Note : Je vous propose à présent de faire un grand bond dans le temps et de retrouver Fili et Kili à l'âge adulte.

Un gros clin d'œil à Tolkien dans ce bonus. Mais rassurez-vous : cette fois, c'est promis, personne ne pleurera à la fin (malgré quelques passages un peu rudes, disons).

Julindy : tu m'avais demandé au début si Azog était mort ou non, et je t'avais répondu que je n'en savais rien, que je ne m'étais pas posé la question puisqu'il ne devait plus avoir aucun rôle dans l'histoire. Mais ça, c'était avant d'écrire ce bonus. Pas de bol : il a finalement survécu.

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Près de cinquante ans s'étaient écoulés depuis que Fili et Kili avaient retrouvé leur peuple, leur clan et ce qui restait de leur famille. Selon les critères des nains, tous deux entraient à peine dans l'âge adulte. Si les cheveux et la barbe de Balin étaient devenus blancs, si des mèches grises striaient désormais la chevelure noire de Thorin, les deux frères quant à eux étaient devenus de solides gaillards et avaient laissé loin dans le passé les vicissitudes de leur enfance. Leurs corps et le visage de Fili conservaient bien encore, ici et là, quelques cicatrices pâlies par le temps, mais cela ne les perturbait plus guère. Depuis longtemps ils avaient relégué les souvenirs pénibles de leur passé tout au fond de leur esprit pour ne penser qu'au présent et à l'avenir, ainsi que leur oncle les y avait toujours encouragés.

Une fois, plusieurs années plus tôt, ils étaient tous repassés par Carnoval au cours de l'une de leurs expéditions. Fili et Kili n'avaient pas reconnu grand-chose mais s'étaient accordés à dire que la ville était toujours aussi laide, toujours aussi sale, toujours aussi nauséabonde.

- Je suis content que nous ne devions pas nous arrêter ici, avait dit Kili. En plus, il y a des quartiers que je préfère ne jamais revoir, je crois.

- Je suis d'accord avec toi, avait renchéri son frère aîné. D'autant que je crois que j'aurais trop envie de mettre le feu à certains bâtiments si je les revoyais.

Ses yeux avaient eu un éclat dur, qui avait trouvé un écho dans les prunelles sombres de son frère. Pourtant, avoir traversé cette ville dans laquelle naguère ils avaient vécu tant de pénibles moments avait fait du bien aux deux garçons, malgré la répugnance qu'elle leur inspirait : se trouver ici aujourd'hui, sûrs d'eux-mêmes et de leur propre force, savoir qu'ils n'avaient plus rien des deux jeunes victimes impuissantes qu'ils avaient été leur avait permis d' exorciser ce qui restait encore de leur passé.

Quatre ans s'étaient encore écoulés depuis et les jeunes nains ne pensaient plus jamais à tout cela. Ainsi, en ce jour qui aurait pu être particulièrement funeste non seulement pour eux mais encore pour l'ensemble du clan, ils étaient partis chasser avec Thorin dans la montagne. Tous trois aimaient ces moments de liberté en famille, loin des contraintes qui étaient les leurs à Ered Luin. Fili et Kili les appréciaient d'autant plus que lors de ces heures privilégiées, leur oncle laissait derrière lui toutes ses responsabilités et abandonnait le masque du chef qu'il était. Il paraissait alors rajeunir et plaisantait volontiers avec ses neveux, ce qu'il faisait très rarement en temps normal.

Kili était devenu un archer redoutable, ainsi qu'il l'avait rêvé étant enfant, et lorsqu'ils atteignirent tous trois une zone boisée, Thorin et Fili proposèrent de faire les rabatteurs tandis que le jeune nain se posterait à l'autre bout du bois avec son arc pour y attendre le gibier. Ils attachèrent leurs montures à des branches basses et Kili partit d'un bon pas tandis que les deux autres s'asseyaient sur le sol pour lui laisser le temps de gagner son poste. Ils bavardaient tous deux paisiblement quand, à quelques pas d'eux, les poneys commencèrent à s'agiter, tirant sur leurs guides et roulant des yeux effrayés. Les deux nains se retournèrent, surpris.

- Qu'est-ce qui leur prend ? s'étonna Fili. Auraient-ils senti un prédateur ?

- Chut !

Thorin venait de lever la tête, le visage tendu.

- Qu'y a-t-il ? demanda encore Fili, surpris.

- Ecoute...

Le garçon tendit l'oreille.

- Je n'entends rien, fit-il au bout d'un instant, perplexe.

- Justement.

Fili fut alors frappé par le silence. Perturbés par leur arrivée, les oiseaux s'étaient tus un moment avant de reprendre leurs incessants gazouillis une fois qu'ils avaient été assis sans presque bouger. Mais à présent, exception faite du bruit occasionné par les poneys dont la nervosité augmentait, on entendait à peine le souffle du vent dans les branches.

- Il se passe quelque chose.

- Peut-être un ours ? Ou...

- Non, cela ne gênerait pas les oiseaux. C'est quelque chose d'inhabituel.

Les deux nains, tous leurs sens aux aguets, attendirent encore un instant puis Fili fit soudain une petite grimace :

- Tu sens cette odeur ? C'est écœurant. On dirait une charogne. Je ne sentais rien il y a un instant.

Thorin fit un signe affirmatif puis posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence à son neveu. Ensuite, il se leva sans bruit et tira son épée. Fili l'imita.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il très bas, tout en surveillant attentivement les alentours.

- Des wargs. Et s'il y a des wargs, il y a probablement des orcs.

- Des orcs ? murmura le jeune guerrier. Pourquoi ne se sont-ils pas placés sous le vent ?

- Ils ne doivent pas savoir que nous sommes là.

Fili n'avait encore jamais affronté d'orcs, ni de wargs. Seulement des pillards, lors des expéditions qu'ils menaient hors des Montagnes Bleues et, en une occasion, des gobelins. Il ne put s'empêcher d'éprouver un frisson d'exaltation : il ne se cachait pas le danger qu'il y avait à se battre contre des orcs mais il était encore assez jeune pour rêver de bataille et, notamment, d'en découdre avec l'ennemi héréditaire de tous les peuples libres.

- Filons, dit Thorin à voix basse. Il faut retrouver Kili. Je n'aimerais pas qu'il soit pris par surprise et qu'il se retrouve seul contre une bande d'orcs.

Fili opina, espérant toutefois qu'ils auraient l'occasion de combattre, et fit un mouvement pour aller détacher les poneys. La main de fer de Thorin sur son bras l'arrêta :

- Non. La proximité des wargs les terrifie. Ils nous trahiraient.

Leurs armes bien assurées dans leurs mains, surveillant attentivement les alentours, l'oncle et le neveu se glissèrent dans le sous-bois, avançant le plus discrètement possible dans la direction qu'avait prise Kili. Ils progressèrent ainsi durant quelques instants mais, très vite, ils entendirent le bruit de la végétation froissée ou écrasée par la course de leurs ennemis. En silence, Thorin désigna une nouvelle direction et, courant à présent tout en essayant d'étouffer au maximum le bruit de leurs pas, les deux nains obliquèrent. Un cri guttural retentit quelque part sur leur gauche.

- Tu t'es trompé, mon oncle, souffla Fili. Je crois qu'ils savent très bien que nous sommes là et que...

- ... et qu'ils nous traquent. Oui. Viens par ici. Ils essaient de nous encercler.

Mais il était trop tard : à pieds, ils ne pouvaient distancer les wargs et déjà le cercle se refermait quelque part devant eux. Assurés de tenir leurs proies, les orcs entreprirent alors de resserrer le filet en convergeant lentement vers leurs victimes.

- Nous ne leur échapperons pas. Tu crois qu'ils sont nombreux ?

- Une dizaine au moins, sinon plus.

- Qu'allons-nous faire ?

- Je crains que notre choix soit assez limité.

Une vaste clairière s'ouvrait devant eux. Thorin aurait préféré ne pas sortir à découvert mais ils n'eurent pas vraiment à choisir, car les orcs les talonnaient et les poussaient, littéralement, en avant. Les deux nains purent arriver au milieu de l'espace libre à peu près avant de les voir surgir de dessous les arbres, chevauchant leurs hideuses montures et leurs armes au clair.

- Pouah ! dit Fili. Dwalin m'avait dit une fois que les wargs puaient comme tout un charnier, mais je ne croyais pas que c'était à ce point-là !

- Les orcs puent aussi, répliqua Thorin, dents serrées, tout en évaluant la situation d'un œil critique. Cela étant, ils disent la même chose de nous.

- Ah oui ? Pourtant, quand on supporte l'odeur de ces bêtes, on ne devrait pas être trop délicat.

Fili avait tiré sa seconde épée. Ses deux lames, qu'il maniait désormais en virtuose, lui paraissant le prolongement naturel de son corps. Instinctivement, les deux nains se placèrent dos à dos pour surveiller l'ensemble de leurs ennemis et protéger leurs arrières. Et puis, une voix rauque se fit soudain entendre à l'arrière du cercle menaçant qui se refermait sur eux. Cette voix parlait le langage guttural des orcs mais il n'était pas difficile de comprendre ce qu'elle disait :

- Thorïn Oakenshield...

Il y avait comme le rictus d'un chat devant une souris prise au piège rien que dans le ton de cette voix. Fili tourna la tête pour voir celui qui parlait et jeta en même temps un bref coup d'œil à son oncle : il fut saisi par son changement d'expression. Pour lui, Thorin était un roc, immuable, capable d'essuyer les pires tempêtes sans broncher. Or, Thorin donnait en cet instant l'impression d'avoir reçu un coup de poing dans le ventre. Ses yeux s'écarquillèrent et il cligna plusieurs fois des paupières comme s'il voulait s'assurer que sa vue ne le trompait pas -ou comme s'il réfutait absolument ce qu'il voyait-. Lentement, une silhouette gigantesque franchit la ligne mouvante des orcs et prit place au premier plan. Monté sur un warg immense au pelage blanc comme neige, le nouveau venu avait une peau bizarrement pâle et des yeux si clairs qu'ils en paraissaient presque blancs eux aussi.

- C'est impossible ! souffla Thorin, le souffle court.

L'orc jubilait manifestement, car un lent sourire s'étala sur sa face blafarde. Comme s'il savourait l'instant, il leva son bras gauche dans un geste presque solennel. Son bras ou du moins ce qu'il en restait : sectionné un peu au-dessous du coude, le membre atrophié avait été remplacé par une sorte de broche métallique d'un aspect parfaitement sinistre.

- Il ne peut pas avoir survécu, murmura encore Thorin, en dépit de l'évidence qu'il avait sous les yeux. C'est impossible.

- Tu le connais ? demanda Fili à voix basse.

Question de pure forme, à voir comment à présent le roi nain et le roi orc s'étranglaient mutuellement du regard.

- Tuez le blond, prononça lentement l'orc pâle. Amenez-moi l'autre.

Thorin fut glacé jusqu'au fond de l'âme et blanchit jusqu'à devenir livide. Il revit une nuit sinistre, une nuit d'orage. Les éléments déchaînés et le tonnerre ébranlant le ciel. Une silhouette blafarde dans l'obscurité et cette même voix dans les ténèbres :

- Le plus vieux, je le veux vivant. Tuez les deux autres.

Thorin avait une âme de fer mais ce moment avait hanté ses cauchemars pendant des décennies. La nuit où sa famille avait volé en éclats. Frérin mort. Thrain enlevé par les orcs. Dis disparue. Thror rendu fou de chagrin par ce sinistre coup du sort. Il jeta un rapide regard en direction de Fili et il lui sembla qu'une poigne de glace lui comprimait brutalement les entrailles. Oh non... il se fichait de mourir, il se fichait de ce qu'Azog pouvait lui infliger, à l'exception d'une seule chose… or…

- Kili, pensa-t-il. Kili, sauve-toi ! Va-t'en loin, cours ! Au moins toi.

Mais il savait déjà que cela ne se passerait pas comme ça. Que l'histoire se répétait, exactement semblable, et que le dénouement était déjà écrit... déjà écrit...

La proximité des orcs qui s'approchaient en levant leurs armes lui rendit sa présence d'esprit. Le guerrier en lui prit le dessus sur le frère, le fils et l'oncle. Il sentit dans son dos Fili bander ses muscles dans l'attente de l'assaut et plus rien n'exista que le combat qui se préparait.

Celui-ci s'engagea avec une férocité implacable. Les deux nains étaient bien déterminés à vendre chèrement leurs vies et ils forcèrent plusieurs fois le cercle ennemi à reculer. Thorin avait oublié Azog. Ou plutôt, il sentait si bien sa présence qu'il n'avait pas besoin de le regarder pour savoir qu'il attendait en se pourléchant les babines à l'avance, un sourire pervers aux lèvres. Thorin pouvait presque l'entendre exulter mais il n'avait pas le temps de se préoccuper de lui. Cependant, le sang versé et la fureur du combat étaient montés à la tête des orcs : ceux-ci frappaient pour tuer, ils avaient oublié les ordres de leur chef.

Fili aperçut, du coin de l'œil, l'un d'eux brandir sa lance en la tenant à deux mains. Il leva ses deux épées en croix pour parer les coups qui pleuvaient et tourna légèrement la tête. Un simple regard lui suffit pour comprendre que l'orc à la lance ne le menaçait pas : il visait la poitrine de Thorin. Ce dernier ne pourrait pas éviter le coup, son épée était engagée jusqu'à la garde contre celle de son adversaire. Fili ne prit pas le temps de réfléchir : oubliant ceux qui l'assaillaient de toutes parts, il se jeta devant son oncle tout en sabrant l'air de son bras gauche, s'interposant entre Thorin et l'arme de son ennemi. Le fer de lance, barbelé de pointes aiguës, pénétra dans sa poitrine par le côté et il sentit ses chairs se déchirer sur son passage tandis que ses yeux s'écarquillaient brutalement sous la violence du choc. L'épée du jeune nain sectionna la hampe sur sa lancée, empêchant du même coup l'orc de le transpercer de part en part.

- Fili !

Le cri de Thorin parvint comme amorti aux oreilles de l'intéressé tandis qu'il s'affaissait. Il sentit le bras de son oncle s'enrouler autour de lui pour le soutenir et fit un effort pour lever la tête : l'épée de Thorin décrivait des moulinets fantastiques pour les protéger tous les deux de la horde qui menaçait de les submerger, mais il ne pourrait la tenir à distance très longtemps.

- Nous sommes fichus, pensa Thorin au même instant, rejoignant les pensées de son neveu.

Il s'attendait à chaque instant à sentir une lame s'enfoncer dans son dos et mettre un terme au combat. Il crut entendre la voix d'Azog s'élever au-dessus du bruit de la mêlée mais n'y prit pas garde. La fin approchait à grands pas... Et puis tout à coup, il y eut le sifflement caractéristique d'une flèche : un orc s'effondra, touché en pleine tête. Déjà une seconde flèche frappait sa cible, puis une troisième : un tir précis, rapide, dont Thorin était certain de connaître l'auteur.

- Kili, murmura-t-il.

Les flèches bourdonnaient à présent comme un essaim de frelon et chacune était mortelle. Poussant des glapissements de fureur, les orcs cherchaient des yeux l'archer invisible sans pouvoir le trouver. Animé d'un regain d'espoir, Thorin redoubla d'effort pour tenir ses adversaires à distance.

- Tiens bon, Fili ! lança-t-il sans lâcher le blessé. Accroche-toi. On va s'en sortir.

Il n'aimait pas du tout l'angle selon lequel la hampe brisée sortait de la poitrine du jeune nain. Malheureusement, sa blessure devrait attendre.

Fili ne répondit pas : il mobilisait toutes ses forces pour ne pas perdre connaissance. Il tenait toujours l'une de ses épées dans sa main droite, mais il lui semblait que son bras pesait des tonnes. Heureusement, les orcs commençaient à se débander en poussant des cris de fureur, tandis que les flèches continuaient de siffler (Kili en avait emporté une bonne quantité, comme toujours lorsqu'il allait chasser). Ignorant combien de nains étaient embusqués dans les alentours pour les cribler de leurs traits, la troupe ennemie reflua en criant des menaces et des injures en langue noire. Azog lança vers le ciel un rugissement de rage et de dépit mais une flèche, déviée in extrémis par l'un de ses orcs, s'enfonça dans sa cuisse et il se hâta de donner des talons dans les flancs de sa monture afin de s'éloigner. Ce ne fut que lorsque le dernier de ses adversaires eut disparu que Thorin relâcha sa vigilance et baissa sa garde. D'un dernier regard circulaire, il s'assura qu'il n'y avait plus de danger dans l'immédiat et enfin lâcha son épée.

- Fili… Fili, tiens bon.

Il aida son neveu à s'étendre sur le sol et son regard s'assombrit en regardant le morceau de lance qui dépassait sur le côté de sa poitrine. Il entendit derrière lui Kili arriver en courant mais ne leva pas la tête et tira sa dague de son fourreau pour fendre les vêtements du blessé et ainsi dégager la plaie.

- Fili ! cria Kili.

Le jeune guerrier accourait, son arc à la main, fou d'inquiétude. Il se laissa tomber à genoux près de son frère et de son oncle.

- C'est grave ? haleta-t-il.

- Sérieux, répondit Thorin. Mais j'ai l'impression que tu as eu de la chance, Fili. Le poumon ne semble pas touché. As-tu du mal à respirer ?

- Pas exactement, répondit Fili d'une voix faible. Mais j'ai l'impression que quelqu'un fourgonne là-dedans avec un tisonnier chauffé à blanc.

Thorin parut soulagé.

- Je vais laisser le soin à Oïn de retirer le fer de lance, décida-t-il. Je risque de faire plus de dégâts qu'autre chose si j'essaie. D'autant qu'il n'est pas lisse mais barbelé. En outre, tu perdrais trop de sang. Nous allons te ramener. Tu penses pouvoir tenir le coup ?

- Il faudra bien, marmonna Fili, qui se sentait partir et luttait contre l'inconscience.

Son regard clair chercha celui de Kili, fixé sur lui, très grave :

- Nous te devons la vie, petit frère, dit-il en essayant de sourire. Tu es arrivé juste à temps.

- J'ai couru, expliqua le jeune archer. J'ai entendu de loin les cris des orcs. Si j'étais arrivé trop tard, jamais je n'aurais pu me le pardonner.

Thorin était occupé à déchirer ses vêtements pour panser sommairement ses propres plaies. Il avait notamment la cuisse profondément entaillée et la blessure saignait beaucoup. Kili l'aida à poser un bandage serré.

- Tu vas avoir besoin d'Oïn aussi, mon oncle, observa-t-il. Ce n'est pas très beau à voir.

- Mouais. Toi tu vas bien ?

- Je n'ai rien.

Il portait en réalité une légère entaille au visage, qu'il s'était faite lui-même en encochant trop vite l'une de ses flèches. Une broutille.

- Va chercher les poneys, Kili, dit Thorin. Fili ne peut pas marcher et moi je mettrais des heures à retourner jusque là-bas.

Kili le regarda comme s'il le soupçonnait de se moquer de lui :

- Evidemment que je vais y aller, dit-il enfin, agacé. Toi non plus tu ne peux pas marcher, tu as vu ta blessure ?

Thorin ne répondit pas. En réalité, il pouvait à peine poser le pied par terre et éprouvait la sensation qu'on était en train de lui arracher la jambe, lambeau par lambeau. Mais pour rien au monde il ne l'aurait reconnu. Kili tendit son arc à son oncle puis se défit de son carquois, qu'il lui remit également :

- Garde-les, au cas où. Sous le couvert ils ne me serviraient à rien. Mon épée me suffira.

- Sois prudent, répondit Thorin.

- Mais oui, ne t'inquiète pas.

- AAARRRRRHHHHRR !

Kili avait fait quelques pas à peine lorsqu'un météore jaillit soudain du sous-bois. Azog. Azog qui ne s'était sans doute pas beaucoup éloigné, ou bien avait rebroussé chemin, et venait de s'apercevoir que bien loin d'y avoir là une armée il n'y avait que trois nains dont deux blessés. Ses troupes avaient fui, il était resté. Il fondit sur le petit groupe en rugissant de fureur, brandissant sa masse d'arme. Ses yeux pâles étaient fixés sur Thorin et exprimaient la haine la plus totale. Thorin qui s'était agenouillé avec peine auprès de Fili et dont l'épée gisait sur le sol, à quelques pas de lui. Kili eut un geste machinal pour saisir une flèche, se souvint en même temps qu'il venait de se déposséder de son arc... Azog était déjà sur eux et Thorin, avec sa cuisse blessée, n'avait pas pu se relever. Il pensa que c'en était fini et espéra seulement que ses neveux s'en sortiraient. Et puis, à la dernière seconde, Kili se dressa entre Azog et lui, son épée à la main, pareil à un rempart vivant... et la masse d'arme de l'orc lancé au grand galop, au lieu de réduire en bouillie la tête de son oncle le faucha comme un fétu de paille, le projetant à dix pas de là, pareil à une poupée désarticulée.

- NON ! hurla Thorin.

Pour une simple partie de chasse, aucun d'eux ne portait ne serait-ce qu'une cotte de maille. Absolument aucune protection. Emporté par son élan, le warg blanc les avait dépassés. Le roi nain oublia la douleur et plongea vers son épée. Sa jambe le lâcha, incapable de le soutenir, mais il referma ses doigts sur le pommeau au moment où l'albinos revenait à la charge. Azog se penchait vers le sol, déterminé cette fois à ne pas manquer son coup. Thorin se redressa et prit appui sur son genou valide. D'une rapide esquive du torse, il évita tant bien que mal l'arme qui sabrait l'air et happa le poignet de l'orc au passage. Déséquilibré, Azog tomba de sa monture et roula dans l'herbe. Il n'eut pas le temps de se relever : toujours appuyé sur la seule jambe qui le soutenait encore, tenant son épée à deux mains, Thorin la lui enfonça dans le ventre, le clouant au sol par la même occasion. Il aurait frappé au cœur s'il l'avait pu mais, dans son état, privé de mobilité comme il l'était, il n'avait pas pu faire mieux. Il entendit la monture de son ennemi revenir à la charge et songea qu'il allait bel et bien finir sous ses crocs : sa jambe blessée traînait derrière lui comme un membre brisé, il était dans l'incapacité de se mesurer à un warg en pleine possession de ses forces. Quant aux quelques secondes qui lui auraient été nécessaires pour retirer son épée du corps de son ennemi (en supposant qu'elle puisse lui servir à quelque chose dans sa position contre un fauve géant et enragé), il préféra les utiliser à finir le travail qu'il avait commencé. Oui, il lui restait une dernière chose à accomplir avant de succomber. Dégainant sa dague, dans un dernier effort il se jeta sur son adversaire qui se tordait à terre dans les affres de l'agonie et lui trancha la gorge d'un revers du poignet.

- Pour Frérin et Thrain ! siffla-t-il.

Dans le même temps, il se produisit un choc sourd. Rassemblant ses dernières forces, Fili avait rampé vers l'arc de Kili, abandonné sur le sol, et encoché une flèche. Il avait atteint le warg blanc en plein poitrail. Fili n'était pas à proprement parler un archer, le tir à l'arc ne faisait pas partie de ses techniques de combat préférées, mais il avait appris les rudiments et, à si petite distance, il ne pouvait pas manquer une cible pareille. La bête se cabra en rugissant avant de s'effondrer morte sur le sol.

Thorin se redressa sur les genoux. Sa jambe le faisait cruellement souffrir et il savait qu'il ne pourrait se remettre debout. Il s'assura toutefois que son ennemi était cette fois bien mort, lui aussi, avant de pousser un profond soupir. Le cauchemar était terminé. C'était un peu comme si le destin avait voulu lui accorder une sorte de revanche en lui permettant de revivre le pire moment de son existence et, cette fois, d'en changer la fin. C'était comme se purger d'un poison qui l'avait rongé pendant des décennies, de conjurer un mauvais sort qu'il avait toujours senti rôder à la périphérie de son existence. Ma foi, il dormirait mieux la nuit dorénavant.

Ensuite seulement il se souvint de ses neveux. Fili haletait, la hampe de la lance brisée dépassant toujours de son flanc, à demi affalé sur l'herbe, les doigts encore crispés sur l'arc de son frère. Quant à Kili, il remuait faiblement. Les bras repliés sur ses côtes enfoncées, il s'efforçait de se redresser.

- Fili, Kili... souffla Thorin.

Tout doucement, tout doucement il laissa le soulagement l'envahir. Les deux jeunes nains étaient blessés, certes, mais ils vivaient... ils vivaient ! Les fils de sa sœur perdue, les deux garçons qu'il aimait tant, ils avaient survécu. Oui, le cauchemar était terminé. Thorin aurait été prêt à donner sa vie pour ça, mais il réalisa soudain qu'il était toujours vivant, lui aussi. Oh oui, la destinée venait de lui offrir une belle revanche !

Avec beaucoup de peine, le souffle haché, Kili venait de réussir à s'asseoir. Il fit des yeux le bilan de la situation puis, un bras comprimant toujours son thorax, il parvint non sans peine à se lever.

- Bon... dit-il d'une voix faible, un peu sifflante. Je devais aller chercher les chevaux.

- Tu es blessé ! objecta Thorin.

- Mais moi je peux encore marcher, au contraire de vous.

Il fit deux pas un peu chancelants, la douleur crispa ses traits et il se força à plaisanter pour se donner du courage à lui-même :

- Voilà à quoi sert d'être plus jeune.

Sa voix se cassa un peu sur la fin et il préféra se taire pour économiser ses forces. Il s'éloigna en boitillant, le dos un peu voûté, maintenant toujours ses côtes fracassées. Il lui fallut près de vingt minutes pour revenir avec les poneys et il était alors tellement pâle, ses yeux cernés de noir paraissaient si enfoncés dans leurs orbites qu'on aurait cru qu'il allait perdre connaissance à tout instant.

- Kili ? fit Thorin, inquiet.

- Ça va... souffla le garçon.

Thorin n'avait plus la force de discuter. Aider Fili à se hisser en selle ne fut pas une mince affaire, d'autant que Kili ne pouvait pas l'aider. Finalement, les trois nains parvinrent tant bien que mal à enfourcher leurs montures et, au pas, reprirent le chemin de leur cité. Fili chevauchait au milieu, les deux autres gardant un œil sur lui au cas où il aurait glissé et où il aurait fallu le soutenir, mais à vrai dire aucun d'eux ne la bâillait belle. Il leur fallut plus de cinq heures pour regagner Ered Luin. Fili s'affaissait de plus en plus sur sa selle et seule sa volonté lui permettait encore de ne pas sombrer. Son frère ne parlait plus depuis longtemps, preuve s'il en était qu'il était lui-même au plus bas et qu'il mobilisait lui aussi toutes ses forces pour tenir le coup. Quant à Thorin, il sentait la douleur gagner sans arrêt du terrain. Le pansement sommaire noué autour de sa cuisse était trempé depuis longtemps et le sang coulait le long de sa jambe, mais il s'inquiétait pour ses neveux et ne voulait pas perdre de temps à s'arrêter pour y jeter un coup d'œil. N'empêche, il fut content de parvenir à destination : outre que sa blessure lui faisait horriblement mal, il avait perdu beaucoup de sang et commençait à se sentir tournis. Il héla les gardes de loin en leur faisant signe d'accourir. Un instant plus tard on les entourait, on les aidait à descendre de cheval et on les emportait aussitôt, en dépit de leurs protestations mutuelles et de leurs « C'est bon, je ne suis pas infirme, je peux marcher ! ».

Dwalin et Balin furent très vite prévenus du retour assez peu glorieux de leurs amis. Le premier égrena un long chapelet d'injures en regrettant d'avoir laissé le trio partir seul, puis ils se rendirent de concert jusqu'aux quartiers où officiait Oïn. Ce dernier avait réquisitionné deux aides, l'un maintenant Fili pendant qu'il s'efforçait d'arracher à sa chair la pointe de la lance, l'autre finissant de panser la blessure de Thorin. Kili était allongé torse nu un peu plus loin et on voyait clairement, sous la peau marbrée de bleu, ses côtes enfoncées qui formaient un creux alarmant. Oïn s'était en premier lieu inquiété de vérifier sa respiration, s'assurant qu'aucune goutte de sang ne perlait à ses lèvres, ce qui aurait signifié que les poumons avaient été perforés par les os brisés. Cela n'étant pas le cas, il lui avait donné à mâcher une racine amère contre la douleur.

- Je m'occupe de toi tout de suite après, mon enfant, avait-il dit. Mais il y a urgence de l'autre côté.

Kili mâchouillait donc ce qu'on lui avait donné, partageant son attention entre son oncle et son frère aîné. Ce dernier monopolisait également l'attention de Thorin, qui suivait avec inquiétude les soins qu'on lui dispensait. Fili avait eu de la chance dans son malheur : le poumon n'était en effet pas touché, car la lance toujours fichée dans sa poitrine avait ripé contre une côte et n'avait pas été plus loin. Si l'orc avait pu continuer à peser sur la hampe cependant, il aurait commis d'irréparables dégâts. Oïn avait incisé la chair autour de la pointe de la lance et s'efforçait d'éponger le sang qui coulait à flot avec des linges propres, tout en secouant la tête d'un air contrarié.

- Ça ne va pas aller, marmonna-t-il. Saleté de fichu fer d'orc ! C'est ces cochonneries de barbelures… elles touchent l'os, en plus. Si je tire là-dessus, ça va faire du vilain.

- Je t'en prie, articula Fili avec peine, épargne-moi les détails. En tous cas dans l'immédiat.

- Qu'est-ce que tu peux faire ? aboya Thorin, plus brutal qu'il ne l'aurait voulu, en tâchant de se lever pour s'approcher.

- Monseigneur ! protesta le nain qui achevait tout juste son pansement. Vous ne devez pas bouger ! Il faudrait éviter de marcher tant que la blessure n'est pas refermée…

Thorin ne l'entendit sans doute même pas. Il jura en posant le pied à terre mais il clopina tant bien que mal en direction d'Oïn.

- Monseigneur, je n'ai pas terminé ! protesta l'aide du guérisseur. Vous avez d'autres blessures qui…

Thorin lui lança un tel regard que l'autre se tut immédiatement. Kili de son côté lança à son oncle un coup d'œil anxieux mais il s'abstint de dire quoi que ce soit, sachant que ce serait inutile.

Cependant, laissant son aide continuer à comprimer la plaie pour empêcher le garçon de se vider de son sang ("Mais fais attention à ne pas toucher cette saleté de lance, hein ? C'est assez sérieux comme ça"), Oïn s'écarta et commença par préparer un breuvage à base d'herbes.

- Bois ça, mon gars, dit-il à Fili en le lui tendant. Ça va t'étourdir un peu et te rendra les choses un peu moins pénibles. C'est ce que j'ai de plus fort.

Laissant Dwalin aider le garçon à se redresser pour boire, le guérisseur commença par préparer un matériel assez rébarbatif à première vue puis, en attendant que la drogue fasse effet, il s'approcha de Kili. Ses doigts agiles se posèrent avec douceur sur la peau nue, à l'endroit où les côtes formaient un coin vers l'intérieur, et les palpèrent un bref instant. Ensuite, Oïn soupira :

- Il va falloir les redresser avant toute autre chose. Tu vas le sentir passer, j'en ai peur.

Il prépara un second verre de sa potion et l'apporta au jeune nain :

- Tu en auras besoin aussi.

Après quoi, il revint à Fili.

- Je suis content que tu sois là, assura-t-il à Dwalin. Place-toi derrière lui et maintiens-le. Ça va être douloureux et mieux vaut qu'il bouge le moins possible. Toi, ajouta-t-il pour celui de ses aides qui jusque là avait occupé la place de Dwalin, tu vas lui tenir les jambes.

- Ça commence bien, émit Fili d'une voix faible.

Il regarda rapidement les instruments déposés un moment plus tôt à ses côtés et poursuivit, s'efforçant d'adopter un ton moqueur :

- J'ai l'impression d'être dans une salle de tortures plutôt que chez un guérisseur.

Oïn n'entendit pas : avec l'âge il devenait dur d'oreille et devait utiliser un cornet acoustique pour participer aux conversations. Mais ses mains n'avaient rien perdu de leur dextérité. Il tendit à Fili un épais morceau de cuir patiné par les années.

- Mords là-dedans, mon gars, dit-il. Tu vas en avoir besoin.

- C'est si gentil de me prévenir… tenta de plaisanter le jeune guerrier.

- Courage, mon garçon, murmura le vieux nain.

Il commença par placer un écarteur sur la plaie, de manière à voir ce qu'il faisait. Son second assistant continuait à éponger le sang qui s'en échappait. Ensuite, le guérisseur se saisit d'une pince coupante, longue et fine, qu'il introduisit dans la blessure pour sectionner, une à une, les barbelures qui hérissaient le fer de lance. Il travaillait avec rapidité et efficacité mais il fut obligé d'enfoncer son instrument profondément dans la plaie, afin de couper toutes les saillies, jusqu'à la pointe de l'arme ennemie, cela sur les deux bords. Trempé de sueur, Fili enfonçait ses dents dans le cuir pour étouffer les cris qui s'accumulaient dans sa gorge et s'efforçait de ne pas bouger mais, à vrai dire, les bras d'acier de Dwalin étaient plus efficaces en l'occurrence que sa volonté.

Quant à Thorin, qui avait fini bon gré mal gré par se rasseoir, il se mordait les lèvres si fort qu'il sentit bientôt le goût du sang sur sa langue. Il avait déjà vu des blessures, il avait déjà vu un guérisseur à l'œuvre, mais jamais cela ne lui avait paru aussi pénible. Voir souffrir ses neveux... en cet instant il aurait sans doute donné à peu près n'importe quoi pour que tout soit terminé.

Ça ne l'était pas.

Oïn finit par se redresser et reposa sa pince poissée de sang.

- On y est presque, fit-il, comme pour lui-même.

Il échangea un regard avec Dwalin, puis avec le nain qui maintenait les jambes du blessé.

- Tenez-le bien.

- Fais vite ! lança Thorin, qui se sentait une furieuse envie de taper sur tout le monde. Quel vieux bavard. Tu discuteras après !

Si Oïn l'entendit, il fit comme si de rien n'était et empoigna à deux mains la hampe brisée de la lance.

- Tu as le droit de t'évanouir, tu sais, dit-il à son patient. Ça vaudrait même sans doute mieux.

Fili n'aurait pas demandé mieux mais, malheureusement, il n'était pas en son pouvoir de perdre connaissance sur commande. Il se réserva le droit de le faire remarquer à Oïn plus tard. Beaucoup plus tard. Dire qu'il avait lutté pour rester conscient au moment où il avait été blessé… et maintenant que ça l'aurait arrangé, plus rien à faire, même si la drogue lui donnait l'impression de flotter et atténuait en effet ses sensations (pas assez à son goût, cependant). La vie est mal faite.

- Attention... et... voilà.

Le guérisseur tira fermement. Débarrassée de ses pointes, l'arme glissa aisément et finit par s'arracher à la chair meurtrie avec un écœurant bruit de succion, comme si le corps tentait de la retenir. Un nouveau flot de sang jaillit en même temps qu'elle et Fili contint à grand peine son hurlement en mordant de toutes ses forces dans le cuir, son corps se tordant violemment sous la poigne de ceux qui le tenaient pourtant avec fermeté. Le garçon éprouva la sensation qu'Oïn lui arrachait la chair et les os par la même occasion, que ce fichu fer de lance emportait tout avec lui... il aurait vraiment préféré s'évanouir ! Malheureusement pour lui, ce ne fut pas le cas.

- C'est fini, dit le guérisseur d'une voix apaisante, comme s'il parlait à un enfant. C'est bon, vous pouvez le lâcher.

Il pansa rapidement la plaie et fit à avaler à Fili un nouveau mélange, destiné tant à endormir la douleur qu'à éviter les risques d'infection.

- Portez-le dans son lit, dit-il enfin. Doucement. J'en ai terminé avec lui pour le moment.

- Je peux marcher, protesta Fili d'une voix à peine audible.

- Non, tu ne peux pas ! Tu ne ferais pas trois pas sans t'effondrer. Cesse de dire des bêtises et ne t'avise pas de vouloir te lever avant que je sois revenu te voir tout à l'heure. Essaie plutôt de dormir.

Dwalin et les autres nains soulevèrent le blessé avec précaution et l'emportèrent. Oïn se tourna alors vers Thorin, dont le visage de pierre cachait mal, pour ceux qui le connaissaient le mieux, ce qu'il éprouvait en cet instant.

- Tu ferais mieux d'aller te reposer aussi, dit Oïn.

- Ça peut attendre, répliqua sèchement le prince.

Il ne quitterait pas les lieux tant que ses deux neveux n'auraient pas reçu les soins appropriés à leur état, le vieux nain le comprit.

- Eh bien, fit-il en se tournant vers Kili. A toi, maintenant. Ça ne va pas être beaucoup plus agréable que pour ton frère, j'en ai peur.

Il attendit cependant que Dwalin soit de retour et après avoir demandé à Kili de s'allonger bien à plat "et de cesser de t'agiter comme un boisseau de puces", il demanda au guerrier de placer ses mains sur les épaules du blessé et de peser dessus de tout son poids.

- Aïe ! protesta le jeune nain. Tu m'écrases.

Personne ne lui répondit. Oïn avait eu raison de prévenir Kili "qu'il allait le sentir passer". Redresser un os brisé pour lui faire reprendre une position correcte est... enfin, cela dépassait les mots, devait plus tard estimer le blessé. Alors trois os... Il fit de son mieux pour se maîtriser mais Oïn avait oublié de lui donner quelque chose dans quoi mordre. Kili commença donc par se déchirer la main avec ses dents tandis que le guérisseur remettait la première côte en place. Des filets de sang carmin coulèrent sur la peau. Oïn était dur d'oreille, il n'était pas aveugle.

- Trouvez-lui quelque chose dans quoi mordre, dit-il en palpant doucement la seconde côte enfoncée.

Mais ni Dwalin et celui de ses aides qui l'aidait à maintenir le blessé ne pouvaient quitter leur poste. Thorin n'était pas supposé se lever et le second assistant ne parvint pas à retrouver le morceau de cuir destiné à cet usage (il était tombé sous un meuble et ne devait en être exhumé que plusieurs jours plus tard).

- Laisse ta main tranquille, Kili, ordonna le guérisseur en positionnant les siennes pour la seconde phase des opérations. Tu n'as pas besoin de te blesser toi-même. Hurle si tu en as envie. Ce n'est pas un déshonneur et il n'y a que nous pour t'entendre.

D'un coup sec, il remit l'os dans sa position normale. Et Kili hurla en effet, à s'en arracher la gorge, en dépit de la potion calmante qu'il avait bue. Thorin sentit ses entrailles se retourner. Il ne doutait pas des capacités d'Oïn et savait bien qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, mais entendre son neveu crier comme ça... pour lui, Kili resterait toujours ce gamin aux grands yeux qui autrefois, lorsque son douloureux passé le tourmentait la nuit, qu'il faisait des cauchemars et se réveillait en pleurs, ne parvenait à se rendormir que dans ses bras, synonymes pour lui de sécurité. Alors, pour chasser l'émotion qui menaçait de le submerger, Thorin comme toujours se réfugia dans la colère. Il maudit Azog dans toutes les langues qu'il connaissait et cracha en pensée sur sa dépouille. Puis, se remémorant tout ce qui était arrivé, se dit que dès que Fili et Kili auraient repris quelques forces il allait avoir avec eux une sérieuse explication. Car enfin, si ces deux crétins n'avaient pas bêtement tenté de s'interposer entre ses adversaires et lui-même, rien ne serait arrivé. Non mais vraiment, pouvait-on être aussi bêtes que ça ? Rien dans la cervelle ! Oui, il allait avoir deux mots à leur dire. Mais dans l'immédiat...

- Attends, ordonna-t-il.

Il se redressa avec peine.

- Mais reste donc assis, grogna Oïn lorsqu'il s'avisa de ce qu'il était en train de faire.

- Ne t'occupe pas.

Thorin s'approcha en boitant péniblement, trainant sa jambe blessée en dépit du regard réprobateur de Dwalin et Balin, posa l'une de ses mains sur le front de Kili et glissa l'autre... entre ses mâchoires.

- Thorin, voyons ! protesta Oïn.

- Vas-y, ordonna le prince. Remets ça en place et qu'on en finisse.

Comme l'autre hésitait, il ajouta d'un ton bref :

- Fais ce que je dis, dépêche-toi.

Oïn soupira et glissa ses doigts le long de la troisième et dernière côte endommagée.

Kili avait l'esprit embrumé tant par la drogue qu'il avait absorbée que par la douleur. Il était conscient de la présence de son oncle à ses côtés mais lorsqu'il serra les dents instinctivement, il ne savait pas vraiment sur quoi. Lorsque le goût du sang envahit sa gorge à nouveau, il pensa qu'il avait dû se mordre la langue. Il ne sut d'ailleurs jamais qu'il n'en avait rien été car personne ne jugea utile de le lui dire. Et que Thorin arbore une main bandée après cela ne signifiait rien non plus, car ce n'était qu'un pansement parmi les autres.

OO00OO

Thorin poussa la porte et s'approcha avec difficulté : il boitait bas, malgré tous ses efforts. Oïn ne cessait de lui répéter qu'il devait limiter ses déplacements et, au minimum, s'aider d'un bâton pour soutenir son poids. Paroles malheureuses. Thorin l'avait envoyé promener sans mâcher ses mots. Un bâton ! Une canne, quoi ? Et puis quoi encore ?!

- Pour ta gouverne, avait-il sifflé, sache qu'il est encore trop tôt pour me ranger au rang des vieillards !

- Il n'y a pas d'âge pour être blessé, Thorin. Tu risques de rouvrir ta blessure à la cuisse et…

Ce que Thorin avait répondu n'était ni aimable ni même très poli. En cet instant il ne se souciait d'ailleurs nullement de sa blessure mais étudiait avec inquiétude les visages de ses neveux. Fili était encore très pâle, quasiment cireux, et les traits de son visage étaient terriblement tirés. Sa poitrine avait été étroitement bandée et sa respiration paraissait régulière. Kili avait un peu meilleure mine que lui, mais tout éclat avait déserté ses yeux.

- Thorin, fit-il à mi-voix. Tu ne devrais pas marcher. Ta blessure…

- Quand j'aurais besoin de tes conseils, répliqua Thorin sèchement, je te les demanderais, Kili.

Il était terriblement inquiet mais, à les regarder l'un et l'autre il sentait aussi, à nouveau, monter sa colère.

- A présent, dit-il en les regardant tour à tour, dites-moi un peu… qu'est-ce qui vous a pris ? Vous êtes devenus fous, tous les deux ?

Deux regards perplexes lui répondirent. A bout de force, Thorin se laissa tomber dans le fauteuil qui avait été apporté entre les deux lits : Mila s'était bien doutée que les garçons recevraient de la visite.

- J'attends une réponse ! grinça Thorin.

- Mais de quoi est-ce que tu parles ? s'enquit Kili, sincèrement étonné.

- De quoi je parle ? s'emporta le prince en le foudroyant des yeux. Je parle de vous ! Et de l'imbécillité dont vous avez fait preuve ! Pensez-vous que je sois incapable de me défendre seul ? Qu'est-ce qui vous a pris, à tous les deux, de vous jeter ainsi devant moi ? Idiots que vous êtes !

- Les orcs t'auraient tué.

Avant que Thorin puisse renchérir, Fili prit le relais :

- Tu n'as rien à prouver à personne en matière de combat. Mais tu étais en mauvaise posture. Ces orcs avaient fait de toi leur cible prioritaire.

- Et après ? jeta Thorin avec brusquerie.

- Cette chose blanche... leur chef. Il te voulait vivant. Même si les autres ont semblé l'oublier dans le feu du combat.

- Cet orc et moi avions un vieux contentieux à régler, grinça Thorin.

- Oui eh bien, moi, répondit Fili en tentant de se redresser, je sais ce que c'est que se retrouver seul et sans défense au milieu de ses ennemis. J'ai déjà vécu ça autrefois. Et je ne permettrait jamais que cela arrive à l'un de mes proches. Jamais !

- Tu n'es qu'un crétin ! jura Thorin, furieux.

Ni Fili ni Kili ne s'offusquèrent de l'agressivité dont il faisait preuve. Ils le connaissaient. Certes, ils ne réalisaient pas bien ce qu'avait pu éprouver leur oncle en ces instants terribles, la sensation que le cauchemar recommençait. Ils ne savaient pas quels sombres souvenirs se tapissaient toujours dans son esprit, mais ils savaient en revanche que Thorin cachait toujours son inquiétude derrière l'emportement.

- Si je dois mourir au combat, reprit-il avec âpreté, qu'il en soit ainsi. Mais je n'admettrai pas que quiconque, surtout pas vous deux ! puissiez vous faire tuer à ma place. Compris ?

- Es-tu en train de dire que nous aurions dû te laisser tuer sous nos yeux ? demanda Fili avec le plus grand calme. Ou pire encore, te laisser capturer par ces bêtes immondes ?

Son frère lui lança un regard outré mais Thorin grinça des dents :

- Ça aurait mieux valu que de vous faire tuer vous ! Deux garçons de votre âge, à qui tous les espoirs sont permis et qui ont une existence entière devant eux passent avant une vieille bête comme moi !

- C'est ton point de vue.

- Comment ?! se hérissa Thorin, exaspéré tant par la tranquille assurance de son neveu que par ce qu'il considérait comme de la rébellion.

- C'est ton point de vue, répéta calmement Fili, tandis que son frère approuvait d'un hochement de tête, la même certitude que lui au fond des yeux. Il se trouve que ce n'est pas le mien.

Avant que Thorin explose de rage, le jeune guerrier poursuivit rapidement :

- Mon oncle, tu sais que je respecte tes directives. Mais pas en cette circonstance. Je le répète : jamais. Je pourrais te dire qu'il est du devoir de n'importe quel nain de protéger son roi, même au péril de sa vie, mais ce n'est pas la vraie raison. Pour être honnête je n'y ai pas pensé un seul instant. Je l'ai fait et le ferais encore si le cas se présentait parce que c'est toi, tout simplement. Juste toi. Et ça suffit.

Kili approuva avec gravité. Voyant que son oncle s'apprêtait à répliquer vertement, Fili ajouta :

- Tu sais très bien ce que tu es devenu pour nous depuis toutes ces années. Alors ne nous reproche pas d'agir en conséquence.

Kili lança un regard espiègle à Thorin qui, de son côté, ouvrit la bouche sans qu'aucun son en sorte, puis la referma. C'était bien la première fois de sa vie qu'il manquait ainsi de répartie mais il était incapable de proférer un son. Estomaqué. Et… passablement bouleversé. Ce ne fut qu'à cet instant qu'il réalisa vraiment que ses neveux étaient devenus des adultes. Jusque-là il le savait, oui, sans pourtant en avoir vraiment, pleinement pris conscience. Oui, les deux enfants qu'il avait recueillis autrefois avaient définitivement cédé la place à des hommes. C'est toujours un drôle de moment pour un parent de réaliser que son rôle a pris fin et que ses « petits » n'ont plus besoin de lui. Qu'ils sont armés pour la vie et peuvent désormais voler de leurs propres ailes. Oui, un drôle de sentiment. Auquel se mêlait une formidable émotion, que Thorin se hâta de dissimuler sous une expression faussement farouche. Parce que quand même, les paroles et l'attitude des garçons lui avaient été droit au cœur.

Il n'avait jamais agi envers eux dans l'attente d'obtenir quoi que ce soit en retour : au départ, il avait estimé de son devoir, mieux, de son honneur de ne pas abandonner à eux-mêmes deux orphelins de sa race dans un environnement étranger et hostile. Cela ne regardait que lui, estimait-il. Ensuite, à mesure qu'il s'était attaché à eux, c'était devenu encore plus simple : aime-t-on par calcul ? Bien sûr que non. Mais comme Thorin refusait de reconnaître ses faiblesses, quelles qu'elles soient, et qu'il avait horreur de ne pas avoir le dernier mot, il dissimula ses sentiments et lança d'un ton acerbe, regardant plus particulièrement Fili :

- Vraiment ? Et si Kili s'était fait tuer ? Tu dirais la même chose ?

- Je ne suis plus un enfant, Thorin, protesta aussitôt le cadet. Je n'ai pas besoin qu'on me dise ce que je dois faire.

Thorin cependant guettait la réaction de l'aîné. C'était assez sournois de sa part, c'est vrai. Il savait combien Fili se souciait toujours, avant toute chose, de la sécurité de Kili. Sa réponse le stupéfia :

- Kili a les mêmes raisons que moi. Nous sommes des guerriers, Thorin : nous connaissons tous deux les risques que cela implique.

- Si vous n'étiez pas si mal en point, ragea Thorin en se levant avec peine, je ne sais pas ce que...

Il s'interrompit en voyant les traits de Fili se contracter sous l'effet de la souffrance et sa bouche se pincer. Il eut beau essayer de conserver son air farouche, le résultat ne fut pas très probant et l'inquiétude reprit le dessus : il clopina jusqu'à son neveu en maudissant intérieurement sa jambe blessée et posa sa main sur l'épaule du jeune nain :

- Nous reprendrons cette conversation plus tard, dit-il d'une voix très radoucie. Pour le moment, tu as besoin de repos. Je vais t'envoyer Oïn.

Il se tourna ensuite vers Kili et posa machinalement sa main sur son front, qu'il trouva moite. L'effet du breuvage d'Oïn était passé et le garçon devait avoir très mal.

- Tu n'es pas en grande forme non plus, hein ?

- Non, admit le garçon, dont les yeux papillonnaient. J'ai terriblement sommeil mais je n'arrive pas à dormir.

Il ne voulait pas admettre que c'était la douleur qui le maintenait éveillé.

- Je vous envoie Oïn, confirma Thorin en boitant péniblement vers la porte. Je reviendrai vous voir tout à l'heure.

- Ta jambe, Thorin !

- Ma jambe ne regarde que moi ! rétorqua l'intéressé d'un ton volontairement sec. Non mais ! De quoi je me mêle, espèce de blanc-bec ?

Il n'empêche. Il était fameusement fier d'eux. Pas du tout content de ce qui était arrivé et de leur entêtement, effrayé de penser qu'ils avaient été prêts à se sacrifier pour lui, mais quand même drôlement fier.

Une fierté qu'il ne put dissimuler à Balin et Dwalin un peu plus tard. Balin et Dwalin qui, sans le dire, s'efforçaient de lui tenir compagnie le plus possible dans l'espoir qu'il ménage sa jambe. Les deux jeunes blessés dormaient. Oïn, harcelé par Thorin, était revenu les voir, leur avait fait à nouveau boire des potions sédatives et avait assuré qu'il fallait maintenant attendre.

- Comment vont Fili et Kili ? demanda Balin. Peut-on les voir ou bien sont-ils encore trop faibles pour recevoir de la visite ?

En dépit de tous ses efforts, Thorin sentit les commissures de ses lèvres se relever en une sorte de sourire qui ne laissait planer aucun doute sur ce qu'il éprouvait réellement :

- Pour le moment ils dorment, répondit-il. Mais tu pourras aller les voir après. Ils sont solides comme des rocs. Ils sont devenus de fameux gaillards.

Là-dessus, Thorin réalisa ce qu'il était en train de dire et afficha sur le champ une mine faussement revêche :

- Deux sacrés idiots ! grogna-t-il. Mais ils peuvent recevoir de la visite. Ça leur occupera l'esprit.

Balin se méprit sur le sens de l'invective, ou fit semblant de se méprendre, et demanda sur un ton de reproche :

- Pourquoi les traites-tu d'idiots ? J'ai cru comprendre qu'ils avaient fait honneur à leur sang et à leur lignée. Qu'est-il arrivé que tu ne nous as pas encore raconté ?

- Ce qui est arrivé ?

Thorin arbora un air indigné, puis il explosa :

- Te rends-tu comptes que ces deux crétins ont voulu ME protéger et qu'ils ont failli se faire tuer ?! Aussi bêtes l'un que l'autre !

Il raconta ce qui était arrivé, soulagé de pouvoir se libérer de ce poids qu'il traînait en silence depuis la bataille, de la peur qu'il avait éprouvée et de son refus de voir les deux garçons se faire tuer à sa place.

- Je ne sais pas où j'ai commis une erreur dans ce que je leur ai enseigné, acheva-t-il d'un ton grincheux, mais je n'aurais jamais cru les voir faire preuve d'une bêtise pareille. Je ne remets pas en doute leur courage, mais vraiment, agir de manière aussi stupide...

- Ils ne sont pas stupides, ils sont jeunes, grogna Dwalin. Jeunes et idéalistes. Et puis...

Il parut méditer sur les mots qu'il s'apprêtait à prononcer et finalement les garda pour lui. Balin prit le relais :

- Tu as veillé sur eux pendant toutes ces années, dit-il paisiblement. Aujourd'hui qu'ils en ont les capacités, ils veillent à leur tour sur toi. C'est un juste retour des choses.

- Je n'ai pas besoin que l'on veille sur moi ! rétorqua Thorin d'un ton péremptoire. Et ce n'est pas aux enfants de mourir pour leurs parents.

Balin se leva.

- Eh bien bonne chance pour leur faire admettre ton point de vue, Thorin, conclut-il d'un ton mi-figue, mi-raisin. Tu vas en avoir besoin. Moi en attendant, je vais leur faire une petite visite, si toutefois ils sont éveillés. Mais tu sais, tout cela, ça fait partie des choses de la vie. Il y a fatalement un jour où tout s'inverse.

Puis il s'esquiva, avant que Thorin ne lui lance quelques paroles bien senties à la figure.

Ce jour-là, la Mort avait effleuré de ses ailes les derniers descendants de Durin.

Ayant échoué, elle s'éloigna en riant tout bas. Car la Mort peut être belle joueuse.

Elle reviendrait, bien sûr, elle revient toujours.

Mais elle estimait qu'elle pouvait laisser les trois nains aux bons soins de sa jumelle la Vie durant encore quelques décennies.

Voire même un peu plus longtemps, qui sait.

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C'est un U.A., je peux modifier la fin comme je veux, lalalère ! Je laisse à chaque lecteur le soin de décider si oui ou non il y aura plus tard une reconquête d'Erebor : de toute façon, il n'y a plus personne pour commander les légions orcs ni pour tendre un piège aux nains à Ravenhill.

Et toc !

... et cette fois, l'histoire est vraiment terminée.

D'énormes bisous à toutes celles qui l'ont suivie de bout en bout en la commentant régulièrement.

Au plaisir de vous retrouver peut-être une autre fois, pour de nouvelles aventures en Terre du Milieu.