À ta place

III. Tomber.

Au dehors, les flocons de neiges, gros et lourds, tombent par milliers, sortant des ténèbres de la nuit noire, identiques à tes sourires lors de mes heures les plus sombres.

Une heure.

L'horloge avançait en un rythme régulier dans la cuisine silencieuse. Mais personne ne semblait s'apercevoir qu'elle était là, pour leur rappeler que le temps s'écoulait malgré tout, qu'il continuait sa course éternelle et que ce qu'il prenait n'était jamais rendu. Ils n'avaient pas échangé un mot, seulement quelques regards désespérés, et une vague étreinte broyée. Tout semblait calme, paisible, tandis que leur être tout entier menaçait de s'auto-consumer par le chagrin.

Trois heures.

Ils n'avaient pas quitté leur place, ils semblaient morts depuis bien longtemps, alors que leur respiration continuait de rompre le silence. Naoto pleurait, et Shinichi, ennuyé par le bruit, était allé trouver ses parents dans la cuisine. Mais, sans comprendre réellement le sens des choses, il avait su tout de suite qu'il était inutile de leur faire remarquer que sa petite sœur réclamait de l'attention. Alors il s'était simplement détourné et était allé se charger d'elle lui même. Sakura et Sasuke, eux, n'avaient pas bougé.

Quatre heures.

Sasuke avait parlé. Une petite phrase, émise par réflexe lorsqu'il s'était rendu que la nuit était tombée.

« Qu'est-ce qu'on mange ce soir ? »

Sakura l'avait giflé, très fort, aussi fort que son cœur battait vite. Il n'avait rien ajouté, il l'avait juste prise dans ses bras, et avait pleurer le premier.

Cinq heures.

Ils s'étaient décidés à se mouvoir, à avancer. Sasuke était allé chercher le berceau de Naoto pour l'installer près de son plan de travail, il lui chantait un air des Pink Floyd tout en remuant la soupe miso qu'il préparait pour le diner. Sakura, elle, s'évertuait à intéresser son petit garçon de trois ans aux coloriages, tout en n'y voyant qu'un amusement stupide. Ils reprenaient le cour des choses, comme si tout était normal, comme avant, comme quand la vérité n'existait pas et que leur bonheur était intact.

« Maman, pourquoi Papa et toi vous êtes si triste ? »

C'était une question bien normal pour un enfant qui avait cru voir quelques heures plus tôt le cadavre vivant de ses parents. Ils essayèrent d'inventer une histoire plausible, mais même si Shinichi n'y aurait pas décelé le mensonge, eux, ils savaient. Et si eux n'y croyaient pas, il n'y avait pas d'intérêts à camoufler les faits. Le déni les blessait plus.

« Ta petite sœur est malade. C'est grave. Elle peut mourir. »

Shinichi n'ajouta plus rien, il termina son coloriage, ne fit pas de commentaire sur la soupe miso trop salé, et alla se coucher aussitôt. Malade ? Mourir ? Qu'est-ce que ça voulait dire ?

Sept heures.

Ils firent l'amour. Mais ils n'éprouvèrent aucun plaisir ; leurs gestes étaient mécaniques, blessants, humiliants. Ils n'arrivèrent pas à trouver le sommeil, mais ils restèrent collé l'un contre l'autre, sans un mot, à profiter de la chaleur artificielle qu'ils dégageaient.

« Je t'aime, murmura-t-elle.

- Je t'aime, murmura-t-il.

- Qu'est-ce qu'on va faire ? On ne peut pas les laisser lui ouvrir le crâne. Elle n'a que six mois.

- Je sais. Il y a peut être une autre solution.

- Laquelle ? Le médecin a bien dit que c'était tout ce qu'il pouvait faire. Retirer la tumeur tant qu'elle est accessible et commencer une chimio dans la foulée.

- Alors c'est ce qu'on va faire. »

Silence, la chambre se fondait à nouveau dans la nuit, au milieu des étoiles et des chats sauvages.
« Tu sais, reprit Sakura, je ne sais pas si je préfère endurer ça s'en savoir si ça va échouer ou réussir, ou bien si je préfère la laisser comme ça et attendre que ça la tue. Je ne sais plus si je suis forte ou faible. Je crois que j'ai peur, avoua-t-elle sans s'en rendre compte.

- Moi aussi, ajouta-t-il sans savoir à quoi. J'aimerais savoir ce qui est le mieux. C'est trop absurde, un rien peut faire basculer la balance d'un côté. C'est 50/50. On gagne ou on perd. Tout.

- Alors qu'est-ce qu'on fait ? Je crois que je veux me battre. Que je veux essayer. Mais pas sans toi. Pas toute seule. J'en serais incapable.

- Je sais. Je veux aussi essayer. Je veux lutter tout autant que toi. Hors de question de perdre face à une connerie de cellules mutantes. Hors de question qu'on me prenne ma fille.

- Tu n'as même pas encore eu l'occasion de l'engueuler parce qu'elle avait fait le mur. Et moi parce que son copain est plus canon que le mien.

- Sakura, aucun garçon ne la touchera de sitôt. »

Il eut un nouveau vide dans le bruit de leur murmure. Ils plongèrent leurs yeux dans ceux de l'autre. Ils écoutèrent le souffle de leur respiration. Eux, ils étaient vivants. Ils étaient là, à se remplir d'un espoir naissant, encore fragile et grêle, capable d'être anéantit à la moindre petite brise, au moindre pas un peu trop brusque. Peut-être, tout n'était pas perdu, joué d'avance par ce farceur de destin qui semblait prendre plaisir à les piétiner pathétiquement.

« Sakura, tu crois qu'on y est pour quelque chose ? souffla-t-il alors, la voix lourde.

- Je ne veux pas y penser. »

Dix heures.

Silence, ils dormirent enfin.

Le soleil embrasait déjà Tokyo de ses larges rayons, et Tokyo était en pleine effervescence. Tout le monde s'activait, se pressait, la foule dense et compact se séparait pour se regrouper. L'air de ce début de printemps était lourd, pesant et glacial. Au milieu de cette agitation, Sasuke, au volant de son imposante Jeep, se faufilait entre les bouchons afin d'amener dans les temps son fils à la maternelle. Celui-ci, assis sagement à l'arrière, regardait autour de lui sans réelle curiosité, plus captivité par les sensations que la voiture créaient en lui, accélérant pour mieux ralentir d'un coup de frein brusque. À la radio passait l'une des chansons que son père avait composé et produit, pour un groupe indé plutôt agréable, mais aucun d'eux n'y prêtait attention, la mélodie entrait en contact avec leurs tympans avec la même douceur que le silence.

Après plusieurs minutes, Sasuke se gara avec habilité juste devant l'entrée de l'établissement, retirant rapidement sa ceinture pour mieux se diriger vers son fils qui quittait le véhicule. Ils étaient en retard, d'une bonne heure, mais personne ne leur fit de remarque, pas plus pour leur manque de ponctualité que pour avoir obstrué la sortie de l'école. Après tout, Sasuke jouissait d'une notoriété incontestable en tant que guitariste de génie.

Quant à Sakura, sa matinée commença autrement plus calmement. Elle ouvrit d'abord les yeux alors que Sasuke et son fils quittaient leur appartement de meguro, prit un bain moussant et se fit des pancakes au miel tout en changeant la couche de sa fille. Elle n'avait pas appelé son bureau pour dire qu'il faudrait composé sans elle aujourd'hui, bien que la Fashion Week approchait à une vitesse surprenante et que sa maison avait besoin de ses directives. Tout semblait paisible dans le large appartement, tout semblait à sa place, tout semblait empli d'un bonheur simple et grisant, pourtant, Sakura avait la tête entre ses mains, et elle pleurait, pleurait, pleurait.

« Calme toi. S'il te plaît, on ne peut pas aller voir le putain de toubib' si tu restes dans cet état là, insista Sasuke, l'ayant prit contre lui après être rentré en la découvrant ainsi.

- Je veux pas, je veux pas...

- Tu veux pas quoi ?! »

Il perdait patience, il redevait brutale, violent, il redevenait le type à qui personne ne dit non. Elle ne savait plus si il l'aimait, si elle l'aimait, les mots du médecin avaient tout détruit. Ils s'étaient insinués dans leurs failles, et les avaient rongé en seulement quelques heures, pour ne laisser que des ruines bancales qui peinaient à rester debout. Chacun n'avait plus en tête que Naoto, et la nouvelle tâche qui leur incombait. C'était trop facile, tout s'effondrait trop facilement.

« Tu m'en veux pas vrai ?! Tu penses que c'est de ma faute si elle est malade, s'exclama-t-elle alors, comme prise d'un sursaut de lucidité, qui ressemblait beaucoup à un sursaut de désespoir.

- Bien sur ! Tout est de ta faute ! s'exclama-t-il exaspéré. Non mais tu t'entends ?! Arrête de délirer ! Je me fous de savoir qui est responsable ! C'est pas le moment ! Maintenant tu te calmes et on va à l'hosto !

- Je peux pas. Je sais plus ce qu'il faut que je fasse !

- Et bien ne fait rien ! Reste là. Moi je vais essayer de garder ma fille en vie ! »

Il se leva rapidement, bouscula une chaise et partit dans la chambre de Naoto. Il lui en voulait, autant qu'il s'en voulait ; ils étaient impuissants.


IV. Aimer.

La fête se déroulait en de joyeux moments de rire, de danse et d'alcool. Sasuke surveillait du coin de l'œil une jolie rousse, qui se déhanchait en riant avec deux autres qu'il ne connaissait pas. Sakura était un peu plus loin, elle discutait avec Tenten à propos de la récente dispute qui s'était produite entre elle et son mec. Ils avaient tous les deux laissé Shinichi et Naoto à une jeune étudiante ravie de se faire de l'argent ce soir.

« Je crois que je suis en train de faire une connerie. »

Sakura releva vivement la tête. Elle ne sut quoi répondre, et l'air qu'affichait son amie la rendit mal à l'aise. Elle se mordilla la lèvre inférieur, chercha du regard une aide quelconque puis reposa ses yeux sur la brune assise dans le canapé à côté d'elle. Elle n'avait pas écouté un seul mot de son long monologue. Elle s'était simplement contentée de ne penser à rien, de ressentir chaque gramme d'alcool lui parcourant les veines et d'en rechercher les sensations dans ses membres fébriles, sa vision rétrécit et fluctuante. Et maintenant, face à l'attente de Tenten qui durait depuis quelques secondes, elle ne put que penser qu'il lui fallait plus de tequila. Là. Tout de suite. Sans attendre.

« Hey les meufs ! Vous en tirez une gueule ! C'est ça que vous voulez ? S'exclama soudain Temari, une grande blonde aux jambes interminables et à l'attitude farouche, dont Sakura se servait souvent discrètement de la silhouette pour ses créations. »

Dans son poing droit était enserré le goulot d'une bouteille de vin, qu'elle répartit équitablement dans leur verre avant de se poser près d'elle. Sakura soupira. Elle était sauvée. Même si tout le monde lui passait toujours tout.

« Donc, pour en revenir au problème : tu aimes Neji mais tu voudrais le quitter. J'ai juste ? Si c'est que ça, vas-y ! »

Temari parlait toujours fort, en utilisant une multitudes de phrases hachées. Rien ne l'arrêtait jamais. Elle ne semblait pas craindre d'avoir un mot malheureux, ils sortaient toujours les uns à la suite des autres, inarrêtables, inébranlables, véridiques. Sakura lança un regard vers elle, à peine intéressée malgré le tournant de la conversation. Elle n'arrivait plus à être parmi les autres. Elle s'effaçait, se forçait, laissant son esprit vagabonder bien loin de là où il aurait du être. Elle ne cherchait plus à lutter. Il ne restait rien pour se battre, même maintenant que la victoire était sienne.

« Au faite. C'est génial pour Naoto. J'ai appris pour la chimio. À dire vrai, je pensais que vous alliez vous retrouvez avec un zombie mort-vivant juste mort, mais c'est trop cool que ça ait fonctionné ! »

Sakura esquissa une grimace, qu'elle tenta de faire passer pour un sourire. Puis elle plongea dans son verre qu'elle venait de vider en quelques minutes. Oui, c'était cool. Naoto avait gagné. Naoto allait vivre. C'était son due. Et ô combien c'était injuste.

Elle attrapa néanmoins Tenten par la main, et lança un regard équivoque à Temari. Elle passa devant la chaîne hi-fi et augmenta massivement le volume. Les murs et son cœur en tremblèrent. Puis elle se mit à danser. Ivre. Esseulée. Pourtant, elle la sentait. Elle était là, toute proche, cette putain de joie. Elle prit de la vitesse, et laissa un mince filet de rire lui échapper. Tenten tout contre elle, elle allait lui donner sa réponse quant à son dilemme, et c'est ainsi qu'elle l'embrassa rapidement, avant de poursuivre son déhanchement sensuel. Au diable les autres. Au diable ce monde tordu qui laissait des enfants souffrir mille et un enfers avant d'avoir connu le bonheur.

Sasuke regarda Sakura pendant plusieurs minutes. Il aimait la voir dans cet état. C'était toujours mieux que sa passivité dérangeante, qui le laissait hagard et démunit. Il aimait la voir rire et perdre la tête ; dans ces moments-là elle avait toujours besoin de lui.

« Alors, on regarde sa Sakura amoureusement juste après avoir tenter de s'envoyer en l'air avec une de mes invitées ? »

Il ricana en coin, avant de se tourner vers Hinata, faussement énervée, les mains sur les hanches et une tentative pathétique de colère collée au visage.

« Je ne vois pas de quoi tu parles, répliqua-t-il simplement, avec le visage d'un ange innocent.

- Bâtard. »

Il ne trouva rien à ajouter. Il ne pouvait pas nier, et il lui sembla que la situation avait été parfaitement résumé. Maintenant que tout était claire, il n'y avait plus qu'à passer à autre chose.

« Où est mon cadeau ? continua néanmoins Hinata sur le ton de la conversation.

- Quel cadeau ?

- Fais pas le con. Dans fête d'anniversaire, y'a le mot anniversaire. Et anniversaire, ça veut dire cadeau d'anniversaire. Parce qu'il faut bien trouver du positif dans le faite de vieillir pour se rapprocher du tombeau. Alors, il est où mon cadeau ? »

Sasuke esquissa un nouveau sourire moqueur, sortit ses mains de ses poches et lui montra ses paumes, en l'air, vides. Normalement, avec cette position, on ne se reçoit pas de balles, mais Hinata n'était pas d'humeur, il le savait. Alors quand il sentit son petit poing frappé son torse, il se contenta d'hausser les épaules avant de la prendre dans ses bras. Elle se laissa faire. Elle connaissait bien Sasuke. Elle savait qu'il n'était plus que décombres. Elle pouvait le voire tous les jours quand ils bossaient sur de nouveaux morceaux. Ils remuèrent alors tous les deux leurs propres démons pendant quelques minutes. Sasuke entendait au loin Sakura rire. Hinata reconnut parmi la foule Naruto qui saluait pour elle leurs invités. Ils ne semblaient pas vraiment tristes, leurs yeux trahissaient juste un profond déchirement, un choix qui les rongeait. Finalement, Sasuke, munit d'une voix monotone et insipide déclara :

« Je vais quitter Sakura. »

Il s'écarta d'elle, puis but cul sec le mojito qu'il faisait tourner au fond de son verre depuis une demi-heure, se resservit un verre de martini et s'alluma une cigarette. Hinata ne répondit pas tout de suite, elle n'était pas abasourdie, juste concentrée sur la nouvelle. Elle imaginait son amie, qui continuait de danser plus loin, seule, voyant ses enfants par alternance, pleurant tous les soirs au téléphone avec elle, et elle soupira de lassitude, emmerdée par la situation qui était en train de se créer.

« Pourquoi ? Tu l'aimes non ?

- Ca ne suffit plus. On ne se comprend plus.

- Vraiment ?

- Je ne vais pas la quitter tout de suite, pas maintenant que Naoto s'en sort presque. Je vais encore attendre un peu. Peut être que je finirais par changer d'avis. »

Il ralluma une nouvelle clope, expira, puis sortit attendre Sakura dehors, en plein air, après avoir conclut auprès d'Hinata comme quoi il avait composer un nouveau titre pour leur groupe de deux personnes. Il savait qu'il n'était qu'un lâche. Seulement, aujourd'hui, il s'en foutait.

En conduisant sur le chemin du retour, il ne décocha pas un mot. Sakura s'endormait à demi sur le siège passager, fatiguée par un tas de choses et autres. Son pied appuya un peu plus fort sur l'accélérateur, il eut l'idée de rentrer dans un mur, de les tuer tous les deux. Au moins, si Naoto devait mourir, ils seraient morts avant elle, comme il devait en être. Sakura respira bruyamment, et comme il l'aimait, il se gara sagement dans le garage.

À l'intérieur, dans le néant qui nous constitue, opaque et rugueux, pareille à un trou béant, je crois encore sentir ta chaleur.