Bon ben… du coup la suite, coupée la semaine dernière.
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Curieusement, une fois leurs nouvelles habitudes prises, les rapports de Fili et Kili avec Mila s'améliorèrent considérablement. Peut-être là encore était-ce dû en grande partie au fait de se sentir désormais aimés et en sécurité. Au fil du temps, leurs relations devinrent même presque cordiales. Au fond, comme Kili l'avait dit lorsque son frère et lui-même s'étaient égarés dans la tempête de neige, Mila ne leur avait jamais fait de mal. Avec le temps, ils finirent par comprendre que s'ils l'avaient détestée au début, c'était avant tout parce qu'elle leur faisait peur et qu'il est naturel de détester ce que l'on craint. Mila n'était pas d'un abord très riant et elle leur avait dès le premier instant imposé tant de choses nouvelles pour eux qu'ils avaient en fait cristallisé toutes leurs frayeurs sur elle.
A vrai dire, la première fois que Thorin dut s'absenter en laissant ses neveux à Ered Luin, Fili et Kili furent un peu rassurés de penser que ce serait Mila qui s'occuperait d'eux en son absence : la séparation à venir les terrifiait. Il leur semblait qu'un nouveau drame se préparait et que leurs vies risquaient à nouveau d'être bouleversées, mais cette fois dans le mauvais sens du terme. Comme à la mort de leur mère.
Mila étant un élément stable et familier pour eux, ils ne seraient pas trop dépaysés et cela leur convenait tout à fait : ils auraient été paniqués par l'intrusion d'un inconnu dans leur vie dans de telles circonstances. L'idée de devoir rester plusieurs semaines « seuls » avec Mila ne les gênait plus vraiment…. Au fond, ce serait un peu comme à leur arrivée à Ered Luin. Ils n'étaient guère effrayés non plus par les fausses mises en garde de Thorin, dont ils n'étaient dupes ni les uns ni les autres :
- Je compte sur vous deux pour vous tenir tranquilles en mon absence. Pas de bêtises et pas d'inventions farfelues, compris ? Je vous fais confiance. Attention, Mila me racontera tout : si elle a quoi que ce soit à vous reprocher, vous pouvez compter que je vous tirerais les oreilles !
Thorin savait mieux que personne qu'à moins d'un événement très grave, Mila en fait ne lui dirait rien du tout, même si les garçons faisaient des bêtises. Et tant mieux, au fond : ainsi, rien ne viendrait gâcher ses retrouvailles avec ses neveux.
En dépit de tout cela, à mesure que le jour du départ approchait, Fili et Kili ne pouvaient s'empêcher de se souvenir que leur mère autrefois les avait confiés à Frégor et que, dès qu'elle n'avait plus été là, les choses avaient dégénéré… Comme toujours, Fili s'efforçait de ne rien montrer, mais sa nervosité augmentait de jour en jour. Quant à Kili, il ne fit nul mystère de son appréhension.
- Tu reviendras, Thorin ? demanda-t-il au moins vingt fois.
- Bien sûr, Kili. Mais même si je ne revenais pas tu ne serais pas seul, pas perdu. Tu es en sûreté à Ered Luin. Tu es parmi les tiens.
- Mais tu reviendras, dis ? Tu vas pas nous laisser ?
Thorin allait expliquer que les chemins de la Terre du Milieu ne sont pas toujours très sûrs et que nul, qui quitte sa demeure, n'est jamais totalement assuré d'y revenir, mais il sentit l'enfant si effrayé qu'il décida de passer cela sous silence.
- Je reviendrai, dit-il seulement. C'est promis.
Pour dédramatiser la séparation toute proche, il ajouta :
- Et peut-être bien que je ramènerais quelque chose pour chacun de vous, ton frère et toi. On verra.
D'abord surpris (il n'avait pas souvenir avoir jamais reçu un cadeau de toute sa vie), Kili se mit soudain à sautiller d'excitation :
- Tu nous ramèneras quoi ?
- J'ai dit : « peut-être », Kili, répondit Thorin avec une gravité feinte. Tu devras attendre mon retour pour savoir.
- Oh non, dis-moi !
- Pas question.
- S'il te plaît !
- Rien à faire.
- S'il te plaaaîîîît !
- Tu ne sauras rien. Y réfléchir pendant que je serais parti te fera passer le temps.
C'était peut-être basique mais cela avait fonctionné. Kili avait oublié ses craintes pour ne plus penser qu'à ce mystérieux « quelque chose » que « peut-être » son oncle ramènerait pour eux. Ce qui ne manqua pas. Thorin prit l'habitude de toujours revenir avec des cadeaux pour les enfants quand il partait. Et cela continua à fonctionner durant des années, jusqu'à ce qu'ils soient jugés suffisamment matures pour l'accompagner dans ses déplacements : la perspective de la surprise à venir atténuait l'anxiété et le chagrin de la séparation. Quant à Thorin, il devait s'avouer que lorsqu'il choisissait les présents qu'il allait rapporter à ses neveux, il éprouvait lui-même un certain plaisir anticipé à imaginer leurs réactions. Ce qui l'amenait d'ailleurs régulièrement à se moquer de lui-même :
- Je deviens bêtement sentimental, avec l'âge, se disait-il avec ironie. Je finirais complètement gâteux, si ça continue.
Réflexions qu'il oubliait totalement en voyant les yeux brillants d'anticipation des enfants à son retour.
A vrai dire, cette première fois fut mémorable. Fili et Kili s'efforcèrent (avec plus ou moins de succès selon les jours) de se conformer aux directives de leur oncle durant son absence. Il y eut des ratés cependant, qui nourrirent ensuite leurs inquiétudes. Oui, ils étaient inquiets. Mais peut-être pas pour les raisons que l'on aurait pu imaginer : à son habitude, Mila était très silencieuse. Et si elle n'avait aucune intention de raconter quoi que ce soit à Thorin à son retour, elle le gardait pour elle. Fili et Kili pensaient donc qu'elle lui rapporterait leurs écarts de conduite. Oh non, ils n'avaient pas peur d'être grondés. Leur inquiétude était d'un autre ordre : est-ce que Thorin les aimerait moins lorsqu'il saurait qu'ils n'étaient pas parvenus à se montrer exemplaires durant son absence ? Pour avoir été trop tôt sevrés d'amour, les deux jeunes nains en étaient désormais affamés.
Le prince d'Ered-Luin revint un soir, assez tard. Déchaînés, les deux enfants furent impossibles toutes la soirée. Ils alternaient les questions, les commentaires, les récits de ce qu'avaient été pour eux ces cinq longues semaines... C'était assez infernal et Thorin en eut vite assez.
- Allez vous coucher, répéta-t-il plusieurs fois. Il est tard et vous me donnez mal à la tête.
Peine perdue. Les garçons faisaient la sourde oreille. Leur oncle finit par perdre patience et empoigna soudain Fili à bras-le-corps pour le coucher à plat ventre sur son épaule, indifférent à ses protestations et ses ruades.
- Maintenant ça suffit, gronda-t-il.
- Lâche-moi !
Le guerrier ne prit pas la peine de lui répondre, d'autant moins qu'un cri de guerre venait de retentir à l'autre bout de la pièce. Une petite silhouette aux cheveux bruns se catapulta vers lui :
- Laisse mon frère tranquille !
Kili était si bien lancé qu'il ne put s'arrêter à temps et se heurta rudement aux jambes de son oncle. Ce fut comme s'il avait heurté un mur. Aussi se retrouva-t-il assis par terre, un peu sonné.
- Tu ne peux donc pas faire attention et regarder ou tu vas ? le gronda Thorin.
- Thorin, lâche-moi ! continuait à s'égosiller Fili en se débattant.
Pas plus que précédemment, l'intéressé ne jugea bon d'obtempérer ou de répondre. Il se pencha et, de son bras libre, saisit Kili qu'il hissa à hauteur de sa poitrine.
Puis, ainsi chargé de ses neveux, l'un étourdi, l'autre gigotant comme un goujon pris dans une épuisette, le prince nain se dirigea vers la chambre des enfants et, abaissant son épaule, déchargea Fili sur son lit. Le garçon s'enfonça un instant dans l'épaisseur de son édredon et se redressa en crachant comme un chat en colère :
- Je ne suis plus un bébé ! Je n'ai pas besoin qu'on me porte !
- Dans ce cas, répondit tranquillement Thorin, qui était en train de déposer Kili sur son propre lit, la prochaine fois tu iras te coucher tout seul quand je te le dirai.
Par manière de représailles, le plus jeune des enfants empoigna les tresses de son oncle et fit mine de s'y accrocher. Thorin lui pinça doucement le nez.
- Baaaiiiis ! protesta Kili en lâchant prise.
- Ça suffit, les garçons, fit Thorin d'un ton ferme. Vous m'avez l'air bien énervés, ce soir. Il est grand temps de dormir.
Ce fut aussitôt un concert de protestations véhémentes de part et d'autre :
- J'ai pas sommeil !
- Tu viens à peine de rentrer !
- Je veux une histoire !
- J'ai pas envie de dormir !
- Chante-nous une chanson !
Etc.
- Par Durin ! Vous allez vous taire ?! Vous voulez que je vous aide à dormir, moi ?
Ce ton-là, les deux frères avaient appris à le connaître et le silence se fit immédiatement. Radouci, Thorin expliqua :
- Il est vraiment tard et demain il faut que vous soyez en forme.
- Pourquoi ? risqua Fili.
- C'est une surprise.
- Une surprise ? piailla Kili en se redressant comme un ressort. C'est quoi ? C'est quoi ? C'est quoi ?
Un simple regard lui fit prudemment fermer son bec et il se recoucha docilement. Mais, comme il ne pouvait vraiment pas s'en empêcher, il chuchota rapidement :
- C'est quoi la surprise, oncle Thorin ? Tu avais dit...
Kili avait peine à tenir en place et ses yeux brillaient dans son visage animé :
- … tu avais dit que tu nous ramènerais peut-être quelque chose.
- Hum...
- Oncle Thorin !
Le ton cette fois était suppliant.
- C'est quoi la surprise ?
- Si je te le dis, ce ne sera plus une surprise.
Kili allait protester encore mais Thorin le devança :
- Il faut dormir, maintenant. Le matin sera là en un instant et tu auras la réponse à ta question.
Il s'assura que les deux enfants se glissaient bien sous leurs couvertures, leur laissa le temps de trouver une position confortable puis souffla la chandelle.
Il atteignait la porte quand la voix de Fili s'éleva derrière lui :
- Thorin...
Le prince se retourna.
- Oui, Fili ?
- Je suis content que tu sois de retour.
Un simple murmure dans le noir. Presque gêné. Comme si Fili se jugeait trop grand pour exprimer ses sentiments. Aussitôt, la voix de Kili fit chorus :
- Tu ne partiras plus jamais, hein ?
Thorin soupira.
- Ça malheureusement, je ne peux pas vous le promettre.
Il coupa court à la protestation du petit :
- Tu comprendras ça en grandissant, Kili. On ne fait pas toujours ce qu'on veut, dans la vie. Mais pour le moment je suis là. Et toi, tu vas te dépêcher de dormir et de faire de beaux rêves jusqu'à demain.
Il laissa ses neveux apaisés.
Au matin, tout paraissait définitivement rentré dans l'ordre. A ceci près que Kili était tellement impatient de découvrir "la surprise" qu'il rechignait à manger.
- Tu ne sortiras pas tant que tu n'auras pas pris ton petit déjeuner ! le menaça son oncle.
Mais il souriait d'un air mystérieux et les garçons, n'y tenant plus, se levèrent de table pour entamer autour de lui une danse de guerre frénétique :
- C'est quoi, la surprise ?
- Oncle Thorin, dis-nous !
- Tu as promis !
- Allez, dis-nous !
Thorin les fit languir juste ce qu'il fallait avant de leur demander de l'accompagner. Inutile de dire que les deux garçons ne se firent pas prier et bondirent comme des cabris à ses côtés ! Chemin faisant, ils faisaient mille suppositions à voix haute, auxquelles Thorin ne répondait mot.
La vérité commença à se faire jour lorsqu'il les mena jusqu'aux écuries. Du coup, les deux frères devinrent muets. Ils n'osaient plus rien dire, comme lorsqu'on retient les dernières bribes de sommeil pour ne pas sortir trop vite d'un beau rêve que l'on aimerait voir durer. Et pourtant... Thorin s'arrêta devant une vaste stalle dans laquelle deux poneys mâchonnaient goulûment le foin dont débordait leur râtelier. L'un était de la race habituelle, d'un beau gris pommelé, avec une longue queue et une crinière brillante.
L'autre, qu'ils prirent d'abord pour un poulain, était plus petit, plus trapu - en fait il ressemblait un peu, il faut l'avouer, à un tonneau sur pattes- et il était tout blanc. Avec une crinière épaisse qu'il secouait régulièrement et d'immenses yeux noirs, pareils à des lacs de montagne.
Muets de saisissement, les deux frères ne pipaient plus mots et dévoraient des yeux les deux bêtes.
- Ils sont à vous, dit Thorin, qui souriait. Kili, j'en ai trouvé un à ta taille. Ou plutôt une, c'est une ponette. A vous de leur donner des noms.
Un instant plus tard il chancelait, malgré sa robuste stature, sous l'assaut de ses neveux qui se jetaient à son cou -à sa taille dans le cas de Kili- et, jouant le jeu, se laissait tomber dans la paille, entraînant les enfants dans sa chute. Ce fut une belle mêlée.
- Assez, maintenant, finit par dire Thorin en essayant de se dépêtrer des bras qui l'étouffaient. Arrêtez ça, galopins.
Il riait, il avait de la paille dans les cheveux et dans la barbe, les enfants riaient, guère plus soignés, les chevaux, intéressés et curieux, tendaient leurs naseaux soyeux dans leur direction, ce fut l'un dans l'autre un grand moment de bonheur.
La matinée passa vite, Fili et Kili étrillèrent soigneusement les robes de leurs poneys, discutèrent sans fin pour leur trouver des noms -mais c'était si difficile qu'à l'heure du déjeuner ils n'étaient toujours pas décidés,- allèrent voler des pommes à la cuisine pour les offrir à leurs montures (Thalma, comme toujours, se fit leur complice), bref, ils furent très occupés.
Lorsqu'ils allèrent manger, ils croisèrent Balin qui leur sourit :
- Et alors ? fit-il. Vous n'êtes pas venus étudier, aujourd'hui ? J'en parlerai à votre oncle.
C'était, bien sûr, une plaisanterie, d'autant que Thorin savait mieux que personne à quoi ils avaient passé leurs temps. Le vieux Balin fut à son tour assailli par une tornade d'explications, descriptions, commentaires enthousiastes. Il en riait tout son saoul dans sa barbe grise lorsqu'enfin il put poursuivre son chemin.
Naturellement, à présent Fili et Kili attendaient l'occasion de monter leurs poneys. Tous deux savaient déjà plus ou moins se tenir à cheval mais, bien entendu, les leçons qu'ils avaient reçues ne pouvaient se comparer au plaisir de chevaucher leurs propres chevaux. Plus précisément, ils auraient voulu pouvoir sortir avec eux et faire une promenade dans la montagne. Seuls, il n'y fallait pas songer. Il faudrait attendre que Thorin puisse les accompagner. Une fois à table, entre deux bouchées, les garçons ne parlèrent que de cela.
- Il faudra d'abord les habituer à vous, répondait Thorin en prenant un air distrait, presque agacé par cette tornade verbale.
- Oui mais...
- Mais quand est-ce que...
- Fili, ne parle pas la bouche pleine. Kili, regarde ce que tu fais, tu en mets plein la table ! J'ai quelques occupations, vous savez ? Je rentre à peine de voyage. J'ai beaucoup à faire. Pour le moment, il faut retourner à vos leçons.
Pour Fili, les leçons de l'après-midi consistaient en un entraînement guerrier. Il aimait ça, d'habitude, et il était sincèrement heureux du retour du Dwalin, car son remplaçant, eh bien... eh bien ce n'était pas pareil, là ! Mais ce jour-là il avait vraiment autre chose en tête.
Il était dit cependant que la journée réservait encore d'autres surprises aux deux frères. En effet, ils furent libérés de leurs obligations bien plus tôt qu'ils ne l'espéraient et leur joie ne connut plus de borne lorsque Thorin leur proposa la sortie dont ils rêvaient.
Le printemps était bien avancé et déjà s'annonçaient les premières prémices de l'été. Une douce brise agitait avec légèreté les branches des arbres, les insectes bourdonnaient et les enfants étaient ivres de bonheur.
Qui leur eut dit, un an plus tôt, que la vie pouvait ressembler à cela aurait été considéré comme un fameux menteur !
