Retour.

J'étais restée longtemps assise derrière la fenêtre, à regarder dehors comme s'il y avait quoi que ce soit d'intéressant dans la rue, mais rien ne s'y passait jamais. Le mieux que je pouvais faire, c'était compter les voitures. Malheureusement, c'était la seule chose que j'avais trouvé pour ne pas penser, même lire me poussait au supplice.

Juste avant de sortir de l'hôpital, deux jours plus tôt, mon frère Toya était venu, la peur et l'excitation se lisait dans ses yeux, mais il avait toujours su être maître de lui-même. C'était donc sur un ton très neutre qu'il m'avait tout raconté : comment la mort brutale de Shaolan avait réduit ma vie en miette et comment j'avais avalé des médicaments un soir où lui et sa femme étaient sortis.

Cette scène tournait en boucle dans ma tête, mais je ne pleurais pas, mes yeux étaient bien trop secs pour ça. Cependant, je ne dormais pas et ne mangeais pas non plus. C'était étrange comme toutes ses envies primaires disparaissent lors de traumatismes. Je me demandais comment Toya faisait, lui qui trompait sa femme de manière éhonté en lui susurrant à longueur de temps qu'elle était la plus belle. Et, certes, elle l'était. Mais il ne ressentait aucun amour pour elle, alors qu'elle, était dévorée de passion pour lui.

Je m'interrogeais sur ce principe. Comment peut-on vivre quand la personne que l'on aime n'est plus là ? Je ne désire pas vivre sans Shaolan si c'est pour finir comme la pitoyable « histoire d'amour » de mon frère. C'était d'ailleurs dans cette optique que j'avais décidé de sauter le coche, de prendre ces médicaments. Et j'avais bien failli réussir mon coup…

Pauvre Toya, que serait-il devenu sans moi ?

Pour être tout à fait honnête, une partie de moi se fichait bien des sentiments de mon frère et voulait simplement se morfondre pour ensuite dépérir de chagrin. Une autre partie me soufflait qu'il fallait que je reste là, avec lui. Depuis que papa avait été interné et que Akizuki était partie, il n'avait plus vraiment la tête sur les épaules. C'était pour ça qu'il avait épousé cette femme, Kaho Mizuki. Mais ça n'avait rien arrangé. Il avait cru pouvoir l'aimer de nouveau, comme lorsqu'il était au lycée et qu'elle lui donnait des cours de soutien. Mais il s'était bien vite rendu compte que l'attirance qu'il éprouvait pour elle n'avait jamais dépassé ce stade et, qu'après l'avoir eu, sa beauté l'avait bien vite lassé.

J'en étais relativement triste, Kaho était si gentille… Enfant, elle avait été mon professeur, je l'avais toujours aimé et elle m'avait toujours encouragée dans ma relation avec Shaolan…

Oh, Shaolan… Comme il me manquait !

Une petite boule de fourrure vint se frotter contre ma main et je sursautais, surprise par l'intrusion.

-Tu ne m'as pas l'air en si mauvais état, dit Kero en m'auscultant de la tête aux pieds, tu réagis toujours de la même manière. Et ce depuis pas loin de dix ans qui plus est !

Il voulait certainement me remonter le moral, mais Kero avait un estomac toujours vide plutôt qu'un sens de l'humour inébranlable. Bien sûr, il arrivait que cette petite peluche couleur sable me fasse rire autrefois, mais c'était un autre temps.

-Tu sais que tu n'es pas crédible en version peluche, rétorquais-je sur un ton un peu plus sec que je ne l'aurai voulu.

-Comme si j'avais le loisir de reprendre ma forme originelle, répliqua Kero sans relever. Je serais bien trop encombrant dans cette chambre, et si quelqu'un me voyait !

Je jetais un coup d'œil autour de moi. C'est vrai que ma chambre n'était pas très grande, elle le paraissait pourtant quand j'étais plus jeune.

-Toya est au courant pour toi, sans parler de Kaho, elle, elle est encore plus au courant puisqu'elle était dans le clan de Clow.

-Clow serait peut-être une aberration de langage dans la mesure où il est mort il y a…

-Bon, ok ! Dans le clan d'Eriol, t'es content ?

Je n'avais pas envie d'être contredite. Pas aujourd'hui ! Et surement pas non plus d'ici les cinq prochaines années !

-Ohhhhh ! Je t'en prie, grogna Kero. T'as vie n'est pas fini – même si tu as bien failli y mettre un terme – il faut que tu reprennes pied là !

Là, c'était la goutte d'eau.

- VA-T'EN ! SORS D'ICI, JE NE VEUX PLUS TE VOIR !

Je lui envoyais un livre dessus pour le presser un peu plus. Déjà les yeux me brûlaient. Moi qui croyais que je ne pourrais plus pleurer…

Kero quitta la pièce précipitamment, non sans claquer la porte pour manifester son mécontentement.

Je me recroquevillais sur ma chaise, le visage dans les genoux. Il n'avait vraiment aucun tact ! Il croyait peut-être que je ne savais pas tout ça ? Que je ne me détestais pas assez pour avoir tenté de me tuer ? Mais sur le coup, ça avait été si tentant, ni lui, ni mon frère, ni Kaho n'étaient là. J'avais cru l'entendre m'appeler… Oh mon dieu, comme c'était dure…

Je pleurai encore un moment et me rendis compte que le cadre n'était pas du tout adapté à ma guérison ou à une quelconque remise en état. Certes je me trouvais dans ma chambre, mais, juste après… l'accident de Shaolan, j'avais renversé tous les bibelots posés sur les étagères. Si j'avais eu assez de force – ou si je ne m'étais pas entaillée avec un morceau de vase brisé – j'aurai probablement renversé l'armoire également.

Ça avait un petit côté pitoyable. Si la même situation était arrivée à n'importe qui d'autre, je n'aurai pas pu rester sans réagir, je n'aurai pas toléré un tel comportement. Mais voilà, c'était à moi que ça arrivait, comment me juger moi-même ? Notre relation était si fusionnelle, si intense… Elle s'était brisée si vite. Un instant d'inattention, un coup de volant un peu trop brusque, une voiture qui roulait un peu trop vite de l'autre côté de la route, un accident mortel pour l'amour de ma vie, ainsi que pour les trois passagers de l'autre véhicule…

Quel abruti ! Il m'avait promis !

Le remord me serra la gorge, il y avait tellement de chose que je n'avais pas pu lui dire, ou tout du moins, pas entièrement… Et voilà que je passais mes nerfs sur Kerobero.

Je m'essuyais le visage en vitesse et me levais en titubant, il fallait que je le retrouve !

À cette heure de la journée, Toya était encore loin d'être rentré et peut-être en serait-il de même pour Kaho, mais je n'en étais pas aussi sûre. Et effectivement, elle trainassait dans sa chambre, un livre à la main. Je l'avoue, je l'adorais, j'aurai voulu me jeter dans ses bras et pleurer jusqu'à ce que tous mes problèmes finissent par s'évanouirent à son contact. Et s'il avait fallu rester toujours en contact avec elle pour ne plus jamais être assaillit par de mauvaises pensées, je l'aurai fait. Comment Toya pouvait-il être insensible au charme de cette femme ? Peut-être pour la même raison que je ne me sentais pas capable d'aimer qui que ce soit depuis l'accident de Shaolan.

Mais mon amour propre m'empêcha de franchir la porte, et je me fis la plus discrète possible.

Je fouillai toute la maison en commençant stratégiquement par le coin préféré de Kero : la cuisine. Depuis que papa ne vivait plus à la maison, Kero avait pris l'habitude de déambuler régulièrement dans la cuisine pour visiter le frigo.

Mais j'eus beau regarder dans tous les coins, aucun signe de lui…

L'avais-je vexé au point qu'il était retourné dans le livre ? Si c'était vrai, je n'avais aucun moyen de l'en faire sortir. Je me tentai tout de même à aller inspecter la bibliothèque de mon père.

Bien qu'il ne soit plus là, la bibliothèque était toujours d'une propreté impeccable et je ne doutais pas que Toya en soit à l'origine. Il n'aimait pas trop que Kaho entre dans cette pièce étant donné son histoire avec Eriol, c'était un lieu personnel qu'il ne partageait qu'avec moi (sans compter Kero et Yue puisque leur « maison » s'y trouvait).

J'avançai entre les rangées en passant les doigts sur les reliures des livres. Enfant je ne trouvais pas un grand intérêt à tous ces ouvrages ennuyeux, en réalité je ne pensais pas en avoir jamais ouvert un seul. Le livre de Clow mis à part.

C'est d'ailleurs au niveau de celui-ci que je m'arrêtai. La toute première fois que je l'avais empoigné, j'avais eu très peur. Je savais que cette peur n'était désormais pas comparable à celles que j'avais vécues jusqu'à présent. Il était amusant de voir comment nos frayeurs d'enfant peuvent parfois nous paraitre futiles.

Je tirai le livre et moi et l'observais un bon moment. Il était là, incrusté dans la couverture comme s'il n'avait jamais été qu'une simple enluminure. Son pelage semblait miroité dans le faux soleil derrière lui. Kero…

-Je suis désolée, commençai-je en cherchant mes mots. Je n'aurai pas dû réagir de cette manière, mais comprends-moi !

Pas de réaction, je n'étais même pas persuadée qu'il entende ce que je disais au travers du livre, mais je continuai tout de même.

-Je ne voulais pas m'énervée mais… tu ne sais pas ce que c'est que de tout perdre !

Une larme que je n'avais pas sentie coulée s'écrasa sur la première de couverture en même temps qu'une voix froide me répondait à la place de Kero.

-Je trouve que tu parles un peu vite. Et tu ne réfléchis pas assez.

Je me tournai vivement vers mon nouvel interlocuteur.

-Yue, murmurai-je…

-Clow nous a créés, Clow nous a insufflés notre vie. Nous ne sommes pas uniquement des cartes Sakura, nous avons une âme. Kerobero et moi le sommes plus encore, en tant que gardiens du livre. Tu ne te rends pas compte du sentiment de vide qui habite un être lorsque son créateur disparait. Cette fois, il a tout perdu. Je ne peux réellement vivre que grâce au pouvoir de mon maître, alors que Kerobero, lui, vit par lui-même. Que ressent un gardien qui vit pendant des dizaines d'années sans contact aucun avec personne ? As-tu seulement pensé à cette éventualité ?

Je secouais la tête sans pouvoir rien dire. Il avait raison, et son ton froid et placide était encore plus dur que ses paroles en elles même. Non seulement il avait raison, mais il le savait, ce savoir rendait ses mots encore plus lourd. Kero était son compagnon, il connaissait tout de lui, même ce que Kero ne faisait que songer. Il était le soleil et Yue était la lune, l'un complémentaire de l'autre.

-As-tu également pensé au traumatisme que tu infliges à tes cartes ? reprit Yue. À Kerobero ? À moi ? Ne te rends-tu pas compte de tes actes.

Je me revoyais alors, seule chez moi pour la énième fois, les larmes plein les yeux, tremblante sur le canapé, la boîte posée juste en face de moi. Au départ je n'avais pas vraiment l'intention de… Je voulais juste…

Je plaquais mes mains sur mes oreilles pour ne pas en entendre d'avantage, pour ne pas me souvenir d'avantage.

-Tu as faillis détruire ce lien ce soir-là, poursuivit-il en haussa le ton. Toutes les cartes auraient alors pu se disperser de nouveau, tu aurais brisé le cœur de Kero comme il l'avait déjà été une fois. Et pis encore, tu m'aurais tué !

-Arrête ! Tais-toi, criais-je !

-Cela te va bien de jouer à l'autruche, dit-il avec mépris, si je suis fragile, si je menace de disparaitre, c'est parce que tu es lâche et faible ! Shaolan, lui, aurait été un meilleur maître !

C'en était plus que ce que je pouvais en supporter. Le livre m'échappa et les cartes se répandirent tout autour de mes jambes, face tournée vers moi et semblaient me lancer des regards accusateurs.

Perdants mon sang froid, je m'enfuis en courant jusque dans le salon. Je me réfugiai alors dans un coin, les bras autour des jambes, tremblant comme une feuille, je corps agité de spasmes. Je m'agitais d'avant en arrière pour tenter de me calmer, mais à chaque nouvel aller-retour, ma terreur grandissait alors que je sombrais lentement dans le délir. Toutes ces cartes que j'avais capturées, toutes sans exception me tournaient dans la tête et m'infligeaient le fruit de leur pouvoir. Tantôt écartelée, tantôt transpercée, tantôt disséminée, je vivais chaque instant comme s'il fut réel. Mais je ne mourrais pas ! La douleur se faisait de plus en plus intense et je suffoquais lorsque je l'aperçus. Il était juste une ombre, mais je savais que c'était lui !

-Shaolan, appelai-je désespérément !

Mais il se contentait de me regarder mourir carte après carte. Alors que je me faisais engloutir par des cordes qui se resserraient lentement mais efficacement autour de moi, je criai encore plus fort.

-SHAOLAN, SHAOLAN, JE T'EN SUPPLIE !

Alors il esquissa un mouvement et je crus être arrivée au bout de mon supplice. Il était là, il m'aiderait ! Plus jamais je n'aurai peur puisqu'il était avec moi…

Il sortit alors de sa poche une carte, et mon cœur sauta un battement. Cette carte je la connaissais si bien, c'était Shaolan qui me l'avait offerte : amour. Symbole d'une promesse entre lui et moi, un lien indestructible. J'eus l'impression que les douleurs s'apaisaient, il était là, oui ! Il était là. L'amour qui nous liait ne pouvait…

En un instant, il déchira la carte. J'écarquillai les yeux, cherchant une explication, mais la souffrance s'abattit une fois de plus sur moi, de manière si violente que je crus perdre connaissance. Mais je ne pouvais le quitter des yeux. Alors même que les liens me recouvraient le visage pour m'écraser la cervelle, j'entrevis son sourire, puis, ce fut le trou noir.