À ta place
XIV. S'unir.
J'ai besoin de choses futiles et simples, autant que de choses nécessaires et complexes. J'ai besoin de choses dont j'ai la sensation que personne ne veut.
Assise sur cette chaise en plastique, Hinata semblait éteinte. Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez ce foutu monde ? On s'en sortira, tu parles. Rien du tout. On allait tous crever. Point. Il n'y avait rien de plus à dire, à faire. Tout foutait le camp, tout glissait entre ses doigts. Et Naruto qui riait. Il n'y avait pas de quoi rire.
Pourtant, personne ne ressentait son désarroi. Ils étaient tous heureux, faisant la fête joyeusement, s'amusant, célébrant l'union de Tenten et Neji, même si c'était plus son retour à la vie qui formait tous ces sourires trop larges sur leurs lèvres. Et au milieu de tout ça, elle était là, presque une illuminée au milieu de fous. Neji ne voulait pas d'alcool, c'était raté. Il n'y avait déjà plus de tequila et de vin et de champagne, presque plus rien de la trentaine de bouteilles de vodka, et l'air était saturé de fumée, alors qu'ils étaient à l'extérieur. Le bordel total. Et tout le monde s'en foutait. Comme du faite que tout parte en couille. Ino était morte, mise dans une boite puis enterrée sous plusieurs mètres de terres, mais c'était comme si personne ne s'en souvenait.
Tenten, déchirée, sa robe de mariée dessinée par Sakura complètement craquée, lançait ses bras en l'air comme si aujourd'hui, contrairement aux autres jours, elle aurait pu toucher les étoiles, les attraper, les faire siennes. Et Neji dansait près d'elle, contre elle, le regard vitreux, l'air heureux, tellement que s'en était presque obscène. Naruto revenait souvent vers elle, lui prenant les mains pour l'entrainer avec lui danser, oublier peut être.
Elle aurait du céder, elle en avait tellement envie, mais elle, elle se souvenait : du noir, des larmes, des chants, des souvenirs énumérés. Et chaque fois qu'elle posait les yeux sur ce fatras de gens qu'elle connaissait bien ou à peine, elle avait envie de leur foutre des claques. Ça l'a ramenait à son propre deuil, dont elle était persuadée qu'il était derrière elle, alors qu'il semblait à nouveau devant. Elle se sentait stupide, ne s'était-elle pas promis de faire des efforts pour être heureuse ?
Hinata se leva enfin, jusqu'à un reste de mauvais whisky, qu'elle but sans vraiment y faire attention. Puis, elle se concentra afin d'oublier la foule, compacte et serrée, qui dansait de plus en plus fort, de plus en plus vite, jusqu'à l'étouffement. Les rires résonnaient dans ses oreilles, les rires de ces gens heureux, de ces gens ravies, les rires qui perçaient la nuit noire et l'avenir maussade.
Ses pieds bougeaient, ses mains ondulaient dans l'air et sa tête tournoyait, mais son cœur était comme enraciné, incrusté dans l'herbe humide, et elle avait vraiment envie de pleurer. Elle finit par venir se perdre contre le torse de Naruto, se mouvant en rythme avec lui, mélangeant sa langue avec la sienne, resserrant ses mains contre sa nuque, contre son sourire. Sa sueur lui perlait sur le visage, ce qui l'a fit rire elle aussi ; Dieu qu'elle l'aimait. Dieu qu'elle était égoïste. Mais il suffisait qu'il referme ses bras sur elle pour qu'elle se rappelle à qu'elle point elle avait besoin de son amour : pour se sentir bien, pour se sentir vivre.
La musique s'accéléra, et ils suivirent la cadence, ou bien était-ce l'alcool et le shit qui rendaient les choses si vivaces. Qu'importe, cette nuit était à eux, à Tenten et à Neji, et à ces millions d'âmes perdues, qui ne l'étaient plus, au moins pour ces quelques heures.
Ce n'était finalement donc que cela, quelques heures de répits, parsemés sur ce chemin qui ne menait à rien ? C'était asphyxiant, suffocant et à la fois si vivifiant dans sa tête. Elle s'abandonna finalement contre Naruto, dans leur grand lit, sans savoir comment elle était rentrée, sans avoir envie de savoir si ce sentiment euphorisant serait toujours là demain.
Et demain vint vite, mais ses yeux rencontrèrent ceux endormis de Naruto, et un sourire sincère naquit sur ses lèvres. Après tout, sa meilleure amie était enfin mariée, son fils allait entré en maternelle, son mec l'aimait et nous étions dimanche. Elle s'étira, prit un bain et réussit à placer quelques paroles sur son nouveau morceau.
« Tu es belle comme ça, murmura alors Naruto dans ses cheveux, encore habillé des vêtements de la veille.
- Comment comme ça ?
- Comme ça, répondit-il en souriant pour mieux s'éclipser dans la salle de bain. »
Le soleil frappait les vitres, et une brise fraîche soulevait ses cheveux de temps à autre. Mais tout semblait fixe autour d'elle, immuable, tant elle était concentrée dans les mots qu'elle couchait sur la partition de Sasuke. Ça ne lui plairait pas, vraiment, même à elle ça lui paraissait étrange que des termes aussi niais puissent sortir de sa tête et trouver grâce à ses yeux. Mais ils étaient bien là, et cette place leur allait.
Les choses changeaient. Tant mieux. Tant pis. Maintenant que ce simple constat lui apparaissait enfin clairement, elle se sentait plus légère, plus sereine. Le temps passe, les secondes s'écoulent sans jamais s'arrêter, c'est si abstrait et pourtant si concret. Elle vieillissait perpétuellement, elle se transformait à chaque instant, elle changeait d'avis au fil des heures et des informations nouvelles.
« Alors ce morceau ?
- Il prend forme, répondit-elle évasivement à Naruto qui sortait de la douche, une serviette négligemment enroulé autour de la taille et une autre entre les mains pour sécher ses cheveux blond d'ange doré. Mais je pense qu'il y aura encore des trucs à changer.
- Sasuke ?
- Sasuke.
- Bon, alors on sort aujourd'hui ? Il y a une expo que je voulais voire à Harajuku. »
Hinata sourit sans s'en rendre compte. Sa bouche s'étira toute seule, et ses yeux se remplirent d'amours par eux même. Naruto repartit vers leur chambre, et elle suivit du regard les muscles de son dos qui s'étiraient et se relâchaient au rythme de ses pas. Alors elle sauta sur ses pieds et d'une foulée souple et légère le rejoignit afin de l'embrasser. Au fond, c'était tellement simple.
Au fond, la seule chose dont je veux avoir besoin, c'est toi. Et ne me traite pas de niaise.
XV. Fou.
Regarde moi danser, regarde moi mordre, regarde moi t'aimer.
La musique rugissait dans les baffles invisibles, transcendant les corps qui se mouvaient en rythme, subjugués, prisonniers volontaires de la mélodie qui venait se heurter à leurs tympans assourdis. C'était fou, c'était con, mais qu'est-ce que c'était bon. Sakura, sorte de figure divine était comme entrée en symbiose avec ce qui l'entourait : la musique, la foule, les néons aveuglant de la boîte. Mais plus que tout, c'était avec Sasuke qu'elle ne faisait plus qu'un.
C'était comme la première fois, comme toutes leurs premières fois : eux deux, au milieu des autres, sans qu'ils représentent ni une gêne ni une importance. Rien qu'eux deux. Les yeux rivés l'un dans l'autre, ils avaient pourtant eu du mal à se laisser aller, Sasuke grognant et critiquant, Sakura soudain intimidée. Pourtant, très vite, ils n'y avaient eu plus qu'eux sur la piste, sans qu'il y ait eu besoin de beaucoup d'alcool, et les autres ne pouvaient plus que jalouser et pester. C'était drôle, cette façon qu'ils avaient d'attirer les regards, en provoquant ces étincelles involontaires qui jaillissaient sans qu'ils s'en soucient. Ce qui comptait, c'est qu'ils étaient bien, là, dans cette chaleur suffocante, dégoulinant de sueur et le souffle court, comme éreintés mais extasiés. Et d'un coup le quotidien semblait supportable, ce lent défilé continu du temps qui passe et qui métamorphose.
Au bout d'une heure, ils étaient toujours là, à se mouvoir sans gêne, se dévorant d'un regard avide, se frôlant pour mieux exploser intérieurement. C'était un jeu infini : leur jeu, le meilleur de tous. Ils finirent par céder, échangeant un baiser furtif pour mieux reprendre leur pas, balançant leur tête jusqu'au plus profond de l'univers. Était-il en fin de compte impossible qu'ils puissent vivre loin de l'autre ? Cet autre dont ils étaient si dépendant, si reconnaissant. Si bien qu'ils n'arrivaient qu'à lui faire du mal, qu'à le blesser, le déchirer, le consumer, sur l'autel de leur supposé ardent amour.
Ils disaient je t'aime, parce que c'est ce qu'on dit. Mais au fond, qu'est-ce que ça voulait dire ? Qu'est-ce que ça signifiait ? Finalement, qu'avaient-ils réellement ?
« Le type avec le t-shirt déchiré, il n'arrête pas de te regarder. Je crois qu'il bande, murmura Sasuke en criant dans l'oreille de Sakura. »
Elle eut un sourire gigantesque, avant de rire un peu et de se retourner pour plaquer son dos sur le buste de Sasuke et regarder dans la direction du mec en question. Elle calqua le mouvement de son bassin au sien, presque immédiatement, et scruta les visages pour voir de qui il parlait. Elle le reconnu vite. Il avait un t-shirt effectivement déchiré, gris crasseux, autant que ses longs cheveux blonds de surfeur égaré, et sur ses hanches tombait un jean slim trop serré. Ses yeux bleus métalliques étaient cerclés de khôl, et ne voyait qu'elle. Elle revint face à Sasuke, lui sourit, puis fondit sur ses lèvres avec malice, vérifiant qu'il dévisageait le voyeur.
« Il bande toujours ?
- Peut être. Il grimace. Quel pauvre type, souffla-t-il en souriant à demi.
- Vraiment ? J'ai pas vu une meuf' te mater, renchérie-t-elle avec provocation, tout en reprenant son souffle tandis que le morceau suivant commençait.
- C'est parce qu'elles savent que face à toi, elles n'ont évidemment aucune chance, glissa-t-il moqueusement au creux de son cou, en attrapant l'une de ses fesses.
- Cliché. »
Ses bras à elle finirent quand même par passer autour de son cou, comme par automatisme, muent par eux même, parce que c'est là où ils sont le mieux. Ils reprirent un nouveau rythme, aussi facilement que s'ils avaient voulus changer de vêtement. Et ils continuèrent, sans s'arrêter, sans se lasser, jusqu'à six heures du matin, quand il ne resta plus qu'une dizaine de danseurs. Alors, ils partirent, accrochés l'un à l'autre, soudés, la main de Sakura agrippant sa veste dans son dos, et le bras de Sasuke passant sur ses épaules pour la ramener plus près de lui.
En attendant le taxi, ils s'embrassaient, sans parler, écoutant peut être la respiration saccadée de l'autre, essoufflé par l'effort dans lequel ils s'étaient jetés sans garde. À l'appartement, ils éparpillèrent promptement leurs habits, et ils firent l'amour plusieurs fois. Au matin, il ne restait qu'une brume paradisiaque, et enveloppés, emboîtés l'un dans l'autre, ils étaient bien, là où ils devaient être, où c'était bon.
Ils n'ouvrirent leurs yeux qu'aux environs de midi, cherchant à prolonger leur sommeil en se cachant les yeux dans leurs bras éparts. Attablés sur la table basse du salon, ils finirent par se rappeler qu'ils avaient des enfants, et que bien que c'était irresponsable, ils les avaient laissés seuls pour la soirée. Pourtant, Naoto et Shin ne se plaignaient pas. Ils jouaient dans la chambre du garçon, lui dessinant et elle gribouillant. Sakura crut un instant à des anges, mais non, c'était mieux que cela : c'était ses enfants. Elle les embrassa chacun sur la joue puis s'installa près de Shin, posant son menton sur le sommet de son crâne et son bras autour de son petit buste. Et elle se mit à dessiner avec eux, soudain très inspirée, visualisant du cuir sur des jeans cigarettes, du coton transparent sur des chemises autour des silhouettes extrêmement longilignes que ses enfants avaient imaginées.
Sasuke les regardait, d'abord adossé contre l'encadrement de la porte, puis assit contre le lit de Shin, Naoto sur ses genoux, qui lui dessinait malgré ses gros yeux avec ses feutres sur le visage. C'était un moment parfait, paisible, si loin de la folie habituelle, du quotidien oppressant. Ils avaient eu raison de tout largué pour la semaine : le boulot, l'école des enfants, les tâches ménagères. Maintenant que tout avait valsé, ils profitaient d'un moment de répit.
« Et si on faisait un enfant ? Lâcha Sasuke, mijotant un riz au curry.
- Encore ?
- Oui, j'en ai envie. Un autre enfant de toi.
- Ça te passeras. C'est déjà assez compliqué comme ça.
- Tu ne veux pas ?
- Je ne sais pas. Pourquoi on en parle maintenant ?
- Parce que tout l'heure j'ai voulu cacher ta plaquette de pilule, et te baiser pendant ta douche, pour te mettre enceinte.
- Mais tu ne l'as pas fait.
- Non. Ça n'aurait pas été très civilisé.
- Ouais. Et je ne sais pas si je veux retomber enceinte, moi.
- Tu voudras. Tu craques toujours, décocha-t-il avant de plaquer ses lèvres contre les siennes jusqu'à l'en faire tomber du tabouret de cuisine instable d'où elle le regardait cuisiner. »
Ils se sourirent, ravis, puis servirent les enfants à table, écoutant leur babillage insouciant sur la maîtresse, sur Mario Bross et Ponyo. Ils échangeaient des regards appuyés, luttant contre ils ne savaient quoi mais avec plaisir. Une fois Shin et Naoto couchés, ils se servirent un verre de Bordeaux, et, à moitié nu dans leur draps, respirèrent un grand coup. Et ils rirent, et ils s'aimèrent.
Mais ne te contente pas de me regarder, parce que sinon tu ne me verras plus.
