À ta place
V. Courir.
Nous étions stupide, inconscient, où peut-être simplement naïf. Qu'importe, mes regrets ne te concernent pas.
Il était onze heures. Tenten rentrait d'une longue journée éreintante et rêvait de s'enfoncer dans son lit, pour fermer les yeux et s'assoupir quelques instants. Elle était dans une période où tout la fatiguait, son travaille, son célibat, son corps, sa vie. Elle trouvait tout laid, vulgaire, et cherchait à s'échapper de ses souvenirs. Il y a peu, elle s'était surprise à cultiver une ambition nouvelle, tellement démesurée qu'elle mettait toute son énergie à sa construction. Au fond d'elle, bien caché derrière sa raison et son cœur, elle cherchait quelqu'un pour la faire vibrer, elle cherchait ce grand amour que toutes ses amies paraissaient avoir rencontrer. Sakura, Hinata, même Temari coulaient des jours heureux dans leur foyer où elle ne voyait qu'amour et joie.
Elle savait que tout cela n'était que son imagination transposée à la part de réalité qui lui était visible, et que tout était loin d'être aussi euphorique qu'elle se plaisait à le croire pour ses amies. Mais ce déni lui allait, il lui permettait de ne pas baisser les bras, après sa troisième rupture avec Neji.
En déposant ses clés près de la porte, elle remarqua que quelqu'un était passé chez elle. Son chat n'était plus enfermé dans la cuisine comme elle l'avait laissé en partant, et dans l'appartement flottait une odeur de propreté saisissante pour elle qui vivait entre la poussière et les araignées. Elle fit le tour des pièces, comme si c'était la première fois qu'elle venait ici, redécouvrant avec plaisir des endroits où elle ne mettait plus les pieds depuis que l'encombrement le lui empêchait. Et puis, après avoir longuement contemplé le tout, elle finit par remarquer qu'il ne restait plus trace des affaires de Neji ; il avait tout reprit, sans lui en parler, alors qu'elle n'était même pas là, et il avait tout nettoyé, comme pour lui permettre de repartir là où elle le désirait. Elle fut saisie de colère, elle voulut hurler des injures contre lui, une multitude d'atrocités lui venait par paquets dans son cerveau pâteux et exténuer, cependant ses lèvres demeuraient closes, et ses yeux, plutôt que de lancer des éclairs, laissaient s'échapper une fine pluie de larme. L'ordre qui régnait acheva de lui faire peur, elle prit tout ce qui tombait sous ces doigts et les éparpilla partout où elle tournait en rond.
Blottit dans un coin, son chat attendait patiemment la fin de l'orage, et, loin d'être intimidé, une fois que Tenten fut arrivée au bout de ses forces, se laissant avachir entre les cousins et les papiers illisibles qui jonchaient son canapé, il trottina jusqu'à elle pour monter sur ses genoux et réclamer en ronronnant des caresses et de l'attention. Elle soupira, se laissa prendre, enfouissant ses doigts dans le pelage ocre du félin. Soudain, elle se rappela qu'elle avait faim, elle se prépara une omelette qu'elle finit par jeter après deux bouchées.
Elle se coucha, la tête dans son oreiller, et attendit que le matin arrive. Elle était stupide, espérer le grand amour mais refuser de le laisser partir, c'était tellement contradictoire.
Le lendemain, elle démissionna. Elle décida de tout quitter, de ne rien garder, de partir loin de ce job de brillante chercheuse en laboratoire, de partir loin de cet appartement où ils avaient vécu pendant trois ans, de partir loin de cette ville où en fin de compte elle étouffait.
Elle se souvenait vaguement d'un ancien petit ami du lycée, partit en milieu de terminal vivre à la campagne. Elle l'appela :
« Je peux venir passer quelques jours ? se contenta-t-elle de demander, la voix vaguement chavirée par la possibilité de tout recommencer. »
Il avait dit oui, et elle s'était mise à trembler, finalisant sa valise fébrilement. Dans le train, elle se laissa emporter, elle pleura beaucoup, toute seule, la tête posée contre la vitre et les yeux rivés sur le paysage qui défilait rapidement. Arrivée en gare, elle ne reconnut pas tout de suite Hidan. Il était accoudé à sa vieille deux chevaux, tout droit sortis d'un drôle de rêve d'il y a quarante ans, fumant une cigarette sans vraiment s'y intéresser, moulé dans un jeans usé et un marcel couloir ivoire. Il mit ses Ray-Ban Aviator sur son front avant de lui faire signe. Elle fondit alors vers lui, plus heureuse qu'elle ne l'aurait cru de le revoir. Il ria, l'a prenant amicalement dans ses bras puissants.
Dans la voiture, Tenten pensa que c'était bon d'être là, avec lui, au milieu des champs de riz et de patates. Qu'ils étaient loin, les grattes ciel oppressant de Tokyo, et le vrombissement incessant des rues toujours trop fournies.
« Je pense qu'il vaut mieux que je te le dise, mais je suis marié, déclara-t-il alors qu'ils s'engouffraient dans un sentier plus étroit, où les arbres formaient une voûte sur plusieurs mètres.
- Vraiment ?
- Oui. Ça te paraît bizarre ?
- Pas tant que ça. Moi aussi, j'ai manqué de finir la bague au doigt, ajouta-t-elle, en se disant qu'elle aurait peut être l'air plus normal.
- Ah. C'est pour le fuir que t'es venue alors ?
- Je ne pense pas. C'est surtout ma vie que je voulais fuir, en fait. C'est absolument pathétique dit comme ça, soupira-t-elle en riant doucement.
- Effectivement. Enfin, elle est en voyage, alors on sera juste tous les deux. Mais c'était plus décent de te le dire. »
Elle voulut sourire, mais elle croisa ses yeux pendant une seconde, et finit par ne plus pouvoir se détacher de son profil, concentré sur le suivi de la route. Il avait coupé ses cheveux argentés, dont elle avait beaucoup aimé se moquer, ses yeux violacés étaient toujours aussi perçants, et sa bouche lui donnait à nouveau envie de l'embrasser. Qu'elle était bête. Il était marié, et elle, elle était seule.
L'air de la campagne s'engouffra dans ses poumons, et tout en découvrant la maison de son vieil amant, elle se plut à rêver pouvoir vivre ici pour toujours, rien que pour la profondeur que pouvait prendre le ciel en cet endroit précis. La bâtisse était haute, un peu en retrait de la route, enfoncée à l'orée d'une forêt d'arbres minces et feuillus. Le réseau était faible, mais elle était entourée d'une quinzaine d'autres demeures. En entrant, elle se sentit à l'aise. Tous les murs étaient clairs, le parquet doux sous les pieds, et les vieux meubles donnaient une impression de raffinement simple. Tout comme elle, son chat ne tarda pas à prendre ses marques, allant s'établir près du poêle à bois, roulé en boule dans le canapé charnue en cuir patiné.
VI. Combattre.
Vraiment, le grand air lui allait au teint. Il ne l'avait jamais vu aussi rayonnante ; ses yeux pétillaient de plénitude, et chacun de ses sourires étaient une invitation à vivre. Pourtant, malgré de pressants efforts, il arrivait qu'elle se transforme en une créature muette, sans raison apparente, alors que le soleil était haut dans le ciel et ses pieds enfoncés dans l'eau, ou bien s'était ses mains qui malaxaient la pâte puis soudain s'arrêtaient. Elle avait alors un regard rempli de vide, et une profonde mélancolie se dessinait sous ses yeux, son visage prenait de l'âge, comme s'il avait vu passé plusieurs époques et qu'il ne savait plus pourquoi il était là, à contempler le monde d'aujourd'hui. Cela ne durait jamais longtemps, seulement quelques secondes, au plus long quelques minutes, et bien vite elle souriait à nouveau. Pourtant, elle avait réussi, que pouvait-elle bien regretter ?
« Dis Hidan, t'en penses quoi de l'amour ?
- Je sais pas, je suis marié non ? commença-t-il peu sur, pas si surpris de l'entendre poser ce genre de question.
- Donc tu penses qu'on peut aimer, quoiqu'il arrive, une même personne toute sa vie ? Qu'on peut accepter quelqu'un d'autre comme il est, sans chercher à le rendre comme on voudrait qu'il soit, juste par amour, et lui donner sans rien en échange tout ce qu'on est ?
- Oui, sans doute. C'est quoi le problème ?
- Toi, tu pourrais aller jusqu'où pour Konan ? se contenta-t-elle d'ajouter, en l'ignorant.
- Aucune idée. Jusqu'où elle voudrait que j'aille, je suppose.
- Sans poser de question, sans rien réclamer ? »
Il hésita, la regarda longuement dans les yeux, s'emmêlant dans les sons qui sortaient sans qu'il les contrôle de sa bouche. Il la prenait pour une dingue.
« Ecoutes, je pense, oui. Enfin, j'en sais rien, je crois pas qu'elle me réclamerait quelque chose d'extrême de toute manière.
- Pourquoi ?
- Parce qu'elle m'aime, et qu'elle a pas besoin de preuve de ma part.
- C'est pas dans ce sens que je...
- Ouais, ouais, la coupa-t-il. Je sais, c'est pas ce que tu voulais dire. Mais qu'est-ce que tu veux que je te réponde ? Merde à la fin ! Qu'est-ce qu'il t'a fait ton ex pour que tu te mettes à réfléchir à ce genre de truc débile ? »
Il avait haussé le ton, il l'avait semblait-il vexé. Elle attrapa ses genoux pour y poser son front, et respira bruyamment pour mieux s'enfoncer dans le canapé, soudain transformée en une petite chose fragile et prompt à se briser. Il continuait de la fixer, incrédule face à sa réaction ; il l'entendait pleurer. Il détourna son attention sur le poste de télévision. Le présentateur, petit et trapu, s'apprêtait à annoncer les chiffres gagnants de cette loterie de milieux de semaine, le visage souriant, le ton gai, il lisait son prompteur sans ciller. Hidan avala une nouvelle gorgée de bière, indécis quant à ce qu'il devait désormais faire.
« Il a rien fait. Rien du tout. Il était là, et c'était tout. Il me demandait rien, me disait rien, il m'aimait juste. J'étais pas malheureuse, mais j'avais l'impression de rien avoir. »
Elle avait dit ça avec une voix très basse, presque murmurante, et il avait du se rapprocher un peu d'elle pour être sure de capter tous ses mots. Elle avait eu honte, en avouant à quel point Neji était formidable, et elle d'être insatisfaite de tout sans savoir ce qu'elle voulait. Une demande en mariage ? Une maison achetée à deux ? Un bébé ? Les mêmes sourires chaque matin au réveil ? Qu'est-ce qu'il lui manquait ?
Doucement, il glissa ses doigts sur son bras, pour remonter lentement jusqu'à sa nuque. Il longea sa colonne vertébrale, attrapa ses hanches pour la tirer à lui et l'embrasser. De ses deux mains, il fit glisser les bretelles de sa robe de coton bleu, rencontrant la peau de ses cuisses. Il ôta sa chemise à carreau, son marcel, son jeans, et plongea sa tête contre sa poitrine. Il baisa le creux de ses épaules, et descendit vers son ventre, dégrafant son soutien gorge, laissant s'envoler sa culotte. Il lui fit l'amour sur le canapé, la télé allumée, la caressant partout, l'embrassant délicatement puis crûment, pour recommencer à laisser jouer ses doigts entre ses mèches boisées. Il la posséda plusieurs fois, sans jamais qu'ils n'échangent une parole.
Lorsque l'aube apparut derrière la fenêtre de sa chambre, Tenten ne dormait toujours pas. Elle écoutait chaque bruit qui emplissait la pièce, qui venait percer ses tympans insidieusement. Il y avait le son lointain d'un criquet au dehors, le ronronnement régulier de son chat, le vent qui soulevait ses rideaux, le parquet qui grinçait sans raison, le souffle de son amant endormi contre sa nuque. Elle se voyait lycéenne, le sourire toujours aux lèvres, les cheveux courts suite à une soudaine envie de rébellion, la jupe de son uniforme qui couvrait à peine ses fesses rebondit. Et les garçons dont elle voulait tout savoir. Elle se voyait lycéenne, entre les bras d'Hidan, lui entre ses cuisses, le cagibi les protégeant des autres, la première fois qu'on l'avait aimé jusque là. Et ses sensations exercées comme jamais avant. Elle se voyait stupide, insouciante et sans accroche.
On l'avait baisé dans un placard, puis dans des chiottes, sur un bureau, dans des lits, dans une station service, sur une banquette arrière de voiture, et encore dans des lits, dans des canapés, mais jamais elle n'avait été capable de voir plus loin. Elle détestait le matin, où tout se terminait, où tout appartenait au passé et où il fallait passer à autre chose ; elle voulait être une princesse dans les bras de son prince pour une période au moins aussi longue que l'éternité. Mais quel visage avait-il eu pour l'instant ? Hidan, Lee, Neji, Kakuzu, Neji, Saï, Kakashi, et encore Neji, et encore Hidan. Au final, elle ne le voyait nul part. Neji était sa seule constante, elle le connaissait tellement bien, il lui était si facile d'être avec lui. Pourquoi ne pas réessayer ? Pourquoi ne pas le rappeler, s'excuser, le supplier, l'embrasser ? Pourquoi rester là avec cet homme qui n'était plus à elle ?
« Hidan, l'appela-t-elle doucement.
- Hm, grogna-t-il sans force, gardant les yeux clos.
- Tu te souviens de Neji Hyuga ?
- Le mec de ta classe en deuxième année qui m'aimait pas ? finit-il par se souvenir après avoir réfléchi quelques minutes, ou s'être rendormi exprès.
- Ouais, ce mec là.
- Eh ben quoi ?
- Tu penses qu'on pourrait rester ensemble, lui et moi, jusqu'à ce que la mort nous sépare ?
- Tu voudrais l'épouser ?
- Peut être, répondit-elle immédiatement.
- Tu l'aimes ?
- Peut être, répondit-elle à nouveau sans temps d'arrêt.
- Peut être c'est pas assez, tu sais. Moi j'aime Konan, alors je lui ai offert une bague et je l'ai emmené à la mairie.
- Moi aussi je veux qu'il m'offre une bague.
- Alors rentre à Tokyo, conclut-il en enfouissant son visage dans sa poitrine, chatouillant de ses lèvres sa peau froide. »
Elle fit sa valise sans se presser, pliant son linge soigneusement, triant ses produits de toilettes presque maniaquement. Puis elle chercha son chat qui s'était enfuit dans le jardin. Elle fit le tour du terrain, regardant derrière chaque buisson, chaque arbre, chaque fleur. Elle l'appela plusieurs fois. Elle paniqua, le coeur serré, avant de le retrouver roulé en boule sur le canapé.
Dans la voiture, elle mémorisa tous les paysages, les gravant au fond de sa tête, pour les réutiliser à Tokyo, quand elle aurait la sensation de s'étouffer. Sur le quai de la gare, alors que le train était annoncé dans une trentaine de minutes, elle embrassa longuement Hidan, une dernière fois. Elle aimait retrouver le goût puissant que lui procurait ses lèvres, le même que lorsqu'il l'avait embrassé pour la première fois, une dizaine d'année auparavant, alors qu'elle n'était encore qu'une gamine traversant péniblement l'adolescence. Il la garda dans ses bras, jusqu'au dernier moment, lâchant ses doigts lorsque se fut la dernière partie de son corps à ne pas être monter dans le wagon.
Les arbres, les ruisseaux, les champs défilèrent en sens inverse sous ses yeux réjouis, si bien qu'elle s'accorda le droit de rallumer son portable. Il affichait plusieurs messages, l'informant que Naruto et Hinata faisaient chambre à part, et en appuyant sur l'application mail, elle remarqua que Neji lui avait écrit souvent, usant de longues phrases et de beaucoup de sentiments. Elle sourit, passa ses doigts fins entre les barreaux de la cage de transport et massa les épaules de son chat roux, qui semblait réclamer qu'on le laisse tranquille.
Je ne sais toujours pas où je vais, je crois simplement que je suis perdue sans lui, et que c'est la raison pour laquelle je ne le quitterais plus.
