Dans les jours qui suivirent, Thorin éprouva l'impression d'avoir à peine le temps de respirer : outre ses occupations habituelles, il devait à présent s'occuper de ses neveux. Il comprit très vite que ç'aurait pu être sans problème une activité à plein temps, bien qu'il ait chargé Mila de continuer à veiller à l'intendance, comme entretenir les effets des garçons, etc.

- Tu leur feras faire des vêtements aux couleurs de la maison de Durin, ordonna-t-il.

Les deux jeunes nains avaient emménagé dans ses appartements, comme il se devait. Là, ils s'étaient vus donner une chambre pour eux tout seul, ce qui déjà leur paraissait extraordinaire. La pièce fut ensuite dotée de deux vrais lits. Un pour chacun. Des lits, pensez donc ! D'orphelins démunis, Fili et Kili étaient devenus de jeunes princes. C'était déroutant. Ce qui ne les empêcha pas de se chamailler longuement pour savoir qui aurait quel lit. Ils n'avaient pas encore tout à fait tranché ce différend que deux grands coffres furent encore apportés dans la pièce, destinés à ranger leurs vêtements et leurs affaires. Les enfants ne possédaient pas encore grand-chose à mettre dedans mais ne pouvaient s'empêcher de les ouvrir et de les fermer sans arrêt après avoir jeté un coup d'œil à l'intérieur. Pour eux, tout cela représentait le summum du luxe et de l'aisance.

Ils furent moins enthousiastes en apprenant que leur emploi du temps serait désormais modifié, l'éducation d'un prince n'étant pas celle d'un petit orphelin sorti de nulle part. Ils regardèrent Thorin avec la plus grande méfiance en entendant cela, se demandant ce que ça cachait. Les changements ne devaient cependant pas être si nombreux : ils continueraient à suivre leurs leçons à la forge (ils en furent satisfaits, y ayant tous deux pris goût) et surtout, Fili fut rassuré lorsqu'il eut la certitude qu'il pourrait poursuivre son entraînement aux armes. C'était ce à quoi il tenait le plus et il était prêt à faire des concessions pour cela.

- Et moi, alors ? demanda Kili, agacé.

- Quel âge as-tu ? demanda Thorin

Le petit nain se redressa de toute sa taille :

- Presque huit ans !

Son oncle se mit à rire :

- Tant que ça ? Mais il faudra tout de même attendre un peu pour le maniement des armes, Kili.

L'enfant se renfrogna.

- En revanche, poursuivit Thorin, il va falloir vous donner, à l'un comme à l'autre, un minimum d'instruction. Balin assure, entre autres choses, la charge de précepteur. Il faudra désormais vous joindre à ses élèves.

Sur le coup, la moue de Kili s'allongea : il ne trouvait pas cette perspective très séduisante. Il commença toutefois à se rasséréner en comprenant qu'Ori serait avec lui. De penser à son ami lui rappela la bibliothèque, qui l'avait tant impressionné, et il se dit qu'il serait sans doute amusant de pouvoir lire ce qu'il y avait dans les livres. En plus, il pourrait ainsi passer du temps avec Ori, qui s'y réfugiait chaque fois qu'il en avait le loisir (Dori avait fini par renoncer à l'en priver). Et puis, se dit Kili, il connaissait un peu Balin. Ce dernier ne lui faisait plus vraiment peur : il lui avait toujours parlé avec douceur, leur avait donné à manger le tout premier jour et ne l'avait même pas grondé la fois où il était tombé en grimpant dans la bibliothèque.

En outre, les yeux du petit nain brillèrent lorsqu'il sut qu'ils devraient également, son frère et lui-même, apprendre à monter à cheval.

- Moi aussi ? fit-il, craignant cette fois encore s'entendre dire qu'il était trop jeune.

- Oui, toi aussi.

- Je veux dire : maintenant ?

- Oui, Kili.

Tout cela était passionnant... en revanche, les deux enfants demeurèrent l'un et l'autre bouche bée lorsque leur oncle leur apprit qu'ils auraient également un professeur de musique.

- De musique ?! De la vraie musique ?

- Mais pourquoi faire ?

- Pour jouer d'un instrument, répondit Thorin, comme si c'était l'évidence même. Pratiquement tous les nains sont capables de tirer un minimum de notes d'un instrument. Il n'y a pas que les armes, dans la vie.

Les garçons paraissaient tellement abasourdis, voire incrédules, qu'il dut aller chercher sa harpe et en tirer quelques accords pour les convaincre qu'il parlait sérieusement. Les deux enfants tombèrent aussitôt sous le charme.

- Oh, dit rêveusement Kili, j'aimerais savoir faire de la musique !

- Tu apprendras.

- Est-ce que nos parents aussi savaient jouer ? demanda Fili, tenté mais encore un peu réticent.

Le regard de Thorin se voilà brusquement de tristesse.

- Le clavecin de Dis a certainement été détruit, murmura t-il. C'était un très bel instrument. Elle en jouait aussi bien que notre mère, dont le talent était réputé. Les femmes jouent généralement des instruments qui nécessitent de la place et ne peuvent aisément être bougés. Les hommes, qui sont amenés à se déplacer, choisissent généralement des instruments plus petits que l'on peut transporter avec soi. Quant à votre père, je crois me souvenir qu'il jouait très bien non pas d'un mais de plusieurs instruments.

- Bon, concéda Fili, dans ce cas...

A ses côtés, Kili fronça soudain les sourcils. Il réfléchissait et se disait que toutes ces nouveautés allaient prendre beaucoup de temps chaque jour. Or...

- Mais je pourrais quand même aller encore aider Thalma à la cuisine ? s'enquit-il, un peu inquiet.

Thorin hésita. Puis il pensa qu'il valait mieux ne pas changer trop brusquement toutes les habitudes de son neveu, surtout s'il semblait y tenir. Il se souvint également que Thalma était, à sa connaissance, la seule actuellement à avoir réussi à apprivoiser ce sauvageon. En outre, une présence féminine dans la vie du jeune garçon ne serait pas un mal, au contraire. Thorin était bien conscient que quoi qu'il fasse pour ses neveux retrouvés, il ne remplacerait jamais leur mère.

- Oui, opina-t-il, tu pourras aller aider Thalma si tu en as envie.

Kili parut rassuré.

Le simple quotidien des uns et des autres fut dès lors totalement bouleversé. Désormais, l'oncle et ses neveux prenaient tous leurs repas ensemble, dans leurs appartements. Thorin réalisa vite que ce ne serait pas nécessairement toujours des moments de calme. En tous les cas, pas pour lui. Cela commença dès le premier jour. Le repas de midi venait d'être apporté. Thorin n'aimait pas être servi à table, il aimait bien manger tranquille, sans avoir quelqu'un qui tourne autour de lui sans arrêt. L'un des nains qui travaillaient en cuisine apportait donc les plats et la vaisselle et revenait plus tard débarrasser. Kili s'approcha de la table et chipa un morceau de pain, qu'il se mit à mordiller.

- Kili, non, le reprit Thorin. Repose ça.

Interdit, l'enfant le regarda avec inquiétude (il faudrait très longtemps pour que les deux frères se débarrassent totalement de leur peur latente, si bien traités qu'ils puissent être), pensant que son oncle le réprimandait pour s'être servi à table ? C'était la première fois, depuis leur arrivée dans les Montagnes Bleues, qu'une telle chose arrivait.

- Est-ce que j'ai fait une bêtise ? bredouilla le jeune garçon, content que la table se trouve entre son oncle et lui-même (c'était plus fort que lui). Tu es fâché contre moi ?

Thorin n'aurait su dire s'il devait considérer cela comme un progrès ou non. Auparavant, dès qu'on donnait l'impression de leur porter trop d'attention, les deux frères paraissaient systématiquement penser qu'on leur voulait du mal. Il semblait qu'à présent, Kili se posait seulement la question.

- Mais non, répondit-il en s'approchant. Mais fais voir tes mains.

Kili changea de visage et se mit à reculer précipitamment tout en cachant ses mains derrière son dos.

- Non, protesta-t-il très bas, le cœur battant avec force dans sa poitrine.

Il conservait un souvenir particulièrement terrible des coups de baguette sur les doigts et les mains. Parfois, il lui semblait encore les sentir, jusque dans ses os. Et l'un de ses ongles, autrefois fendu, était demeuré déformé, bien qu'il ne lui fasse plus mal. Thorin commençait à avoir l'habitude. Il ne chercha pas à démêler le faux du vrai, le pourquoi du comment.

- Ne te sauve donc pas, fit-il, conscient de ce que Fili, incertain, le surveillait attentivement. Où crois-tu aller comme ça ?

Il s'accroupit pour être à la même hauteur que le jeune garçon et tendit ses propres mains vers lui :

- Fais comme moi, l'encouragea-t-il. Pose tes mains sur les miennes.

Décontenancé, prudent, Kili hésita un instant. Mais si Thorin avait voulu le frapper, il aurait eu besoin de ses mains, n'est-ce pas ? A moins que ce ne soit un piège ? L'enfant scruta le visage de son oncle puis, encore un peu réticent, il obéit et posa ses petites mains sur les siennes, manifestement prêt à battre en retraite à la moindre velléité d'agression. Thorin se souvint soudain des zébrures qu'il avait remarqué sur les mains du petit au début et n'eut dès lors aucun mal à comprendre pourquoi, cette fois encore, le gamin était effrayé. Navré des mauvais traitements que Kili avait enduré, il observa les menottes d'un œil critique et finit par hocher la tête :

- Ça va, elles sont propres. Tes ongles aussi.

Il retourna ses mains paumes vers le ciel et ajouta d'un ton encourageant :

- Fais comme moi... l'autre face.

Kili, qui commençait à trouver ce nouveau jeu amusant, obéit aussitôt.

- Hum, fit Thorin. Pas tout à fait nettes, hm ?

Il se redressa.

- Va te laver les mains, acheva-t-il. Dépêche-toi. Et tâche d'y penser dorénavant. On ne touche pas la nourriture sans s'être lavé les mains.

Kili le regarda avec une gravité toute enfantine :

- Mais toi, fit-il effrontément, et les autres, vous ne vous laviez pas les mains avant de manger quand on est venu ici.

Contre toute attente, Thorin éclata de rire :

- La manière dont on vit sur la route et dont on vit chez soi sont deux choses différentes, mon garçon, répondit-il enfin. Allons, le dîner va refroidir. Dépêche-toi d'aller te laver les mains.

- J'ai pas envie, marmonna l'enfant, pas très sûr de lui cependant.

- Tu as le choix entre deux options, Kili, expliqua Thorin avec fermeté. Ou bien tu y vas tout seul, comme un grand, ou bien je vais devoir m'en charger comme si tu étais un bébé. Choisis.

Il eut l'impression d'entendre les rouages se mettre à tourner dans la tête du petit nain. D'un côté, ce dernier n'avait manifestement pas envie de céder. D'un autre côté, il n'avait pas envie de passer pour un bébé. Sans compter que dans son monde à lui, du moins le monde qui avait été le sien, « ou je vais devoir m'en charger » pouvait très bien vouloir dire, par exemple : « ou je vais te coller quelques paires de claques pour t'apprendre à m'obéir ».

- On pourrait faire comme si on était sur la route, émit enfin Kili, hésitant.

Thorin rit à nouveau.

- Non, dit-il néanmoins, d'un ton qui ne prêtait pas à discussion. Il ne faut pas tout mélanger.

Ce fut Fili qui décida du dénouement, en s'avançant d'un pas décidé vers son frère :

- Viens Kili, on va se laver les mains.

Kili soupira à fendre l'âme mais le suivit.

- A la bonne heure, marmonna Thorin.

Il ne savait pas si Fili avait lui aussi craint des représailles ou s'il avait décidé de se montrer conciliant et de donner l'exemple mais, de toute façon, il mesurait très bien le chemin qu'il avait à parcourir avec ces deux marmots.

Kili, il s'en rendit compte très vite, était coutumier de ce genre d'enfantillages et discutaillait régulièrement pour des broutilles. Il se mettait quelque chose dans sa petite tête et ne voulait plus en démordre. Toutefois, Thorin trouvait cela encourageant : si l'enfant avait été encore terrorisé, il n'aurait pas discuté comme il le faisait de plus en plus fréquemment. En fait, au fil des semaines qui suivirent, le prince fut satisfait de voir que le plus jeune de ses neveux paraissait s'épanouir comme une fleur au soleil. Il était gai, volontiers impertinent, certes, bavard, curieux de tout. Thorin le reprenait avec douceur chaque fois qu'il estimait devoir le faire et éprouvait un attachement de plus en plus vif pour ce feu follet, même s'il se sentait souvent, le soir, plus épuisé qu'il l'avait jamais été. Une fois mis en confiance, Kili avait une personnalité irrésistible songeait son oncle, attendri. Il se mit du même coup à redouter en secret le jour où le gamin irait trop loin, ce qui arriverait fatalement, et où il se verrait obligé de réagir avec fermeté. Voilà un aspect du devoir de parent qui ne l'enchantait pas outre mesure. Néanmoins, il se rendit vite compte que Kili commençait lui aussi à s'attacher à lui. Il ne put s'empêcher d'en éprouver une certaine émotion, en même temps qu'une certaine frayeur : pour rien au monde il n'aurait voulu à présent trahir les sentiments que le jeune garçon lui portait, tout en sachant qu'il ne pouvait en aucun cas le laisser agir à sa guise. Il espérait de toutes ses forces ne jamais faire un faux pas qui mettrait tout par terre.

Fili était plus difficile à « gagner ». D'une part il était plus âgé et, d'autre part, son caractère n'était pas aussi ouvert que celui de son frère. Thorin avait la nette impression que Fili l'observait avec attention, à tout instant, analysait son comportement et ses paroles et en tirait ses propres conclusions. Pour Thorin, cela consistait à marcher les yeux bandés au bord du vide : il n'avait pas la moindre idée de ce que pensait son neveu ni de ce qui ressortirait de tout cela. Fili le testait, il s'en rendait compte, et ne lui accorderait ni sa confiance ni son affection tant qu'il ne serait pas certain qu'il était digne de l'une comme de l'autre. Ce n'était pas cela qui inquiétait Thorin, d'ailleurs : il appréciait la réflexion dont son neveu faisait preuve tout en étant touché par le courage et la fierté de cet enfant, en lequel, plus le temps passait, plus il retrouvait des traits de caractère de sa sœur. Il craignait par contre que Fili n'ait été traumatisé à vie et ne puisse jamais plus se départir de sa sauvagerie et de sa méfiance.

- Je ne crois pas, lui dit un jour Balin, auquel il en parlait. Ce petit est intelligent, Thorin. Il était quasiment inculte en arrivant ici, mais depuis qu'il suit mes leçons, il progresse très vite. Je suis persuadé qu'il a très bien compris à qui il avait affaire. Simplement, il a besoin de temps. Mais je pense que ça viendra à son heure. Tu l'as dit toi-même un jour, il a trop longtemps été forcé de se conduire comme un adulte. Tu ne peux pas espérer qu'il redevienne un enfant si rapidement. Il se sent encore responsable de son frère mais en les prenant tous deux en charge, tu lui as retiré le plus gros de ce fardeau. Peut-être qu'il n'a pas encore toute confiance en toi, mais il voit que Kili est heureux et qu'il s'épanouit de jour en jour, alors lui-même se détend à mesure.

Dwalin lui aussi était optimiste :

- Il a déjà beaucoup changé, dit-il à son ami. A présent, il fréquente les autres garçons en dehors des séances d'entraînement et il a quelques amis. C'est encore un lien fragile, mais ça vient.

Thorin décida donc d'attendre. Il n'avait de toute façon pas le choix : personne ne peut forcer les sentiments d'un être vivant. En outre, Fili n'était pas très démonstratif.

- Tiens donc ! glissa Balin, sur un ton de moquerie affectueuse. Ce doit être de famille.

Aussi, quelle émotion la première fois que l'enfant, spontanément, adressa à son oncle un sourire resplendissant qui à l'évidence venait du cœur ! Ce jour-là, Thorin se dit que les mânes de sa sœur devaient enfin être en paix. Quant à lui, il ne put cesser de sourire béatement de toute la journée. Aucune victoire acquise à la force de l'épée sur le champ de bataille ne lui avait jamais fait autant plaisir.

Parfois, à la tendresse qu'il éprouvait pour les deux enfants Thorin sentait se mêler une bonne dose de nostalgie : combien Thrain aurait été fier de ses petits-fils ! se disait-il, le cœur lourd. Et si tous ceux qui avaient disparu étaient encore là… Dis, Frérin et même Fijar… oh, quelle merveilleuse famille ils auraient formés tous ensemble ! En Frérin, Fili et Kili auraient trouvé un complice bien plus qu'un oncle, une sorte de frère beaucoup plus âgé mais toujours partant pour de nouvelles aventures… et si… Puis, Thorin secouait ses rêves en soupirant, son bon sens reprenant le dessus : c'était absurde de se laisser aller à imaginer ce qui n'avait plus aucune chance d'arriver.

Lorsque vinrent le printemps, puis l'été, Fili et Kili, émerveillés, purent explorer à leur aise les alentours d'Ered Luin. Pour deux enfants qui avaient grandi dans une ville sale et nauséabonde, la découverte de la montagne fut une grande aventure, pleine de rebondissements. Ils étaient curieux, intrépides et inexpérimentés. Cela leur valut un certain nombre de déboires qui souvent auraient pu virer au drame, tant et si bien que cette saison là, Thorin pensa plusieurs fois que ses cheveux seraient sans doute entièrement blancs avant l'automne. Ces enfants paraissaient l'un comme l'autre dotés de la faculté de s'attirer des ennuis à chaque instant et de provoquer des catastrophes à la chaîne. Ainsi, un jour ils ramenèrent non seulement dans la cité mais encore jusque dans la pièce principale des appartements qu'ils occupaient avec leur oncle un ourson bien vivant. Ils avaient réussi, allez savoir comment, à lui nouer une de leurs ceintures autour du cou et à le traîner ensuite jusque là. Hélas, le pauvre animal, complètement affolé, se sentant pris au piège dans cet espace clos qui empestait le nain, cherchant une issue, avait littéralement dévasté les lieux, sans oublier d'uriner de peur ici et là.

En rentrant, Thorin s'emporta tout son saoul. Ce qui ne fit qu'amplifier la peur de l'animal, lequel se mit alors à grogner et à cracher comme un chat en colère, lançant des coups de griffes à quiconque tentait de l'approcher. Bien que ce soit un bébé, les griffes d'un ours ne sont pas une plaisanterie et possèdent une longueur redoutable. Excédé, le tibia ouvert à travers le pantalon, Thorin émit son intention de "transformer cette sale bête en une nouvelle paire de bottes et pas plus tard que tout de suite". Mais les deux frères poussèrent alors les hauts cris. Totalement indifférents à la jambe ensanglantée de Thorin, les "Tu ne vas pas faire ça, oncle Thorin !" se mêlèrent tragiquement aux "Oh non ! Mon oncle ! Non ! Il ne faut pas lui faire de mal !".

Finalement, avec bien des peines et le concours de plusieurs nains, l'ourson fut rendu à la nature. Alors seulement Thorin se sentit défaillir, en pensant que si la mère ourse avait été à proximité lorsque ses neveux avaient capturé son petit, elle n'aurait fait qu'une seule et unique bouchée des deux enfants. Et bien qu'il la comprenne (il se sentait lui-même disposé à découper en morceaux quiconque aurait touché à un cheveu de Fili ou Kili), cette perspective lui donna des sueurs froides durant un bon moment.

Quelques jours plus tard, les garçons l'ayant harcelé jour et nuit, Thorin accepta de les emmener chasser. Tout se passa bien jusqu'au moment de la pause mérienne. Tous trois s'étaient restaurés, assis dans l'herbe, et Kili qui ne tenait pas en place s'était éloigné pour explorer les alentours immédiats. Revenant vers son frère et son oncle, il avisa l'arc et le carquois que Thorin avait suspendus à une branche. Kili ne put résister : personne ne faisait attention à lui, il s'empara de l'un et de l'autre et encocha une flèche "juste pour essayer", ainsi qu'il le répéterait par la suite. A ceci près que l'arc était à la fois trop grand et trop dur pour lui et que le trait partit tout seul, avant même qu'il ait pu l'orienter vers les arbres. Thorin s'estima fort heureux de ne pas avoir la moitié du nez emporté lorsque la flèche siffla à un cheveu de son visage. Kili en fut d'ailleurs plus désolé que lui : pour rien au monde il n'aurait voulu blesser son oncle. Si Fili était l'alpha et l'oméga de son existence, Thorin y avait pris une place non négligeable et l'enfant l'aimait chaque jour davantage. Il était tellement effrayé par la perspective de ce qui aurait pu arriver, il était si contrit et il pleurait si fort que Thorin ravala sa mauvaise humeur et se borna à demander, d'un ton acide, avec quel genre de gibier son neveu l'avait confondu ?

- Une arme n'est pas un jouet, ajouta-t-il sévèrement, en prenant des mains de Kili l'arc qu'il n'avait pas lâché. Ne t'avise pas de recommencer ou je te flanque une fessée ! Tu es prévenu.

Même Fili montra de l'humeur envers son frère ce jour-là et lui fit la leçon, le soir venu, quand tous deux se retrouvèrent seuls :

- Mais tu te rends compte que tu aurais pu le tuer, Kili ? Ou le blesser gravement ? Il aurait pu avoir l'oeil crevé !

- Je voulais pas, Fili, répondit le petit en fondant à nouveau en larmes. Je voulais pas lui faire de mal, je te jure. Je voulais juste essayer une fois.

- Il fallait tourner ta flèche dans une autre direction, idiot !

Après cet épisode, les garnements se tinrent tranquilles durant quelques temps. Ou peut-être serait-il plus juste de dire qu'aucune occasion ne se présenta ? Le calme dura jusqu'à ce que Dain, seigneur des Monts de Fer et cousin de Thorin, n'annonce sa visite. Après une longue expédition à but commercial qui l'avait mené jusqu'au Gondor, Dain avait poussé jusqu'aux Montagnes Bleues pour venir dire un petit bonjour à sa famille. Il fut chaleureusement accueilli et Thorin ne fut pas peu fier de pouvoir lui présenter ses deux neveux. A vrai dire, avec son franc-parler et ses manières brusques, Dain fit un peu peur aux enfants qui prirent leurs distances dès que possible. En revanche, ils furent fascinés par les sangliers domestiques des nains des Monts de Fer. Thorin aurait sans doute dû se méfier, mais il n'y prit pas garde. Il s'en repentit d'ailleurs assez tôt : le soir venu, pendant le banquet donné en l'honneur des invités, les deux garçons se glissèrent hors de table et de là jusqu'aux écuries « pour regarder les bêtes ».

- Tu crois qu'on peut les caresser ? demanda Kili.

- Je ne sais pas…

Fili s'appuya sur la porte de la stalle dans laquelle se trouvait le verrat de Dain et tendit le bras en claquant plusieurs fois sa langue. L'animal leva son groin vers lui et le regarda d'un air assez peu aimable.

- Tu crois qu'il a un nom ? demanda encore le plus jeune des garçons.

- Je n'en sais rien, Kili.

Kili se baissa et s'appuya à son tour contre la porte pour mieux voir. Sous le poids conjugué des deux jeunes nains, le loquet mal poussé sortit de son logement et la porte de la stalle s'ouvrit en grand, projetant les deux frères dans la paille, l'un à plat ventre et l'autre à genoux. Leur double cri de surprise ne fut apparemment pas du goût du verrat qui aussitôt fonça en avant, bouscula rudement Fili au passage en le projetant de côté, et sortit de sa stalle.

- Il se sauve ! cria Kili.

- Holà ! Vite, il faut le rattraper !

Les enfants coururent derrière l'animal mais cela ne fit que l'inciter à accélérer sa course et il partit au galop.

- Oh non ! Oh non ! Reviens ! cria Fili en le voyant foncer vers la sortie des écuries.

Peine perdue, la bête venait de franchir le seuil et de s'élancer dans les galeries d'Ered Luin.

- Oh là là ! gémit Fili, qui pensait à l'ourson. On va encore avoir des tas d'ennuis !

En effet. Le verrat, comme la plupart de ses semblables, avait très mauvais caractère. Les cris des nains qui le virent déboucher ne firent qu'exciter sa colère et il chargea. C'était, après tout, un animal de combat dressé pour la guerre. En quelques instants à peine, le désordre fut indescriptible. Rien ni personne ne paraissait en mesure d'arrêter la bête qui fonçait, le groin au ras du sol, renversant tout sur son passage, nains compris, non sans distribuer ici et là quelques coups de dents. Fili et Kili qui avaient couru derrière lui comprirent vite qu'il était trop tard et qu'ils avaient perdu à la fois tout contrôle de la situation et toute possibilité d'arranger les choses.

- Oncle Thorin ne va pas être content… fit Kili, essoufflé, en lançant un regard inquiet à son frère.

Comment nier pareille évidence ? Et Thorin n'allait pas être le seul à ne pas être content : après avoir renversé plusieurs nains, en avoir piétiné deux ou trois et mordu quelques autres, le verrat trouva incidemment le chemin des cuisines dans lesquelles il se rua. Les cris des uns et des autres ne faisant que l'énerver toujours davantage, il fonça sur tous ceux qui donnaient de la voix, renversant tables, chaises et autres sur son passage. Thalma poussa un hurlement aigu en le voyant foncer vers elle et sauta de côté en relevant ses robes, lâchant du même coup la marmite qu'elle était en train de sortir de la cheminée. Le contenu se répandit sur le sol mais ne fut pas perdu pour tout le monde, car la bête s'arrêta pour en dévorer une partie.

Lorsqu'il en eut terminé, il releva son museau, un peu calmé, et son attention fut alors attirée par un serveur qui arrivait de la salle du banquet, des plats vides sur les bras, ignorant du drame. Sans doute l'odeur que dégageaient les plateaux encore couverts de sauces et de reliefs attira-t-elle l'animal car il trotta vers le nain qui venait de s'arrêter, horrifié en découvrant la cuisine sans dessus dessous et les meubles renversés. Il comprit tout de suite qui en était responsable et, voyant le verrat du seigneur Dain venir vers lui, pensa que la bête l'attaquait. Poussant des cris de panique, il lâcha tout ce qu'il tenait en mains et partit en courant, suivi par l'animal qui, agressée par ses éclats de voix, fonça à nouveau droit devant lui. Ce fut ainsi qu'il déboula, pareil à un météore, dans la salle du banquet qui en un instant fut transformée en un immense capharnaüm.

Sans aucun doute, en cette occasion, Fili et Kili (avec l'aide du verrat de Dain, bien entendu) s'étaient surpassés. Il fallut près de deux heures pour ramener le calme dans la cité, tous les nains qui avaient eu maille à partir avec l'animal venant crier haut et fort leur mécontentement. Dain eut toutes les peines du monde à calmer sa monture et à la ramener aux écuries.

Quand enfin le calme fut un peu revenu, on chercha à comprendre ce qui était arrivé. C'est là que les choses se gâtèrent pour Fili et Kili.

- Au lit ! Tout de suite ! rugit Thorin lorsqu'il sut ce qui c'était passé. Disparaissez avant que... Ouste ! Je viens dans cinq minutes, vous avez intérêt à être couchés !

Les garçons ne se le firent pas dire deux fois et décampèrent, bouche cousue. Car si Thorin garda un très mauvais souvenir de cette histoire, Fili et Kili ne furent pas en reste. D'une part, jamais ils n'avaient vu leur oncle si fort en colère que ce jour-là. Et très franchement, l'aîné comme le cadet préféraient ne pas renouveler l'expérience. Ensuite parce que tandis que Thorin, de retour chez lui, s'emportait contre eux comme jamais encore jusqu'à ce jour, Dain arriva, ses cheveux et sa barbe hérissés de fureur, les yeux jetant des éclairs. D'une voix terrible, il exigea "que les coupables lui soient livrés, de manière à ce qu'il les emmène dans les Monts de Fer afin de leur apprendre à vivre". Muets d'horreur, les deux enfants entendirent alors leur oncle répondre froidement que cela lui paraissait juste et qu'il allait y réfléchir.

Fili et Kili ne purent dormir de la nuit. Terrifiés l'un comme l'autre à l'idée de devoir quitter les Montagnes Bleues. Au matin, ils n'osèrent pas sortir de leurs lits : comme les enfants qu'ils étaient, ils espéraient vaguement que s'ils ne se montraient pas, on les oublierait peut-être. Ils savaient que Dain devait repartir dans la journée et ils guettaient, la peur au ventre, le moment où la porte de leur chambre s'ouvrirait et où on les traînerait de force loin de cet endroit qui était devenu leur foyer... Le poing de Thorin ébranlant le panneau les fit pareillement sursauter :

- Debout, paresseux ! Le petit déjeuner est servi.

D'ordinaire, il entrait dans la pièce pour éveiller les enfants avec douceur... Le cœur battant, les deux frères ne bougèrent pas. La voix de leur oncle, venant cette fois de la pièce principale, retentit à nouveau :

- Gare à vous si je dois venir vous chercher moi-même !

Penauds, ils le rejoignirent et furent rassurés en voyant qu'il était seul, attablé devant le premier repas de la journée : ils avaient un peu imaginé trouver là une escouade de guerriers prêts à se saisir d'eux.

- Ce n'est pas trop tôt, grogna Thorin.

Le repas se déroula dans le plus grand silence. Une fois la dernière bouchée avalée, Thorin informa ses neveux que toutes leurs activités habituelles étaient suspendues pour la journée et qu'ils allaient aider les nains qui réparaient les dégâts occasionnés par le verrat de son cousin. Musique céleste aux oreilles des chenapans, qui n'en espéraient pas tant :

- Alors on peut rester, oncle Thorin ?

- Mouais...

- Tu ne vas pas nous envoyer dans les Monts de Fer ?

- Non. Mais si jamais vous recommencez une chose pareille...

Les enfants se confondirent en serments frénétiques : jamais, jamais ils ne recommenceraient, ils étaient prêts à le jurer sur le sang de leur mère. Toutefois, bien qu'au final cette histoire n'ait pas été trop lourde de conséquence pour eux, ils en gardèrent un souvenir très vif. Kili notamment, sitôt qu'il était inquiet, cherchait à se faire rassurer en ces termes :

- Tu nous garderas toujours avec toi, oncle Thorin, hein ?

- Je t'ai déjà dit qu'on ne disait pas "hein", Kili.

- Mais tu nous obligeras pas à partir ?

Là, Thorin déposait immanquablement les armes et, selon le cas, répondait soit dans un sourire, soit dans un soupir :

- Jamais, Kili. Je vous ai retrouvés, je vous garde. Pour toujours.

- Tu le jures ?

- Oui, je le jure.

Cela rassurait Kili, qui croyait aux promesses de son oncle : ce dernier ne leur avait jamais manqué de parole. Une fois, le petit nain ajouta, aussi sérieux que peut l'être un enfant qui vient de fêter ses huit ans :

- Est-ce que tu nous aimes, mon oncle ?

Pour ne pas montrer que la question le touchait, Thorin attira le gamin contre lui et fit mine de lui pincer la joue. Kili poussa quelques piaillements de circonstance, auxquels se mêlaient des éclats de rire, mais son regard brun, légèrement anxieux, quêtait une réponse que Thorin ne put lui refuser plus longtemps :

- Oui, Kili. Beaucoup trop pour me séparer de vous.

Il n'empêche : lui qui avait parfois, par le passé, secrètement estimé qu'Ori manquait un peu de vitalité, il aurait souvent souhaité que ses neveux, quant à eux, n'en débordent pas à ce point et soient un peu moins enclins aux nouvelles expériences, que leur oncle qualifiait pour sa part « d'inventions saugrenues ». D'autant que trop souvent, celles-ci se retournaient contre eux. Le plus fort, c'est qu'ils n'avaient jamais l'intention de se mettre en péril ou de bouleverser leur entourage. Ils paraissaient toujours être les innocentes victimes des circonstances.

Comme en ce jour où, après avoir repéré au cours de leurs vagabondages un tronc d'arbre creux dans lequel une colonie d'abeilles avait établi sa ruche, ils se mirent en tête de voler du miel. Comment s'y prirent-ils ? Oh, le plus simplement du monde : après s'être perchés sur des branches avoisinantes, chacun d'eux plongea un bâton dans le nid, persuadé de le retirer plein de miel sauvage dont il n'y aurait plus alors qu'à se régaler.

Le nain qui se trouvait en sentinelle à l'entrée d'Ered Luin se souviendrait longtemps du spectacle des deux jeunes princes revenant en courant, les bras repliés autour de la tête, couverts d'abeilles et environnés d'un essaim de guerrières furieuses. Les en débarrasser n'avait pas été une partie de plaisir. Cette nuit-là en outre, après avoir patiemment extirpé tous les dards qui étaient demeurés fichés dans les chairs enflées, Oïn demeura constamment auprès des enfants, leur faisant boire de la tisane à intervalles réguliers pour lutter contre le venin et frottant tout aussi régulièrement les boursouflures de leurs corps, dues aux piqûres, avec de l'oignon sauvage (l'odeur s'était si bien incrustée sur les enfants eux-mêmes, dans leurs lits et dans la pièce qu'elle persista ensuite durant plusieurs jours).

Thorin resta lui aussi au chevet de ses neveux toute la nuit, ne pouvant tenir en place, le cœur fendu de voir leurs visages rouges et gonflés et de les entendre gémir de douleur, angoissé quant aux suites possibles. Il ne trouva pas le courage de les réprimander ou de leur faire la leçon cette fois-là. Les abeilles défendant leur nid leur avaient infligé une punition cruelle, inutile d'en rajouter. Même si durant des jours et des jours, des ouvrières et des guerrières égarées tournèrent en rond dans les galeries de la cité.

A peine les deux frères étaient-ils tous deux remis, à peine eurent-ils promis de se montrer prudents à l'avenir que Kili faillit mourir étouffé : ils étaient tous trois à table et le petit nain babillait gaiement, tout en croquant à belles dents dans une pomme bien sucrée. A force de parler, il avala de travers et un morceau de fruit se coinça dans sa trachée artère. Il eut beau tousser, il ne put s'en débarrasser. Lorsqu'il vit le visage de l'enfant virer au violet tandis que Fili, affolé, le suppliait de faire quelque chose, Thorin ne vit plus qu'une solution : il empoigna Kili par les chevilles et le secoua de toutes ses forces la tête en bas, jusqu'à ce que l'enfant parvienne à expulser ce qui l'empêchait de respirer.

- Vous m'en ferez vraiment voir de toutes les couleurs ! tempêta Thorin, rassuré cependant. Vous aurez ma mort sur la conscience, moi je vous le dis, parce qu'à ce rythme-là, mon cœur ne tiendra pas longtemps. Je me surprends à chaque instant à me demander ce que vous êtes en train de faire et quelle nouvelle bêtise vous avez inventée ! Avec vous, je vieillis trois fois plus vite que la normale.

Fili et Kili promirent de se tenir tranquilles désormais et de se montrer prudents. Ils tinrent parole à peu près une semaine, et puis Fili fit une chute de près de trois mètres et ne put se relever. Prévenu, Thorin pensa qu'il s'était brisé le dos. Il passa quelques heures affreuses à attendre le verdict d'Oïn et comprit le véritable sens du mot soulagement lorsque le guérisseur lui dit que l'enfant était « seulement » sévèrement commotionné mais qu'avec quelques jours de repos absolu, il ne garderait pas de séquelles.

- Pas avant d'être beaucoup plus âgé, en tous cas. Il est probable qu'en vieillissant il éprouvera parfois quelques douleurs dans le dos, ce genre de chutes se rappelle toujours à votre bon souvenir un jour ou l'autre, mais ce n'est pas pour demain.

Il aurait d'ailleurs été faux de croire que Fili et Kili ne s'attiraient des ennuis que lorsqu'ils étaient seuls tous les deux. Pas du tout. Un don, je vous dis ! Ainsi, un matin, lors de la leçon du forgeron, Kili s'approcha un peu trop, pour mieux voir, dit-il par la suite, et reçut une escarbille dans l'œil. Pendant un moment, on craignit qu'il ne reste borgne et il dut arborer durant plusieurs jours un bandeau sur son œil blessé. Ce qui n'alla pas sans difficultés diverses, l'enfant cherchant constamment à se débarrasser du pansement qui le gênait, disait-il, et qui de plus lui attira quelques moqueries ici et là.

- Si tu touches à ce pansement, jurait Thorin, je t'attache les mains, c'est compris ?

Une autre fois, profitant d'une très chaude journée, les deux frères allèrent se baigner à l'extérieur, dans un petit lac de montagne, avec plusieurs autres enfants. Fili voulut s'amuser à plonger du haut d'un rocher et s'assomma contre les pierres qu'il n'avait pas vues sous la surface de l'eau. Ce jour-là, le jeune nain but la tasse ! Heureusement qu'il n'était pas seul et que ses compagnons se hâtèrent de le sortir de l'eau. En revanche, il fallut entendre les récriminations de Thorin le soir, lorsqu'il vit la bosse, pareille à un œuf de poule, qui avait poussé sur le crâne de son neveu.

- Ce n'est pas possible ! vitupéra-t-il. Dis-moi franchement si vous le faites exprès, tous les deux ? Quand vous ne provoquez pas de nouvelles catastrophes, vous semblez vous ingénier à vous estropier ! Au nom de Durin, que dois-je faire de vous ? Vous enfermer, vous enchaîner au mur, ou bien vous flanquer une rouste chaque fois que vous inventerez une nouvelle idiotie ? C'est ce que vous voulez ? C'est le seul langage que vous comprenez ? Je n'arrive pas à croire que deux enfants qui en ont bavé autant que vous ne fassent pas plus attention à eux !

Ni Fili ni Kili n'eurent garde de répliquer et ils eurent la sagesse d'arborer un air repentant, conscients de ce qu'aucune de ces « menaces » n'était à prendre au sérieux et que seule la crainte qu'il leur arrive quelque chose de grave en était à l'origine.

La vérité était que Thorin avait beaucoup de mal à faire preuve de sévérité envers ses neveux, quoi qu'ils fassent. D'une part, parce que bien qu'il affirme le contraire il se sentait rajeunir à leur contact : il ne pouvait s'empêcher de penser à ses jeunes années et aux jeux qu'il inventait avec Dwalin et Frérin. Ensuite parce que Kili possédait une arme redoutable, dont il usait sans vergogne : si son oncle le tançait un peu trop vivement, lui ou son frère, d'ailleurs, l'enfant levait alors les yeux vers lui avec une expression qui, du point de vue de Thorin, aurait ramolli comme beurre chaud le cœur le plus dur. Lui en tous cas était incapable d'y résister. Il était bien conscient de ce que Kili jouait la comédie mais lorsque l'enfant le regardait de cette manière, son oncle voyait immanquablement se superposer à sa frimousse le visage tuméfié qu'il arborait lorsqu'il l'avait vu la toute première fois à Carnoval. Et si, alors, Fili était dans les parages, le regard de Thorin se posait fatalement, comme invinciblement attiré, sur la longue cicatrice qui lui barrait le visage. Pauvres gosses… Allez donc, après tout ça, les secouer… Aussi, dans ces cas-là, histoire de conserver un semblant de crédibilité, il finissait généralement par grogner quelque chose du genre : « Que ça n'arrive plus, compris ? » avant de s'éloigner en bougonnant.

Et il avait encore une dernière raison : parce que voir Fili et Kili revenir les yeux brillants, les joues rouges, le visage animé, racontant avec volubilité ce qu'ils avaient fait et combien ils s'étaient amusés, ça le faisait fondre comme neige au soleil (bien qu'il eut de beaucoup préféré qu'ils aient un peu moins d'imagination et un peu plus le sens du danger).

Malgré tout, c'était bon de les voir si pleins de vie, d'entendre leurs rires et de les voir heureux. Thorin avait eu si peur que les années de malheur et les mauvais traitements leur ait fait perdre à tout jamais la capacité de s'émerveiller et de reprendre goût à l'existence ! N'empêche, il lui suffisait de se souvenir de l'état dans lequel ils étaient au départ pour serrer les poings et pour éprouver de sombres envies de meurtre. Que Frégor ne recroise jamais sa route, songeait Thorin, le regard noir. Ni aucun de ces monstres qui avaient maltraité ses neveux. Car il n'était pas du tout certain de pouvoir se maîtriser si cela arrivait. Mais alors pas du tout ! Comment, se demandait-il, par toutes les puissances invisibles, comment pouvait-on, sans rougir de honte, martyriser ainsi deux gamins à peine plus hauts que deux hérissons assis ? Sans compter qu'en dépit de toutes les bêtises qu'ils inventaient par ignorance ou insouciance, les garçons étaient pleins de bonne volonté. Kili avait beau faire parfois quelques caprices sans importance, Thorin avait vite découvert que lui aussi disposait d'un argument imparable pour obtenir quelque chose des enfants en dernier recours, quand rien d'autre ne paraissait fonctionner : il lui suffisait de dire "Fais-moi plaisir...". Cela agissait comme une formule magique. Les deux garnements aussitôt devenaient dociles et doux comme des agneaux. Du même coup, leur oncle se sentait malade de penser qu'on avait pu les battre à tour de bras alors qu'il était si facile de les raisonner.

Le prince d'Ered Luin évitait de questionner trop directement ses neveux sur ce qu'ils avaient vécu. Il craignait d'éveiller en eux de mauvais souvenirs. Il lui fallut des années pour apprendre tous les détails de l'existence sordide que les deux garçons avaient menée, les laissant parler à leur guise quand l'envie leur en prenait. Il faut bien dire que ce qu'il entendit ne contribua guère à faire remonter les Hommes dans son estime...

Alors oui, tant pis si, pour encore un certain nombre d'années à venir, il se faisait des cheveux gris, des peurs vertes et des colères noires. Tant pis s'il devait supporter les taquineries sans méchanceté de Balin à ce sujet. Thorin était trop heureux de voir Fili et Kili ainsi qu'ils étaient à présent.

Leur enfance leur avait été rendue.

FIN

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L'histoire est terminée mais il reste quatre épisodes que j'ai finalement retirés du texte lui-même, car je trouvais que ça alourdissait l'histoire. Je vous les propose sous forme de bonus. Partants ?