Pour Le Poussin Fou : pourquoi ? Hm.. pour qu'ils vainquent avec péril et triomphent avec gloire ? Ou plus simplement parce que si rien ne se passait, bah... y'aurait pas d'histoire...

Bon, pour en revenir à nos moutons : vous avez tous envie de savoir comment Thorin réagira quand la vérité parviendra à ses oreilles. Eh bien : vous allez le savoir maintenant.

Bonne lecture à tous.

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- Ils se sont enfuis, Monseigneur. Ils ont quitté Ered Luin.

Thorin secoua la tête, incrédule :

- Tu en es certaine ? Peut-être se cachent-ils quelque part. Ces gamins sont assez… facétieux.

- Non, fit Mila à voix basse, accablée. Non, je sais ce que je dis. L'aîné a éloigné la sentinelle qui se trouvait à l'entrée en lui racontant que vous vouliez la voir…

Mila entendait encore la voix courroucée du nain qui, son tour de garde terminé, était venu se réchauffer à la cuisine. Mila était précisément en train de s'enquérir de ses protégés auprès de Thalma. Cette dernière, inquiète de ne pas voir revenir Kili avec le bois qu'il était parti chercher, s'était elle-même mise à sa recherche. Elle avait découvert le fagot jeté à terre dans un couloir et avait aussitôt pressenti quelque chose de grave.

- Le grand m'a paru si étrange… il semblait bouleversé et il a demandé où était son frère. Si seulement j'avais été chercher Kili tout de suite…

- Mais où peuvent-ils être allés ? Qu'est-ce qui leur est encore passé par la tête ? avait demandé Mila, perplexe.

- Tu parles des deux gamins dont tu t'occupes, Mila ? était alors intervenue la sentinelle, très fâchée. J'aimerais bien savoir où ils sont, moi aussi. Le grand en tous cas, parce que j'ai l'intention de lui botter le train ! Quand j'en aurais terminé, je te garantis qu'il ne pourra plus s'asseoir !

Le nain avait ensuite raconté ce qui était arrivé.

- C'est que j'aurais pu avoir des ennuis, moi, avait-il conclu, indigné, à quitter mon poste comme ça ! Je n'aime pas beaucoup ces plaisanteries !

- Une sale blague, admit Thorin lorsque Mila lui rapporta ces propos. Décidément, ce garçon a besoin d'être pris en main. Après l'histoire de l'escalier j'espérais qu'il se tiendrait tranquille, mais il semble qu'il affectionne les plaisanteries de mauvais goût.

La naine fit un signe de dénégation.

- Ça va bien plus loin qu'une mauvaise plaisanterie, Monseigneur. Ils sont partis. J'en suis sûre. Et dehors, c'est la tempête.

- Voyons, pourquoi auraient-ils fait ça ? Surtout à la nuit tombée et en pleine tempête de neige ?

- Je ne sais pas. Mais je suis certaine de ce que j'avance. J'ai vérifié et revérifié toutes les autres possibilités.

Mila laissa passer un silence et rajouta, presque pour elle-même :

- Que vont-ils devenir, seuls en pleine montagne, en plein hiver ? Et par ce temps.

Ses yeux s'emplirent de détresse.

- Ils n'ont aucune chance. Ils ne verront même pas se lever le jour.

Comme si elle pensait que son interlocuteur n'avait peut-être pas compris, elle ajouta d'une voix brisée :

- Ils vont mourir. Ils seront morts longtemps avant l'aube.

Thorin ne discuta pas davantage. Il connaissait Mila et savait qu'elle ne s'avancerait pas ainsi à la légère. Quant au pourquoi du comment, ce n'était pas le plus urgent.

- Ils ne vont pas mourir avant que je leur dise ma façon de penser ! tonna-t-il en se ruant sur son épée et en bouclant la ceinture autour de sa taille. Je m'en vais les ramener par la peau du cou ! Petits crétins... ils vont m'entendre !

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Fili ne savait pas comment ils avaient pu se tromper de chemin. Dans son souvenir, le sentier de montagne qui menait à Ered Luin était très long et l'on ne pouvait pas le quitter. Pourtant, Kili et lui-même se trouvaient à présent, de toute évidence, sur un versant exposé au vent, il ne savait où. Enfoncés dans la neige jusqu'aux genoux, grelottant dans la tourmente (ils n'avaient même pas de manteaux) et fouettés sans relâche par la bourrasque, les deux petits nains avançaient avec peine, le visage et les mains bleus de froid (bien que de cela ils ne puissent se rendre compte dans la nuit). En revanche ils ne sentaient que trop bien leurs ongles les lancer cruellement, exactement comme si quelqu'un tirait dessus avec une pince rougie au feu. Ils avaient beau essayer de cacher leurs mains gelées dans leurs vêtements, parfois souffler dessus (même l'air qui sortait de leurs poumons en un panache blanc paraissait glacé), la douleur s'intensifiait constamment.

Par-dessus les hurlements rageurs du vent se fit bientôt entendre un autre bruit, que Fili eut du mal à identifier jusqu'à ce qu'un miroitement sombre, devant lui, le fasse réaliser.

- Oh non… pensa-t-il.

Il n'y eut cependant bientôt plus de doute. Un torrent leur coupait la route, un torrent de montagne aux eaux rapides et noires, charriant des glaçons. Impossible à traverser. Fili savait que Kili ne pourrait pas aller beaucoup plus loin de toute façon. Lui-même était à bout de force et n'avait jamais eu si froid de son existence. Il ne sentait plus ses pieds, mais ses mains exposées au vent glacial le faisaient souffrir et il pensa qu'il en était de même pour son frère. Sans rien dire, il tira le petit derrière lui, longeant la rive, espérant il ne savait quoi. Alors qu'ils s'apprêtaient à dépasser une sorte de monticule couvert de neige, Fili faillit tomber en trébuchant sur quelque chose qu'il ne pouvait voir sous la couche blanche qui recouvrait le sol et il réalisa que le « monticule » était une énorme souche déracinée.

- Kili.

Fili fit tomber une partie de la neige, serrant les dents sous la brûlure du froid sur ses mains déjà douloureuses puis, exténués et à demi gelés, les deux enfants se blottirent entre les racines noueuses qui les protégèrent un peu du vent, serrés l'un contre l'autre dans l'espoir de récupérer un peu de chaleur.

- On va se reposer un peu, articula Fili, qui se demandait avec une angoisse grandissante comment ils allaient se sortir de là.

Kili grelottait contre lui et claquait convulsivement des dents.

- Je- je veux re-e-etourner à Ered Luin, gémit-il. Je veux rentrer, Fili.

- On ne peut pas, répondit le grand, dents serrés. Je te l'ai dit. On est mieux tout seuls.

- N-non ! Le seigneur Thorin ét-t-t-tait g-gentil avec nous et T-T-Thalma aussi. M-mêême M-M-ila était gen-gentille avec nous... Je veux rentrer !

Fili lui lança un regard à la fois indigné et interloqué. C'était bien la première fois que son frère émettait un avis différent du sien et persistait dans son idée. Et voilà qu'à présent il chantait même les louanges de Mila ! Je vous demande un peu. Le jeune garçon se demanda soudain si entraîner son frère avec lui n'avait pas été égoïste de sa part ? Mais d'un autre côté, il n'allait pas partir sans Kili. Soyons sérieux.

- Ecoute, dit-il, il est trop tard, maintenant. Si on retournait là-bas, on serait sûrement punis pour être partis… tu comprends ? Tu as envie d'être battu ou enfermé dans une prison ? Ou les deux ?

- Noon… M-Mais là-bas i-i-il fait ch-chaud et il y-y-y a à manger… et d'abord, personne nous a fait d-d-d-e mal, là-bas, F-Fili, jamais…

- On ne peut pas retourner ! jeta l'aîné entre ses dents, furieux de l'insistance de son jeune frère.

Il savait bien que la vraie réponse était : « JE ne VEUX pas y retourner » mais il refusait de le reconnaître. De toute façon, c'était impossible. L'aurait-il voulu qu'il n'aurait pas su par où aller. Il ne savait même pas où ils étaient ni comment ils y étaient arrivés. En outre, Fili était sincère au moins sur un point : il était effectivement persuadé qu'en cas de retour, on leur ferait payer cher leur évasion. Kili était jeune et naïf, il croyait encore qu'il existait des gens « gentils »… ah ! Quelle blague. Ils les avaient bien eus, oui, les gens soi-disant « gentils » ! Jusqu'au trognon. Jusqu'à la garde. Et comment. Au fond de lui, Fili savait qu'il n'avait pas entièrement raison et qu'agir sur un coup de tête comme il l'avait fait avait sans doute été une grosse erreur. Mais les nains sont têtus et Fili était déterminé à camper sur ses positions. Soudain, il tendit l'oreille. Par-dessus les hurlements du vent et le fracas de l'eau, il lui avait semblé…

- Woûûûûû ! clama le vent d'hiver de toute sa voix.

- J-j-j'ai f-froid, Fil-l-i. J'ai t-t-r-ès froid… J-j-ai mal aux mains e-e-et…

S'il avait fait moins sombre, Fili aurait pu voir quelques larmes déjà gelées se cristalliser sur le visage de son frère. Kili avait, tout comme son aîné d'ailleurs, atrocement mal aux mains, aux ongles. Mais contrairement à lui, il ne nourrissait aucune détermination à s'entêter dans cette fuite absurde. Kili voulait rentrer à Ered Luin, il voulait retourner au chaud dans le ventre de la montagne, là où tout le monde jusqu'à ce jour avait été gentil avec lui et avait paru faire cas de sa petite personne.

Fili serra les dents, préférant ne pas répondre. Il avait déjà donné tous ses arguments, sauf ceux qu'il se refusait à communiquer. Que penserait Kili s'il savait que... ? Serait-il aussi révolté que lui ? En son for intérieur, Fili n'aurait pu en jurer. Son frère était si jeune, si innocent... il pourrait éprouver... il pourrait croire ou s'imaginer... Le jeune nain repoussa résolument cette pensée. Kili n'avait pas besoin de savoir. En tous cas pas maintenant, rectifiait le garçon pour soulager sa conscience troublée.

- …héééé !

Fili dressa l'oreille.

- Ooohééé !

- Oh non ! pensa le garçon.

Il réalisa que Kili avait entendu aussi. Pas possible. Ces fichus nains ne les avaient quand même pas poursuivis ? Dans la nuit, en pleine tempête ?

- Oohéé ! Fili ! Kili !

Eh bien si. Apparemment. Kili s'agita, parut vouloir s'extirper de sa cachette. Son frère aîné le retint. Les cris semblaient se rapprocher (quoiqu'avec le vent et l'eau, ce n'était pas facile à déterminer).

- J-e veu-eux rentrer ! gémit Kili en se débattant faiblement.

- Non ! cria Fili. Viens !

D'un coup de reins, il se jeta hors de leur précaire, si précaire abri, empoigna son frère par la main et se mit à courir, ou du moins il s'efforça de le faire, dans la neige haute, longeant la berge du torrent, s'efforçant de s'éloigner des voix qui les hélaient dans la tourmente. Dans la nuit et la neige, les autres ne pourraient pas les voir.

Les deux enfants s'épuisèrent très vite. Outre qu'ils étaient gelés et qu'ils commençaient à avoir du mal à bouger, l'épaisseur de la couche de neige les entravait. Kili se fit de plus en plus lourd au bout du bras de son frère, qui s'efforçait de ne pas entendre ses sanglots et ses plaintes. Et tout se passa si vite qu'il n'eut pas vraiment le temps de réaliser. Soudain, la main raide et glacée de Kili échappa à ses doigts gourds et douloureux. Il sentit plus qu'autre chose son petit frère s'affaler sur le sol, creusant un trou dans la neige... trop près de la berge, car elle céda sous son poids. Kili hurla, un hurlement terrifiant qui couvrit celui du vent, et Fili ne se retourna que pour le voir disparaître dans l'eau noire du torrent.

- KIIIILIIII !

Non, ce n'était pas vrai, pas vrai, pas vrai... pas possible ! Fili perdit toute notion de la réalité. Il hurlait, hurlait, les yeux fixés sur cette mouvance brillante et bruyante qui lui avait pris son jeune frère, hurlant à s'en casser la voix.

- KILI ! KILIII ! KILI !

Il ne vit pas la lumière des torches dont les flammes étaient impitoyablement tordues par le vent, il n'entendit pas les voix autour de lui, ni les renâclements des poneys qui n'appréciaient pas du tout de se trouver là, dans cette tempête, il ne réalisa pas que des mains s'emparaient de lui. Il ne pouvait détacher ses yeux de l'eau, il ne pouvait cesser de hurler. Il ne sentit même pas la gifle qui lui fut assénée. Il faut dire que son visage engourdi et gelé était devenu insensible. Néanmoins, le choc ramena un peu de raison en lui.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est Kili ? demanda une voix dure qu'il ne reconnut pas.

Fili ne put que tendre une main tremblante, impuissante, vers le torrent.

- Balin, reprit la voix, prends le petit...

Fili se sentit soulevé à bout de bras, d'autres mains s'emparèrent de lui et commencèrent à frictionner ses membres gelés dans l'espoir d'y ramener quelque chaleur...

- Dwalin, vous autres, avec moi, vite !

- S'il est tombé à l'eau...

-... perdu, il se sera noyé...

- ... il faudrait un miracle...

Ce ne fut que par la suite que Fili parvint à se souvenir de quelques images de ce qui arriva après cela. Son esprit semblait lui aussi gelé, figé. Plus tard, il reverrait fugitivement les poneys, harcelés par leurs cavaliers, avancer aussi vite que possible le long du torrent. Les torches haut levées. Les visages si terriblement graves des nains. Plus tard il se souviendrait de cette voix, soudain. La voix de Dwalin :

- Là ! Par Mahal ! Pour de la chance...

Il reverrait plus tard les branches mortes bloquées au milieu du courant par deux rochers qui brisaient le cours du torrent, et la petite forme noire, à demi submergée, que la force de l'eau avait jetée là. Dwalin sautant à terre, enfonçant sa torche dans la neige et se jetant à l'eau dont la température glaciale lui fit pousser plusieurs jurons particulièrement imagés. Luttant à la fois contre le froid et contre le courant, mi-nageant, mi-marchand quand la hauteur du flot le lui permettait, le colosse parvint à gagner l'amas de branches. Un moment plus tard, ses amis l'aidaient à se hisser sur la berge. Dans ses bras, Kili était inerte et son visage paraissait aussi blanc que la neige alentours.

- Il respire ?

- A peine.

Thorin se dépouilla de son manteau, qu'il tendit à son ami :

- Enroule-le là-dedans, vite. Ou il va mourir gelé. Dépêchons-nous de rentrer.

Avant de se remettre en selle, un autre nain, à son tour, retira son manteau et le tendit à Dwalin :

- Tu es trempé. Mets ça.

Le géant grommela un vague remerciement. Fili ne garda aucun souvenir du trajet de retour. Il ne commença à reprendre ses esprits que lorsque les poneys couverts de neige, tout comme leurs cavaliers d'ailleurs, franchirent le porche rocheux d'Ered Luin.

- Vous autres, occupez-vous des chevaux, ordonna Thorin de sa voix brève. Dwalin, par ici avec le petit. Balin, va nous chercher des couvertures et une bouillotte. Pressons.

Tout le monde s'activa. Dwalin, portant Kili inanimé dans ses bras, entra dans la première salle venue, à savoir la salle des gardes, aménagée tout à l'entrée (ou à la sortie, question de point de vue) de la cité souterraine. Un bon feu flambait dans la cheminée et, assis à une table, deux guerriers jouaient aux dés. Ils s'interrompirent en voyant entrer Dwalin, Thorin, et Fili toujours un peu hébété qui suivait machinalement le mouvement.

Dwalin étendit Kili sur la table, sous l'oeil abasourdi des deux nains. L'enfant était presque aussi pâle qu'un cadavre. Livide et mou comme un poisson mort. Il avait les yeux fermés et ses cils dessinaient une ombre légère sur son visage blanc. Fili n'osait espérer qu'il était encore en vie et ne pouvait se résoudre à penser qu'il ne l'était plus.

- Retire-lui ses vêtements, ordonna Thorin en s'approchant du feu, qu'il tisonna quelques instants.

Sa chemise mouillée collait à ses bras et à son torse mais il ne semblait pas s'en soucier. Dwalin, encore plus trempé que son ami et aussi indifférent que lui, n'y alla pas par quatre chemins : après avoir déroulé le manteau qui enveloppait Kili, il tira sa dague de sa ceinture et fendit les vêtements trempés sur toute leur longueur pour les ôter plus facilement. Balin revint sur ses entrefaites, portant plusieurs couvertures qu'il tendit à son frère. Dwalin enveloppa étroitement Kili à l'intérieur tandis que Thorin s'emparait de ce qui ressemblait à un sac de cuir très épais, noirci comme s'il avait été exposé au feu, et revenait près de la cheminée. Enfin, Balin se tourna vers Fili qui grelottait tandis qu'une mare d'eau froide se formait à ses pieds.

- Déshabille-toi, ordonna le nain à barbe grise de sa voix paisible. Tiens.

Il lui tendit la dernière couverture :

- Enveloppe-toi là-dedans et approche-toi du feu.

Il soupira et ajouta :

- Tu vas souffrir.

Fili ne prit pas la peine de chercher à analyser les derniers mots prononcés. Son esprit était encore confus. Il entreprit cependant de suivre les conseils de Balin, non sans mal d'ailleurs : non seulement ses membres gelés avaient peine à bouger mais encore ses vêtements étaient raidis par le froid. Il avait péniblement réussi à s'éplucher de la couche supérieure quand il remarqua ce que faisait Thorin : équipé de pincettes, il était occupé à placer des braises dans le sac de cuir qu'il tenait à la main. Ses vêtements mouillés fumaient à la chaleur du feu et l'enveloppaient d'une aura de vapeur qui lui conférait un air plutôt inquiétant. Lorsqu'il jugea avoir suffisamment de tisons, il se redressa et se dirigea vers la table sur laquelle gisait Kili, le sac fumant à la main. En l'espace d'une seconde, d'horribles souvenirs affluèrent à la mémoire de Fili.

- Non, non ! cria-t-il, épouvanté.

Il se rua en avant, se plaçant entre son frère inanimé et le seigneur nain, les bras écartés pour protéger Kili dans toute la mesure de ses faibles possibilités.

- Je vous en supplie, bafouilla-t-il, terrorisé. Ne lui faites pas de mal. S'il vous plaît, seigneur Thorin. S'il vous plaît ! Ce n'est pas sa faute. C'est moi qui aie décidé de m'enfuir. Kili m'a suivi, il est trop petit pour comprendre ce que ça signifie.

Interloqué, Thorin s'immobilisa un moment. Les yeux, le visage, la voix du jeune garçon exprimaient la terreur, le désarroi, l'impuissance...

- Voyons, de quoi as-tu peur ? demanda t-il enfin. Je ne veux pas lui faire de mal, qu'est-ce que tu racontes ?

Fili ne put trouver les mots mais son regard se posa, éloquent, sur le sac dont s'échappait toujours des volutes de fumée ainsi qu'une odeur de vieux cuir brûlé. Thorin demeura interdit durant quelques secondes et enfin comprit.

- Ton frère est totalement frigorifié, dit-il, il faut absolument le réchauffer, sans quoi il risque de mourir. Regarde. Viens, tu vas voir. Ce n'est pas dangereux pour lui, rassure-toi.

Ecartant sans brutalité l'enfant effrayé, il serra soigneusement les cordons du sac puis l'enveloppa dans la couverture humide posée sur Kili. Après quoi il se tourna vers l'aîné des garçons, qui suivait chacun de ses gestes avec une angoisse grandissante.

- Touche, dit Thorin. C'est chaud mais supportable. Ça ne brûle pas. Vas-y, touche-le.

Fili tendit une main circonspecte et dut se rendre à l'évidence : la couverture autour du sac de cuir était chaude en effet, vraiment bien chaude, mais son contact n'était pas douloureux.

Il s'écarta et regarda Thorin poser la bouillotte ainsi constituée contre le flanc de Kili, avant de draper très soigneusement deux couvertures autour de lui, bien serrées pour éviter la moindre déperdition de chaleur. La peau du petit nain était aussi blafarde que glacée.

- Ça devrait aller mieux dans peu de temps, dit Thorin.

Il se tourna ensuite vers Fili et plongea son regard pénétrant dans le sien :

- Tu me crois donc capable de torturer un enfant, mon garçon ?

Le regard clair ne se détourna pas. Dans le souvenir de Fili flottait un visage pâle, presque exsangue, aux oreilles abominablement mutilées et cautérisées au fer rouge pour économiser l'intervention d'un guérisseur.

- Je l'ai déjà vu faire, dit-il à mi-voix.

- Mais pas ici. Pas par un des miens.

- Non, admit Fili, sans grande conviction toutefois.

- Fili, il est temps que tu comprennes qu'aucun mal ne vous sera fait ici. Jamais.

Ces paroles ramenèrent soudain à l'esprit du garçon sa découverte à la bibliothèque et le récit de Thalma. Jamais. Ben tiens. Un mensonge parmi les autres, sans doute. Comme si ce nain était digne de confiance !

- Finis de te déshabiller, mon petit, intervint Balin. Et viens te réchauffer.

Fili s'écarta à regret de la table sur laquelle gisait son frère. Ces nains les avaient trompés, certes, mais lui… lui était presque plus coupable qu'eux, pensa-t-il soudain. Kili avait failli mourir par sa faute. Peut-être allait-il vraiment mourir, d'ailleurs. Il était si pâle… Et s'il s'en sortait, quelles seraient les conséquences de cette fuite ? Quelles représailles ? En même temps, si Thorin et les siens ne les avaient pas manipulés, ne leur avaient pas menti, rien ne serait arrivé. Le garçon parvint à se défaire de ce qui restait de ses vêtements et, blotti dans la couverture que lui avait donnée Balin, claquant des dents, il s'approcha du feu.

- Et maintenant, fit Thorin d'un ton soudain sévère, si tu m'expliquais cette lubie idiote de sortir en pleine tempête de neige ? Vous êtes devenus fous, tous les deux ? Qu'est-ce que c'était que cette invention saugrenue ? Tu te rends compte de ce qui aurait pu se passer ? Vous avez de la chance que…

Une flambée de haine souleva Fili lorsqu'il entendit ces mots. Il ne put se contenir plus longtemps :

- Et même si on était morts, qu'est-ce que ça pourrait vous faire ? cria-t-il, interrompant son interlocuteur.

Les paroles suivantes jaillirent d'une traite :

- Vous avez laissé mourir ma mère, vous l'avez abandonnée parce que vous détestiez mon père, vous vouliez pas qu'on vienne au monde, Kili et moi, et je vous DETESTE !

Les yeux de Fili lançaient des éclairs de rage. Mais ceux de Thorin s'assombrirent comme un ciel d'orage :

- Doucement, mon garçon, gronda-t-il sur le ton de l'avertissement. Ne me parle pas sur ce ton ! Qu'est-ce que c'est que ces fadaises ?

- Allons, allons, intervint Balin, se voulant conciliant. Thorin, ce petit doit être à bout de nerfs, ne fais pas attention. Et toi, mon enfant, calme-toi. La soirée a été dure.

Fili était trop furieux pour être prudent. Toute la colère qui l'avait poussé à fuir en entraînant Kili avec lui, cela en dépit des intempéries, l'envahit à nouveau. L'intervention de Balin ne fit qu'exacerber sa rancœur :

- Je voulais pas le croire, lança-t-il, défiant Thorin du regard, mais j'ai vu le portrait. Vous pensiez qu'on le découvrirait jamais ?

- Quel portrait ? De quoi parles-tu, petit ? demanda Balin, de plus en plus stupéfait.

- A la bibliothèque. Le portrait de ma mère. Dis.

Jetant à Thorin un regard de haine, Fili ajouta :

- Dommage que les orcs ne vous aient pas tué, vous aussi ! Vous ne méritiez pas mieux !

Cette fois, ce fut Dwalin qui intervint :

- Alors là tu passes la mesure, mon garçon !

- Et alors ? hurla le révolté. Ça changera quoi ? Vous croyez que je ne sais pas ce qui va se passer maintenant ? Vous croyez que je n'ai pas l'habitude ? Vous supportez pas qu'on bouge le petit doigt sans votre autorisation, voilà la vérité. C'est la seule raison pour laquelle vous êtes venus nous chercher, vous vous en fichez qu'on crève !

- TU VAS TE TAIRE ! rugit Thorin, sur un tel ton et avec un tel regard que Fili se tut malgré lui. Et que je ne t'entende plus jamais parler de Dis ! C'est compris ?

- Thorin, voyons, intervint à nouveau Balin, qui était soudain très pâle. Il faut tirer cette affaire au clair, au contraire. Tu te rends compte ? Et si ces garçons étaient….

- Foutaises !

- Laisse-moi lui parler, insista Balin. Tu es bouleversé et lui aussi. Laisse-moi faire.

Thorin jeta un dernier regard furibond à Fili et sortit comme un ouragan, en claquant la porte derrière lui. Dwalin à son tour regarda le jeune garçon d'un air rien moins qu'aimable, avant de se diriger lui aussi vers la sortie.

- Dwalin, s'il te plaît, fit Balin. Veux-tu emmener le petit Kili ? Il faut le mettre au lit. Et prévenir Mila.

Dwalin ne répondit pas mais il souleva Kili avec précautions et quitta la pièce à son tour. Les deux guerriers qui étaient là lorsqu'ils étaient tous arrivés étaient partis également. Balin et Fili étaient seuls. Fili qui se tenait poings crispés et regard mauvais et semblait mettre le vieux nain au défi de lui faire le moindre reproche.

- Viens t'asseoir près de moi, mon garçon. Et raconte-moi tout depuis le début, tu veux bien ?

- Et pourquoi ?

- Parce que c'est extrêmement important.

Comme Fili ne semblait pas convaincu, il ajouta :

- Et aussi parce que maintenant, ou bien tu en as trop dit, ou bien pas assez. Tu dois aller jusqu'au bout.

- Je n'ai plus rien à dire.

- Parle-moi de tes parents.

- Ils sont morts.

- Qui étaient-ils ?

Fili le regarda fixement, pas du tout convaincu de la nécessité de répondre.

- Ma mère s'appelait Dis. C'est la naine du portrait, lâcha-t-il enfin.

- Je ne vais pas de faire de mal, petit, je t'assure que tu peux venir t'asseoir près du feu. Tu ne risques rien. Une boisson chaude te ferait également du bien.

Fili ricana :

- Je sais très bien ce qui nous attend… Une boisson chaude n'y changera rien.

Balin ne renchérit pas et revint au sujet qui l'intéressait. De question en question, sans jamais élever le ton, il finit par amener l'enfant à dire tout ce qu'il savait en dépit de sa mauvaise humeur et de sa réserve. Fili de son côté, un peu détendu par la voix paisible de son interlocuteur et le calme qui régnait dans la pièce, comprit cependant ce que Balin avait voulu dire par « tu vas souffrir » : à mesure que la chaleur revenait dans ses membres gelés, la douleur se faisait plus insupportable, le brûlant comme si sa peau était exposée directement à la flamme.

- Je n'ai presque aucun souvenir de mon père, dit-il d'une voix entrecoupée par la souffrance. Je me souviens qu'il avait les cheveux blonds, mais pas comme les miens. En fait, un peu roux. Et une très longue barbe, taillée en pointe. Je le sais parce que j'aimais bien y passer mes doigts. Ça le faisait rire, il disait qu'un jour j'aurais la même.

- Et tu ne connais pas son nom ?

- Je ne m'en souviens pas, grogna Fili, que ce sujet mettait toujours très mal à l'aise. Ma mère ne l'a jamais dit et je n'ai jamais osé lui demander, parce que quand on parlait de lui, ça la faisait pleurer.

- Elle ne t'a jamais parlé de sa famille ? De ses parents ?

- Non.

Un nouvel éclat de colère fit luire les yeux du garçon :

- Et je comprends pourquoi. Ce sont des monstres !

Balin ne se fâcha pas mais le reprit, toujours aussi calme :

- Non Fili, ce ne sont pas des monstres. Thorin ne méritait pas ce que tu lui as dit. Qu'il soit ou non…

Balin s'interrompit brusquement. Il avait failli dire : « qu'il soit ou non ton oncle », mais il pensa qu'il était encore bien trop tôt pour sauter aux conclusions. Bouleversé, le vieux conseiller n'osait pas encore prendre la mesure de toutes les implications que sous-entendait cette histoire, si elle était vraie, et se creusait la tête pour trouver comment obtenir une preuve.

- Revenons à ta mère, mon enfant, dit-il d'un ton affable. Avait-elle... ah, je ne sais pas... dans sa personnalité, peut-être... un trait de caractère bien particulier qui puisse l'identifier...

Balin réfléchissait à voix haute. Fili, lui, était très mal à l'aise face à cet interrogatoire. L'expérience lui avait appris à ne jamais rien dire ni de lui-même ni de ses proches. D'un autre côté, il voulait prouver à ces nains qu'il disait la vérité et qu'il n'était plus leur dupe…

- Je ne sais pas, répondit-il, bougon.

- Elle ne vous a jamais raconté une anecdote relative à son passé, une histoire de son enfance ?

Fili hésita. Il n'avait pas envie de raconter ça. C'était personnel. Ces nains ne méritaient pas qu'il leur parle de Dis. D'un autre côté, il voulait vraiment convaincre Balin...

- Je crois que oui, mais je ne me souviens pas bien, marmonna-t-il enfin, partagé. Je sais qu'un jour elle nous a raconté une histoire, un conte avec des étoiles, et elle nous a dit, je crois, que quand elle était petite on la surnommait parfois : « petite lune ». Parce qu'elle avait un visage rond et qu'elle riait tout le temps.

Pour le coup, Balin crut qu'il allait s'évanouir. Non seulement Fili ne pouvait pas avoir inventé ces détails mais encore personne, à Ered Luin, ne pouvait le lui avoir raconté : tous ceux qui avaient appelé Dis « petite lune » dans son enfance étaient morts et lui-même devait être l'un des rares à s'en souvenir encore. Il y eut un long silence. Finalement, l'air soudain très malheureux (il l'était d'autant plus que la douleur de son corps en train de se réchauffer était pénible), Fili dit à mi-voix :

- Je ne savais rien de tout ça. C'est quand j'ai vu son portrait, à la bibliothèque. Et alors, Thalma m'a raconté ce qui lui était arrivé. Que les autres les ont chassés et puis qu'ils les ont poursuivis pour les tuer et que…

- Thalma ne t'a sûrement pas raconté une chose pareille, mon garçon, s'insurgea aussitôt Balin. J'ignore comment elle l'a dit mais je suis certain que tu as mal interprété ses paroles. Thrain n'était pas tendre, je te l'accorde. Mais il aimait ses enfants. Quant à Thorin, il aimait Frérin et Dis autant que tu aimes Kili. Voilà des années qu'il essaie de retrouver sa sœur.

Il y eut un nouveau silence.

- Est-ce qu'il savait déjà qui nous sommes ? demanda Fili, que cette question tourmentait depuis le début.

- Mais comment pourrait-il le savoir ? Toi-même tu viens de l'apprendre, par le plus grand des hasards. Dis a disparu depuis près de 15 ans et nous ne savions même pas qu'elle avait eu des enfants !

Fili ne parut pas totalement convaincu.

- Voilà ce que nous allons faire, dit finalement Balin. Je suggère que tu ailles enfiler des vêtements secs, mon petit. Ensuite, tu devrais te rendre à la cuisine. Un repas chaud te fera le plus grand bien.

- Et Kili ?

- Mila s'occupe de lui. Dans son cas, le plus urgent et le plus important était de le réchauffer. C'est en bonne voie.

- Je suis presque content qu'il soit évanoui, murmura Fili. Ça fait tellement mal ! J'espère que quand il se réveillera, la douleur aura disparu.

- Je te comprends, opina Balin. Je garde un très mauvais souvenir de ce qui arrive quand on est glacé jusqu'aux os et qu'on commence à se réchauffer.

Fili se leva, ajusta sa couverture autour de lui et quitta la pièce. Balin passa une main légèrement fébrile sur son front.

- Les enfants de Dis… murmura-t-il. Qui aurait pu croire ça ?

Puis il soupira : il lui fallait à présent parler à Thorin. Et le connaissant, ça promettait de ne pas être de tout repos.

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Lorsque Balin entra, Thorin avait tout de même pris la peine d'enfiler des vêtements secs et tournait nerveusement en rond devant la cheminée, les sourcils froncés, le regard farouche.

- J'ai interrogé le petit… commença Balin.

- Il ment !

- Thorin, tout ce qu'il m'a dit se recoupe parfaitement. Jusques et y compris son nom. Fili. La même racine que Fijar. Comme il se doit pour le fils aîné. Sans compter que ce petit a les cheveux clairs. C'est très rare parmi les Longues-Barbes, tu ne peux le nier. Or, si ma mémoire est bonne, ce Fijar n'était pas tout à fait blond mais presque. D'un blond tirant sur le roux, si je me souviens bien. Par ailleurs, tous les détails que cet enfant a pu me donner, en tous cas ceux que je connais, sont exacts. Et il sait des choses qu'il ne peut pas avoir apprises ici en si peu de temps. Je ne vois pas qui aurait pu le lui dire.

- Il a entendu parler de Dis et a inventé toute cette histoire ! cracha Thorin sur un ton catégorique que démentait son agitation, si rare chez lui. Je vais lui flanquer une raclée, qu'il a d'ailleurs bien méritée, et tu verras qu'il avouera que tout ça n'est qu'un ramassis d'inventions.

- Je ne vais rien voir du tout, répliqua Balin avec calme, parce que tu ne le feras pas. Ce n'est vraiment pas ton genre.

Il ignora le regard fulgurant de son ami et poursuivit, très calmement :

- Toi, tu tabasserais un enfant pour l'obliger à avouer qu'il a menti ? Allons donc.

Il laissa passer un silence, vint s'asseoir près du feu et poursuivit, toujours aussi calme :

- Sans compter qu'il se pourrait bien que tout soit vrai.

Thorin arrêta brusquement son va et vient, se planta devant lui et le foudroya des yeux :

- Non, c'est faux. Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans. Je le sais.

Balin secoua la tête :

- Justement non, tu n'en sais rien. Pour ma part, je suis quasiment convaincu. Mais par acquis de conscience, je voudrais retourner à Carnoval. Retrouver cet homme avec qui les petits vivaient. Il devrait pouvoir me donner confirmation.

- Confirmation de quoi ? fit Thorin avec mépris. Il ne sait rien. Ce n'est qu'un ivrogne et un gredin, qui voulait se servir des garçons. Et de toute manière, comment le retrouverais-tu ?

- Les enfants doivent le savoir.

- Pas question, trancha Thorin. Tu ne vas pas faire toute cette route en plein hiver pour ça. Cette histoire…

Il s'interrompit et reprit son va et vient. Balin patienta.

- Je n'ai jamais perdu l'espoir de retrouver Dis, murmura Thorin au bout d'un moment, sans cesser d'aller et venir. Depuis quatorze ans, je me dis qu'un jour viendra forcément où nos chemins se croiseront à nouveau et où je pourrais la ramener parmi nous. Je n'ai jamais cessé d'y croire. Je ne peux pas imaginer qu'elle ne soit plus.

- Ne t'inflige pas cela, Thorin, dit Balin avec douceur. Ni à eux. Ne rejette pas ces garçons par entêtement, au nom d'un espoir futile qui n'a fait que s'amenuiser au fil du temps. S'ils sont vraiment les fils de ta sœur…

- C'est impossible !

- …. alors c'est une chance, une chance pour vous trois, que tu ne dois pas ignorer. Ce serait vraiment de l'ingratitude envers le destin qui vous a réunis, Thorin.

Thorin ne répondit pas. Balin se leva.

- Laisse-moi aller à Carnoval. Il me semble que cela en vaut largement la peine, non ?