À ta place

XII. Apprendre.

Il y a le moi à l'endroit et le moi à l'envers, qui sont là, tous les deux, à se battre sans cesse pour devenir moi.

Qu'est-ce qu'elle foutait là, déjà ?

Les jumeaux pleuraient, loin, au fond de ce couloir soudain immense dans leur chambre grise. Et ses yeux fixaient le mur face à elle. C'était devenue quelque chose de captivant, ce mur blanc, immaculé, il brillait presque dans ses yeux. Cependant, pas moyen de se souvenir de se qu'elle foutait là. Sa tête était tout à coup devenue aussi vierge que ce putain de mur. Elle regarda autour d'elle, s'attardant sur les deux bouteilles de tequila et de vodka pratiquement vides sur la table basse, sur le cendrier hasardeux prêt à déborder, sur les paquets de chips et de cacahouètes déchirés au sol, pour finir sur ses doigts, qui tenaient ce qui ressemblait fort à un joint. Un énorme joint que sa main droite s'apprêtait à allumer.

Elle devenait folle, toutes ces crasses qui s'amassaient la rendaient folle. Et c'était quoi cette absence à la con ? De toute façon, tout ça, c'était la faute d'Ino. Elle n'aurait jamais du accepter de la revoir, quand elle lui avait dit par téléphone qu'elle était de retour d'Hiroshima, elle aurait du refuser, refuser ce café, refuser de la laisser venir égayer ce plan babysitting pourrie refiler par Temari. Qu'est-ce qu'elle allait dire maintenant ? Et les jumeaux qui continuaient, continuaient et continuaient toujours d'hurler au fin fond de leur landau, dans cette chambre vraiment loin. Elle ne pouvait pas aller les voir, elle ne pouvait plus bouger, elle était fatiguée, assommée. Et Ino ? Où elle était cette salope ?

« Ino, hurla-t-elle sans même le vouloir. Ino ? T'es où, bordel de merde ?! »

Elle ne l'avait quand même pas laisser là, en plan, dans l'appart' de sa meilleure amie avec les restes dégueulasses de leur beuverie à deux ? Elle se leva, tangua, resta debout, grimaça, puis alla jusqu'à la cuisine, où le four indiquait 3h33 du matin. Elle contempla l'alignement des trois quelques instants, avant de réussir à se demander quand est-ce que Shikamaru et Temari devaient rentrer. Vu l'heure, sans doute demain, ou peut être qu'ils avaient prévu de rentrer dans la nuit d'elle ne savait où, et qu'ils lui avaient proposé de rester dormir quoiqu'il arrive. Elle ne savait plus. Elle ne savait rien. Elle se sentait conne.

« Ino, hurla-t-elle à nouveau. Ino qu'est-ce tu fous ? »

Elle finit par se diriger vers la chambre des bébés, laissant le bout de ses doigts toucher le mur tout au long de son avancer. Dans ce qui servait autrefois de bureau, il y avait deux berceaux, alignés parallèlement, d'où jaillissaient des cris et des pleurs, insupportables. En s'approchant, elle vit que les bébés étaient rouges, trempés de larmes et leur visage était crispé en une mine tendue, ignoble. Elle en prit un, le garçon, Nobuo, et l'allongea sur une serviette étalée sur le bureau qui trônait dans le coin droit de la pièce. Elle avait beau être totalement bonne à ramasser à la petite cuillère, son nez percevait quand même l'odeur désagréable qui se dégageait de l'enfant. Sans trop chercher à faire bien, elle le changea pour mieux le remettre à dormir et s'occuper de sa soeur qui continuait à geindre. Elle s'occupa de Nana comme de Nobuo, rapidement et pas très surement. Après dix minutes, les jumeaux se rendormirent enfin, et Tenten soupira lourdement. Elle retourna au salon, s'allongea sur le canapé, et tenta de fermer les yeux quelques secondes.

Quand elle les ré-ouvrit, la télé était allumée, et Ino regardait captivée l'émission stupide qui passait. Elle fumait, les yeux mi-clos, la bouche à peine entrouverte.

« Putain, Ino, peina-t-elle à articuler, complètement dans les vapes et mal réveillée. Où t'étais passée ?

- Dehors, on avait plus de clope.

- Pardon ? Oh putain, c'est pas vrai. Mais qu'est-ce que je fous ?

- Tu t'amuses ! Où est le mal ?

- Je suis censée garder des gosses. Ces mômes sont sous ma responsabilité, je peux pas faire n'importe quoi. Pourquoi il faut toujours que je me laisse entrainer, j'aurais pas du te revoir !

- Oh arrête ! Comme si tu y croyais vraiment, à tout ça. Toi aussi, tu dis que Temari, Sakura et Hinata sont bien connes. Nan mais sérieux, elles ont même pas trente ans et elles sont casées, rangées, avec des gosses tout mignons, ironisa-t-elle avec un rictus. Et toi, tu te pleins que Neji te trouve nulle, alors que t'en sais rien, puisque tu lui parles pas. T'es plus une ado qui pique une crise en attendant que son mec vienne la chercher. Mais t'es pas non plus une vieille qui sait plus ce que sait que de se lâcher, de faire des trucs qu'on est pas censé faire mais qu'on fait quand même, parce que ça nous fait du bien, continua-t-elle tout en tirant une longue latte sur sa cigarette. Ce soir t'as bu, t'as fumé, et alors ? C'est pas ce qu'on a toujours fait ? C'est pas ce qu'on a toujours dit, qu'un petit peu d'herbe et d'alcool rendaient les choses meilleurs ? »

Elle repensa à toutes ces conneries qu'elle avait pu faire, pu dire. À cette adolescence où elle se croyait reine de tout. Comme elle bénissait cette époque, ce temps qui lui semblait si loin aujourd'hui, aussi loin que le couloir qui la séparait des petits Nara-Sabaku No. Elle ne savait plus quoi penser, ce qu'il fallait qu'elle fasse ; parce qu'elle le sentait, ce changement, ce maudit changement qui s'était opéré en elle, qui l'avait déjà attrapé, qui l'avait déjà transformé. Elle n'était plus Tenten Ogawa, l'impertinente, qui emmerdait tout le monde pour mieux coucher et rire avec.

Il fallait qu'elles se rendent à l'évidence, aussi bien elle qu'Ino, cette période était finie, il était temps non pas de grandir, mais d'avancer, de cesser de se complaire dans cette nostalgie qu'elle ressentait maintenant comme malsaine.

« Où tu vas ? s'alarma Ino tandis que Tenten s'extrayait du canapé et des coussins.

- Nulle part. Je range.

- Si tu veux, finit-elle par dire sans rien faire de plus que laisser tomber la cendre de sa seconde cigarette dans le verre qu'elles avaient utilisé comme cendrier. »

Tenten prit les paquets de chips, et munit d'une lenteur peu commune mais avec conviction, elle commença à ramasser chaque chips égarée, pour les remettre dans le sachet. Elle y passa dix minutes, seulement elle fut fière d'elle pensant l'avoir réalisé en moitié moins. Elle s'attaqua ensuite aux bouteilles, aux miettes, à la fumée de la pièce. Elle avait l'impression de revivre grâce à ce rangement, l'impression qu'il ne s'accomplissait pas seulement dans ce salon mais aussi en elle. Ino ne bougeait pas, elle la regardait vaguement aller et venir, s'agenouiller puis se relever, avec cette obstination peinte sur le visage. Elle avait le sentiment de ne pas la comprendre, voire de ne plus la comprendre, et que cela ne pourrait jamais plus être réparé.

Mollement, elle étira ses membres engourdis et se redressa. Étrangement, ce fut à ce moment là que Temari et Shikamaru rentrèrent, essayant de tourner le plus doucement possible la serrure tout en faisant grand bruit. Il était cinq heures du matin. La nuit était d'une encre diluée.

Ino se figea, Temari aussi, et Shikamaru passa sans y faire plus attention que ça. Il croisa Tenten à la cuisine, qui cherchait à remplacer le sac poubelle plein qu'elle allait justement porter à l'entrée.

« C'est le placard en dessous de l'évier, se contenta-t-il d'indiquer après quelques minutes de réflexion quant à ce qu'elle comptait faire.

- Oh, répondit-elle simplement.

- Tout c'est bien passé ?

- Oui. Je crois. Ils pleurent beaucoup.

- C'est chiant hein ? Enfin, ils sont mignons, alors... »

Ils ne s'attardèrent pas plus, lui prit juste un verre d'eau avant de s'enfoncer dans sa chambre, et elle poursuivit sans plus de questions l'activité qu'elle avait commencée plus tôt. Rien ne semblait pouvoir la distraire, elle s'occupait telle un automate de toutes les poussières qui passaient sous ses yeux pourtant fatigués, comme si cette vision lui était à présent intolérable au point qu'elle ne puisse vivre sans y remédier. Son cerveau ne parvenait pas à enregistrer que ce n'était plus à elle de ramasser, que ça n'avait jamais été à elle, alors elle continuait. Après la poubelle, elle vida le lave vaisselle qu'elle avait fait tournée en programme court, essuya chaque goutte ayant échappée au séchage avec une attention toute particulière.

Elle finit par s'autoriser à penser à Neji, et son visage s'illumina de lui même. Elle était heureuse, de l'évoquer, de l'appeler dans sa pauvre tête. Leur dispute n'avait plus d'importance, elle savait qu'elle n'avait pas à renoncer à quoi que ce soit, qu'il fallait juste qu'elle accepte le nouveau et l'incorpore à l'ancien.

Elle prit son portable, et sans faire attention à Temari et Ino statufiées dans le salon, traversa l'appartement pour se retrouver dans sa vieille Range Rover, pianotant à Neji un message que l'inspiration lui avait soudain dictée, avant de prendre la route de leur maison.

« D'accord pour le temple, mais hors de question qu'il n'y ait pas de mojito à notre mariage. »

Mais aucun ne gagnera jamais, ni même qu'aucun ne perdra jamais, car moi est autant à l'endroit qu'à l'envers.


XIII. Porter.

Il y a des mots que je voudrais former, qui hurlent dans ma tête et font silence dans ma bouche.

« Jusqu'à quand était-elle chez vous ?

- Il devait être 5 heure du matin quand on est rentré.

- Et elle est repartit immédiatement ?

- Oui. Presque.

- Presque ? C'est à dire ?

- Je ne sais pas, il s'est sans doute passé dix minutes après ça, avant qu'elle ne s'en aille.

- Le temps de discuter ?

- Oui, le temps de discuter.

- Et comme se trouvait-elle ?

- Bien. Elle était bien.

- Elle était donc claire ? Lucide ? Pas éméchée ?

- Non, elle était bien.

- Alors, elle n'avait pas bu ? Ou ne semblait pas ?

- Je ne sais pas. Je n'étais pas là. Elle nous rendait service en gardant nos jumeaux. Elle était bien. Quand elle est repartie elle était bien.

- Et Ino Yamanaka est repartie avec elle ?

- Je ne sais pas.

- Mais elles étaient ensemble chez vous ?

- Oui, mais je ne sais pas ce qu'elles ont fait ensuite. Je suis allée me coucher directement. »

C'était affreux, elle détestait mentir, elle arborait ça plus encore que la mort. Mais elle ne savait pas quoi faire d'autre, alors elle prit un air épuisé, contrit, et laissa sa collègue faire son boulot.

Temari continuait de dévisager Ino.

Elle la détestait, cette fille qui se croyait au dessus de tout, des autres, des règles, du sens commun. Le fait que Tenten l'appréciait restait pour elle un mystère insondable. Elle se souvenait encore de son rire, lors de certaines soirées où elle brandissait son verre plus haut que les autres, dans le seul but d'être vu. Elle n'était rien de plus qu'une idiote en manque d'elle ne savait quoi. Et elle se souvenait aussi du ton moqueur avec lequel elle lui parlait toujours, semblant lui reprocher tout et rien. Elle se souvenait des humiliations, des saloperies, des injures. Elle se souvenait et elle trouvait la situation encore plus ridicule, de la voir maintenant dans son salon, toujours maquillée d'un large trait de khôl, d'un rouge à lèvre aubergine ; toujours habillée d'une courte jupe trop vulgaire et de ballerines trop sage, de ce débardeur qui débordait. Comme si elle se retrouvait projetée neuf ans en arrière. Et c'était presque terrifiant.

Cependant, elle fit quelque chose qu'elle ne se serait jamais crue capable de faire, qui ne lui aurait jamais traversé l'esprit, mais qu'elle fit parce qu'il était cinq heures du matin, qu'elle avait bu, et qu'elle était fatiguée. Alors elle sourit. D'un sourire simple, neutre, auquel on ne peut rien reprocher. Elle sourit puis passa à côté d'elle, prenant la direction de sa chambre, desserrant simplement ses lèvres pincées pour murmurer quelques mots.

« Claque juste la porte en sortant, sans clé on ne peut pas ouvrir de l'extérieur. »

Elle s'engouffra dans le noir, et sans s'être changée elle tira la couverture sur ses épaules, se collant contre le dos de Shikamaru, pour mieux s'endormir, sans qu'aucune pensée ne vienne la contrarié.

C'était presque bizarre, de se retrouver maintenant dans ce couloir d'hôpital, si tôt le matin mais en même temps si tard, à attendre de savoir si leur amie allait survivre, à se demander si leur amie serait un jour capable de faire à nouveau preuve de vie. Après tout, Ino Yamanaka était morte, traversant le pare brise de la Range Rover de Tenten ; et Tenten était prisonnière de l'anesthésie, cherchant à respirer dans ses poumons oppressés sous sa cage thoracique.

Temari avait envie de rire, ses nerfs semblaient se ronger à mesure que les aiguilles de l'horloge accrochée au mur jauni de la salle d'attente battaient les secondes qui s'écoulaient, silencieuses, meurtrières. Les infirmières passaient, les médecins se regroupaient et se séparaient sans cesse, échangeant des informations si brèves qu'elle lui semblait inutile. À ses côtés, Shikamaru avait pris sa fille contre lui et la berçait, de sa voix grave et rouillée par le tabac, par les trop peu nombreuses sorties menées à l'extérieur de leur appartement, par tout le sommeil qu'il lui manquait. Il paraissait si calme, comme s'il savait que les événements étaient ce qu'ils étaient, et qu'il était intimement persuadé au fond de sa moelle, de sa chaire, que s'inquiéter ne changerait rien, pour lui ou pour les autres. Il laissait couler, et si Tenten mourrait aussi, alors elle mourrait aussi. Et Temari aurait voulu pouvoir faire preuve du même potentiel de rationalité.

Un peu plus loin, assit sur les inconfortables chaises bleues en plastique, Neji tenait sa tête fermement entre ses poings pressés contre ses yeux. Il se balançait légèrement, d'avant en arrière, avec un régulier insupportable. Il était arrivé, et quand elle lui avait expliqué la situation, il n'avait rien dit. Pas un mot. Il s'était juste assis et comme Shikamaru, il s'était mis à attendre.

Sa collègue de la BRI était venue directement vers elle, elle connaissait les questions, elle connaissait les réponses, elle avait pensé que Temari lui serait plus utile qu'un fiancé au bord du gouffre et un écrivain encore endormie. Elle n'aurait pas pu imaginé que celle-ci, prête à imploser, lui aurait menti délibérément pour protéger son amie. Oui, Tenten avait bu, elle avait vu les bouteilles dans le sac poubelle à l'entrée, ses yeux vitreux. Non, elle n'était pas bien, mais elle habitait à à peine dix kilomètres. Qu'est-ce qu'elle aurait pu faire ? Il y avait Ino, et c'était vrai au fond, qu'elle la détestait.

Alors c'était cela qu'elle ressentait ? De la culpabilité ? Oui, une culpabilité dure, brutale, froide. Elle aurait du lui dire : « Dors ici, tu rentreras demain. » Mais elle ne l'avait pas fait, elle savait et elle s'était tue. Elle connaissait les risques. Elle en avait vu des corps écrasés dans des carcasses de voitures broyés, des cadavres de personnes fauchées par la vitesse. Mais comme d'habitude, ça n'arrivait qu'aux autres, pas à nous, pas à ceux qu'on aime. Pourquoi donc était-elle incapable d'avoir un comportement aussi bienveillant, protecteur et responsable avec ses proches comme avec ces enfants qui défilaient au boulot tous les jours ? Pourquoi n'était-elle flic que dans son bureau et juste humaine à l'extérieur ?

Nobu se mit à pleurer, et Shikamaru du consentir à poser Nana dans son couffin pour prendre son fils et le bercer. Temari s'était levée, presque automatiquement dès que son fils avait émit les premiers signes de colère, et il s'était dit que comme à chaque fois que la situation devenait délicate, elle fuyait. Mais il n'avait rien dit, son visage était si démoli.

En s'asseyant près de Neji, Temari ne sut plus très bien pourquoi elle s'était approchée. Elle hésita, devint timide sans vraiment comprendre, puis se décida à poser une main sur son épaule. À son contact, il cessa subitement son mouvement oscillant, pour s'affaisser. Il semblait tout à coup écrasé par un poids immense qui le submergeait, il n'était plus simplement dans l'attente et l'espoir, il était dans la confrontation avec l'idée que plus rien ne serait comme avant. Que son monde, initiée par Tenten qu'il aimait tant avait à présent volé en éclat, et que quoi qu'il advienne désormais, il faudrait savoir l'appréhender et l'accepter. Il était dans l'attente, comme le condamné attend sa sentence, tétanisé.

Elle garda sa main sur son épaule, sa paume appuyée sur son os, ses doigts enfoncés dans sa peau, et on aurait dit qu'elle avait cessé de respirer. Ils restèrent encore comme cela jusqu'à ce que le médecin arrive, dans sa blouse blanche avec une expression de fatigue intense. Combien avait-il du en voir lui, des gens à réparer après qu'une voiture est mal freinée, mal tournée, et des familles en proie à une peur intense, suspendues à chacun de ses mots ?

« Elle est vivante, mais je ne crains que les nouvelles ne soient pas aussi bonne que vous ne l'espériez. Nous l'avons plongé dans un coma artificiel. Il y a de sévères lésions osseuses au niveau de son thorax, il est préférable qu'elle est une activité très restreinte. Cependant on ne peut pas encore dire si il y a aussi des déficits moteurs ou cérébraux. Je reviendrais vous voir. »

Neji avait à peine levé les yeux, et Temari avait acquiescé. Ils n'avaient pas été capable d'articuler quoi que ce soit, incapable d'un merci, incapable d'un d'accord. Ils étaient chacun dévastés par une tempête de rage et de haine, entièrement dirigée vers eux-mêmes.

Des mots qui me hantent, des mots qui me frappent et me maltraitent, des mots qu'il est trop tard pour dire et trop tôt pour oublier.