Fili s'était blessé sur les terrains d'entrainement. Son bras portait une vilaine coupure et, en outre, le coude était luxé. Peut-être était-ce en raison de la douleur que cette nuit-là le garçon rêva de Carnoval. C'était la première fois depuis son arrivée dans les montagnes.
Il se revoyait sur la place du marché. Il était perdu au milieu de tous ces humains adultes tellement plus grands que lui, proposant aux passants le bâton avec lequel il avait l'habitude de s'entraîner à l'épée. Cela lui fendait le cœur de s'en séparer mais il lui fallait impérati-vement ramener quelques sous à la maison et il n'avait aucun autre moyen. Naturellement, dans la réalité le jeune garçon n'aurait jamais proposé aux gens de leur vendre un bâton. Pourquoi pas un caillou ramassé sur le sol ? Mais dans son rêve, cette logique était abolie et sa tentative n'apparaissait pas absurde. Sauf que voilà, il ne trouvait pas d'acheteur. Confusément, Fili savait qu'il y avait eu une vie meilleure que celle-là, dans un autre lieu, avec d'autres gens, mais il préférait ne pas y songer. Cela lui ferait trop mal.
Puis, c'était le crépuscule et il rentrait à pas lents, les poches vides. Il tenait toujours son bâton à la main mais il hésitait à le ramener chez lui, car il craignait que Frégor s'en serve pour lui cogner dessus. Kili ne serait d'ailleurs pas épargné non plus. Sans doute vaudrait-il mieux abandonner ce morceau de bois n'importe où dans la rue. Pourtant, Fili hésitait. Il n'avait pas eu de chance aujourd'hui mais peut-être qu'il parviendrait à le vendre demain, ou un autre jour. Et peut-être pas, bien sûr. Sans compter qu'il se pouvait que Frégor, s'il rentrait ivre, le lui casse sur le dos à force de lui taper dessus. Ainsi il aurait tout perdu : il n'aurait plus rien à vendre ET il aurait été battu. Fili en était là de ses tristes pensées lorsque, sans prévenir, une main se posa sur son épaule.
- Fili.
Le jeune garçon se jeta en avant pour échapper à son agresseur inconnu et... ouvrit les yeux, à demi assis dans son lit, tous les muscles tendus.
- Doucement, fit une voix paisible. Je t'ai fait peur ?
Fili se détendit à mesure que ses yeux clairs bondissaient de droite et de gauche, reconnaissant le visage de Thorin, dont la main en effet reposait sur son épaule, puis sur le décor familier de la chambre qu'il partageait avec Kili dans les Montagnes Bleues, enfin sur Kili lui-même qui s'étirait en bâillant dans le lit voisin du sien... Le soulagement envahit le jeune nain et le submergea.
- Non, répondit-il enfin. J'étais en train de rêver...
- Navré de te réveiller au milieu d'un rêve, répondit Thorin en souriant, mais il est l'heure de te lever.
Il se redressa et retira sa main.
- Je suis tellement content, dit Fili spontanément, tellement content que nous vivions ici avec toi !
Thorin fut secrètement touché de cette déclaration. Fili n'était pas démonstratif, ce qu'il ne lui reprochait pas car il ne l'était guère lui-même, Balin le taquinant d'ailleurs volontiers à ce sujet. Mais la sincérité du jeune garçon en cet instant ne faisait aucun doute.
- Est-ce que je me trompe ? demanda-t-il de sa voix grave qui, pour la circonstance, était éton-namment douce. J'ai l'impression que tu ne faisais pas un très beau rêve, Fili.
- Non, admit le garçon. Je rêvais de Carnoval.
Il regarda pensivement son oncle et acheva presque pour lui-même :
- Quand Frégor nous réveillait, c'était en en pleine nuit et en nous tapant dessus.
Les sourcils de Thorin se froncèrent aussitôt.
- ... j'étais en train de rêver que je rentrais à la maison sans ramener un sou. Et que... et qu'il allait...
- J'aurais dû laisser Dwalin le tuer, grinça Thorin entre ses dents. Ou plutôt non, j'aurais dû le tuer moi-même ! Si j'avais su alors ce que je sais aujourd'hui...
- C'est un méchant homme, fit Kili, assis dans son lit, d'une voix soudain très basse.
Les quelques paroles prononcées par son frère avaient fait affluer ses souvenirs.
- C'est surtout un misérable, qui ne mérite pas le nom d'homme, gronda Thorin. Mais il ne faut plus penser à lui. Levez-vous et venez manger. Vous avez toute une vie devant vous, une vraie vie, chassez cette crapule de vos souvenirs. Penser à lui est encore lui accorder trop d'importance. Comment va ton bras, Fili ?
- Beaucoup mieux, assura le jeune garçon. Je n'ai presque plus mal.
Le sujet du mauvais rêve ne fut plus abordé. Pourtant, Fili continua à y penser. Quelque chose le préoccupait et il s'en ouvrit à son oncle le lendemain :
- Thorin, tu as dit qu'on ne devrait plus penser à Frégor...
- En effet. Pourquoi ?
L'enfant hésita un instant puis avoua :
- Parce que je m'étais juré de le tuer un jour. Quand je serai adulte, quand je serai un guerrier.
Thorin le considéra avec gravité :
- Quand tu seras un guerrier, dit-il, cet humain sera un vieillard, s'il est encore en vie. Ce n'est pas noble, de tuer un vieillard. Cependant c'est vous, ton frère et toi, qui avez souffert de ses mains, jour après jour. Alors personne n'a le droit de juger à votre place de ce qui est juste ou non.
Thorin sourit et ajouta :
- Tu as toutefois de nombreuses années devant toi avant d'y penser. Ce que je voulais dire, ce n'est pas que vous devez oublier ce que vous avez enduré, encore moins que vous devez pardonner…
Le regard de Thorin se durcit soudain : lui-même n'était pas de nature à oublier ou pardonner quoi que ce soit.
- …non, ce que je voulais dire, c'est que je ne voudrais pas que vous gâchiez votre sommeil et votre temps à penser à cet homme et à tous ceux qui vous ont fait du mal. Ce serait leur permettre de vous empoisonner encore une part de votre existence et du même coup, leur faire un cadeau qu'ils ne méritent certainement pas. Tu comprends ?
Fili réfléchit un instant et sourit :
- Tu as raison, dit-il enfin. Parfois, je me dis que j'aimerais bien qu'ils sachent tous où nous sommes Kili et moi, comment nous vivons aujourd'hui et quelle chance nous avons eu de… de retrouver notre famille.
Fili avait un peu hésité sur les derniers mots, légèrement confus de se dévoiler ainsi.
- Mais finalement, je préfère penser à maintenant. A tout ce que nous pouvons faire, plutôt qu'à eux.
- Je vois que tu as compris, répondit Thorin.
Et ils échangèrent leur premier sourire de complicité partagée. Pourtant, Fili n'était pas encore totalement satisfait et il revint à la charge le soir même :
- Thorin ?
Son frère et lui-même étaient déjà couchés mais leurs rires avaient attiré leur oncle dans la chambre, histoire de ramener le calme, ce qui avait pris un certain temps car Kili paraissait déchaîné. Tout étant apparemment entré dans l'ordre, le prince d'Ered Luin s'apprêtait à sortir de la pièce. Il tourna les yeux vers son neveu qui, l'air un peu embarrassé, poursuivit :
- Je voudrais te poser une question.
- Je t'écoute.
Fili ne parla pas tout de suite, cherchant à assembler les mots dans sa tête, sans grand succès.
- C'est assez difficile à dire.
- Alors dis-le comme ça vient, suggéra Thorin.
Le jeune garçon se lança :
- Tu ne nous as jamais battus.
- Serait-ce un reproche ? ironisa son oncle.
Fili se mit à rire.
- Bien sûr que non, pouffa-t-il. Crois-moi, ça ne me manque pas. Mais je voulais dire…
A nouveau, il chercha ses mots. Thorin vint s'asseoir près de lui, sur le bord du lit, et attendit.
- Tu sais, reprit Fili, agacé de ne pas parvenir à clarifier sa pensée, c'est à cause de Frégor. Parce que lui, il nous tapait dessus sans arrêt et…
Le regard de Thorin s'assombrit et ses sourcils se froncèrent :
- Serais-tu en train de me comparer à ce misérable ? gronda-t-il.
- Oh non ! répliqua aussitôt Fili, sincèrement choqué par cette idée. Mais je me suis souvent demandé, et Kili aussi… pourquoi il faisait ça ?
Le jeune garçon était soudain très grave et Kili qui, douillettement blotti dans son lit, les écoutait avec intérêt, perdit brusquement son sourire. On aurait cru que quelqu'un venait de souffler une chandelle et que son visage s'était assombri de l'intérieur.
- Quelques jours avant sa mort, continua Fili, Mère nous a dit qu'il s'occuperait de nous et qu'il faudrait lui obéir.
L'enfant reprit son souffle et poursuivit :
- Mais il s'est jamais occupé de nous. Sauf pour nous frapper ou nous enfermer dans la cave. La seule chose qu'il voulait, c'était qu'on lui amène de l'argent. J'ai essayé, au début, tu sais. Mais on avait rien à manger et il ne nous donnait rien, alors…
Sa voix s'était faite sourde sans même qu'il s'en aperçoive au souvenir de ces jours si sombres.
- Tu crois, poursuivit le jeune garçon avec effort, que… enfin, tu vois, peut-être qu'il croyait avoir des bonnes raisons pour nous traiter comme ça ? Parce qu'on n'arrivait pas à faire ce qu'il voulait ? Tu crois que c'était de notre faute ? Parce que tu sais... eh bien, je ne t'en ai jamais parlé mais un jour, Kili et moi on a voulu s'enfuir.
Les yeux de l'enfant paraissaient noirs soudain, et Thorin vit que Kili s'enfonçait machinalement sous ses couvertures, comme s'il avait voulu se cacher de quelque chose.
- Je... c'est... Ce jour-là il nous avait... j'ai cru qu'il avait tué Kili à force de le frapper et je... je pensais que n'importe quelle vie vaudrait mieux que celle-là. Mais je me trompais. On a... la milice nous a arrêtés et... enfin, on nous a emmenés dans un endroit horrible... et finalement, c'était encore pire que quand on vivait avec Frégor.
- Pire ? fit Thorin, la voix rauque.
- Oh oui ! Dix fois pire !
La voix de Fili s'étranglait.
- .. ils nous ont coupé les cheveux... et puis... et puis...
Kili plaqua soudain ses deux mains sur ses oreilles :
- Je veux plus entendre ! glapit-il. Je veux plus savoir ça ! Tais-toi, Fili ! Tais-toi !
Son frère aîné lui jeta un regard d'excuse.
- Tu n'es pas obligé de raconter, intervint Thorin. Je crois avoir compris l'essentiel. Je suppose que c'est là qu'intervient cette femme dont tu m'as parlé un jour.
Le regard des deux frères était éloquent à ce sujet. Kili s'enfonça plus profondément dans son lit, recroquevillant machinalement ses mains, autrefois cruellement blessées, contre lui.
Fili adressa à son oncle un coup d'œil reconnaissant mais il lui fallut quelques instants pour parvenir à reprendre la parole :
- Enfin c'était pareil en pire, conclut-il hâtivement. Et je n'ai encore rien compris aujourd'hui à... à toutes leurs règles idiotes. Et après, quand on a réussi à s'échapper, on savait pas où aller et alors on a été forcés de retourner chez Frégor et tout a recommencé. Mais tu vois, des fois je me dis… depuis qu'on est arrivé à Ered Luin, on… on n'a pas toujours bien fait, Kili et moi. On n'a... euh... pas toujours respecté les règles non plus. Tu es parfois en colère contre nous. Monsieur Dwalin aussi. Et Mila. Même avant qu'on voit le portrait de Mère à la bibliothèque. Mais jamais… Je croyais que c'était partout pareil, pour tout le monde, en tous cas pour tous ceux qui n'avaient plus leurs parents, que c'était comme ça et puis c'est tout, mais maintenant je sais que non. Alors je ne comprends pas… pourquoi ? Pourquoi tout ça ?
Thorin, qui avait regardé son neveu pendant qu'il parlait, détourna un instant les yeux et laissa son regard pensif se poser sur Kili. Ce dernier était un enfant sensible. Une simple réflexion suffisait souvent à l'affecter pendant un long moment. Il était rarement nécessaire d'élever la voix. Alors la main, franchement…. Fili était plus secret, il encaissait sans mot dire et affichait rarement ses sentiments, mais on pouvait obtenir beaucoup de lui en faisant appel à son bon sens. Ou à ses bons sentiments. Oh bien sûr, tous deux étaient encore des enfants. Des enfants plutôt turbulents et souvent indisciplinés, certes. Cela étant, ça n'avait rien d'extravagant à leur âge. Il faut bien que jeunesse se passe. Aucun d'eux n'avait un mauvais fond, tout au contraire. En outre, ils étaient toujours reconnaissants de tout, un mot, un geste, une attention. Ils en paraissaient toujours charmés, comme si on leur faisait un présent merveilleux. Que ce soit envers leur oncle ou envers tous ceux qui avaient su toucher leurs cœurs, Fili et Kili paraissaient toujours disposés à se rendre agréables si on le leur demandait.
Alors, pourquoi tant de brutalité ? Thorin s'était souvent posé la question lui-même. Reportant ses yeux sur l'aîné des garçons, il suivit machinalement du regard la cicatrice qui barrait son visage. Un coup de cravache, avait-il dit. Comme toujours, Thorin sentit la colère l'envahir. Fili s'en aperçut à ses prunelles soudain flamboyantes mais il ne s'en inquiéta pas : il savait que cette colère n'était pas dirigée contre lui. Thorin ne connaissait pas les détails de cette histoire. Il ne savait pas de quoi l'enfant avait été puni ce jour-là ou ce que l'on avait voulu obtenir de lui de cette manière. Et il n'était pas certain d'avoir envie de le savoir. Ce qu'il savait en revanche, c'était qu'il n'y avait aucune raison d'en arriver à telles extrémités.
- Je ne sais pas, Fili, répondit-il finalement, très doucement. Je n'ai pas de réponse à ta question. Il y a une chose dont je suis certain, cependant : c'est que vous n'avez pas à vous sentir coupables pour la manière dont vous avez été traités autrefois. Non, ce n'était pas votre faute. En aucune façon. Rien ne justifiait cela et c'est pourquoi les choses ont changé lorsque vous avez quitté cet endroit et cet homme. Tu croyais que les choses se passaient de cette manière absolument partout ? Fort heureusement, il n'en est rien. Il n'y a pas qu'à Ered Luin que les choses sont différentes, comme tu le découvriras toi-même au cours de ta vie. C'est vous qui n'avez pas eu de chance.
Il laissa passer un silence et ajouta :
- La misère n'explique pas tout. Elle n'explique rien, à vrai dire. Je sais de quoi je parle. Après la chute d'Erebor, nous avons connu des moments très durs. Nous n'avions nulle part où aller et nous crevions de faim. Mais…
Il secoua la tête sans finir sa phrase. C'était inutile, les enfants avaient compris. Ils savaient d'ailleurs déjà que la misère n'y était pour rien : leur mère avait toujours été tendre avec eux, malgré sa situation précaire et sa santé déficiente.
Thorin écarta une mèche de cheveux blonds du visage de son neveu et ajouta :
- Et je ne permettrai pas que vous vous estimiez coupables de la manière dont cet homme ou... les gens de cet endroit dont tu parles en usaient avec vous. Compris ?
Fili acquiesça gravement, Kili retrouva son sourire. Ce ne fut que très longtemps plus tard qu'ils réalisèrent que la question de savoir si ou non ils avaient mérité tout ce qui leur était arrivé les avait toujours tourmentés.
Parce qu'ils étaient très jeunes et que Dis les avait élevés durant leurs premières années. Dis qui ne les punissait que lorsqu'ils le méritaient...
Après sa mort, leur raison avait toujours été en désaccord avec leur ressenti, jusqu'au jour où Thorin avait volatilisé ces chimères.
Le jour où ils le comprirent vraiment, ils enterrèrent définitivement leur passé.
