Fili passa une très mauvaise nuit. Les multiples événements de la journée n'étaient pas de nature à lui permettre de se reposer. En outre, il était dévoré d'angoisse à propos de son frère. Kili n'avait pas repris connaissance, bien que son visage ait repris quelques couleurs. Lorsque l'aîné était venu se changer, il avait été soulagé de voir le petit douillettement installé sur la paillasse, dans l'alcôve de pierre, toujours bien enveloppé dans deux couvertures et recouvert de surcroît de celles qu'il utilisait chaque nuit. Dwalin avait vraiment été aux petits soins pour lui. L'enfant commençait à ravoir le teint rose et respirait à présent avec régularité, bien qu'il soit toujours inanimé. Chaque fois qu'il le regardait ou qu'il pensait à lui, Fili éprouvait une vive culpabilité. Tout était de sa faute. Si Kili n'avait pas eu la chance incroyable d'être retenu par ces branches, si les nains n'étaient pas arrivés à ce moment-là, si Dwalin n'avait eu le courage d'affronter l'eau glaciale… Kili serait mort. Autant dire tué par la bêtise de son frère aîné. Fili pensait qu'il ne pourrait jamais se pardonner cet accident.

Le garçon sommeilla par à-coups et, chaque fois qu'il s'éveillait, il se hâtait de tendre le bras pour s'assurer que son frère respirait paisiblement et qu'il avait bien chaud. Il se demandait si Kili dormait, tout simplement, ou s'il était toujours évanoui. Plus d'une fois il fut tenté d'essayer de le réveiller pour voir, mais il n'osa pas. Une chose était certaine, il l'avait échappé belle.

- Je suis trop bête, se répétait Fili, en proie au remords. Vraiment trop bête. Mère me l'a confié et moi j'ai failli le tuer !

Il ne pouvait même pas incriminer Thorin et ses compagnons qui, en les poursuivant, avaient précipité leur fuite. Car à bien y réfléchir, Kili serait peut-être mort de toute façon, même sans l'histoire du torrent : en y repensant, Fili n'était pas tout à fait certain qu'il aurait pu survivre à une nuit dans la tourmente. Il faisait tellement froid ! Jamais les garçons n'avaient connu un froid pareil à Carnoval et Fili ne s'était pas attendu à ça. Il ne savait rien de la haute montagne, surtout l'hiver. A vrai dire, lui-même n'aurait sans doute pas survécu non plus. Ils seraient tous deux morts de froid durant la nuit... Cependant, Fili en voulait trop à Thorin pour accepter d'éprouver la moindre reconnaissance à son égard et à celui des autres. Il préférait se persuader que c'était par esprit tyrannique que le prince était parti à leur recherche dans la tempête. Pour les garder sous sa coupe et rien d'autre. Cette pensée l'amenait tout naturellement à s'inquiéter de ce qui allait arriver à présent. Il ne se serait d'ailleurs peut-être pas fait autant de souci à se sujet s'il n'avait pas eu à se reprocher d'avoir mis Thorin en colère la veille. Pourquoi n'avait-il pas su se taire ? D'autant que Thalma l'avait prévenu de ne pas parler de Dis. « Le prince Thorin n'aime pas ça… »

- Comme si je n'avais pas le droit de parler de ma mère ! pensa le garçon, indigné.

Mais il avait beau se rebiffer, il ne pouvait s'empêcher de se dire que là encore il avait commis une grosse erreur. Et que là encore, Kili risquait d'en faire les frais lui aussi. Fili ne savait pas si les nains avaient oui ou non l'intention de les punir, son frère et lui, pour s'être enfuis, ou disons qu'il n'en était plus aussi sûr qu'il l'avait été auparavant. Restait que Thorin était fou de rage la veille au soir, et cela par sa faute. En outre, si vraiment il avait renié sa sœur à cause du nain qu'elle avait choisi (quoi qu'en dise Balin), alors il ne pourrait qu'avoir en haine et dégoût les enfants que tous deux avaient engendrés. Allait-on les chasser ? Bien sûr, la veille Fili avait voulu quitter la cité, mais il avait perdu la tête et agi sous le coup de la colère. Et surtout, il n'avait pas réalisé ce qui les attendait à l'extérieur.

Fili sentit lui revenir des peurs qu'il croyait avoir oubliées : si on les chassait d'Ered Luin, que deviendraient-ils, Kili et lui-même ? Où iraient-ils et comment ? A l'idée de connaître à nouveau la faim, le froid et la peur constante, les mauvais traitements peut-être, Fili sentit son estomac se retourner et son cœur d'affoler. Il se souvenait (et là, il eut l'impression que de l'acide lui rongeait le ventre) que la veille au soir, avant qu'il vienne se coucher, Balin, encore lui, lui avait demandé s'il savait où logeait Frégor à Carnoval.

- Oui, chez nous, avait répondu le garçon avec rancœur. Pourquoi ?

- Où est-ce exactement ? Comment puis-je trouver cet endroit ?

Fili avait tout de suite eu peur :

- Mais pourquoi ?

- Parce que cet homme pourrait être en possession de renseignements précieux.

- Vous voulez nous ramener là-bas ? s'était affolé l'enfant.

- Oh non, mon petit. Certainement pas. Votre place est ici. Mais j'ai besoin de parler à ce gredin.

Balin avait dû beaucoup insister pour que Fili lui explique le chemin à suivre et à présent encore il se demandait s'il avait bien fait. Des renseignements ? Quels renseignements ? Comment les affamer et les rouer de coups, peut-être ? Car même si on ne les chassait pas, si on ne les renvoyait pas d'ici, Fili était persuadé que Thorin reporterait désormais sur eux le mépris et l'aversion que lui avait inspiré leur père, la honte que lui avait infligé sa sœur en choisissant ce nain et en prenant le risque de fuir avec lui. Non, il n'inventait rien, il ne se faisait pas des idées : Thalma lui avait bien dit que « la famille de Dis n'acceptait pas qu'elle fréquente ce nain ». Alors qu'ellle ait pu en avoir des enfants devait fatalement être odieux à ladite famille.

- Si seulement je n'avais rien dit, songea Fili, désespéré. Qu'est-ce qui m'a pris de tout lui raconter ?

Il était tellement en colère après sa découverte, il se sentait tellement trahi qu'en définitive il s'était trahi lui-même. Bravo. Ç'avait été une journée déplorable, au cours de laquelle il n'avait fait qu'accumuler les pires idioties.

- Je vais aller parler à Thorin, décida l'enfant. Dès demain matin. Je vais lui dire que Kili ne voulait pas partir et que je l'y ait obligé. Et puis…

Fili, comme toujours, pensait avant tout à son jeune frère. Il aurait fait n'importe quoi pour éviter que Kili soit maltraité ou jeté dehors en plein hiver. Il espérait qu'il n'aurait pas à supplier pour ça mais, s'il n'y avait pas d'autre solution, tant pis. Il piétinerait sa fierté s'il le fallait. Il devait bien ça à son frère, après tout le tort qu'il lui avait causé.

Fili fut incapable de retrouver le sommeil. Il attendit les premiers bruits qui lui indiqueraient que le matin était arrivé en ressassant tout ce qu'il devait dire, les arguments qu'il pourrait avancer. Et si Thorin le battait pour ce qui s'était passé ? C'est qu'il était vraiment furieux, la veille au soir…

- Je n'ai pas le choix, pensa Fili, mal à l'aise. De toute façon, s'il veut le faire, que j'aille lui parler ou non n'y changera rien. Pourvu seulement qu'il ne s'en prenne pas à Kili…

Non, Fili n'avait oublié ni Frégor ni Deth. Il était intelligent, certes, mais trois mois à être bien traité n'étaient pas suffisants pour effacer le souvenir des années noires, tout particulièrement la dernière, ni les traumatismes qui en découlaient. Pas suffisants pour accorder sa confiance à quiconque ou se persuader que son frère et lui-même n'auraient plus à souffrir de l'injustice ou de la mesquinerie. Il est certaines choses contre lesquelles la raison ne peut rien : de son point de vue, la soirée de la veille remettait en question tout ce qui s'était passé jusqu'à présent et la bienveillance dont on avait jusque là fait preuve à leur égard.

Lorsqu'il estima qu'il était suffisamment tard pour mettre son projet à exécution, Fili une dernière fois toucha le front de son frère. Il le trouva chaud et moite. Mais ce n'était pas de la fièvre : le petit était en nage dans son épais cocon de couvertures. Bon, au moins il n'avait plus froid, c'était une certitude.

Fili se leva, s'habilla et s'achemina vers son but, tourmenté, effrayé, le moral en berne et la tête pleine de questions. Il espérait que Thorin était levé. Il ne savait pas où il logeait mais il connaissait son cabinet de travail. Sauf que pour y accéder, il fallait passer devant un garde.

- Je voudrais parler au seigneur Thorin, expliqua l'enfant, un peu timidement. Il m'avait dit que je pouvais venir le voir si j'en avais besoin.

C'était autrefois bien sûr, avant qu'il sache à qui il avait affaire, mais bon…

- Le seigneur Thorin a quitté Ered Luin, répondit le nain.

Fili ouvrit grand la bouche, aussi stupéfait qu'atterré.

- Il va bientôt revenir ?

- Sûrement pas. Il a dit qu'il partait en voyage avec Balin et Dwalin et qu'il ne serait pas de retour avant plusieurs semaines.

- Ah.

Ce fut tout ce que Fili put répondre, avant de tourner les talons et de repartir à pas lents. Il ne savait pas ce qui l'emportait en lui : le soulagement ou l'inquiétude ? Si Thorin était parti, il ne risquait pas de leur tomber dessus, bien sûr. C'était toujours ça. Sauf qu'il reviendrait et que Fili aurait de quoi ressasser toutes ses craintes d'ici là. Le garçon espérait toutefois que le seigneur d'Ered Luin n'avait pas, avant son départ, laissé des ordres déplaisants les concernant, son frère et lui. Car si tel était le cas... auprès de qui donc pourrait-il plaider sa cause ?

Fili regagna la niche de pierre dans laquelle il dormait avec Kili et son humeur s'allégea aussitôt : d'une part, son frère était éveillé. D'autre part, Oïn se trouvait près de lui et s'efforçait de le convaincre de boire le contenu d'un bol qu'il lui avait apporté.

- J'en veux pas, fit le gamin.

- Ne commence pas à faire des caprices, le tança le guérisseur. Tu vas me faire le plaisir de boire ça et tout de suite. Ensuite, si tu t'en sens la force, tu auras la permission de te lever pour aller déjeuner. Mais après, je veux que tu reviennes dans ton lit. Aujourd'hui c'est repos, repos, repos.

- Pourquoi je devrais rester au lit ? s'étonna Kili.

- Parce que tu as subi un terrible choc, alors je crains que tes nerfs ne soient ébranlés. Sans même parler de ton petit plongeon dans l'eau glacée. C'est pourquoi aujourd'hui tu restes bien au chaud et tu te reposes. Voilà ce dont tu as besoin : de la chaleur, du calme, du repos.

- Je vais m'ennuyer.

- Je ne crois pas, répondit Oïn, qui avait ajouté un léger sédatif à sa préparation. Je pense que tu vas beaucoup dormir et c'est exactement ce dont tu as besoin. A midi et ce soir, tu pourras aller manger si ça va. Sinon, Mila t'apportera tes repas. Et pas question de t'empiffrer : quelque chose de léger. Maintenant, prends ton médicament. Et montre-moi tes pieds.

- Pourquoi faire ? demanda Kili, encore plus stupéfait qu'auparavant.

- Je voudrais m'assurer que tu n'as pas d'engelures. Quoique les nains résistent plutôt bien au froid, tu es encore bien jeune pour t'aventurer dehors en plein hiver.

Encouragé par le regard de son frère aîné, lequel était heureux de la cordialité dont faisait preuve le guérisseur, Kili qui, du reste, était enchanté d'être de retour à Ered Luin, même s'il ne pouvait évidemment pas se souvenir de la manière dont il y était revenu, vida son bol en grommelant pour le principe. En fait ce n'était pas mauvais, car Oïn avait également ajouté du miel au breuvage.

- A la bonne heure, dit le nain en récupérant le bol vide après avoir inspecté les pieds et les mains de l'enfant. Te sens-tu assez fort pour te lever ?

- Oui, assura Kili.

- Dans ce cas, tu peux aller déjeuner. Mais n'oublie pas : après, tu reviens te coucher.

- Je pourrais rester avec lui ? demanda Fili.

Oïn se tourna vers lui :

- Il va dormir beaucoup et il en a besoin. Il n'y a aucune raison pour que tu te prives de tes activités habituelles, mon petit. Mais tu pourras venir le voir et passer un peu de temps avec lui entre deux. Attention, cependant : pas de bruit, pas de cri, pas de jeux trop vifs. Et s'il dort, il ne faudra pas l'éveiller.

Le garçon opina. Il était content de voir que son frère était revenu à lui et rassuré tant par les actes que par les paroles du guérisseur. Kili allait être bien soigné. Et même dorloté. Toutes ses inquiétudes à ce sujet avaient manifestement été vaines et il se sentait soulagé.

- Je pourrais rester cet après-midi, dit-il. Monsieur Dwalin est parti, il n'y aura pas d'entraînement.

- Mais si, répondit Oïn. Quand Dwalin part pour longtemps, il y a un remplaçant. Ne t'inquiète donc pas. Mila prendra soin de Kili. Et moi je reviendrai le voir dans la journée.

Les deux garçons firent la grimace au nom de Mila. Fili s'attendait à ce que Kili proteste. Il n'en fut rien. L'aîné à nouveau éprouva cette sensation déplaisante, sur laquelle il ne pouvait mettre un nom, que Kili était désormais presque à sa place, ici. Il se plaisait à Ered Luin. La veille, Fili avait voulu se persuader que seuls le froid et la souffrance avaient été cause des gémissements et des plaintes de son frère. Il n'avait pas voulu admettre qu'il n'avait aucune envie de quitter cette cité. Qu'il se plaisait ici et y était heureux... en tous cas plus heureux qu'il l'avait jamais été de son existence...

- Mais il ne sait pas, se dit Fili pour se rassurer. Il ne sait pas ce qu'ils ont fait à nos parents. Lui, il croit toujours qu'ici ils sont "gentils"... Tu parles !

En attendant, il semblait que rien de fâcheux ne doive leur arriver pour le moment. C'était toujours ça de gagné, même si Fili savait qu'il y aurait fatalement un dénouement à toute cette affaire. Il pensa à Thorin.

- Si seulement il ne revenait jamais ! pensa-t-il avec rancœur.

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Thorin n'avait pas beaucoup mieux dormi que Fili cette nuit-là. Il ne pouvait se sortir de la tête ce qu'avait affirmé l'enfant. Ce que Balin paraissait d'ores et déjà prêt à croire.

- Ce n'est pas vrai, non ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! se répétait-il.

Sauf que bien malgré lui, le doute le rongeait. Et si... mais non. Et pourtant... La veille au soir, Balin avait tellement insisté pour se rendre à Carnoval que Thorin avait fini par céder.

- Mais tu n'y vas pas seul, avait-il exigé. Demande à Dwalin de t'accompagner. Les routes ne sont pas forcément sûres, surtout en cette saison. Va savoir ce qui peut arriver.

Trop heureux d'avoir obtenu gain de cause, Balin n'avait rien objecté. Ce jour-là, debout avant l'aube, Thorin avait rejoint ses amis qui se préparaient au départ et leur avait dit qu'il les accompagnait. Ni Balin ni Dwalin n'avait fait le moindre commentaire. Comme ils le connaissaient bien, ils savaient sans avoir besoin d'en parler que Thorin était avant tout désireux de s'éloigner de Fili et Kili. Pour lui aussi, le choc avait été rude. Le sujet de Dis demeurait très sensible pour lui. Loin des enfants, il aurait le temps de repenser à tout ça calmement. Et peut-être de se faire à l'idée que tout était vrai. En son for intérieur, Balin estimait que c'était sans doute la meilleure chose à faire : temporiser. Les deux jeunes nains ne manqueraient de rien pendant leur absence et ne pâtiraient pas du délai. D'ailleurs, eux aussi avaient sans doute besoin d'un peu de temps. Dans une affaire de cette importance, la précipitation n'était pas de mise.

Les trois nains peinèrent tant et plus dans la montagne enneigée et progressèrent avec lenteur. Une fois dans la plaine, ils purent gagner du temps : à trois, ils allaient plus vite que toute une troupe, comme quand ils étaient revenus à l'automne. Il leur fallut un peu moins de trois semaines pour gagner Carnoval, où certes il faisait humide et froid mais où la température leur parut douce comparée à celle des Montagnes Bleues. Balin s'orienta, demanda deux fois son chemin, finalement conduisit ses compagnons dans les quartiers pauvres de la ville, là où Fili et Kili avaient grandi.

- Attendez-moi ici, dit le vieux nain à ses amis. Mieux vaut que j'y aille seul. Vous vous énervez trop facilement, l'un comme l'autre. Je veux le faire parler mais surtout, il faut qu'il dise ce qu'il sait, pas qu'il invente n'importe quoi sous la menace.

Dwalin et Thorin marmonnèrent dans leurs barbes respectives mais ils ne firent pas d'objection. Ils laissèrent leur frère et ami se diriger seul vers la maisonnette en ruines dont l'état s'était encore beaucoup dégradé depuis l'automne : les intempéries ne lui avaient fait aucun bien. Balin pensa qu'il était heureux que les deux petits nains ne vivent plus ici.

Il frappa deux coups à la porte gondolée et attendit un instant. Pas de réponse. Il actionna la poignée et poussa le battant, en forçant tant celui-ci était déformé. Un beuglement aviné retentit aussitôt :

- F'tez-moi la paix ! J'ai rien ! Rien de rien !

- Justement répondit Balin avec calme, tout en réprimant une grimace écœurée devant l'odeur épouvantable qui régnait dans ce taudis délabré, mélange de moisissure, de relents d'alcool, de sueur, de crasse et de nourriture avariée. Justement, je viens vous apporter quelque chose.

Dans le demi-jour gris qui entrait par la porte restée ouverte, il regarda Frégor qui se tenait assis sur un grabat à la literie moisie, en appui sur les mains, ouvrant des yeux terrifiés dans son visage maigre et sale.

- J'cherche pas d'histoire, moi, f'tez-moi la paix, gargouilla-t-il.

- Je ne vous veux aucun mal.

Balin avait parcouru des yeux la pauvre masure, espérant vaguement y découvrir un objet qui pourrait faire le lien avec Dis. Il comprit vite qu'il ne trouverait rien de tel dans ce taudis et s'approcha tranquillement de l'homme qui, de son côté, chercha à reculer. Il était à moitié saoul, pensa le nain, ses mains tremblaient et sa bouche avait un tic, s'agitant sans arrêt.

- Qui vous êtes ?

- Peu importe qui je suis.

Balin fouilla dans sa poche, en tira une bourse et, de cette dernière, une pièce qui aussitôt capta toute l'attention de l'homme.

- J'ai besoin de renseignements, poursuivit Balin.

- Ah ouais ?

Le nain lança la pièce et, malgré son état délabré, l'humain parvint à la saisir au vol.

- Il y a quelques mois en arrière, deux jeunes nains vivaient avec vous...

- Ah, ces vermines ! gémit Frégor. M'ont causé ben du souci, j'vous l'dit ! Un pauvre homme comme moi, 'core obligé d's'occuper des gosses des autres... paresseux et même pas r'connaissants, larmoya encore l'ivrogne, fixant son visiteur de ses yeux chassieux creusés de cernes bleuâtres.

Balin pensa à l'état pitoyable dans lequel étaient Fili et Kili lorsqu'ils les avaient rencontrés, leurs os saillants, leur peur constante, leurs visages couverts de traces de coups et il se sentit bouillir. Rien que les imaginer vivre ici, dans cette porcherie, avec ce type répugnant qui les battait à tour de bras pour un oui ou pour un non lui soulevait le cœur. Mais il était venu dans un but bien précis.

- D'où venaient ces enfants ? demanda-t-il.

Frégor demeura un moment à cligner des paupières, l'air hébété, sans répondre.

- Mais qui vous êtes, à la fin ? demanda-t-il encore.

- Quelqu'un qui peut payer les renseignements que vous lui donnerez, répondit Balin.

Une lueur de ruse et d'avidité s'alluma dans les yeux de l'homme.

- ... à condition que les informations que vous me donnerez soient les bonnes, bien entendu, poursuivit le nain d'un air négligent.

- J'vais vous dire...

Frégor passa sa langue sur ses lèvres et parut chercher à rassembler ses idées.

- Leur mère, elle a crevé, commença-t-il. Elle m'les a laissés.

- Comment s'appelait-elle ? coupa Balin.

- Euh... D-Di-s-s... ouais, dame Dis... elle avait vraiment l'air d'une dame, faut v'dire... Et elle disait... ouais, elle disait qu'les chiards, y-z'étaient les... les p'tit-fils d'un roi... ouais...

- D'un roi ? demanda Balin, dont le cœur battit soudain bien plus fort. Quel roi ? Savez-vous son nom ?

- Mais il a crevé aussi, c'roi... continua Frégor avec un sanglot dans la voix, car il repensait à tous les rêves de fortune qu'il avait faits à cette époque. Les gosses, ces sales cancrelats... y valaient rien... rien... rien...

- Le nom de ce roi ? insista Balin. Vous en souvenez-vous ?

- Vouaye... enfin, j'savais... euh... Tor... Thror... nan, Vor ?

Balin fut envahi d'un mélange d'exaltation et d'émotion mêlées. Pourtant, il arbora un air déçu. Après tout, tout le monde en Terre du Milieu avait sans doute entendu parler de Thror, le plus puissant de tous les seigneurs nains. L'humain pouvait avoir lancé ce nom à tout hasard.

- Vous êtes sûr ? fit-il. Dommage. Ce n'est pas ce que j'espérais.

Il fit mine de se détourner.

- Mais... 't'tendez... c'est p't'êtes pas l'bon nom... j'sais pu bien... C'était... nan, je sais, c'était... Durin... vouaye, c'est ça, Durin... d'la montagne... d'la montagne... euh... centenaire. C'est ça, vouais.

- Tant pis, fit Balin, qui n'était pas loin de vaciller sur ses jambes tant il se sentait ému par ce qu'il venait d'apprendre et qui confirmait ce qu'il pressentait depuis qu'il avait parlé à Fili. Je suis sûr que vous avez fait de votre mieux. Ah, une dernière chose : où repose Dis ? Qu'est- devenu son corps ?

L'homme se contenta d'un geste vague, signifiant son ignorance en même temps que son total désintérêt pour la question. Balin eut peine à dissimuler son dégoût. Il lança à Frégor une seconde pièce et se dirigea vers la porte.

- Eeeeh, l'vieux nabot ! brailla Frégor. Pas si vite ! C'que j'vous ai dit, ça vaut au moins tout c'que vous avez dans vot'bourse !

- Non, pensa le nain sans même se retourner, oh non ! Ça vaut bien plus que ça. Infiniment plus. Ce renseignement n'a tout simplement pas de prix.

A voix haute, il laissa tomber sans tourner la tête :

- Etant donnée la manière infâme dont vous avez traité de jeunes princes nains, je vous ai payé bien plus cher que vous le méritiez. J'aurais dû vous enfoncer mon épée dans le ventre et vous laisser agoniser ensuite. Mais méfiez-vous : ces petits ont encore de la famille.

- Un oncle, pensa encore Balin, avec un grand sourire dans son épaisse barbe grise.

- ... et cette famille pourrait venir vous demander des comptes, acheva-t-il d'un ton sec.

Balin avait bien l'intention d'entraîner Thorin loin de cet endroit avant de lui révéler la vérité et il savait qu'il ne reviendrait pas. Il saurait l'en empêcher, même s'il en avait envie. Toutefois, s'il pouvait faire peur à Frégor, il estimait que ce dernier ne l'aurait pas volé. Ce ne serait qu'une toute petite, une infime revanche pour tout ce que Fili et Kili avaient eu à subir, mais ce serait toujours ça.

Il atteignait la sortie quand il entendit l'homme se lever précipitamment. L'ivrogne venait de penser au contenu de la bourse et s'apprêtait à se jeter sur le nain et à l'assommer pour la lui prendre. Cet argent était à lui. Il en avait besoin et il le méritait. N'est-ce pas ? Mais, titubant sous l'effet de l'alcool, il se prit les pieds dans une chaise et s'affala en avant, heurta la table qui se renversa sous son poids et tomba pêle-mêle avec les meubles qu'il avait fait tomber.

Ses cris avinés retentirent aux oreilles de Balin pendant qu'il rejoignait ses compagnons. Frégor ne put se relever, il était trop saoul pour ça. Quand il reprit ses esprits, des heures plus tard, les derniers mots prononcés par le nain lui revinrent subitement à l'esprit et son visage grisâtre blêmit aussitôt. Il se voyait déjà écharpé par une bande de nains féroces, lui, le pauvre malheureux qui avait seulement voulu rendre service... Après s'être remis sur ses pieds, il se précipita dehors et quitta la maisonnette en ruines pour toujours. Terrifié à l'idée de voir débarquer une horde de nains prêts à le mettre en pièces. Il se réfugia dans les bas-fonds les plus obscurs de la ville, mais sa peur ne le quitta pas. Alors il prit la route et s'éloigna en toutes hâtes de Carnoval. Pour survivre, il tenta d'agresser des voyageurs isolés. L'un d'eux le blessa assez sérieusement. Frégor parvint à s'enfuir mais ce fut pour agoniser deux jours durant dans un fossé envahi d'eau croupie et d'herbes desséchées par l'hiver. Ensuite, les corbeaux se gorgèrent de sa carcasse durant des jours, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul lambeau de chair sur ses os.

Mais bien longtemps avant qu'il reprenne ses esprits dans la maison en ruines achetée jadis par Fijar et Dis, Balin et ses compagnons avaient quitté la ville pour prendre le chemin du retour.

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Frégor n'a pas changé, pas vrai ? Je suis certaine que vous vous êtes ennuyé(e)s de lui... lol