient comme tous les autres. On ne se moquerait pas d'eux. On ne les mettrait pas à l'écart.
Sacrifiés. Abandonnés à leur sort. Rejetés avant même leur naissance. Et ça venait à présent leur faire la leçon, faire semblant de s'intéresser à eux… tout en les laissant croupir dans leur coin et en leur cachant soigneusement les liens qui les rattachaient… non, qui auraient dû les rattacher à Ered Luin et ses habitants. Car si Thorin avait recherché Dis par la suite, c'était certainement dans le but d'achever la besogne abandonnée autrefois à cause des orcs. Ah oui. Mais il y avait quand même une certaine justice quelque part, tiens, pensa férocement Fili. Les fuyards avaient pu échapper aux monstres, pas leurs poursuivants. Bien fait ! Dommage que Thorin en ait réchappé se dit l'enfant, les poings serrés. Oh oui, dommage. Il ne méritait pas mieux que de crever avec les autres.
- Où est Kili ? demanda Fili d'une voix étrange, qu'il ne reconnut pas lui-même.
- Il est parti chercher du bois, répondit Thalma, qui le regardait d'un air inquiet. Tu n'as pas l'air bien, mon enfant. Tu ne veux pas t'asseoir un moment ? Je peux te donner de…
Fili tourna les talons et s'éloigna à grands pas, sans prendre la peine de répondre. Ils devaient partir. Tout de suite. Loin d'ici. C'était le pire traquenard dans lequel ils étaient jamais tombés, Kili et lui. Et pourtant, ils en avaient déjà vues de dures ! Oh oui ! On les avait affamés, battus, humiliés, maltraités de mille façons. Mais ça, c'était le piège le plus subtil et le plus retors qu'on leur ait jamais tendu. De toutes ces brutes qu'ils avaient été forcés de croiser à Carnoval ils n'avaient jamais rien attendu. Rien de bon, en tous cas. Ils savaient à quoi s'en tenir et n'avaient jamais cru, ou imaginé qu'une autre manière de vivre existait. Tandis qu'ici... jour après jour, à force de miel, on leur avait laissé penser que peut-être... oh, c'était monstrueux !
Fili n'était plus que tumulte, fureur et dévastation. Il avait toujours su qu'il y avait un piège quelque part. Que ces nains n'étaient pas plus dignes de confiance que n'importe qui. Mais il s'était laissé endormir. Autant pour lui. Et voilà que tout se révélait enfin. Dire qu'il avait commencé à croire... qu'il avait presque commencé à éprouver de... qu'il en était quasiment arrivé à s'imaginer que... il avait baissé sa garde, et voilà qu'il était frappé en plein cœur. Comme il aurait toujours dû savoir que ça arriverait.
D'accord, ni Kili ni son frère n'avaient été maltraités à Ered Luin, physiquement du moins. Histoire de mieux les endormir. Car tous, tous ils leur avaient menti, ils les avaient dupés... avec toutes leurs belles paroles, leurs sourires hypocrites, leur fausse sollicitude... Fili avait envie de hurler. Et de se ruer sur tous ces... sales menteurs... ces saletés de... et les déchirer de ses ongles, de ses dents, les frapper, les... Jamais il ne s'était senti aussi mal. Jamais il n'avait éprouvé une telle rage. Ni d'ailleurs une telle désillusion. Sans doute parce qu'il avait commencé à croire que tout était encore possible. Que tout était vrai. Peut-être. Alors que depuis le premier instant, Kili et lui n'étaient que des dupes. Des marionnettes au bout de leurs fils. "Dis bonjour". "Sois gentil". "Fais ceci, fais cela"... et la marionnette de danser, danser, danser...
- Mais qu'est-ce qu'il a, cet enfant ? se demanda Thalma à voix haute, en regardant Fili se ruer hors de la cuisine.
Elle se reprocherait longuement, dans les heures à venir, de n'avoir pas approfondi les choses. Mais aussi, elle était à mille lieues de réaliser ce qui arrivait.
Si Fili n'avait pas été aussi bouleversé, s'il avait pris le temps de réfléchir et de laisser retomber le tumulte de ses émotions, peut-être les choses se seraient-elles passées différemment. Sauf que justement, en cet instant précis le jeune garçon se refusait absolument à réfléchir ou même seulement à penser. Il savait où se trouvait la resserre à bois de la cuisine. Il courut dans cette direction et croisa Kili qui revenait, les bras chargés d'un volumineux fagot.
- Kili ! cria-t-il. Lâche ça et viens ! On s'en va !
Kili haussa un œil par-dessus les branches qui cachaient en partie son visage.
- On s'en va où ?
- Je ne sais pas mais on s'en va, et tout de suite !
- Mais pourquoi ?
- Je t'expliquerai plus tard, mentit Fili, qui n'était pas du tout certain de tenir parole. Pose ça, dépêche-toi.
- Mais Thalma en a besoin. Attends, je reviens après.
Excédé, Fili empoigna le fagot et l'arracha des bras de son frère. Il le jeta à terre, prit son cadet par la main et l'entraîna au pas de course.
- Maaaiiiis ! protesta Kili. Fili, qu'est-ce qu'il y a ? Où on va ?
- Plus tard, jeta le grand entre ses dents serrées.
Il fonça à travers les galeries d'Ered Luin, remorquant derrière lui un Kili pas très enthousiaste, jusqu'à l'entrée de la citée. Evidemment, celle-ci était gardée. Une sentinelle emmitouflée jusqu'aux yeux, armée d'une lance, se tenait près du mur et regardait dehors. Fili n'hésita pas. Il poussa Kili dans un petit couloir adjacent et chuchota :
- Reste ici et ne fais pas de bruit.
Puis il courut vers le soldat nain qui, alerté par le bruit de ses pas, tourna la tête vers lui tout en frottant ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer.
- Le prince Thorin vous demande, lui lança Fili en arrivant à sa hauteur. A l'armurerie. Il a dit que c'était urgent.
- Ah bon ? fit le nain, étonné, vaguement inquiet. J'y vais.
Il s'agissait d'une petite salle, bien fournie en armes, juste derrière le coude du couloir principal. Ainsi, en cas d'attaque venant de l'extérieur, les nains auraient aussitôt des armes sous la main pour repousser les assaillants. Le garde serait de retour dans quelques minutes à peine, mais cela suffisait à Fili. En deux bonds, il eut rejoint son frère et le saisit à nouveau par la main.
- Viens vite !
- Mais Fili… renâcla le petit, pas convaincu pour un sou.
- Viens, je te dis !
Tous deux gagnèrent l'entrée de la cité souterraine. Dehors, le soir tombait. La neige tourbillonnait en flocons serrés que le vent d'hiver, hurlant de toute sa voix, tordait et retordait en bourrasques glacées. Le froid saisit les enfants dès qu'ils s'approchèrent de l'ouverture.
- Fili, pleurnicha Kili. Où tu vas ? J'ai pas envie de sortir.
Fili serra les dents. Le temps n'était évidemment pas idéal mais tant pis. Tout plutôt que rester ici une minute de plus. De toute façon il se souvenait du chemin emprunté lorsqu'ils étaient arrivés. Il suffisait de suivre le sentier, en longeant la paroi pour ne pas risquer de tomber dans le ravin (avec le vent et la neige on ne voyait pas à trois pas devant soi). Impossible de se perdre, il n'y avait rien de plus facile.
- Viens, Kili ! ordonna-t-il.
Il resserra sa prise sur la main de son frère et plongea avec lui dans la tourmente qui battait les parois des montagnes. En quelques instants à peine les deux petits nains eurent disparu, avalés par la tempête de neige.
