Naturellement, la nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre. En quelques heures à peine, tous les nains d'Ered Luin étaient au courant de cette stupéfiante nouvelle : la princesse Dis, depuis si longtemps disparue, avait laissé deux enfants, deux fils, qui avaient enfin été retrouvés. Si certains furent sceptiques, la plupart furent terriblement excités par cette incroyable nouvelle, qui signifiait que leur lignée royale avait encore des héritiers.

Fili quant à lui avait appris à se méfier de bien des choses, mais pas de la rumeur. Aussi ne s'attendait-il pas du tout à l'accueil qui lui fut fait lorsqu'il se rendit à nouveau aux terrains d'entraînement, le lendemain de la scène qui s'était déroulée dans la bibliothèque. Pourtant, il lui fallut bien s'apercevoir immédiatement que tout le monde le regardait bizarrement. Allons bon, que se passait-il ? Tous le dévisageaient comme si personne ici ne l'avait encore jamais vu auparavant et aucun ne pipait mot. Fili réfléchit à toute vitesse mais ne vit pas ce qu'il pouvait avoir encore fait pour mériter cet accueil ? En fait il en fut peiné, car il commençait à avoir de bons camarades dans le groupe et leur attitude présente le renvoyait à ses débuts, ou à l'époque où tout le monde, ou presque, était contre lui.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il, le cœur douloureusement contracté, en les regardant les uns après les autres.

Il y eut un nouveau silence puis, finalement, Alrim demanda :

- C'est vrai ?

- Qu'est-ce qui est vrai ? s'inquiéta Fili, qui éprouvait des picotements déplaisants dans les paumes.

De quoi l'accusait-on ? se demandait-il avec angoisse. Il ne voyait vraiment pas ce qu'il avait pu faire pour se mettre les autres à dos.

- Tu es un prince ? Le neveu du seigneur Thorin ? C'est ce que tout le monde raconte. Certains disent même : son fils.

Fili éprouva d'abord du soulagement : ah bon, ce n'était que ça ? Puis son inquiétude lui revint, mais sous une nouvelle forme : il ne lui était pas venu à l'esprit que sa nouvelle identité puisse le faire rejeter des autres ou qu'on puisse la lui reprocher. Or il semblait que pour eux, cela avait de l'importance.

- Oui, c'est vrai, répondit-il très vite. Je veux dire : Thorin est mon oncle. Mon père...

Et là, il ne put s'empêcher d'éprouver une bouffée d'orgueil avant d'achever :

- Mon père s'appelait Fijar et n'était pas de ce clan.

(Il avait hésité à dire "notre" clan, mais il n'était pas encore tout à fait certain, surtout avec cet accueil, d'en faire partie). Il dut cependant reprendre son souffle pour pouvoir ajouter :

- Ça change quelque chose ?

Les autres jeunes nains le regardèrent encore un instant en silence et, finalement, Alrim lui sourit :

- Non, répondit-il, et tous les autres parurent se détendre à l'unisson. Enfin, on se demandait si ça changerait quelque chose pour toi, tu comprends. Si tu nous prendrais de haut ou je ne sais quoi.

- Moi ? Sûrement pas !

Fili était sincèrement heureux d'avoir retrouvé une famille, d'avoir quelqu'un sur qui compter et de penser que Kili et lui-même seraient désormais à l'abri de toutes les avanies qu'ils avaient pu connaître jusqu'à présent. Mais très franchement, que son oncle soit un prince, issu de la lignée des rois, ou qu'il soit sabotier, cela lui était parfaitement, mais alors parfaitement égal ! La vérité était que Thorin lui inspirait du respect et un début d'affection, mais ce n'était aucunement dû à son rang : cela viendrait plus tard. Bien plus tard. Quant au fait que son frère et lui-même portaient désormais, eux aussi, un titre royal, ni l'un ni l'autre n'y avait seulement songé. C'était bien trop loin de toutes les préoccupations qui avaient été les leurs jusqu'à ce jour.

Fili fut soulagé de voir que ses compagnons paraissaient oublier leurs réticences et que Dwalin, de son côté, ne changeait strictement rien à son attitude envers lui. Cela d'ailleurs parut rassurer également les autres garçons. L'entraînement terminé, ils allèrent se baigner comme à l'habitude. Fili remarqua qu'on le chahutait peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire et supposa qu'on le mettait ainsi à l'épreuve. Il réagit avec naturel, ainsi qu'il l'aurait fait de toute façon, et tout rentra très vite dans l'ordre. Dès le lendemain, le sujet était oublié. Du moins, il n'y fut plus jamais fait la moindre allusion.

Kili de son côté avait rencontré des réticences identiques à la cuisine.

- Non, mon petit Kili, avait dit Thalma lorsqu'il s'était présenté en fin d'après-midi (ses nouvelles activités lui ayant en effet pris du temps). Tu ne peux pas m'aider. Et puis tu ne devrais pas être ici. Plus maintenant.

- Mais pourquoi ?

- Voyons, ce n'est plus ta place.

La naine sourit gentiment à l'enfant et ajouta :

- Je vais te regretter, tu sais.

Cette réflexion ne fut pas du tout du goût de Kili, qui protesta :

- Oncle Thorin a dit que je pouvais venir t'aider si je voulais !

- Tu es sûr ? fit la naine, un peu étonnée.

- Oui. Tu n'auras qu'à demander à Fili, si tu ne me crois pas.

Thalma parut très dubitative : Fili ne l'avait jamais beaucoup aimée et maintenant qu'il était devenu un prince, elle avait tendance à penser qu'on ne le verrait plus guère aux cuisines.

Elle se trompait : le garçon fit son apparition un peu plus tard, les cheveux encore humides après son bain, et il se jeta comme un affamé sur la pâtisserie qu'elle lui proposa.

Ainsi les anciennes habitudes perdurèrent, à peine changées. Fili venait presque chaque jour retrouver son frère après son entraînement et Kili tenait à ce que son amie Thalma lui donne quelque chose à faire lorsqu'il venait en cuisine. Tandis qu'il s'affairait, il lui racontait sa nouvelle vie et la cuisinière l'écoutait, attendrie, heureuse de voir combien le petit semblait s'épanouir et combien il devenait proche de son oncle.

- Thalma, lui raconta un jour l'enfant, très excité. Tu sais quoi ? J'ai demandé à Thorin s'il pouvait m'apprendre à chasser...

Thalma éclata d'un grand rire clair :

- Et ?

- Il a dit oui ! Mais qu'il fallait attendre la fin de l'hiver.

La naine abandonna son ouvrage, s'essuya les mains sur son tablier et se pencha pour serrer l'enfant dans ses bras :

- Tu vois, mon petit chéri ? Je t'avais dit que ce jour viendrait.

- C'est vrai ! opina Kili, les yeux brillants comme deux étoiles.

- Quand tu seras plus grand et que tu iras chasser seul, tu verras comme je serais fière quand tu amèneras ton gibier pour que ton amie Thalma puisse le préparer !

- Tu seras fière de moi ?

- Oh oui !

En effet, ce jour viendrait. Et Thalma serrerait alors dans ses bras un Kili adolescent en s'exclamant qu'il était loin, bien loin, son petit marmiton d'autrefois. "Aujourd'hui tu es un chasseur et un guerrier"' ajouterait-elle, et ce serait alors le rire de Kili qui résonnerait dans la cuisine.

En attendant ces temps futurs, Kili n'avait jamais été si heureux de sa vie. Il raconta à Thorin ce que lui avait dit la naine et son oncle sourit, songeant qu'il avait eu raison de penser qu'une présence féminine serait profitable à son neveu. Ecoutant le babillage surexcité du jeune nain et regardant son visage animé, il se dit encore qu'il aurait commis une grosse erreur en le privant de cela.

Même Fili avait fini par vaincre ses réticences à l'endroit de Thalma. Il était vrai aussi qu'il se sentait bien mieux, désormais. Sa vie était stable, il n'avait plus rien à redouter et les choses ne lui paraissaient plus aussi sombres qu'auparavant. Et puis, comment résister à la joie de son jeune frère ? Fili non plus n'oublierait pas les cuisines : des années plus tard, alors devenu adulte, il conserverait l'habitude de venir réclamer un petit en-cas de temps en temps. Et Thalma, qui aurait alors des mèches grises dans son opulente crinière rousse, rirait en lui donnant une part de gâteau ou un fruit, rappelant sans aigreur au jeune guerrier qu'il serait alors le petit garçon farouche qu'il avait été.

Ainsi va la vie.

Quant à Mila, lorsque la nouvelle de la parenté de Thorin avec les deux orphelins était arrivée à ses oreilles, elle l'avait accueillie avec son flegme habituel. Elle n'avait dit mot et n'avait rien changé à ses habitudes. Pourtant, ceux qui la connaissaient le mieux purent constater qu'une flamme victorieuse brûlait dans ses yeux, qui persista durant plusieurs semaines. Elle était heureuse. Une sensation qu'il lui semblait redécouvrir. Elle ne se souvenait pas avoir éprouvé le moindre sentiment de bonheur depuis la chute d'Erebor et la mort des siens. Mais que des enfants perdus ne le soient plus, oui, ça la rendait heureuse.

Mila était positivement enchantée du changement survenu. Non pas parce que cela la déchargeait d'une grosse part de ses responsabilités envers Fili et Kili. Non. Elle était enchantée de ce qui leur arrivait, tout simplement. Dans ses rêves (tout le monde a le droit de rêver) elle avait parfois imaginé qu'un jour, qui sait, une famille d'Ered Luin déciderait peut-être d'adopter les deux garçons. La manière dont les choses tournaient en définitive était encore meilleure. Sans doute la présence d'une mère leur manquerait-elle toujours. Heureusement que Kili, notamment, avait noué des liens étroits avec Thalma, cela compenserait un peu. N'empêche. Il ne pouvait rien arriver de mieux à ces enfants, estimait Mila, que retrouver leurs véritables racines et leur véritable parentèle.

Peut-être même que secrètement, malgré une pointe de tristesse, la naine était également contente pour Thorin, elle qui savait très précisément ce que l'on éprouve à perdre tous les siens. Elle-même n'aurait jamais cette chance de retrouver l'un de ses proches mais elle trouvait réconfortant de penser que, parfois, un miracle peut se produire. Que la destinée n'est pas toujours aussi inflexible qu'elle le parait.

Tout en conservant par ailleurs ses fonctions d'intendante, Mila fut donc promue gouvernante des deux jeunes princes : elle continuerait à veiller à ce que leurs vêtements ainsi que leur literie soient propres et adaptés, leur chambre à peu près en ordre, s'occuperait d'eux lorsque ses affaires et la nécessité appelleraient Thorin à quitter la cité. De leur côté, expliqua ce dernier, les enfants devaient s'efforcer de lui simplifier la tâche et ils étaient priés non seulement de se montrer courtois envers elle mais encore de reconnaître les services qu'elle leur rendait.

D'abord réticents (méfiants, surtout), les garçons se rendirent compte que finalement les choses ne se passaient pas trop mal. Plutôt bien, même. Les choses allaient même très bien lorsque vint le jour où Thorin informa ses neveux qu'il allait devoir s'absenter plusieurs semaines de suite et qu'eux-mêmes resteraient à la garde de Mila.

Mais ceci est une autre histoire.

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Initialement, "la première séparation" faisait partie de ce bonus mais, finalement, je l'ai coupé en deux. Il y avait trop de décalage entre le début et la fin (aucun rapport, quoi).

Bonne semaine !