À ta place
X. Décider.
Lors de son dernier jour, je n'ai pas pris garde à inscrire dans mon pauvre crâne tous ces derniers moments.
Elle se souvenait de Sasori. Tout le temps. Il suffisait qu'elle croise le regard de son fils, pour qu'elle se perde dans ses pupilles auburn, si semblable à l'homme qu'elle avait tant aimé. Il ne lui ressemblait pas à elle, il ressemblait à Sasori. Uniquement à Sasori. Dans ses gestes tranquilles et assurés de garçon de trois ans, il y avait un prémices de sa gestuelle. Dans ses phrases courtes et monocordes, elle l'entendait à nouveau murmurer à son oreille. Et après apparaissait Naruto, et l'envie incessante de le gifler.
Il lui arrivait de partir très loin dans un délire secret. Elle se voyait alors le plus souvent nue, devant une déesse imaginaire majestueuse, vêtue uniquement de dentelles noires laissant découvrir une peau parfaite. À chaque fois, elle changeait un détail, ses cheveux étaient détachés puis attachés en une coiffure compliquée qu'elle avait vu dans un magazine, des bijoux pendaient ou non à son cou, ou encore des corbeaux noirs l'entouraient en la couvant d'un regard implorant. Mais le scénario, lui, restait strictement le même. Elle se présentait humblement face à la divinité, et sans échanger une parole elle vendait Naruto afin d'embrasser Sasori encore une fois.
Ça paraissait si simple, et parfois, prise de folie, elle criait seule : « Prends-le ! Prends-le ! Et rends-le moi ! » Mais pour seule réponse, un silence pesant venait pour la torturer. Et elle avait peur, si peur, de finalement être incapable de survivre à Sasori.
Ce soir, elle regardait la foule qui se mouvait sous ses yeux passifs, et la foule la regardait attentive et impatiente. Sa gorge était nouée, mais sa voix résonnait clairement depuis la scène où plantée là elle traduisait la mélodie en paroles qui lui semblaient vides. Près d'elle, Sasuke glissait ses doigts sur les cordes de sa guitare avec agilité. Sur cette scène, elle était une reine. Devant elle se laissait guider par sa voix parfois rejointe par Sasuke des centaines de personnes, réunies rien que pour l'entendre dans cette petite salle branchée de Kyoto. Habituellement, elle prenait son pied comme cela aurait du être interdit. Mais là, elle se sentait stupide, déplacée, perdue, presque inutile.
Depuis qu'elle ne vivait plus avec Naruto, un manque puissant s'était peu à peu installé en elle, un manque qu'elle pensait que seul Sasori aurait pu combler.
Descendu dans les coulisses, Sasuke tirait la gueule. Il était à cran, et ça ne datait pas d'hier. À présent que c'était elle qui partageait la vie de Sakura, ayant pris sa place jusque dans son lit, il s'était soudain renfermé, devenant aigri. Pour une fois, il avait de quoi l'être. Leur set était loin d'avoir été à la hauteur, il avait manqué trois accords dans presque tous les morceaux, quant à Hinata il l'avait tout simplement senti complètement à côté. Sa voix était molle comme jamais, et sa présence semblable à celle d'un fantôme. Il voulut lui asséner un commentaire assassin mais il eut à peine tourné la tête qu'elle s'était volatilisée, partant s'enfermer dans un coin isolé, les toilettes. Là, face à la cuvette, elle se laissa tomber, alluma une cigarette sans s'en rendre compte, pour finalement faire défiler ses contacts devant ses yeux éteints.
Elle avait gardé le numéro de Sasori, bien que résilié depuis longtemps. Elle se demandait parfois si ce numéro qu'elle avait tant appelé était maintenant celui d'un autre. Plusieurs fois elle avait été tenté d'appeler, seulement à chaque fois que son doigt s'approchait de la touche d'appel, son coeur devenait soudain trop grand pour sa cage thoracique, elle s'étouffait et se sentait chavirer. Elle était terrifiée de finir par constater que le monde continuait réellement à tourner sans lui, qu'on avait pris sa place en le laissant derrière, jusqu'à utiliser la ligne qui lui aurait permis de lui parler.
Elle laissa les noms de son répertoire défiler. La liste n'était pas longue, seulement ses plus proches amis, et quelques vagues personnes du boulot qu'il était toujours utile de pouvoir joindre rapidement. Elle arrêta finalement ses yeux sur celui de Naruto, lisant les chiffres plusieurs fois dans sa tête, bien que parfaitement capable de les réciter par coeur. Elle lâcha son iPhone, qui s'écroula dans un bruit sourd sur la carrelage. Elle prit sa tête entre ses mains, après avoir jeté sa cigarette dans l'eau de la cuvette, et elle se mit à respirer fort et à réfléchir.
« Hinata ! Qu'est-ce tu fous bordel !? s'éleva soudain la voix de Sasuke, puissante et colérique.
- Je pisse. Dégage. »
Il soupira, bruyamment, afin qu'elle puisse parfaitement l'entendre. Elle le savait fatigué, abattu, et elle aurait réellement voulu l'aider, mais son propre état la rendait inerte, et elle finissait par le laisser sombrer, tout en coulant elle même. Il lui murmura un « faut qu'on parle » avant de claquer la porte. Elle ramassa son portable et son paquet de clopes, réalisant avec un « merde » qu'elle avait fissuré la vitre de l'écran.
Dehors, sur le trottoir où disparaissaient les spectateurs de leur concert, Sasuke fumait lui aussi tranquillement une cigarette, adossé à un mur sale. Elle le trouva plus calme, et tout en s'approchant de lui, elle contempla les lumières de la ville qui se reflétaient sur les rues mouillées par les récentes averses. Arrivée à sa hauteur, elle s'appuya près de lui sur un lampadaire, jetant son regard dans le sien.
Eux deux, ils se ressemblaient et se comprenaient, sans pour autant être particulièrement proches. Ils vivaient leurs tournées ensembles, délivraient leur musique ensembles et vouaient un culte au rock ensembles. Malgré cela, Hinata avait tendance à rechercher la compagnie de Sakura plutôt que la sienne, et Sasuke préférait discuter avec Neji qu'avec elle.
« Alors, commença-t-il sans douceur, on a bien foiré ce soir, non ?
- Oui. Mais ils ont tous applaudit, alors qu'est-ce que ça peut foutre ? »
Il ne répondit rien, il ne savait plus lui même si être nul avait une quelconque importance. Il alluma une autre Philip Morris, et laissa sa tête tombé en arrière, cognant le béton du mur qui le soutenait.
« Tu as appelé Sakura ? demanda-t-elle, voyant derrière ses rétines son amie, seule dans son grand appartement, ses enfants endormis, à lire un roman ennuyant qui ne lui permettait que de broyer un peu plus le noir qui semblait maintenant discernable autour d'elle.
- Non. Je viens de m'envoyer en l'air avec une autre, et de toute manière j'ai rien à lui dire.
- Même pas qu'elle te manque ?
- Arrête, soupira-t-il en passant sa main dans ses cheveux qui revinrent de suite au même endroit. Il faut qu'on passe à autre chose, tous les deux. On n'a plus rien à faire ensemble. Elle le sait, je le sais. Faut qu'on arrête de se prendre la tête, je vais finir par péter un plombs.
- Si tu le dis.
- De toute façon, si je revenais, toi tu devrais partir. Et je pense pas que tu veuilles que je te prenne ta place en ce moment.
- Je m'en fous. Je vais retourner avec Naruto. J'en ai marre d'être conne. »
Il marqua un temps d'arrêt, libéra placidement la fumée qu'il retenait dans ses poumons crasseux, afin de laisser échapper d'entre ses lèvres un petit rire, un petit rire où se mêlait pèle mêle toute son ironie et son désespoir.
« Moi aussi j'en ai marre d'être con, c'est pas pour autant que je vais arriver à m'en sortir. Arrête de rêver.
- Tu m'emmerdes. »
Elle s'éloigna, marchant à un rythme détendue jusqu'à leur hôtel. Une fois dans sa chambre, elle se décida à prendre un bain. L'eau chaude qui chatouillait agréablement ses pores lui fit un bien fou, si bien qu'elle n'eut aucune appréhension au moment d'appuyer sur la touche appel du nom de Naruto. Il fallait qu'elle lui dise ce qu'elle pensait, ce qu'elle avait osé imaginer et l'erreur dont elle avait maintenant conscience qu'elle avait commise. Car c'était évident, Naruto ne pourrait jamais remplacer Sasori. Il ne pourrait jamais la rassurer comme il le faisait, lui faire voir le monde sous ce jour si lumineux, la faire rire de tout avec ce ton moqueur et railleur, non il ne pourrait jamais faire tout cela comme elle aurait aimé qu'il le fasse. Mais, et elle s'en rendait compte, elle aimait Naruto, parce qu'il n'était pas comme lui, et parce qu'au fond il cherchait avec ses propres moyens à la tirer vers le haut, vers ce sommet qui avait toujours été son but, et c'était largement bien. Elle ne devait plus être insatisfaite de son bonheur.
Aujourd'hui, je sais que ces moments n'avaient pas d'importances, pas plus que les autres, car aujourd'hui ils ne font que me hanter, me rappelant que plus jamais ils ne se poursuivront.
XI. Retrouver.
Puisqu'on se fout de finir en miettes, de perdre la raison, puisqu'on se fout de tout et du reste.
Debout face à la ville, elle contemplait son monde. Les imposants buildings face à elle n'avait jamais réussi à lui donner le vertige, de même que les rues étroites n'étaient parvenues à l'étouffer. Elle aimait Tokyo, cette cité immense et grouillante toujours en mouvement. Elle en aimait chaque parcelle, chaque recoin, sans jamais avoir su pourquoi. Elle était née là, avait grandit là et mourrait surement là. Mais elle savait que ça n'expliquait rien, comme elle savait qu'elle ne pourrait jamais expliquer son incapacité à tourner le dos à Sasuke.
Elle était donc debout, devant la longue baie vitrée de son appartement surplombant la ville, nue, la main droite posée sur la vitre, ses doigts étendue s'imprégnant du froid de la matière. Derrière, elle entendait Sasuke allumé une cigarette dans son lit. Elle ne cillait pas, respirait à peine, prête à tomber dans un vide qu'elle était seule à sentir si près. Elle attendait : qu'il bouge, qu'il parle, qu'il la rejoigne.
« Sakura, commença-t-il, posant ses sombres pupilles sur son cou, sur son dos, sur ses fesses, sur sa main suspendue. Viens. »
Gracile et fragile, elle se laissa serrer par ses bras qui la rendait si heureuse avant. Elle était toute prête à sombrer. Elle n'arrivait plus à comprendre ce qui l'avait poussé à faire à nouveau l'amour avec lui ; elle croyait qu'elle en avait fini d'osciller entre lui et le reste.
« Qu'elle conne ! souffla-t-elle, caressant du bout de son index le bras de Sasuke. »
Il ne lui sembla pas qu'il répondit. Même cette expiration un peu plus prononcée ne lui apparut pas comme une réplique de lassitude. Elle s'endormit, contre lui, sans plus chercher à réfléchir.
Ce fut son fils qui vint la tirer des songes, se glissant près d'elle sous la couverture. Elle prolongea jusqu'au dernier instant le moment d'ouvrir les yeux ; elle ne voulait pas voir qu'il était parti, elle était fatiguée. Seulement, maintenant que même sa fille était là dans le grand lit, il lui fallut bien faire face.
« Bonjour Maman, babilla Naoto, joyeuse. Avec Shin on a fait le petit déjeuner !
- Naoto a fait les pancakes presque toute seule, rajouta son frère. »
Sakura sourit, d'un de ses sourires lumineux que Sasuke aimait tant. Shinichi mettait toujours sa petite soeur en avant. C'était d'abord instinctif, il lui laissait le plus de place possible, parlait peu de ses brillants résultats scolaires, de ses avancées musicales sur la guitare que lui avait offerte son père l'année dernière, puis s'était devenue une habitude. Il ne racontait rien d'autre que ce que Naoto faisait, de l'insignifiant et du plus important, et se forçait à répondre aux questions qui portaient sur lui. Il n'avait pourtant pas grand souvenir de l'opération et des chimio de sa soeur, tout juste des bribes sombres. Ça n'avait juste rien à voir. Quand sa mère lui en avait fait la remarque, il avait simplement expliqué qu'il ne ressentait aucune fierté à avoir eu seulement une seule erreur dans ses tables d'additions, à avoir plaqué une succession d'accord sans fausses notes. Rien ne trouvait grâce à ses yeux sinon Naoto, cette petite soeur qu'il adorait aider à se développer et à progresser. Cette petite sœur qui était le monde même à ses yeux.
Pour sa part, la gamine de maintenant deux ans et demi était pleine de vie. Elle grandissait, comme n'importe qu'elle enfant, elle s'élevait. Elle avait pris certain trait du caractère de sa mère, sa façon de dire « Non ça ne va pas » comme lorsque Sakura rejetait un ourlet trop court ou trop long, l'expression de malice qu'elle avait quand elle cherchait à s'esquiver. De son père, elle reproduisait les gestes brusques de fumeur anxieux en permanence, les mots hachés qu'il débitait pour parler. Et elle aimait son frère autant que lui l'aimait, ils étaient inséparables, fusionnels, se ressemblant comme deux êtres n'en étant qu'un. Parfois, son sourire ne se formait que du coté droit, et là ses parents se souvenaient de la fragilité qu'était la vie de leurs enfants.
Autour de la table basse du salon, Sakura découvrit Sasuke, assit par terre un genou relevé, simplement adossé au canapé derrière lui. Elle parut à peine surprise, et s'assit face à lui pour déguster les pancakes de sa fille (voire plutôt de son fils) qui paraissaient brûlés. Les enfants ne semblaient pas non plus dérangés de trouver là leur père, qui vivait plusieurs rues plus loin, dans leur ancien appartement commun. En buvant son thé, Sasuke prit sa main, doucement, et la serra fort avec la sienne.
« Hinata est retournée avec Naruto.
- Je sais, répondit-elle sur le ton de la conversation. Ça va faire une semaine. Ça t'inquiète ?
- Elle fait ce qu'elle veut.
- Moi ça m'inquiète. Je la trouve faible en ce moment, j'ai peur qu'elle ne fasse une bêtise, murmura-t-elle pendant que Naoto aspergeait son frère de sucre et qu'il se défendait avec le pot de miel.
- Ce n'est pas son genre, affirma-t-il après avoir contemplé ses cheveux roses et son visage pâle quelques secondes. »
Ils finirent de manger, leur main toujours liée, comme soudée. Sakura resserra alors ses doigts autour de ceux de Sasuke. Elle réalisait soudain qu'elle n'avait jamais pris le temps de pleurer convenablement ce grand frère qu'elle aimait tant, qui l'avait élevé à la place de leur mère toujours occupé avec un nouveau mec, de leur père sans visage et sans nom. Sasori était mort, et elle ne s'était jamais autorisée à la tristesse et au chagrin, à s'arrêter pour se souvenir. Il avait fallu soutenir Hinata durant la fin de sa grossesse alors qu'elle était elle même tout juste au début de sa seconde, soutenir Hinata au début de sa maternité, accoucher, vaincre l'horreur de la maladie de sa fille, vaincre sa propre mélancolie et retrouver Sasuke. Mais à aucun moment, elle ne s'était laissée aller à Sasori, jamais. Et elle ne le ferait pas. Elle ne pourrait pas. Son grand frère était mort. Sa famille. Penser qu'on l'avait enterrer, c'était comme penser qu'on avait enterrer toute son enfance, toute une partie de sa vie. Et elle ne le supporterait pas, pas maintenant.
Après avoir douchés les enfants, Sakura retourna s'allonger dans sa chambre, à côté de Sasuke, pendant que Shinichi tentait de lire une histoire à Naoto. Il la déshabilla, faisant glisser les larges bretelles de son débardeur tombant sur ses épaules, les couvrants de caresses et de baiser. Il fit descendre sa culotte le long de ses cuisses, puis il la pénétra et la baisa sans bruit. Il recommença deux fois, dans les draps déjà sales et humides puis dans sa douche, avec l'eau qui leur grattait le dos. Il la garda contre lui, ne sachant plus comment la lâcher. Ils s'étaient tant aimer, avaient vécus tellement bien ensembles, et même si ça n'avait durer que six ans, ils ne savaient plus comment faire sans l'autre. Ils s'étaient fait si mal, s'étaient détruits lentement et sans bruit, cruellement. Mais c'était si bon quand ils étaient ensembles, même après tout ça. Ce ne serait peut être plus comme avant, l'insouciance était passée, mais l'exaltation était toujours là. Une frénésie différente mais semblable les animait maintenant et malgré l'absurdité de tout ils ne pouvaient se détacher.
« J'ai couché avec une autre, des autres. Sur la tournée, avec des filles de l'équipes, des groupies, et des filles juste croisées dans des bars tard le soir. Putain Sakura, pourquoi je peux pas être comblé loin de toi ?
- Je t'emmerdes, eut-elle le temps de dire avant qu'il ne fourre sa langue dans sa bouche. »
Elle n'était pas blessée, elle se foutait de ses idiotes, du plaisir qu'il avait pu avoir avec elles. Elle se demandait enfin pour quelles raisons Hinata s'était replongée dans son histoire avec Naruto. Elle ne l'a trouvait plus hagarde, plus lâche. Finalement, elle n'avait pas choisit la facilité, juste ce qui semblait le mieux, pas forcément le plus simple : elle voyait encore les yeux lourd de Naruto venant la chercher. Seulement, quand elle pensait à Sasuke, elle n'était pas sure qu'il était son mieux, pas sure comme elle aurait du l'être. Elle était si chétive, si destructible et si las, qu'attendait-elle pour faire perdurer ce sentiment de joie qu'elle éprouvait là tout de suite, avec lui ? Elle le savait, au fond, que ce risque de finir consumer par cet homme instable était là, mais finalement, elle s'en foutait.
« Sasuke, chuchota-t-elle dans son oreille, je t'aime. Et je voudrais que tu n'aimes que moi, que tu restes prêt de moi. Et si ce n'est pas possible, je voudrais que tu partes, et que tu ne reviennes plus pour me faire l'amour au milieu de la nuit.
- D'accord, chuchota-t-il à son tour dans son cou. »
Et il déposa un suçon sur sa peau.
Puisqu'on s'en fout, je veux rester graver en toi et que tu meurs avec moi, pour moi, et qu'à jamais tu te souviennes que j'étais la seule.
