Daphné tapa si fort dans le mur que son poing craqua. Elle étouffa un cri de douleur et serra sa main endolorie contre son cœur. C'était si peu comparé à ce qu'elle ressentait au fond d'elle même.
Elle avait vu Granger et Drago s'embrasser. S'embrasser. Jamais, JAMAIS il ne l'avait embrassée comme ça. L'immonde spectacle de leurs deux corps enlacés se rejouait en boucle dans le théâtre de son esprit. Elle savait maintenant. Elle en était sûre. Drago aimait Granger. Ces mots tournoyaient dans sa tête, s'étendaient, se déformaient, s'entrechoquaient les uns contre les autres mais revenaient toujours. Drago aime Granger, lui soufflait une voix sournoise au fin fond de son crâne. Malgré elle, elle fut parcourue de violents sanglots. Elle aurait aimé redevenir enfant. Tout était si simple alors.
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18 Juin 1986
Elle avait six ans, elle était habillée d'une jolie robe toute blanche et un joli ruban de la même couleur retenait ses cheveux blonds.
Ses parents l'avait bien prévenue : aujourd'hui, ils recevaient des amis avec qui ils devaient faire affaire, alors il fallait qu'elle se tienne bien et qu'elle ne fasse pas de bêtises. Elle n'aimait pas qu'on lui dise quoi faire, alors elle avait décidé de bouder. C'était pas une bêtise mais ça les énerverait quand même.
Leurs amis arrivèrent, ils étaient grands et blonds et beaux. Et derrière la grande dame, un petit garçon, blond aussi. Daphné arrêta aussitôt de faire la tête. C'était le plus beau garçon qu'elle avait jamais vu. Les adultes partirent discuter dans le grand salon, les laissant tous les deux. Le petit garçon s'approcha d'elle en souriant.
« Je m'appelle Drago. C'est le nom d'une constellation, tu savais, ça ? »
Elle hocha la tête de droite à gauche, intimidée par son assurance.
« C'est quoi une constellation ? », demanda-t-elle timidement.
« C'est un petit groupe d'étoiles qui forment un dessin », expliqua-t-il en se concentrant pour retrouver les mots exacts de ses parents. « Et toi, tu t'appelles comment ? »
« Daphné... Mais je crois pas que ce soit le nom d'une étoile... »
« C'est pas grave ! Avec toutes les étoiles qu'il y'a dans le ciel, on peut bien en appeler une Daphné si tu veux », proposa-t-il. Puis, après une brève réflexion, il ajouta : « Mais tu prends pas les mêmes que les miennes, alors ! »
Elle hocha vigoureusement la tête, satisfaite de la solution, et entraîna Drago vers la forêt attenante au domaine de ses parents. Dès qu'elle eut été en âge de savoir marcher, elle avait fait de cette forêt son terrain de jeux favori. Il y'avait tout ce qu'il fallait pour s'amuser : des arbres de toutes les couleurs, aussi hauts que des géants, de la boue qui collait aux chaussures et qui faisait 'splash splash' à chaque pas et même un petit ruisseau dont l'eau était toujours fraîche. Ils se mirent à courir, sans raison, juste pour rire, et arrivés près du petit ruisseau, ils s'accroupirent là en quête d'un jeu. Soudain Daphné se détourna des petits poissons d'argent qui gigotaient dans l'eau et adressa un sourire triomphant à Drago :
« On peut construire un petit bateau, si tu veux ! Et on le mettra dans l'eau pour qu'il aille de là... Jusqu'à tout là-bas où on le verrait même plus ! »
« C'est une très bonne idée ! », répondit-il, admiratif.
Ils s'agenouillèrent dans la boue, les mains à même le sol. La robe de Daphné était toute tâchée de terre mais elle s'en fichait. Elle détestait le blanc. Elle, elle aimait courir dans le jardin et sauter dans les flaques. Et avoir les mains toutes sales. Bien sûr, sa mère n'était jamais d'accord. « Non Daphné, fais pas ci, fais pas ça ! Sois polie et sois jolie et fais un sourire au vieux monsieur et fais coucou à la dame bizarre ». A croire qu'elle ne pouvait rien faire du tout à part les choses ennuyeuses.
Ils ramassèrent des bouts de bois de tailles et de formes différentes, se consultant pour savoir si tel ou tel bâton conviendrait. Ils s'accroupirent devant leur petit tas de branches pour les trier avec une minutie presque adulte. Mais elle s'arrêta soudain, la main posée sur un bâton tout racorni, et leva ses grands yeux verts sur le visage du petit garçon toujours concentré sur sa tâche.
« Dis, tu sais faire de la magie, toi ? »
Il se renfrogna. « Non. Mon père dit que si ça se trouve je suis un horrible Cracnul »
« C'est quoi un Cracnul ? »
« Je sais pas trop... Mais par contre, regarde ! Je sais faire ça ! »
Drago sortit un petit couteau de sa poche et commença à tailler un bâton pour en faire un joli mât. Hop ! La lame rencontrait le bois, et hop ! Le bois se dénudait petit à petit. Daphné le regardait, admirative.
« Mes parents ils me disent toujours de pas toucher aux grands couteaux de la cuisine, parce que c'est dangereux et qu'on peut se couper. »
« Ah... Mon père il me dit qu'il faut que j'apprenne à me débrouiller comme un grand, sinon je deviendrai un incapable. Je sais pas trop ce que ça veut dire mais ça a pas l'air génial. »
Elle le regardait toujours, impressionnée par la façon dont il coupait l'écorce. Elle se rapprocha et s'assit à même le sol, en face de lui. Il était vraiment, vraiment très beau avec ses cheveux blonds presque blancs. Elle aussi elle avait les cheveux blonds mais ils brillaient pas autant que ceux de Drago. Quand il était concentré comme ça, il avait l'air tellement grand !
« Tu veux essayer ? », proposa-t-il gentiment, en lui tendant le couteau.
Elle ne savait pas trop si elle avait le droit. Elle regarda à droite puis à gauche ; il n'y avait personne. Ses parents lui avaient dit "de ne pas toucher aux grands couteaux de la cuisine" mais ils ne lui avaient jamais dit "de ne pas toucher au petit couteau de Drago". Alors ça voulait sûrement dire qu'elle avait le droit. Elle attrapa le couteau et s'appliqua à essayer d'imiter Drago. Mais la lame glissait à chaque fois, et pas un seul morceau d'écorce ne suivait. Elle n'avait pas envie de passer pour une idiote alors elle décida d'appuyer un peu plus fort.
« Attention ! », s'écria soudain Drago, voyant qu'elle positionnait mal ses doigts.
Elle était tellement concentrée que ça la fit sursauter, la lame glissa de nouveau sur le bois mais vint entailler son pouce. Aussitôt, un filet rouge serpenta sur son doigt et elle sentit une douleur atroce. Elle poussa un hurlement et lâcha le couteau et le baton, serrant son pouce meurtri contre sa robe qui se teinta aussitôt de rouge. Elle fut secouée de gros sanglots qu'elle essayait pourtant de retenir : elle voulait avoir l'air courageuse.
« Oh non, c'est ma faute », murmura Drago en se précipitant vers elle. « Ne pleure pas... Ne pleure pas, s'il te plaît ! »
Il lui prit la main, l'entraîna sur la rive et plongea son pouce dans le ruisseau. Le sang se dissipa dans l'eau et le froid soulagea sa douleur. Il défit délicatement le ruban qui lui retenait les cheveux et lui en fit un pansement de fortune. Elle observa son bandage et sourit à travers ses larmes, ça lui faisait toujours un peu mal mais ça allait mieux.
« Merci », dit-elle d'une toute petite voix.
« C'est normal, répondit-il en haussant les épaules. Ma mère dit toujours qu'il faut protéger les gens qu'on aime. Si tu veux, je peux te protéger », lâcha-t-il innocemment.
« Oh oui, j'aimerais beaucoup ça. Ma mère à moi, elle dit qu'il n'y a pas de bons amoureux, mais de bons investissements. Je sais pas si ça a un rapport mais elle le dit souvent »
Drago haussa les épaules, ne comprenant visiblement pas de quoi elle parlait. Il ramassa un morceaux de bois plat et entreprit d'y faire un trou pour planter le mât. Concentré, sur son œuvre, il ne remarqua pas que Daphné se levait. Au bout de quelques minutes, il réalisa enfin qu'elle n'était plus là. Il regarda vivement autour de lui : aucune trace d'elle, ni près du ruisseau, ni sous le grand arbre aux feuille bleues sous lequel ils avaient élu domicile. Il courut dans la petite clairière, criant son nom, inquiet qu'elle se soit perdue ou qu'elle se soit encore fait mal.
De toutes les filles qu'il avait rencontrées, Daphné était de loin la plus jolie. Pas comme Millicent. Elle, il la détestait. Et en plus, elle était méchante avec lui : elle se moquait tout le temps de ses cheveux blonds en disant qu'ils lui donnaient l'air d'un papy et elle le pinçait dès que ses parents avaient le dos tourné. Mais Daphné, elle, elle était jolie, même toute tâchée et même avec un doigt coupé. Et elle faisait des bateaux. En fait, il se rendit compte qu'il l'aimait sûrement parce que sa mère lui avait dit qu'on aimait quelqu'un quand on avait peur qu'il lui arrive quelque chose de mauvais. Et là, tout de suite, il avait peur. Très peur, même. Il continuait de l'appeler en courant en rond dans la clairière, quand il finit par la voir sortir d'entre les arbres. Elle tendait fièrement un carré de feuilles et d'herbes qu'elle avait tissées entre elles.
« Voilà ! ça nous fera une jolie voile pour le bateau ! Comme ça ce sera vraiment notre bateau à tous les deux », s'exclama-t-elle avec un sourire ravi.
Il courut vers elle et la serra dans ses bras, puis il se recula et avec une expression très adulte, il fronça les sourcils et tendit le doigt pour la sermonner.
« Tu n'as pas le droit de partir toute seule sans me le dire »
Elle se mit à rire, étonnée de se faire fâcher pour si peu.
« Mais avant je partais toute seule dans la forêt et je te le disais jamais »
« Oui mais maintenant c'est pas pareil. J'ai eu peur »
« Désolée », murmura-t-elle en voyant son air inquiet.
« C'est pas grave, c'est pas de ta faute », se radoucit-il.
Et le cœur palpitant, il s'approcha d'elle et l'embrassa sur la joue. Un grand sourire illumina le visage de la petite fille alors que ses joues prirent une teinte écarlate. Ensemble, ils repartirent vers le ruisseau et assemblèrent méticuleusement leur bateau, fiers de leur construction. Il coururent vers le haut du cours d'eau, prêt à y déposer leur bateau. Avant que Daphné ne lâche leur petit navire, Drago lui toucha gentiment le bras.
« Elle est très belle ta voile »
« Merci. Le mât aussi est très joli »
Il se mit face à elle et examina le bateau sous toutes les coutures, d'un air préoccupé. Finalement il soupira et se décala.
« Tu sais, il a pas l'air très solide notre bateau, il risque de couler... », déclara-t-il solennellement.
Il ne voulait pas qu'elle soit déçue si jamais leur petite embarcation faisait naufrage. Surtout pas après tout le mal qu'elle s'était donnée pour faire la voile. Parce que ce serait forcément de sa faute à lui. C'était la toute première fois qu'il construisait un bateau. Peut-être qu'il s'était trompé quelque part...
« Je suis sûre qu'il va tenir le coup », le rassura-t-elle.
« Tu veux jouer à un jeu ? »
« Oh oui, j'adore les jeux ! »
« Alors on a qu'à dire que si le bateau arrive tout en bas du ruisseau, et qu'il arrive à passer cette petite cascade, là, tu me donneras un gage mais si il coule c'est moi qui te donnerais un gage ! »
« D'accord ! », répondit-elle en hochant vigoureusement la tête.
Elle se pencha au dessus de l'eau claire qui laissait distinguer quelques galets ronds polis par les remous du ruisseau et y lâcha leur précieuse construction. Le bateau tangua dangereusement mais tint bon. Ils suivirent en courant la petite embarcation de fortune, toujours chancelante mais toujours à flot, et losqu'elle arriva près de la petite cascade, elle fut soudainement entraînée sous l'eau, disparaissant dans un tourbillon de bulles. Le visage de Daphné se décomposa, puis se raviva lorsqu'après quelques secondes, le bateau finit par refaire surface, continuant doucement sa route. Quand il passa le dernier virage et qu'ils le perdirent des yeux, essoufflés d'avoir tant couru, ils se laissèrent tomber dans l'herbe, riant à gorge déployée, tout près l'un de l'autre.
Finalement, il se tourna vers elle, un sourire fair-play au visage.
« J'ai perdu ! Donne-moi un gage ! »
Il s'attendait à ce qu'elle lui fasse traverser le ruisseau tout habillé ou qu'elle lui demande de se rouler dans la boue. Il aurait bien aimé gagner, comme ça il lui aurait donné le gage de l'embrasser. Mais il avait perdu et il fallait être sport.
Elle le regarda timidement entre ses cils et ses joues de porcelaine se tintèrent de rouge alors qu'elle murmurait, si vite que c'en était à peine compréhensible :
« Je veux qu'on se marie. C'est ça mon gage »
Il ne sut pas tout de suite quoi répondre et se contenta de la regarder, les yeux ronds comme des soucoupes, alors qu'elle fixait avec insistance le sol, le teint toujours écarlate.
« Maintenant ? », finit-il quand même par demander.
« Mais non ! T'es bête ! Quand on sera grands. Et on pourra même vivre dans la forêt, si tu veux. »
« Mmmh, ok. Mais tu gardes cette robe pour le mariage, alors »
« D'accord et je la laverai même pas si tu veux ! Mais il faut que tu promettes ! »
« Je promets », assura-t-il d'un ton solennel, la main sur le cœur.
Et comme l'air se rafraichissait peu à peu, ils décidèrent de rentrer. Il retournèrent main dans la main vers le manoir, couverts de boue, trempés jusqu'aux os, sa robe tâchée de sang et ses cheveux défaits. Et tandis qu'elle serrait sa petite main dans la sienne, elle se promit que c'était lui qu'elle épouserait parce qu'elle l'aimait et qu'elle n'aimerait jamais quelqu'un d'autre.
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27 Juillet 1991
Daphné descendit les escaliers en courant. Elle allait rentrer à Poudlard pour la première fois dans quelques jours ! A Poudlard ! Elle avait lu tous les livres de la bibliothèque de ses parents au sujet de Poudlard. Même le Dictionnaire de Noms Propres Magiques qui était pour le moins concis : Poudlard : école de Sorcellerie britannique, où sorciers et sorcières apprennent les rudiments de la magie durant leurs sept années de scolarité. Pas de quoi assouvir sa soif de curiosité. Heureusement, elle avait pu se rassasier en lisant les quelques centaines de pages de l'Histoire de Poudlard, et elle connaissait désormais tous les noms de professeurs, ainsi que ceux des fantômes et pouvait même réciter de tête le nom de chacun des directeurs qui y avait siégé.
Pourtant, ce n'était pas cette bonne nouvelle qui la mettait dans cet état. D'un bond, elle survola la dernière marche et atterrit avec agilité sur le sol, puis, sans même relever les cris surpris de Hindy, leur elfe de maison, qui avait vu la petite fille débouler sous ses yeux, et parcourut les quelques mètres la séparant de la cuisine, ouvrant la porte à la volée.
« Mère, est-ce qu'ils vont bientôt arriver ? Est-ce qu'ils vont bientôt arriver ? Mère, dites-moi, s'il vous plaît ! »
« Daphné, enfin, tiens-toi correctement. Ça ne te ressemble pas de te conduire de la sorte et ce n'est sûrement pas digne d'une jeune fille de ton rang », la sermonna Danaé Greengrass avec un air sévère alors qu'elle inspectait avec une attention toute particulière le service de table.
Daphné tenta tant bien que mal de faire bonne figure, se redressant tout en caressant sa robe d'une main fébrile pour tenter d'en faire disparaître les plis. De nouveau, elle leva un regard plein d'espoir vers sa mère.
« Alors ? Est-ce qu'ils vont bientôt arriver ? »
Sa mère soupira élégamment et reposa enfin l'assiette dans l'imposant vaisselier en chêne afin de faire face à sa fille. Elle la détailla de la tête aux pieds en fronçant les sourcils.
« Doux Merlin ! Daphné, as-tu vu l'état de tes cheveux ? Laisse-moi arranger ça. »
Danaé referma avec délicatesse l'armoire et vint se poster près de sa fille qui avait docilement baissé la tête pour laisser sa mère la recoiffer. Avec des gestes minutieux mais dénués de douceur, Danaé réunit les cheveux de la fillette et d'un coup de baguette, les releva en un chignon impeccable. Puis, elle attrapa un ruban bleu qu'elle noua dans les cheveux de Daphné.
« Voilà qui est mieux. Tourne-toi, jeune fille »
La petite fille s'exécuta, tournant lentement sur elle-même, les lèvres pincées avec anxiété. Elle détestait ces moments-là.
« Cette robe ne te va plus du tout, Daphné. Tu n'es plus aussi mince qu'avant. Je vais demander à Hindy de mieux surveiller ton alimentation, mais en attendant, cours te changer, veux-tu ? »
« Mais maman... »
Sa mère lui coula un regard sévère et la petite fille se reprit aussitôt : « Mère, je... »
Danaé s'accroupit en face de son enfant, et d'un doigt gracieux, releva le menton de cette dernière « Daphné, il me semble t'avoir déjà dit ce que je pensais des petites filles qui ne prenaient pas soin d'elle. N'oublie jamais : une jolie apparence est une clé qui ouvre toutes les portes », lui souffla-t-elle doucement. De ses mains délicates, elle caressa le visage de la petite blonde avant de conclure : « Va te changer, maintenant. »
Le cœur lourd, Daphné commença à faire demi-tour. Elle était à la porte lorsque sa mère ajouta, sur un ton plus doux : « Ils ne vont pas tarder à arriver. »
Daphné ne put retenir un petit glapissement de joie et se précipita de nouveau dans les escaliers, montant les marches quatre à quatre jusqu'à sa chambre. La pièce était grande pour une si petite fille et la plupart de ses meubles étaient gris. Sa mère avait longtemps insisté pour y ajouter un peu de couleur, prétextant que sa chambre était d'une froideur déprimante, mais Daphné avait vaillamment résisté. Elle ne la trouvait pas triste, elle. Au contraire, tout ce gris lui rappelait les yeux de Drago et ça l'emplissait d'un bonheur indicible.
D'un geste agile, elle retira sa robe et se retourna pour faire face au miroir. C'est vrai qu'elle avait grossi. Une moue désapprobatrice vint déformer ses lèvres. Elle était laide. Avec ses cheveux d'un blond terne, et son corps si pataud. Oui, tout le monde disait qu'elle était fine et ravissante, mais elle, elle voulait être comme sa mère : belle et raffinée. Et elle voulait que tout le monde la remarque. Enfin, non. Pas tout le monde, à vrai dire... Juste Drago. Elle pinça sa peau, qui pâlit sous la pression, et soupira. Merlin, ce qu'elle pouvait être banale. Et ennuyeuse.
Elle entendit un petit 'toc toc' à sa porte et sursauta. Mais à son grand soulagement, ce fut la voix d'Hindy qui s'éleva depuis le couloir.
« Mademoiselle, votre mère vous fait dire que les invités viennent d'arriver. »
Sans prendre le temps de réfléchir, Daphné se jeta sur la première robe qui lui tomba sous la main - une robe bleu à col claudine - cala une mèche rebelle dans son chignon, et inspira profondément. C'était le moment d'avoir l'air jolie et élégante et sûre de soi. D'un pas qui se voulait assuré, elle descendit les escaliers, et se présenta dans la salle à manger qui avait été décorée pour l'occasion de dizaines de petites boules de verre dans lesquelles dansaient de petites fées de Carmélide, ravies d'être admirées de la sorte.
Daphné s'avança prudemment dans le salon pour faire face à ses invités mais dut contenir une moue de déception : seule Narcissa l'attendait là. Elle était d'une beauté incomparable. D'ailleurs, c'était bien la seule personne sur terre que Daphné trouvait plus belle que sa mère. Ses cheveux blonds étaient noués en une coiffure élaborée et sophistiquée, tenue par une broche d'émeraude et d'argent. Sa longue robe noire courrait jusqu'au sol et finissait pas un motif de plumes de paon qui s'irisait à la lumière, se jouant d'éclats bleus, verts et dorés. Malgré toutes ses parures, la chose la plus la plus envoûtante de sa noble personne, c'était son visage. Ses traits fins inspiraient à l'œil, pouvoir et sensualité, force et amour, douceur et élégance, mais aussi quelque chose de plus... Quelque chose de dur et d'insaisissable. Elle avait le charisme d'une Reine : belle mais toute puissante, qui semblait pouvoir verser, d'un instant à l'autre, dans la folie la plus cruelle.
Daphné pencha la tête dans une salutation obséquieuse.
« C'est un plaisir de vous recevoir », murmura-t-elle poliment.
« Danaé, votre fille est un ravissement pour les yeux comme pour les oreilles », s'exclama élégamment Narcissa.
Sa mère ne put contenir un sourire fier et adressa à Daphné un hochement de tête approbateur en lui faisant signe de prendre place autour de la petite table où elle sirotait un petit verre de Champagne des Sirènes qui avait une teinte d'un bleu intense. La petite fille s'exécuta en prenant bien soin de rabattre sa robe sur ses genoux, un instant dénudés.
« Dis-moi, Daphné, où est ta petite sœur ? »
Le visage de Daphné se renfrogna alors qu'elle faisait la moue.
« Chez des amis. Elle est tout le temps, chez des amis », lâcha-t-elle en croisant les bras d'un air enfantin.
Narcissa rit de bon cœur tout en hochant la tête avec amusement.
« Dans ce cas, tu devrais être contente pour elle. Il n'y a rien de plus précieux que la famille, Daphné, alors il faut en prendre grand soin. »
Daphné connaissait la règle de bienséance élémentaire : ne pas créer de désaccord entre ses invités et soi. Elle se contenta donc d'approuver de la tête avec un sourire angélique. Et puis, quelque chose l'intéressait bien plus que sa sœur. Sa petite tête turbina quelques secondes avant de trouver une formulation adéquate à la question :
« Madame Malefoy, est-ce que Drago nous fera l'honneur de sa présence, aujourd'hui ? »
Les deux femmes se regardèrent avant de laisser échapper un rire cristallin puis se retournèrent de nouveau vers la petite fille qui n'avait pas bronché, attendant la réponse de ses grands yeux pleins d'espoir.
« Bien sûr, ma chérie. Tu sais qu'il ne manquerait ce repas annuel pour rien au monde », lui répondit Narcissa avec douceur, tout en se penchant vers elle. « Il est seulement allé faire un tour dans le jardin avec Lucius et ton père. »
Le cœur tambourinant comme un feu d'artifice, elle bondit sur ses pieds, sur le point de courir dans le jardin, quitte à salir sa robe toute neuve. Elle s'en fichait. Mais la voix de sa mère s'éleva, douce, mais subtilement menaçante :
« Daphné, que fais-tu ? »
« Je voulais aller voir Drago au jardin, Mère... »
« Il ne devrait pas tarder à revenir. En attendant, tu vas te rasseoir bien sagement avec nous, Daphné. »
« Mais... »
« Daphné ? », insista sa mère dont le ton était désormais aussi affûté qu'une lame de rasoir.
A contre cœur, Daphné finit par se rasseoir en vissant un sourire de convenance sur son joli visage, articulant machinalement ce que les deux femmes voulaient entendre. « Oui mère ». « Avec joie, Madame Malefoy ». « Tout ce que vous voudrez, mère ». Les deux aristocrates semblaient ravies, riant avec élégance, hochant la tête avec contentement. Les sujets étaient tous plus ennuyeux les uns que les autres : et blablabla et les Bulstrode qui avaient beaucoup déçus les Malefoy et blablabla et l'éducation de ses enfants et blablabla et son père qui passait tout son temps au jardin, et blablabla...
Daphné était en plein combat intérieur pour réprimer un bâillement quand soudain, la voix de Madame Malefoy se fit aussi discrète qu'un murmure alors que son ton se teintait de secret.
« Danaé, ma chère. Vous savez que l'heure du choix reviendra tôt ou tard. J'ose espérer que vous ferez le bon, et que nous nous retrouverons côte à côte et non l'une en face de l'autre »
Daphné n'avait absolument aucune idée de quoi elle parlait, mais elle vit le visage de sa mère se refermer brusquement, alors que d'un coup d'oeil anxieux, elle observait sa fille. Narcissa surprit son regard et lui offrit un sourire rassurant tout en lui expliquant à voix basse :
« Vous savez, Daphné est en âge de savoir. Drago est au courant, lui. »
Si Drago savait, elle voulait savoir, elle aussi ! En plus, ça avait l'air vachement important et drôlement dangereux pour que sa mère soit tellement inquiète ; elle jetait des coups d'oeil à droite et à gauche, se dandinant sur sa chaise, mal à l'aise.
« Savoir quoi ? », finit par demander Daphné, intriguée par tant de mystère.
« Rien du tout ! », s'exclama sa mère en se redressant sévèrement.
« Auriez-vous honte du Lord, ma chère Danaé ? Seriez-vous du même acabit que ces traîtres de Bulstrode ? »
« Mais enfin, Narcissa, Daphné n'est qu'une enfant... »
Le visage de Narcissa changea radicalement et se peignit soudainement de tristesse. Daphné ne l'avait jamais vue ainsi, sans son masque de bienséance qui seyait à toutes circonstances. Elle vint poser une main douce sur celle de Danaé et celle-ci tressauta au contact de cette intimité si soudaine. C'était tout à fait impensable comme situation ! C'était une effraction à tant de convenances que Daphné jeta un coup d'oeil atterré à sa mère, qui elle, dévisageait Narcissa avec, dans le regard, cette même tristesse. Il se passait définitivement quelque chose mais Daphné n'y comprenait rien.
« Drago aussi n'est qu'un enfant. Danaé, je te parle en tant que mère et je te parle en tant qu'amie... J'ai peur. J'ai peur qu'Il revienne. »
Daphné n'osait même plus respirer, essayant de faire oublier sa présence. Danaé recouvrit la main de Narcissa de sa propre main et lui adressa un sourire rassurant. Et pour la première fois de sa vie, la petite fille crut distinguer quelque chose de sincère dans le sourire de sa mère.
« Il ne reviendra pas. Mais quand bien même, Narcissa, il ne tient qu'à toi de refuser. »
« Tu ne comprends pas... », soupira-t-elle, ses yeux luisant un peu trop pour que ce ne soit que les reflets de la lumière. « Danaé, il faut que je t'avoue quelque chose... »
Incroyable ! A croire qu'elles avaient vraiment oublié la présence de la petite fille. Narcissa baissait les yeux, soudainement bien trop silencieuse. Danaé se pencha vers elle, et d'une main douce, caressa son visage.
« Narcissa, tu sais que tu peux tout me dire »
« Je... Enfin... »
A ce moment précis, la porte s'ouvrit et un flot de voix masculines s'engouffra avec la brise estivale. Les deux femmes se redressèrent comme des pantins articulés, de nouveau parées d'une expression de circonstance. Et voilà, finis l'étrange secret et les confidences murmurées. Mais Daphné s'en fichait royalement : elle bondit sur ses pieds, se précipitant vers la porte en ignorant l'exclamation outrée de sa mère pour faire enfin face à Drago. Elle voulut se jeter à son cou mais le regard sévère de Lucius l'en dissuada. A la place, elle s'inclina en lui offrant son sourire le plus radieux.
« Bonjour Monsieur Malefoy, bonjour Drago. C'est un plaisir de vous voir »
Drago lui sourit en retour, amusé de tant de cérémonies et lui retourna ses salutations. Il était toujours aussi beau. Avec sa chemise boutonnée jusqu'au col et ses cheveux lissés en arrière, il ressemblait plus à un adulte qu'à un enfant. Heureusement, son sourire avait quelque chose d'enfantin et d'innocent. Mais derrière ce sourire, Daphné aperçut quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant, quelque chose de dur et de sombre.
« Et si nous passions à table, mes amis ? », s'exclama son père avec bonne humeur.
Danaé se leva, irritée, et le reprit d'un ton sec : « Enfin, Aramis, tu pourrais tout de même proposer une coupe de champagne à Lucius ! »
Aramis sembla gêné, se grattant le crâne, penaud de connaître si peu les manières à adopter dans de telles circonstances. Heureusement, Lucius prit sa défense d'un ton apaisant :
« C'est très gentil, Danaé. Pourquoi ne pas prendre cette fameuse coupe de champagne en dînant ? »
« Ainsi soit-il ! », trancha gaiement Aramis en se dirigeant déjà vers la table richement dressée.
Ils prirent place autour de la table tandis qu'un orchestre invisible leur servait une symphonie languissante et que les Elfes de Maison s'affairaient déjà pour les servir. Bien entendu, les discussions soporifiques reprirent leur cours, mais cette fois, Daphné n'en avait que faire. Elle se pencha vers Drago et lui murmura discrètement :
« Tu as hâte de rentrer ? »
« Oui, bien sûr ! »
« J'ai entendu dire qu'Harry Potter faisait sa rentrée aussi... »
« Et alors ? », répondit-il froidement.
« Je... Je sais pas... Je me suis dit que peut-être... peut-être que ça t'intéresserait », balbutia-t-elle, blessée par son ton cassant.
« Malefoy est un nom bien plus noble que Potter », rétorqua-t-il d'une voix sèche.
« Bien sûr, Drago. Je le sais bien, ça, mais... »
« Je sais, Daphné, j'ai compris ce que tu voulais dire », s'adoucit-il. « Mais mon père dit que deux noms pareils ne peuvent pas coexister. Que Potter le sait et qu'il fera tout pour m'humilier. »
« Non... », s'horrifia Daphné. « Tu sais bien que tu vaux mille fois mieux que lui ! »
« Peut-être », déclara-t-il avec un haussement d'épaule. « Moi je crois que justement, que deux noms comme les nôtres devraient s'allier. Je crois qu'on pourrait faire de grandes choses, ensemble... Peut-être que j'essayerai de lui parler. Peut-être qu'il sera flatté de savoir qu'un Malefoy s'intéresse à lui. »
« Bien sûr qu'il sera flatté ! Qui ne serait pas flatté ? »
Il lui sourit gentiment et ils changèrent de sujet, se racontant avec excitation ce qu'il savait du château, des professeurs, spéculant sur leur future maison, « Serpentard, bien sûr ! » et s'imaginant entre moqueries et peur ce qu'il adviendrait d'eux s'ils finissaient à Poufsouffle. Ils s'amusaient d'un tout et d'un rien, comme les enfants qu'ils étaient. La fin du repas approchait et eux, ils n'avait qu'une envie, c'était de sortir de table. Avec prudence, Daphné se hissa hors de sa chance, après avoir intercepté un sourire de sa mère qui lui en donnait le droit. Drago voulut la suivre et descendit de sa chaise, mais il fut interrompu par son père qui siffla d'une voix stricte :
« Que crois-tu faire là, Drago Malefoy ? Retourne immédiatement t'asseoir »
Les muscles de Drago se raidirent et son visage se teinta de peur alors qu'il se figeait, une jambe sur le sol et une jambe sur la chaise, n'osant plus bouger. Il y'eut un silence gêné que Narcissa s'empressa de briser :
« Enfin, Lucius, laisse-les donc aller s'amuser loin de nos discussions d'adultes. Ils ont été sages pendant tout le repas... »
« Drago n'a plus l'âge de s'amuser. Il serait temps de grandir. »
D'une main douce, Narcissa vint poser sa main sur celle de Drago qui osait à peine respirer tant il était affolé d'avoir à subir les conséquences de son acte.
« Vas-y, mon chéri. Nous vous appellerons pour le dessert. »
Sans demander leur reste, Drago et Daphné filèrent en direction de sa chambre au moment même où Lucius haussait le ton : « Quand est-ce que tu comprendras que Drago n'est plus un enfant, Narcissa. Arrête de le traiter comme tel ! Ne vois-tu pas ce qu'il est en train de devenir ? Tu devrais avoir honte de... »
Au grand soulagement de Drago, leurs pas dans l'escalier couvrirent le reste de la discussion, et lorsqu'ils déboulèrent dans la chambre, plus aucun bruit ne filtrait de la salle à manger. Les enfants s'échangèrent un regard gêné auquel Drago finit par répondre d'un haussement d'épaule.
« C'est toujours comme ça. »
« Quand on sera à Poudlard, on ne les verra plus pendant un long moment. Ce sera bien. », le rassura Daphné.
« Peut-être. »
« Et puis, on rencontrera des gens ! »
« Je connais déjà presque tous les enfants de Sang-Pur », soupira-t-il. « Et la plupart sont de gros abrutis. »
« Mais tu m'as moi ! »
« C'est vrai », sourit-il gentiment.
« Peut-être que tu m'oublieras », souffla-t-elle timidement, le visage baissé et les joues roses.
Il s'approcha d'elle et lui prit les mains. Les mains de Daphné semblaient si petites comparées aux siennes qu'il ressentait le besoin de la protéger. Lui aussi, il avait peur. Peur de ne pas honorer le nom de son père, peur de lui faire honte, peur que personne ne l'aime, peur qu'on l'humilie devant tout le monde. Peur de ne pas être le meilleur. Mais là, en tenant ses petites mains dans les siennes, toutes ses angoisses s'envolèrent alors que son cœur palpitait doucement dans sa poitrine, diffusant une chaleur apaisante et régénératrice dans le reste de son corps.
« Je ne t'oublierai pas. »
« Tu peux pas savoir, ça ! », répondit-elle en relevant courageusement le visage.
Ses yeux brillaient de larmes qu'elle tentait de retenir. Sans qu'il ne comprenne pourquoi, elle semblait avoir encore plus peur que lui. Mais que pouvait-elle craindre ? Elle, au moins, elle avait un père gentil et à l'écoute. Parfois, il se prenait à l'envier terriblement. Les mains toujours entrelacées aux siennes, il s'approcha de son visage avec une douceur infinie, et déposa un baiser furtif sur ses lèvres roses. Un baiser tendre, pur et sincère.
« Si, je le sais. », insista-t-il en souriant.
D'abord, elle resta silencieuse, bouche bée. Puis un sourire merveilleux vint illuminer son visage. Un sourire qu'il n'oublierait jamais. Il y'avait là tant de joie, d'excitation, de surprise et d'incrédulité que l'expression de son visage changeait d'une seconde à l'autre, partagé entre toutes ces émotions, comme le bouquet final d'un feu d'artifices. Une onde de bonheur explosa dans le cœur de la petite fille et elle se mit à rire. Un rire cristallin et innocent qui venait du plus profond de son être. Un rire qu'il n'avait pas entendu depuis des années et qui le poussa à rire de plus belle. Ils tombèrent l'un dans les bras de l'autre en riant et en se murmurant des promesses fabuleuses, se jurant qu'ils s'aimeraient toujours et qu'ils se marieraient et que rien ne pourrait les séparer.
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26 Juillet 1996
Personne dans la cuisine, personne dans le salon, personne dans la salle à manger. Aucun Elfe de maison ne s'affairant dans le Manoir. Daphné fronça les sourcils. Quelque chose ne tournait pas rond. D'un pas vif, elle sortit dans leur jardin et finit par apercevoir sa mère près d'un massif de Cosmos argentées, occupée à en tailler les fleurs mortes qui poussaient un bruit semblable à des sanglots en fanant.
« Mère ? »
Cette dernière se retourna, surprise, et dévisagea Daphné dans l'attente du reste de sa phrase. Voyant que sa fille restait silencieuse, elle demanda avec un zeste d'impatience : « Oui, Daphné ? »
« J'aimerais comprendre pourquoi rien n'est prêt pour le dîner de demain. »
Sa mère se fendit d'un soupir dramatique et vint poser une main délicate sur l'épaule de sa fille : « Nous n'avons pas voulu t'en parler tant que tu étais en France, pour ne pas te gâcher le séjour, mais ton père et moi avons décidé d'annuler. »
Daphné ouvrit la bouche, abasourdie, mais finit par reprendre ses esprits : « Annuler ? Comment ça, annuler ? En quel honneur ? », s'étrangla-t-elle.
Danaé posa des mains agacées sur ses hanches en fronçant les sourcils : « Tu devrais veiller à changer de ton, Daphné. »
Le regard de sa fille se fit torve, mais sa mère l'ignora : « Tu sais très bien pourquoi nous annulons », lâcha-t-elle finalement en se tournant de nouveau vers le bosquet de Cosmos pour se remettre au travail.
Ne voulant pas en rester là, Daphné la contourna pour se poster face à elle et fronça les sourcils à son tour.
« Non, je ne sais pas. Pourquoi ? »
Irritée, sa mère releva le visage et la toisa avec désapprobation.
« Les Malefoy ont fait des choix que nous n'approuvons pas. »
« Et alors ? », insista Daphné. « On peut être amis sans être d'accord sur tout, non ? »
« Oui mais certains sujets ne tolèrent aucun désaccord, Daphné. Tu comprendras en grandissant, et tu nous remercieras des choix que nous faisons maintenant. »
« Mais... »
« Il n'y a pas de 'mais', Daphné. Et maintenant, je te prierais de te retirer avant que tu ne ternisses ma bonne humeur. »
Une envie irrésistible de gifler sa mère monta en Daphné mais elle se contenta de tourner les talons, les larmes au bord des yeux. C'était impossible. Impossible. Elle ne pouvait pas annuler son dîner. C'était leur tradition, depuis toujours. Elle s'en foutait bien, elle, de ces choix importants et de tout ce qui se tramait dehors. Pourquoi les adultes faisaient tant de cas de toutes ces histoires ? Ce qu'elle voulait, elle, c'était voir Drago. Avec le temps, ils avaient fini par s'éloigner progressivement car Drago semblait planer dans un tourbillon de tourments qui la dépassaient. Parfois, elle surprenait dans son regard, la trace fugace d'une peur indicible, trop profonde et trop noire pour être confiée à qui que ce soit. Au fil des années, il avait fini par arrêter de lui parler, arrêter de lui confier quoi que ce soit, la laissant avec la cruelle impression de n'être plus 'qu'une des filles que Drago fréquente'. Évaporées, ces années d'amitié et leurs promesses... Alors ce dîner, c'était leur façon à eux de se retrouver. S'ils annulaient, c'en était fini de leur amitié, c'en était fini de tout. Elle allait perdre Drago à jamais.
En courant comme une enfant, elle finit par retrouver son père assis près du Jacarandas étoilé qui poussait à même le ruisseau. Elle se jeta à son cou et se mit à pleurer, de grosses larmes amères dévalant ses joues pâles. Son père la serra maladroitement dans ses bras, affolé de tant d'épanchement sentimental. Leur classe et leur condition ne leur permettaient habituellement pas tant d'intimité. Elle l'entendit entre ses sanglots lui demander d'une petite voix inquiète :
« Daphné, qu'est-ce qui se passe ? »
« Papa... Oh, papa... »
« Ma chérie, calme-toi, s'il te plaît. Si ta mère te voit, qu'est-ce qu'elle va penser ? »
Lentement, Daphné se détacha de son père et sécha ses larmes, puis inspira lentement afin de réussir à aligner plus de trois mots sans hoqueter bruyamment.
« Pourquoi vous avez annulé ? Pourquoi ? Vous savez combien c'est important pour moi ! »
« Je sais, Daphné, je sais. C'est ta mère qui en as décidé ainsi. Elle pense que ça nuirait à notre réputation de recevoir des... gens comme eux à notre table »
« Merlin ! Mais il n'y a pas que la réputation dans la vie ! Je la déteste, si tu savais comme je la hais... »
Son père écarquilla les yeux avec anxiété en jetant un coup d'oeil autour de lui pour être sur que Danaé n'était pas dans les parages. Voyant que ce n'était pas le cas, il se laissa aller à un élan de tendresse et caressa le visage bouffi de sa petite fille, tentant vainement d'arrêter ces larmes qui affluaient par milliers de ses yeux rougis par le chagrin.
« Ma chérie, calme-toi, je t'en prie. »
Elle releva des yeux brillants de douleur et d'impuissance vers son père qui en eut le cœur brisé. « Papa, je t'en prie. J'ai toujours fait ce que vous vouliez, j'ai de bonnes notes, je me conduis bien. Et Drago est mon seul ami. Astoria, elle, elle a plein d'amis. Mais moi... Moi je n'ai que lui... », sanglota-t-elle, la tête enfouie dans ses bras.
« Je sais, ma chérie, je sais », répétait-il en lui caressant les cheveux. Le corps de la jeune fille était animé de tressautements violents alors qu'elle essayait de retenir ses sanglots, poussée par l'envie confuse de rester digne. Être digne des Malefoy, lui soufflait en boucle une petite voix dans sa tête.
Cela faisait des années qu'Aramis ne s'était pas laissé aller à de telles familiarités avec sa fille. Cette pensée germa en lui en agitant une onde de tristesse et de regrets. C'est qu'elle avait grandi. Et lui, il n'avait rien vu venir. Elle n'était plus la petite fille casse-cou de six ans qui revenait inévitablement les mains pleines de boue et les genoux égratignés. A croire que sa mère, à force de la tordre dans tous les sens pour la faire rentrer dans le moule, avait réussi à donner à sa fille la forme qu'elle voulait sans manquer de l'abîmer au passage. Parfois, son père ne voyait plus, en Daphné, qu'une poupée de chiffon obéissante. Et même s'il ne portait pas particulièrement Drago dans son cœur, il devait bien avouer qu'il avait le mérite de la rendre heureuse. Et ça, ça valait bien quelques sacrifices.
« Je vais essayer d'en parler à ta mère », lui chuchota-t-il faiblement.
D'un coup, elle releva vers lui deux yeux baignés de larmes mais plein d'espoir. Elle n'en revenait pas. Jamais son père n'avait outrepassé les diktats de sa mère. D'ailleurs, dans cette maison, personne n'avait jamais contredit Danaé. C'était un combat dangereux dont on était peu sûr de ressortir indemne. Seule Daphné avait osé entreprendre ce combat, mais elle en était ressortie avec tant de bleus à l'âme, qu'elle avait fini par abdiquer à la discipline maternelles.
Un flot continu de remerciements mêlés de larmes de gratitudes et de bonheur s'échappèrent pêle-mêle des lèvres de la jeune fille alors qu'elle enfouissait de nouveau sa tête dans les bras de son père, couvrant sa chemise neuve de traces de larmes. Son père, un sourire vague aux lèvres, se contenta de serrer sa petite fille contre son cœur, réalisant avec un pincement de tristesse que c'était sûrement une des dernière fois que cela arriverait.
Bien après le repas, alors que la chaleur du feu de cheminée s'éteignait lentement et que les couloirs s'emplissaient de silence, Daphné s'extirpa de son lit discrètement. A pas de loup, elle vint se poster près de la porte de la chambre de ses parents et y colla son oreille. De discrets chuchotis lui firent tendre l'oreille.
« ... au moins y penser », implorait son père d'une voix pressante.
« Aramis, c'est non. Tu sais aussi bien que moi à quels dangers on s'exposerait, en agissant ainsi. »
« Mais c'est important pour elle, Danaé. »
« Ce ne sont que des caprices adolescents ! »
« Est-ce que ça l'était quand tu as tourné le dos à ta famille pour venir me rejoindre ? Dis-moi, Danaé, est-ce que tu appellerais ça un caprice ? Te souviens-tu comme ils t'ont traitée, te souviens-tu comme tu étais dévastée ? C'est ça que tu souhaites à notre fille... C'est ça ? »
Il y'eut un moment de silence, puis d'une voix froide, Danaé reprit :
« Ça n'a absolument aucun rapport. »
« Enfin, Danaé, tu ne vois pas ce qui se passe sous ton nez ? Ta fille est amoureuse... Elle a le cœur brisé. »
« Pourquoi n'est-elle pas plus comme sa sœur ? Astoria ne nous a jamais posé de problèmes, elle... »
« Ça suffit, Danaé ! Nous organiserons ce repas que tu le veuilles ou non, et c'est non-négociable. Tu appelleras les Malefoy demain, et tu t'excuseras d'avoir annulé, tu leur expliqueras que j'étais malade mais que je vais mieux. »
Sa mère tenta vainement de protester, mais Daphné avait déjà tourné le dos, le cœur débordant de joie car elle savait que la partie était gagnée. Elle aurait aimé prendre son père dans ses bras pour le remercier, mais elle savait que c'était impossible. Alors, elle se contenta de se glisser de nouveau sous la couette, le sourire jusqu'aux oreilles.
Le lendemain, Daphné se leva tôt afin de prendre un soin tout particulier à choisir sa robe. La noir dont le décolleté était subtilement échancré ? Pas assez raffinée. La verte, alors ? Celle avec les manches qui s'évasaient ? Non, trop banale. Peut-être la bleue, serrée par un ruban blanc ? Non, trop simple. Elle décrocha alors une petite robe blanche ouvragée de dentelles. Oui, c'était parfait. Elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à la robe qu'elle avait lorsqu'ils s'étaient rencontrés, il y'a dix ans de cela. Poussant le ressemblance jusqu'au bout, elle noua son chignon d'un ruban blanc. Avec délicatesse, elle vint parfumer son cou de jasmin, et farder ses yeux d'un doré discret et élégant. Elle se contempla longuement dans la glace, insatisfaite de l'image qui se reflétait en face d'elle. Mais de toute façon, il faudrait faire avec.
D'un pas gai, elle descendit l'escalier et constata avec plaisir que les assiettes lévitaient pour aller se poser d'elle-même sur la grande table de la salle à manger, dans un cliquetis agréable de porcelaine et d'argenterie. Elle salua poliment sa mère, qui lui renvoya ses salutations, l'air de rien. C'était sa mère tout craché : faire comme si elle avait le contrôle sur la situation, garder la face. Dans le cas présent, tant mieux.
Excitée, Daphné mit la main à la pâte pendant les préparatifs afin que l'après-midi passe plus vite. Elle aida Hindy à préparer le repas malgré les protestations de cette dernière et se décida même à composer un bouquet pour Narcissa, en prenant bien soin de cueillir les Cosmos d'argent que sa mère avait taillé la veille. Pour sûr, ça la mettrait hors d'elle. Tant mieux.
L'heure du repas arriva - bien trop lentement au goût de Daphné - et bientôt une petite symphonie retentissait dans toute la maison, signalant que des invités avaient passé le grand portail de fer forgé. Daphné trépignait d'impatience, luttant intérieurement pour afficher une expression neutre mais elle ne pouvait empêcher un sourire extatique de s'installer sur son visage. Elle se résolut à s'asseoir dans le salon, ses mains tremblantes sagement posées sur ses cuisses qui tressautaient au rythme de son cœur. Elle savait que dans ce type de situation - après une annulation - mieux valait laisser les adultes entre eux le temps de l'accueil. Une porte qui s'ouvre, des salutations polies, on prend des nouvelles, on complimente la maison toujours si bien tenue... Oh, et quel ravissant bouquet de fleurs ! Vraiment, c'est trop, il ne fallait pas...
La porte du salon s'ouvrit, et elle vit Narcissa pénétrer dans la pièce avec élégance, suivi de Lucius et de son air placide.
« Bonjour, je suis ravie de vous voir », salua-t-elle poliment. Puis, alors que son cœur battait à tout rompre, elle ajouta, très vite, sans prendre la peine de mettre les formes « Où est Drago ? »
Un sourire navré se dessina sur le visage de Narcissa.
« Oh, ma chérie. Je suis désolée, j'aurais dû te prévenir. Drago n'a pas pu venir. »
« Mais... Je ne comprends pas... », balbutia Daphné dont les yeux s'emplissaient de détresse.
Narcissa inclina la tête avec un regret feint, tout en offrant à Daphné son plus beau sourire compatissant. Ah ça, il était bien travaillé ce sourire. Avec juste ce qu'il faut de courtoisie. Elle devait l'avoir rodé, en avoir usé à l'excès dans toutes ses soirées caritatives... Ce sourire compatissant qui frappa Daphné en plein cœur. Non ce n'était pas de la compassion, c'était de la condescendance. Et soudain, Daphné comprit : Narcissa avait pitié d'elle.
Relevant la tête et effaçant l'air désespéré de son visage, Daphné se ragaillardit. Une future Malefoy ne pouvait se laisser aller à de telles bassesses.
« Oh, ce n'est pas grave », commença-t-elle, en ravalant ses larmes. « Ce n'est que partie remise »
« Mais certainement », acquiesça Narcissa avec un sourire doucereux. « Tu sais, Drago est très occupé en ce moment, sinon, je suis persuadée qu'il se serait fait une joie de venir. »
« Vous m'excusez une seconde ? Je dois aller vérifier quelque chose dans ma chambre. »
« Nous t'appellerons lorsque nous passerons à table », lui glissa son père.
Sans demander son reste, elle tourna les talons et monta les marches de l'escalier quatre à quatre. Enfin seule, elle se laissa tomber sur son lit et un torrent ininterrompu de larmes dévala ses joues pâles. Pour la toute première fois de sa vie, Daphné avait le cœur brisé, l'âme mis à sac, l'esprit dévasté, et ça faisait un mal de chien. Comme une enfant, elle se recroquevilla sur elle-même, secouée de sanglots amers. « Drago n'a pas pu venir ». Cette phrase tournait en boucle dans sa tête. « Drago n'a pas pu venir ». Et derrière cette litanie, cette formulation courtoise, cette écrin doucereux, elle n'entendait qu'une chose : « Drago n'a pas voulu venir. Drago ne viendra plus jamais. Drago ne t'aime pas. Tu es laide et personne ne t'aimera jamais. Surtout pas lui. » Son corps semblait se vider peu à peu de toute énergie, elle n'était plus réduite qu'à une masse informe, respirant, affalée sur ce lit, gris, comme le reste de sa chambre, comme le reste de sa vie. Une main invisible venait lacérer sa peau pour lui arracher le cœur, puis le remettre en place pour l'arracher de nouveau. Un véritable supplice de Prométhée, une douleur si intenable qu'elle se demanda vaguement combien de temps il était possible de survivre en portant en elle cette affreuse déchirure. Oui, c'était le terme exact : elle était déchirée, déchirée en mille morceaux. Rien sur terre ne semblait pouvoir apaiser cette souffrance.
Oui, pour la première fois de sa vie, Daphné avait le cœur brisé, sans savoir que ce n'était que le premier d'une longue lignée de chagrins d'amour.
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Le souvenir s'estompa peu à peu alors que Daphné, toujours recroquevillée contre le mur, sa main engourdie serrée contre son cœur, séchait ses larmes. Il lui avait promis. Il lui avait promis qu'ils se marieraient. Elle n'allait pas s'avouer vaincue. C'était elle que Drago Malefoy aimait. Il lui fallait juste éliminer ses concurrentes. Et c'est ce qu'elle allait faire... Au moment opportun.
Encore un chapitre un peu particulier mais très important dans le déroulement de l'histoire, et voici quelques clés pour comprendre un peu mieux Daphné... Alors ? Qu'en pensez-vous ? Est-ce que ça change - ne serait-ce qu'un tout petit peu - votre opinion sur elle, ou pas du tout ?
Milyi : Merci, c'est un très beau compliment, car effectivement, j'essaye vraiment de souligner l'ambivalence de chaque caractère, aussi déplaisant puisse-t-il l'être ! D'ailleurs, ce chapitre en est l'illustration même.
Okami : On ne connaîtra pas sa réaction tout de suite, mais ça vient ! En tout cas, effectivement, ça s'accélère ! Est-ce que ça va durer ? ça... mystère, mystère !
Carocks : Ta review m'a fait rire ! Ça tombait pile poil avec ce chapitre là ! C'est vrai qu'ils sont pas ensemble, mais ils se sont fait une promesse en étant petits, donc...
Rosa : Waow ! Cette review *-* Eh bien avant tout, merci ! J'ai toujours adoré le lexique des éléments, surtout pour décrire les sentiments tumultueux, et on sait que l'amour, c'est loin d'être paisible ! Je suis d'accord, j'ai toujours aimé la Hermione simple. Parce qu'il faut dire, elle est jolie, mais jolie dans sa simplicité, je trouve ! Donc pas de robe à paillettes pour moi...
Alors, dis-moi, as-tu toujours de la compassion pour Daphné après ce chapitre ?
Flammea : Merci ! Je suis contente qu'il t'ait plu ! Je suis absolument d'accord avec toi : la folie de Daphné est fascinante. Je crois que c'est pour cette raison que c'est un de mes personnages préférés. Je la trouve... étrangement humaine dans son mal-être.
Merci à tou(te)s mes reviewers/euses et à tous mes lecteurs. Apparemment, il y'a un petit bug généralisé et mon compteur de vue est bloqué depuis quatre jours ! Je ne sais plus si vous lisez toujours, du coup, laissez-moi une petite review ! J'adore lire vos reviews, ça me donne envie de continuer !
