« Ils t'ont répondu »
Le temps s'était subitement arrêté, suspendu aux lèvres de Harry, mais il demeura silencieux, la lettre toujours tendue. Les mains tremblantes, Hermione saisit l'enveloppe. Un faible sourire se voulant rassurant flotta un instant sur ses lèvres, mais disparut bien vite, remplacé par une moue fébrile.
« Tu veux qu'on l'ouvre ensemble ? », proposa Harry avec douceur.
« Non, je crois qu'il faut que je la lise seule... vous comprenez ? »
Ils acquiescèrent et l'observèrent se retirer de la salle commune à regrets. Après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble, ils leur semblait impensable de la laisser seule avec tout ce chagrin, et ne pas pouvoir l'aider leur fendaient le cœur. Pourtant, ils savaient bien que certains combats se menaient seul. Et celui-là en faisait partie.
Hermione tourna en rond quelques minutes. Elle ne pouvait décemment pas lire sa lettre dans les dortoirs, elle risquait d'y réveiller tout le monde et puis... Elle ressentait le besoin pressant d'être seule. Elle se résolut donc à descendre les sept étages qui la séparaient des jardins et ce n'est qu'une fois sortie, qu'elle eut le courage de décacheter l'enveloppe.
« Lumos », murmura-t-elle faiblement.
Un faisceau de lumière tomba sur l'enveloppe alors qu'elle en retirait la lettre proprement pliée en quatre. Un parfum familier se dégageait du bout de papier qu'elle serrait entre ses mains avec appréhension. Un parfum aux senteurs de lavande qui faisait renaître en elle une multitude de souvenirs injustement négligés, mais qui prenaient maintenant tout leur sens : Du linge propre séchant sur un fil rafistolé. Un papier peint couverts de marguerite, légèrement écorné au niveau du lit. La septième marche de l'escalier en bois qui grince un peu trop fort. Une cuillère de sucre dans un bol de lait chaud avec un zeste de fleur d'oranger.
Alors que ces images du passé se bousculaient maladroitement dans son esprit, un sentiment de peur lui noua la gorge. D'un geste mal assuré, elle ouvrit la lettre.
« Chère Hermione,
Nous avons bien reçu toutes tes lettres et je ne sais comment te répondre.
Il faut que tu saches que ton père et moi, nous avons toujours été fiers de toi. Toujours. Même si le monde dans lequel tu évolues maintenant nous paraît bien lointain du nôtre et que nous avons parfois du mal à comprendre les lois qui le régissent, cela n'a jamais rien changé à notre amour pour toi. Nous avons toujours tenté de te soutenir et d'être compréhensifs. Maintenant, c'est à ton tour d'essayer de l'être.
Mes mots vont peut-être te sembler durs. Mais en modifiant nos souvenirs, tu nous as changé à jamais. Tu as instauré un doute en nous. Un doute malsain qui nous ronge l'esprit. Comment savoir, maintenant, si nos souvenirs sont les vrais ? Toute sorte de question nous traversent la tête. Des questions insensées, des questions qui n'ont pas lieu d'être. Es-tu vraiment notre fille ? Avons-nous vécu ce que nous pensons avoir vécu ? Comment savoir si tout cela n'est pas un autre faux souvenir ? Nous devrons porter ce doute à jamais. Nous sommes condamnés à douter à tout jamais des personnes que nous sommes. Comment être sûre que je suis Mona Granger et non Monica Wilkins ? Comment savoir si tout cela n'est pas une vie inventée, irréelle, à laquelle on s'accroche pour ne pas devenir fous ? Car nous marchons dangereusement sur le fil qui sépare la raison de la folie.
Ton père est toujours en état de choc. Il fait constamment des cauchemars et parfois, il doute même de moi, il veut partir, retourner en Australie, ou je ne sais où, et je mets des jours à le convaincre que sa vie est ici, que nous avons été heureux et que nous le serons encore. Et moi-même, en lui promettant tout ça, je ne peux affirmer si je lui dis l'absolue vérité ou si c'est un terrible mensonge.
Je sais bien que tu as fait cela pour nous protéger. Mais tu as manqué de confiance en nous et en notre jugement. Nous aurions été apte à prendre cette décision nous-même, nous aurions été apte à choisir notre propre avenir. En changeant notre passé de la sorte, tu nous as ôté tout contrôle sur nous même. Tu nous as ôté ce que nous avons de plus précieux. Je ne sais plus qui je suis, qui j'ai été. J'ai peur de mal distinguer le vrai du faux. Et les blessures à l'âme sont les plus longues à guérir.
Hermione, pardonne-nous si ces mots te semblent durs, mais nous avons besoin de temps. Besoin de temps pour nous reconstruire, besoin de temps pour nous retrouver. Et pour l'instant, ce processus devra se faire sans toi.
Nous t'aimerons toujours, mais nous ne pouvons pas prétendre être de bons parents si nous sommes incapable de te faire confiance à nouveau. Et tant que ce malaise subsistera, nous vivrons toujours avec de la rancœur, des regrets et des doutes.
Nous ne fermons pas la porte à tout jamais, Hermione, nous prenons seulement un peu de distance. Le temps de remettre les choses en ordre. Et de pardonner.
Maman. »
« Nox »
La lumière s'éteignit. Il ne demeurait plus qu'un vide abyssal au fond de son cœur, et elle, en équilibre au bord de ce précipice de douleur. Des larmes silencieuses montèrent jusqu'au bord de ses paupières et roulèrent le long de ses joues, finissant leur course sur sa robe. Elle se tourna pour contempler les falaises, au loin, tandis que des torrents de larmes serpentaient sur son visage. Une indicible douleur lui nouait l'estomac et d'une étrange manière, elle se sentait vide, comme une poupée de chiffon. Son cœur tambourinait violemment contre sa poitrine, lui arrachant un souffle saccadé, et pourtant, elle était vide. Parfois, sa robe noire venait fouetter avec douceur ses jambes, poussée par un vent d'une douceur amère. Bien sûr, elle comprenait. Comment ne pas comprendre l'horrible doute qui s'immisçait sournoisement dans l'esprit de ses parents ? Et pourtant, elle avait tant espéré une réponse plus heureuse. Elle avait espéré que tout ça ne serait plus qu'un lointain souvenir, tout comme la Guerre allait finir par l'être. Mais elle savait bien, ce que la magie faisait, parfois, elle ne le défaisait jamais.
Elle resta là des heures, contemplant le tableau noir qui s'offrait à ses yeux, jusqu'à ce que ses jambes engourdies ne puissent presque plus la porter. Elle retourna alors au dortoir, le cœur brisé. Enfouie au plus profond de ses draps, elle finit par s'endormir, épuisée d'avoir trop pleuré.
Hermione se réveilla tard, tentant vainement de repousser les souvenirs qui pourtant affluaient dans son esprit embrumé. Le poids de la douleur s'écrasa violemment sur sa poitrine, lui coupant le souffle. Elle dut s'asseoir sur le lit et se forcer à respirer calmement. Mais de nouveau, elle sentit comme une masse invisible s'écraser sur elle.
Seule. Elle se sentait seule.
Ce sentiment monta en elle, tandis que son cerveau tentait de lutter contre cette soudaine angoisse. Elle avait l'impression qu'au fond d'elle, de petites mains invisibles bataillaient tant bien que mal pour repousser cette idée. Mais bientôt, cette pensée morose l'accabla de nouveau : elle avait perdu ce qu'elle avait de plus cher au monde, sa famille. Et rien ne pourrait changer ça, et rien ne pourrait apaiser son chagrin.
Elle se recroquevilla dans son lit, sanglotant silencieusement. Lorsque ses yeux furent si secs que plus une larme ne put s'en écouler, elle se releva machinalement, et comme un robot, s'habilla, puis, tout aussi machinalement, elle descendit déjeuner. Une main maladroite se posa sur son épaule, et ses yeux larmoyants rencontrèrent ceux de Ron et de Harry.
« Hermione ? On t'a attendu hier soir, mais comme on tombait de fatigue, on a fini par aller se coucher... », commença Harry sur un ton d'excuses.
« C'est pas grave... », répondit-elle faiblement. « Ça ne fait rien »
« Qu'est-ce qu'ils t'ont répondu ? », la questionna abruptement Ron.
« Je... Ils... Ils... C'est non... », balbutia-t-elle tant bien que mal.
« Non ? Comment ça, non ? Ils ne veulent pas te voir ? »
« Non »
« Même pas pour les vacances de Noël ? »
« Puisque je t'ai dit que non ! », s'écria-t-elle sans même s'en rendre compte.
Plusieurs têtes intriguées se retournèrent mais elle ne daigna même pas s'excuser. Elle repoussa son assiette vide, dégoûtée, et détourna le regard pour éviter les œillades insistantes de ses deux amis. Elle avait l'impression d'être embourbée dans des sables mouvants, et plus elle luttait, plus elle se fatiguait, et plus sa colère se renforçait. Ne rien pouvoir faire, c'était pire que tout.
« Hermione. Il faut que tu manges un peu. », avança prudemment Harry.
« Mais laissez-moi tranquilles à la fin ! Je suis assez grande pour savoir ce que je dois faire ! A moins que vous non plus vous ne me fassiez plus confiance ! »
Sous les regards perplexes et confus de ses amis, elle bondit du banc et traversa la Grande Salle à pas furieux, mue par une colère noire, tandis qu'un par un les élèves se tournaient pour l'observer, avide d'en savoir plus. Elle fronça les sourcils et accéléra le pas, feignant d'ignorer les murmures qui s'élevaient sur son passage. La tête baissée, elle accéléra encore, courant presque, la vue brouillée par des larmes naissantes. Il fallait qu'elle s'isole, à tout prix. Personne ne devait la voir comme ça.
Elle se cogna brutalement contre quelqu'un. Elle releva la tête et aperçut Goyle, le regard mauvais, qui la repoussa brusquement en lâchant un grognement sonore. Il était entouré de trois autres Serpentard, tandis qu'en retrait, Malfoy discutait avec une blonde au sourire enjôleur.
« Alors, la Sang-de-Bourbe, on est perdu ? »
« Dégage, Goyle », siffla-t-elle entre ses dents, des larmes mêlant frustration, tristesse et colère montant irrésistiblement jusqu'à ses yeux.
Elle serra les mâchoires. Sa vue se brouilla un peu plus, alors qu'elle sentait un accès violent de haine croitre en elle. Son crâne commençait d'ailleurs à lui faire mal et sa gorge se serra, tandis qu'elle déglutissait avec peine. Goyle dut remarquer ses yeux brillants de larmes car il ricana méchamment et lâcha :
« Mais c'est que le petit bébé va pleurer... Alors, on a perdu ses parents ? »
Un bref silence s'installa, rapidement brisé par les rires mesquins du petit groupe de Serpentard, qui la fixaient désormais tous avec des regards mauvais, partagés entre mépris et amusement. Les sœurs Carrow se rapprochèrent d'elle, l'air sournois, et se mirent à faire semblant de pleurer à gros sanglots, entrecoupés de rires moqueurs.
Hermione se crispa, sa main glissa vers sa baguette, coincée dans la poche de sa robe de sorcier.
« Oh, on dirait que le petit bébé est en colère. Vilain petit bébé, pas utiliser baguette, vilain ! »
Il la poussa de nouveau, et cette fois, elle trébucha et tomba sur le sol. Il y'eut de grands éclats de rires, attirant l'attention de Malfoy qui s'avança lentement dans leur direction. Son regard se posa sur Hermione, à terre, la mâchoire crispée et la baguette pointée sur Goyle, puis sur ses camarade Serpentard, hilares.
« Regarde Drago ce qu'on a trouvé pa terre, un...
- C'est bon, coupa Malfoy, froidement.
- Allez, on commence à p...
- C'est bon », répéta Malfoy, le ton légèrement menaçant.
Goyle tordit son visage en une moue de frustration, et il sembla hésiter sur la conduite à tenir, mais il finit par se reculer d'un pas sans rien ajouter. Hermione en profita pour se relever tant bien que mal, et après avoir jeté un regard noir à Goyle, elle tourna les talons sans demander son reste. Elle longea le couloir, monta deux escaliers, traversa un nouveau couloir et ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle entendit des pas derrière elle. Elle fit aussitôt volte-face, à l'affut, la baguette tendue. Cette fois, elle ne laisserait pas passer la moindre provocation.
« Dis donc, Granger, c'est quoi ces manières ? »
Malefoy la toisait de haut en bas, les bras croisés, son éternel sourire moqueur au visage. Elle n'abaissa pas sa baguette.
« Qu'est-ce que tu veux, Malefoy ? »
« C'est pas une façon de remercier quelqu'un qui vient de te tirer d'affaire »
« Je m'en serais très bien sortie sans toi. »
« Sûrement. Mais j'aime savoir que tu as une dette envers moi. »
« Je te dois rien du tout. »
« Oh, c'est ce que tu crois. Mais cette idée va faire son bout de chemin dans ta tête. Au début tu feras comme si tu t'en fichais. Et puis, tu commenceras à y penser le soir, avant de t'endormir, et puis, de plus en plus souvent. Tu te diras que finalement, je suis peut-être pas si terrible que ça, et qu'en fin de compte, je t'ai bien rendu service en interrompant Goyle. Tu te diras que t'as peut-être été injuste avec moi, que t'as joué les petites ingrates, sans même m'adresser un 'merci'. Et un jour, enfin, tu te rendras compte que tu as une dette envers moi. Et tu n'imagines même pas le genre de services que je pourrais te demander. »
Elle ne répondit rien, abasourdie par ce raisonnement délirant, cherchant tant bien que mal la logique de cette tirade. Étrangement, il devait y avoir un brin de vérité là-dedans, car elle sentait une pointe de remords germer dans son esprit. Elle ne lui avait même pas dit merci. Profitant de ce silence temporaire, il ajouta :
« Je t'ai troublée, hein ? Tu vois, les mots sont bien plus puissants que les sorts. Range cette baguette. Ce n'est pas digne d'une Préfète-en-chef. »
Et sans rien ajouter, il tourna les talons et disparut à l'angle du couloir. Furieuse de s'être fait berner, elle rangea sa baguette et se dépêcha de retourner dans la Salle Commune. Là, elle ouvrit ses livres de septième année et se plongea à corps perdu dans ses révisions. Tout valait mieux que ressasser les récents évènements et heureusement pour elle, les cours offraient un merveilleux échappatoire.
Lorsque la grande horloge sonna vingt heures, l'heure du dîner, Hermione était plongée dans ses révisions d'Histoire de la Magie. Pour elle, les cours faisaient office de défouloir et elle se sentait déjà mieux. La douleur était toujours là, bien présente, nichée dans une partie de son esprit qu'elle ignorait avec la plus grande difficulté, mais quelque chose s'était apaisée en elle. D'ailleurs, elle regrettait amèrement la façon dont elle avait repoussé Harry et Ron. Après tout, ils s'inquiétaient seulement pour elle, et à juste titre.
Son ventre grogna douloureusement, lui rappelant ainsi qu'elle n'avait pas mangé de la journée. Et effectivement, elle pouvait sentir la faim lui tenailler l'estomac. Elle ferma ses livres de cours qu'elle rangea avec soin dans sa valise et quitta rapidement la Salle Commune en direction de la Grande Salle.
Au moment où elle descendait la dernière marche de l'escalier, une vague de murmures parvint à ses oreilles. Un petit attroupement s'était formé juste à l'entrée de la Grande Salle et une clameur d'indignation et de peur retentissait en écho dans les couloirs du château. Inquiète, elle s'approcha et remarqua que les élèves fixaient quelque chose sur le mur qu'elle ne pouvait voir en raison de la foule.
« C'est horrible ! », s'écria une Poufsouffle au bord des sanglots.
Le sang d'Hermione ne fit qu'un tour, tandis que d'un geste brusque, elle repoussait les élèves qui lui barraient la route et jouait des coudes, un terrible mauvais pressentiment niché dans la poitrine.
« Poussez-vous, s'il vous plaît, je suis Préfète-en-chef. Qu'est-ce qu'il se p... »
Sa voix se brisa dans sa gorge, alors que ses yeux contemplaient le mur avec effroi. Elle chancela un instant mais sentit aussitôt la main de Harry sur son épaule. Leurs regards se croisèrent, et les yeux de Harry lui renvoyèrent son anxiété.
« Harry, Harry... Dis-moi que c'est pas vrai... », murmura-t-elle d'une voix presque inaudible, engloutie par les murmures terrifiés des autres élèves.
Chapitre quatre terminé ! Alors quelqu'un se doute de ce qu'Hermione a vu ?
Un grand merci à mes adorables reviewers !
Mama : Ne t'en fais pas ! Hermione est loin d'être une Mary-Sue... Et ce n'est plus une enfant non plus !
MadlynMalefoy : Je suis d'accord avec toi, j'adore les Serpentard. J'ai essayé de les décrire comme je les imagine : sulfureux, passionnés et dangereux. J'espère que c'est convaincant !
Okami Shiroi : Ah, ne t'en fais pas, tu vas le savoir très vite ! Et oui, ça bouge chez les vert et argent... Ah, l'ambition !
Merci à tou(te)s les trois, et merci à tous les reviewers et à tous les lecteurs !
